ANDKË DE MANTE6NA
sultat ait été obteau avec un pinceau. Puis deux allégories : Tune représente les Neuf Muses dansant au son de la lyre d'Apollon^ ayant d'un côté Yulcain dans sa forge, de l'autre Mercure au Pégase, et au-dessus Mars et Vénus, Ces figures, malgré leur nudité, sont simples et chastes comme des divinités chrétiennes. C'est que le peintre comprenait le beau autrement que dans la forme, et qu'il voulait qu'en dessus de l'enveloppe du eorps, même dans les sujets antiques et païens, on de* vinât quelque chose de cette âme qu'entrevoyaient les philosophes comme Socrate et que, plus tard, dévoila le Christ.
La seconde allégorie n'a plus rien de l'Olympe de Jupiter et rayonne au contraire du ciel de Dieu. Elle représente une Lutte entre le bon et le mauvais principe. Tout ce qu'on peut prêter d'horreur aux vices, le peintre Ta figuré sur les génies infernaux; tout ce qu'on peutdonner de calme, de résignation et d'amour céleste aux vertus, il l'a reproduit par la Foi, l'Espérance et la Charité.
Ainsi, avec cette assidue sévérité de lignes, avec cette éternelle chasteté de conception, avec cette simple régularité de pinceau, André de Mantegna^ même en traitant des si^ûets profanes, revient sans cesse à l'art chrétien, si grand chez Giotlo, le fondateur si méprisé par Squardone son maître*
Pendant ce temp&rlà, Charles Ym était entré en Italie, et les princes italiens, frappés delà rapide conquile du royaume de Naples, s'étaient ligués contre le roi de France. Ce fut le marquis de Mantoue, Jean-François n de Oonzague, qu% choisirent pour chef de leur armée; *et le 6 juillet 1495 eut lieu la bataille de Val-di-Taro, dans laquelle les soldats de Gonzagae repoussèrent ceux de Charles VUI et eussent gardé la yictoire de leur côté s'ils ne s'étaient dispersés pour piller, et n'avaient ainsi laissé le temps aux Français de continuer leur marche.
Ce fut cette prétendue victoire du marquis qu'Andié de Mantegna fut chargé de reproduire, et c'est alon qu'il fit la Madone de la Victoire, tableau qui reprèsente la Vierge sur un trône avec l'Enfant Jésus debout, sur ses genoux, accompagnée de sainte Elisabeth, du petit saint Jean, des quatre patrons de Mantoue, et de Gonzague, qui rend grâce du succès qu'il croitavw remporté à la bataille deFornoue. C'est dans ce tableau surtout qu'on remarque le changement de manière dt peintre. Les chairs y sont délicates, les armures brillantes, les costumes variés et charmants ; enfin cette composition, pleine de grâce, de coloris et de finesse, est le point de halte d'où, quelque temps après, partit Léonard de Vinci, qui devaitcontinuer et agrandir l'art.
L'impulsion donnée â son école par André de Mantegna est énorme : c'est à lui qu'on doit les premières
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BOtioDs du raccourci, dont on ne se doutait pas, et une étude sévère de la gravure, dont on ne se doutait guère; car, lorsqu'il mourut^ c'est à peine si les premières gravures d'Albert Durer étaient arrivées en Italie.
Ce fut à PoUajuolo, son contemporain et son maître, disent quelques historiens, qu'il dut sa science de graveur; la plupart des planches qu'il grava sont de son invention ou reproduisent quelque tableau de lui, comme la collection du Triomphe de César.
Enûn, en 1505 suivant les uns, en 1517 suivant les antres, mourut à Mantoue^ dans une maison qu'il s'était bâtie et avait occupée toute sa vie, André de Mantegna, qui, comme Giotto, avait été berger, et qui laissa deux fils ses élèves, dont un, François, fut le premier maître du Corrége.
Les deux frères peignirent les tableaux latéraux de la chapelle de Saint-André, y élevèrent un mausolée i leur père, et, sur sa tombe, ornée de son portrait en èronze, on grava ces deux vers :
Esse parem banc n6riB, si non preponis, ApeUi, ^nea Mantineœ qai simulacra vides.
«n faut parler à ceste heure, dit Brantôme, un peu A beaucoup de M. de Bourbon, lequel je mets parmy es grands capitaines impériaux, encor qu'il fust de loble sang de France et le premier prince ; mais les îspaignols se vantent d'avoir faict de belles guerres oubs luy. De sorte qu'eux-mêmes lui bastirent ainsy a sépulture : La Francia me dià la lèche, la Espana 'ugloria y la aventura^ laltalia la sepultura; c*est-àlire : a La France me donna le laict et la première nour- >ritare; TOspaigne la gloire et Tadventure, et lltalie ) la sépulture.» Si a il pourtant acquis de grande gloire wanl de sortir de France ; car, ayant esté faict conneslible par le feu roy François à son advënement à la wuronne, il mena Tadvant-garde (comme à luy appartenoit de raison ), à la bataille des Suysses, où il Bt divinement bien et y perdit François monsieur son
frère, près de luy; et, après touste la conqueste de l'Estat de Milan, le roy, s'en retournant en France, l'y laissa son lieutenant général qu'il gouverna fort sagement et sans perte. Puis^ estant tourné quelque temps après en France, le roy eut quelque mescontentement de luy, par la persuasion de madame la régente^ qui lui demandoit son douaire sur la maison^ voire, et qui plus est, désiroit fort de l'espouser; mais luy la desdaignant et en parlant très-mal, l'anima contre Iny, tellement qu'elle luy rendit bien ; que c'est que de Tamouret d'un desdain! caria bonne dame n'estoitsi vieille ni cassée, qu'elle n'en voulust taster en bon mariage. Le voyage de Yalencîennes se présenta, où M. de Bourbon cuidoit mener l'advant-garde, qui lui fust ostée et donnée à M. d'Alençon; dont accroissant despit sur despit, partit de la France. Aucuns disoient qu'il eust tort pour ce subject, car il devoit au beau-frère de son roy, bien qu'il fust connestable, un peu céder. » Il s'en alla au service de l'empereur, non sans grande peine et hazard de sa vie par les chemins, car il estoit guetté de toutes parts et les passages tous gardés ; mais la fortune luy fut si bonne, qu'il se sauva tout seul avec M. de Pomperant; ce que c'est que d'avoir un bon second pour compaignon I Et voylà pourquoy les poètes de jadys nous ont figuré ces braves héros ayant toujours avecques eux en leurs braves en-
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treprises ua bon, fidel et vaillant compaignon et confidant. Les exemples en sont communs : comme bien en prit à M. de Bourbon d'avoir avec lui cet assuré et sage second, lequel, ayant tué, en homme de bien à Amboise, le seigneur de Chissay, qui estoit fort aymé du roy, et estoit des gallants de la cour, ce fut luy que M. de Lautrec envoya au pape Léon avec quelques gens pour conquérir le duché d'Urbin. (Marot en a faict une complainte en ses œuvres. ) Fallut qu'il s'enfuist par Texcorte et adresse que luy donna M. de Bourbon, non sans un mescontentement du roy, et par ainsi sauva sa vie, qu'il employa despuis au service de son bienfaicteur.
» Enfin, voylà M. de Bourbon sauvé et veu par l'empereur de fort bon œil, qui le récompensa et repeut de belles paroUes. Cependant le sert bien et fidellement, par son moyen ayant emmené à propos le secours d'Allemaigne et de M. le marquis de Pescayre, qui furent cause tous deux que la bataille de Pavye fut gaignée. H fust après lieutenant général de l'empereur ; là, où il acquist telle gloire honneur et renom, que les soldats firent de luy une chanson qui l'exaltoit grandement par-dessus César, Annibal et Scipion, et commenQoit ainsi :
Calla, calla, Julio César, Annibal y Scipion; Viva la fama de Bourbon l
ao ITALIENS ET FLAMANDS
c'esUà-dire :
Que xnaintenank se taisent César, Ânnibal et Scij^on; Vive la renommée de Bourbon !
» Voylà les geafils mots que ces brades soldais doo* noient à lear général, bien différents à ceux que les soldats de César luy donnoient à son retour des Gaaies en triomphant à Rome : Gallias iubeçU Cœsar^ Nùxh medes Cauarem; ecee C^ssar trmmpAat qui subegU Gallias j ecoe triumphat Nicomedes qui s^egit Cxsth rem, (César a subjugué les Gaules et Nicomède a subjugué César ; voylà César qui triomphe qui a subjugué les Gaules^ et voylà Nicomède qui triomphe qui asalh jugué César). Ce brocard est vilain : et voylà les sobriquets que les soldats romains donnoient à leur empereur^ qui ne s'en soucioit point; encore en rioit-il, car tout estoit de guerre et tout bon àjdire ce jour-Jà.
9 Les braves soldais espa^piols honoroient bien autrement leur général; car, à ce que j'ay ouy dire à aucuns de ce tems-li, par tout leur camp il no chantoient autres chansons, et mosmes en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils le voyoient passer: auxquels il applaudissoit et les saluoit fort courtoisement, leur disant à tous les coups (ainsy qu'il tiioità Rome): a Laissez faire, compaignons, patientez un peu; je 0 vous mène en un lieu que vous nesçavez pas, où je
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• VOUS feray tous riches ; » ne leur nommant pourtant ce lieu, qui estait Rome ; ce qu'il fit Mais, en la prenant et montant le premier sur la muraille, il y mourost avec un tel regret de ses gens, que de rage, pour venger sa mort, ils ne laissèrent jamais de crier : Came! carne f Sangre! sangre! (Bourbon! Bourbon I au carnage 1 au sang ! Bourbon!) et de tuer jusqu'à ce quHs en furent las et non pas saouls (dit le mot espaignol).
9 J'ai ouy dire à Rome qu'on tenoit que celui qui tira cette malheureuse arquebusade estoit prestre tout aussi que celui qui^ dans Sainct-Dizier, tua ce brave prince d'Orange. La vieille chanson de ces adven- ^ers, d'alors disoit pourtant ainsy :
Quand le bon prince d*Orange VU Bourbon qui estoit mort.
Criant : c Sainct Nicolas !
Il est mort, saincte Barbe I Jamaift plus ne dict mot»
A Dieu rendit son âme.
» Sonnez, sonnez* trompettes.
Sonnez tous à Tassault ; Approchez vos engins, Abattez ces murailles ; Tous les biens des Romains Je vous donne au pillage. »
» Voylà ce qu'on chantoit aloc>i, eur ces bons advea*»
turiers ne visoient en ce tems-là tant à la rythme comme au sens.
» Or, tout ainsy que M. de Bourbon avoit recommandé de descouvrir et cacher son corps, ses gens le firent ; si bien que l'escallade et l'assaut se poursamt si furieusement, que la ville, après avoir un peu résisté, fut emportée; et les soldats, ayant desjà ouy le vent de sa mort, en combattirent plus endiablement pour venger sa mort, laquelle, certes, le fut très-bien, car on se mit à crier : Carne! came ! Sangre! sangre! Cierra ! Bourbon ! Bourbon!
» La muraille et les remparts gaignés, les Romains commencèrent à fuyr et sauve qui peut. Les impériaux poursuivent leur victoire de telle furie, qu'on disoit que tous les diables estoient là tous ensemble, comme disent les Espaignols en leur langue. Car les arquebi]sades, les crys des combattants, les plaintes des blessés et mourants, le battement des armes, le son des trompettes, la rumeur des tambours, qui animoient d'antant plus les soldats au combat, et les coups de piqae faisoient un tel bruit, qu'on n'eust ouy tonner le ciel quand il eust tonné. Et poursuivirent si prestement les vainqueurs leur victoire, qu'à grand'peine ceux de dedans eurent loisir d'abattre les chaisnes du cbasteau : si bien que le cardinal Armelin y cuyda laisser li) chappeau, sans un de ses amys qui le haussa avec
une corde de bas en haut. Le cardinal Santi-Quatro en se sauvant dans le chasteau à course de cheval, son deval vint à tomber ou bien lui qui ne se tenoit pas bien possible, fust traisné, un pied dans Testrier jusques i la porte du chasteau par son cheval, qui le traisna etmena jusques-là à la bonne et marheure. Ce cheval fat encore bon et sa^e d'avoir sauvé son maistre si disgracieusement.
B Les lansquenets, voyant qu'on ne parloit plus de Kvenir au combat, se mirent à desrober, tuer et violer femmes, sans tenir aucun respect ny à Taage, ny à ia dignité, ny à hommes, ny à femmes^ ny sans espargner les sainctes reliques des temples^ ny les vierges, ny les mbinales, jusques-là que leur cruauté ne s'eslenditpas seulement sur les personnes, mais sur les marbres et antiques statues. Les lansquenets^ qui nouvellement estoient imbus de la nouvelle religion, et les bpaiguols encore aussi bien que les autres, s'habilloient en cardinaux et évesques en leurs habits pontiteanx et se pourmenoient ainsy parmy la ville. Au lieu d'estafifiers faisoient marcher ainsy ces pauvres eccléâastiques à costé ou au-devant en habits de lacquais. Les uns les assommoient de coups^ les autres se contentoient de leur donner Oro vos; les autres se mocquoient d'eux et en tiroient des risées en les habillant eo bouffons et mattassins ; les uns leur levoient les
queues de leur chappe, en faisant leurs processions par la ville et disant les Litanies. Bref, ce fat un vilain scandale. »
Nous nous sommes contenté de transcrire mot à mot Brantôme, sûr qu'avec son style naïf et charmant, il ferait mieux que nous n'aurions pu faire ; mais, ici, nous sommes forcé de Tabandonner; car il ne peut rien nous dire de celui dont nous écrivons l'histoire.
Au milieu de ce pillage auquel ils se livraient, les soldats espagnols trouvèrent, dans une maison de simple apparence, un homme de trente-cinq à quarante ans, à la figure si noble, aux apparences si modestes, qu'ils le prirent pour un évëque, ou tout au moins pour un homme bon à mettre à contribution. Us s'en emparèrent donc, et la victime, passant des mains des lansquenets dans celles des Espagnols et des Français, allait, comme les autres prélats, subir, outre une raaçoa énorme, un martyre affreux, quand heureusement oa reconnut qu*au lieu d'être un prêtre, c'était un peintre et qu'il se nommait Baldassare Pernzzi. Alors ils lof firent prendre ses pinceaux, sa palette, ses couleurs, ef l'emmenèrent-là où tse trouvait le cadavre du connétable, que, tout vêtu de son armure, ils tinrent debonti et dont ils contraignirent Pernzzi à faire le portrait; puis ils le renvoyèrent sans lui donner autre chose qp» la vie; ce qui était, après tout, le plus beau cadeau qn'ib
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pussent Im faire, et, ai»*ès avoir été préalablement déi de toBt ce qu'il possédait, depuis son argent u'à ses habits, il parvint à se sauver et arriva à Sienne en chemise. Quant au connétable, il fut enterré après qu'on lui eut, comme à un dieu, immolé des hécatombes dlJommes,et « luy firent, dit Brantôme, ceux d'alors, ce petit épitaphe qui commence :
, D*assai, assai,
et qui fut traduit en françois ainsy :
D'assez assez a fait Charlemaigne le Preux, Alexandre le Grand de peu fit plus grand'chose ; Mais de néant à faict plus qi^e n'ont faict les deux Charles duc de Bourbon^ qui cy dessoubs repose. >
n n'avait pas de bonheur, ce pauvre Peruzzi ! qu*îl ravaillât pour des grands seigneurs italiens ou pour ks soldats espagnols, il n'y gagnait pas grand'chose . es uns ne le payaient pas ou peu et les autres le vouent, et cependant c'était un homme d'étude et de persévérance, qui avait assez de génie pour le changer iODtre une mine d'or. Mais, comme il avait le malheur l'être discret et que les grands seigneurs avaient le ïonheur d'être avares, il se trouva presque toujours pie ce vice des riches spécula sur cette vertu du pein- ^) et que, si ses chefs-d'œuvre entraient dans leurs Nais, leur argent n'entrait guère dans son atelier.
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Du reste, cette pauvreté de toute sa vie semblait réaliser le pressentiment de sa naissance. Son père; Jean- Sylvestre Peruzzi, noble citoyen de Florence, avait été forcé de quitter cette ville au milieu de ses troubles, et, en 1480, Baldassare était venu au monde avec cqtte double malédiction de l'exil et de la pauvreté. L'enfant avait grandi et s'était fait homme, au sein d'une société d'artistes où il avait pris le goût et les principes du dessin, si bien qu'à la mort de son père, .voyant qu'il allait avoir une nouvelle lutte à soutenir, il travailla avec une telle ardeur, qu'il fit des progrès rapides et merveilleux, et qu'au bout de quelque temps il subvenait aux besoins de sa mère et de sa sœur, qui ne s'apercevaient de l'absence, l'une de son époux, l'autre de son père, que par le regret que toute tombe fermée laisse au cœur.
C'était donc déjà un homme de goût et de talent, lorsqu'il peignait, à Yolterra, la petite chapelle près de la porte Fiorentina, et qu'il la dotait de figures d'une grâce inouïe. Il se lia là d'amitié avec un peintre de cette ville nommé Piero, que le pape Alexandre enn ployait à peindre dans le Vatican. Piero conseilla i Baldassare de venir à Rome, et tous deux partirent pour la ville sainte, où ils prirent chacun leur travail, jusqu'à ce que vint le 2 août 1503.
Or, ce jour-là, voici ce qui s'était passé à Rome :
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11 devait y avoir souper le soir au Vatican, et les con* vives invités étaient les derniers cardinaux élus : Giovanni Castellar Valentino, archevêque de Trani; Franeesco Semolino, ambassadeur du roi d'Aragon ; Franmco Soderini, évêque de Volterra ; Melchior Capis, évêque de Brissina; Nicolas Fiesque, évêque de Fréjus ; Francesco de Sprate, évêque de Leone ; Adriano Castellense, clerc de la chambre, trésorier général et secrétaire des brefs ; Francesco Loris, évêque d'Elva, pa- Iriarche de Gonstantinpple et secrétaire du pape^ et Giacomo Casanova, protonotaire et camérier secret de Sa Sainteté.
Le cardinalat, quand on veut le faire servir au bien de TÉglise et au salut des fidèles, est une si belle chose, qu'on ne saurait l'acheter trop cher, si bien que chacune de ces élections avait été payée par l'élu suivant A fortune, de dix à quarante mille ducats.
Si, par un hasard étrange, il arrivait que quelquesdns de ces cardinaux mourussent subitement, comme . Casanova, Melchior Gapis et Adriano Castellense, l'immense fortune qu'ils avaient amassée reviendrait au pape,
Alexandre YI leur donnait donc à souper dans une ^gne située près du Vatican, et qui appartenait au cardinal de Corneto. Dès le matin de ce jour, Alexandre et
César Borgia avaient envoyé leurs serviteurs et leurs II. s
mdtres d'hôtel faire tous les préparatîfe; et César aTait rerais lui-même au sommelier de Sa Sainteté deux bouteilles d'un vin si précieux, à ce qu'il paraît, qu'il recommanda qu*on n'en servît que lorsqu'il le dirait et qu'aux personnes qu'il ijidiquerait. Du nombre de ces personnes se trouveraient sans doute les trois cardinaux que nous venons de nommer; car, comme nous l'avons dit, ils étaient fort riches et avaient dû, grâce à cette fortune, rendre quelques services au pape et à la chrétienté ; c^était donc bien le moins que cette feveur fût pour eux.
Le sommelier avait mis le vin sur un buffet à part, recommandant sur toute chose aux valets de ne pas y toucher, ce vin étant réservé pour le pape.
Vers le soir, Alexandre VI sortit à pied du Vatican, appuyé sur César et accompagné du cardinal Caraffa. La chaleur était grande, la montée était rude, si bien qu'en arrivant sur la plate-forme, Sa Sainteté s'arrêta , pour reprendre haleine, et s'aperçut, en portant sa main à sa poitrine, qu'elle avait oublié, dans sa ebambre à coucher, une chaîne qu'elle portait habituellement au cou et à laquelle était attaché un petit médaillon renfermant une hostie consacrée. Un astrologue j avait prédit au saint-père que, tant qu'il porterait cette hostie, il ne pourrait mourir ni par le fer ni par le poison. Se voyant donc séparé de son talisman, Alexan-
die VI ordonna aa cardinal de. courir an Vatican, et de loi rapporter ce médaillon, lui indiquant l'endroit où ill'aYait laissé.
Pais, le pape ayant grand soif, il demanda i bœre ; et, eonune il n'y avait là que le sous-sommelier, à qui l'on avait dit que les deux bouteilles de vin étaient réservées pour le pape, ce fut de ce vin quH versa à Alexandre et a César.
Pendant ce temps, le cardinal arrivait au Vatican, et, comme le palais lui était familier, montait à la diamhre du pape, une lumière ila main et sans être accompagné d'aucun domestique. Au tournant d'un corridor, le vent souffla la lumière. Néanmoins, nm- Kigné comme il l'était, il continua sa route, pensant qu'il n'avait pas besoin de voir pour trouver Fobjet qui! venait chercher? Mais, en ouvrant la porte de la chambre, le messager recula d'un pas et jeta un ai de terreur. Une vision terriUe venait de lui apparaître : il lui semblait avoir devant les yeux, an mitira de la chambre^ entre la porte et le meuble ou était le médaillon d'or, Alexandre VI immobile et livide, couché dans une bîère aux quatre coins de laquelle brûlaient quatre flambeaux. Le cardinal resta un instant les yeux Gxes et les cheveux hérissés, n^ayant pas la force d'aller ai en avant ni en airiàne ; mais enfin, pensant que tout cela était un prestige de ses sens ou une appari-
tioD infernale, il fit le signe de la croix en invoquant le saint nom de Dieu. Tout s'évanouit aussitôt, flambeaux, bière, cadavre, et la cbambre mortuaire resta dans l'obscurité.
Alors le cardinal Caraffa, qui a raconté lui-même cet étrange événement et qui fut depuis lepapePaalîV, entra résolument dans la chambre , quoiqu'une suea! glacée lui coulât sur le front ; il alla droit au meuble, et, dans le tiroir indiqué, ayant trouvé la chaîne d'or et le médaillon, il les prit et sortit précipitammeii pour les aller reporter au pape. Il trouva le souper servij les convives arrivés, et Sa Sainteté prête à se mettîj à table. Mais la réalité semblait continuer la visioi car Alexandre YI était pâle comme un cadavre, et, J| plus loin qu'il aperçut le cardinal^ fit un pas vers luij mais ce fut tout ce qu'il put faire^, car, au moment où étendait le bras pour saisir le talisman, il tomba à renverse en jetant un cri qui fut aussitôt suivi devi lentes convulsions ; quelques instants après, et comii il s'avançait pour lui porter secours^ César fut saisi i même maL
Huit jours après, le papQ était mort. Quant à soit qu'il eût moins bu de ce fatal breuvage, soit fût d'une constitution plus forte, il n'en mourut pas.
Ainsi se trouva réalisée la prédiction de Vi gue.
La mort du pape mit fin aux travaux de Pierô ; alors Baldassare entra dans l'atelier du père de Maturino, peintre médiocre, dit Vasari, quoiqu'il fût chargé de nombreuses commandes.
Qaand Baldassare arriva pour la première fois dans l'atelier du peintre, celui-ci, pour voir ce que le noureau-venu savait faire, mit devant lui une toile blanche, % sans lui donner de carton ni de dessins : — Faites une madone, lui dit-il.
Perruzzi prit du charbon, et, avec un grand aplomb -tune grande justesse de lignes, il esquissa la figure; esoir, les contours étaient parfaitement arrêtés, le orps était fait ; mais ce n'était encore qu'un dessin de eintre. Huit jours après, l'âme était despendue dans ce opps, et c'était une œuvre de poëte. L'admiration fut ^Dérale dans l'atelier, depuis les élèves jusqu'au malle, et la réputation du nouveau venu se fit vite. Alors n lui confia des travaux à Ostia, où il exécuta enclairkscur, dans le donjon du château, différents sujets ont une bataille dans le style antique : c'est un escaulroQ donnant l'assaut à une forteresse; les soldats, Puverts de leurs boucliers, appuient contre les muftilles leurs échelles, que les assiégés s'efforcent de ren- «i^er. Armures et instruments de guerre, tout est fi- «lement imité de l'antique ; ces peintures sont regarl^s comme les meilleures qu'il ait faites. Il est vrai.
ajoute Vasari, qae César de Milan l'aida dans cette entreprise-
C'était un beau moment pour les arts. Voilà qu'à Alexandre VI avait succédé Pie III, qui^ après un règne de vingt-sept jours, était mort empoisonné, comme son prédécesseur, et qu'à Pie m succédait Jules H.
Or, le pape Jules II, tout en jetant les clefs de sainte Pierre pour prendre l'épée de saint Paul, appelle à lui tout ce qui peut faire son règne vaste et grand, et se met à écrire sa propre histoire dans des livres de piern et de marbre. Alors il fait venir des peintres pourearichirle Vatican; mais heureusement que parmi «1 peintres se trouve PeVuzzi, qui fait renvoyer ses com* pagnons pour faire venir Raphaël, que le papeaoïH blié, et, pour dédommager saint Pieire de Tespèce è( préférence qu'il semble avoir pour adnt Paul, Jules I lui fait élever une basilique qui émerveille ceux de sol temps, et qui étonne ceux d'après.
Peruzzi vint donc à Rome apporter son tribut degfr* nie à l'œuvre universelle, et, grâce à Agostino Ghi^i, se mit à étudier l'architecture, où il fit, selon son 1»bitude^ de rapides progrès. Il s'appliqua aussi à la pe^ ^pective, et Vasari dit qu'il obtint dans cette partie de l'art une telle perfection, qu'on fut longtemps sans pouvoir l'égaler. Il fit, dans une galerie et une volière q« Jules II faisait construire dans le palais pontifical, pli
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sieurs compositioiis en clair-obscur, entre autres les douze mois de Tannée avec des sujets appropriés à chaciindes mois. Il décora ensuite, avec d'autres, artistes, plusieurs salles dans le palais San-Giorgio, pour k cardinal Raffaello Riario, évêque d'Ostia, et peignit, sur la façade de la maison de messer Ulysse de Fano, plusieurs épisodes de la vie d'Ulysse. La renommée du peintre allait toujours augmentant. Il y avait, à cette époque, un tel besoin d'art, que ce besoin s'étendait jusqu'aux banquiers, et qu'Agostino Ghigi rêva un jour tm palais à faire envie à une fée ou à un cardinal, et, pour que la réalisation fut complète, ce fut Peruzzi et Raphaël qu'il chargea de l'exécution.
Les deux peintres se mirent donc à l'œuvre, et, di- 8oas-le, Baldassare, quoiqu'il ne fût pas l'élève du di- TinSanzio, comme quelques-uns l'ont dit, avait une telle admiration pour lui, qu'en bâtissant la Farnésine, il l'avait disposée de façon à faire toujours briller le talent du maître, et qu'en travaillant à côté de lui, il Ucba toujours de prendre sa manière. Ce n'est pas du plagiat, c'est de la dévotion, et l^on comprend que le pciatre, en admirateur passionné, ait subi l'influence de cet homme merveilleux, et n'ait pas voulu même essayer d'une originalité quelconque à côté de cette kcauté éternelle et inaltérable.
Peruzzi avait embelli l'extérieur d'ornements à ter^-
raia^ ce qui était une composition de terre argileuse^ de poussière de charbon et de travertin ou pierre calcaire. On traçait le dessin en creux sur l'enduit, et l'on remplissait les lignes ainsi tracées de blanc ou de noir selon qu'on voulait avoir un effet de lumière ou d'ombre. C'était une manière à la fois prompte et économique d'imiter les bas-reliefs.
A l'intérieur, la salle était décorée de colonnes en perspective, ce qui l'augmentait beaucoup et lui donnait l'apparence d'un immense portique; puis, du côté du jardin, il y avait une galerie où Baldassare avait fait une Méduse changeant les hommes en pierre, et ua Persée coupant la tête de Méduse. Les ornements en relief étaient d'une si parfaite exécution, que, lorsque, plus tard, Titien vint visiter ce palais, pèlerinage qu'il devait aux tableaux de Raphaël, il prit pour de la pierre ce qui n'était que de la peinture.
Peruzzi décora encore en clair-obscur la façade d'une maison appartenant à un gentilhomme de la maison du pape. A la Pace, dans la chapelle de messer Ferrando Ponzetti, il peignit à fresque plusieurs sujets tirés de l'Ancien Testament, et quelques figures de grande dimensioir. Mais un miracle de perspective^ c'est la Vierge montant les degrés du temple au milieu d'une foule de personnages, parmi lesquels un gentilhomme, descendu de son clieval, fait l'aumône à un pauvre.
Peruzzi a entouré celte composition d'ornements imitant le stuc avec une perfection inouïe.
Pendant ce temps, de grandes choses se passaient dans le monde. Jules n était mort, et Laurent de Médicis, exilé sous son pontificat, le remplaçait sur le trône, et prenait le nom de Léon X, malgré la concurrence de Maximilien, qu^on laissa en Allemagne écouter Luther; François P' succédait à Louis Xn en France, et Charles-Quint à Philippe le Beau en Espagne.
Julien n, parent du nouveau pape, avait épousé là tante de François P', Philiberte de «Savoie, afin de conserver l'alliance de la France et de Tltalie. Lui et Laurent étaient les chefs de la république florentine ; mais ils ne feiisaient que prêter leurs noms à Léon X, qui était le véritable maître.
Des fêtes magnifiques furent données à Julien II dans leCampidoglio, et six artistes furent chargés de faire chacun un tableau : ce fut celui de Baldassare qui fut jugé le meilleur de tous. Il représentait Julia Tarpéia trahissant les Romains, Ce fut encore pour ces fêtes que le peintre exécuta une décoration qui n'avait janiais eu sa pareille, et qui étrfit d'une vérité de mouveinent, de couleur et de perspective inconnue jusqu'alors.
Léon X, qui, entre les missions à remplir que lui
légaait son prédécesseur, avait reçu celle de terminer la construction de Téglise Saint-Pieri'e, donna d'immenses travaux à Peruzû. En ejQTet, le successeur de Jules n était effrayé de la grandeur des masses et de la : iaiblesse des points d'appui; et ce fut encore Baldassare qui, joignant, comme on le sait, le géniedo l'architecte , au génie du peintre, donna de nouveaux plans à l'aide desquels on répara dans plusieurs parties les erreuisde Bramante.
Depuis les fêtes du Gampidoglio jusqu'aux plans de £aint-Pierre, il avait exécuté encore bien des choses. Après avoir fait, pour le palais de Francesco de Norcii. sur la place Farnèse, une porte admirable d'ordre dorique, et, pour Francesco Buzio, sur la même place, une façade avec les«portraits de tous les cardinaux vivants ; après avoir fait, pour Léon X, ses armes soatenues par trois petits enfants qu'on eut dits vivants; pour le frate del Piombo, un Saint Bernard; pour la confrérie de Sainte-Catherine de Sienne, une bière à porter les morts ; après avoir enfin donné à Sienne le dessin de l'orgue del Carminé , il était allé à Bologne, la ville antérieure aux Bomains.
Il y était resté le temps de faire le dessin de deux bçades, l'une dans le goût moderne, l'autre dans le style gothique, pour les marguilliere de San-Pibionio; de dessiner en clair-obscur une Adoration des mages
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pour le comte Gio BattisU BeativogU, ei il était i^ veau, comm^ nous l'avons dit, à Rome, laissant Gri* rolafflo Trevigi peindre k dessin' qu'il avait doimé au comte.
M&xi ia (Mmdr^ la première comédie écrite en prase, da cardinal Bibbiena, avait été représentée do»- VÂQt le pape, et PeruKzi avait encore été thargé d.«6 décorations ; ce dont il s'était acquitté avec un A mep- Teilleux talent, que ees deux compositions sont Mstées les modèles du g^ni^. II faut dire qu'il y apporta un sdIq étonnant, et que, pour arriver à l'effet qu'il voulait produire, il avait déposé lui-iaoème jusqu'à l'édairagedes châssis.
Puis Léon X était n^ort de joie, en apprenant la défaite des Français, et avait laissé la tiare à Adrien VI, le précepteur de Charles-Quint, et le pape pacifique, qo'oQ empoisonna bientôt, le trouvant trop vertueux. Gléjnent MI, le bâtard de Julien de Médicis, lui avait saccédé. Peruzd avait été chargé de tout ce qui oo^ ceraait l'appareil du couronnement, avait termûié é Saint-Pierre la finçade de la grande chapelle commencée par Bramante ; et enfin était venue l'année iS27, époque où le connétable de Bourbon avait assiégé Bome^ et où nous av(ms placé le commencement de cette biographie.
Le pape, retenu au château Saint- Ange pendant le
siège, a^ait corrompu ses gardes et s'était évadé. Comme si ce n'était pas assez da fléaa de la guerre, Dieu envoyait la peste à Rome ; Venise, l'alliée de l'empire, mettait tout à feu et à sang ; Florence, à la nouvelle de la réclusion du pape ^ ayait chassé les Médicis et brisé leurs statues, si bien qu'une fois libre, Clément AU, redevenu l'ami de Charles-Quint, après avoir été son prisonnier, n'avait rien eu de plus pressé que de mettre le siège devant Florence, et avait envoyé Baldassare à Baccio Valori pour qu'il l'employât comme ingénieur aux travaux de ce siège ; mais Peruzzi avait refusé, non parce qu'il était Florentin, comme le dit î Yasari, mais parce que Sienne, sa patrie était gibeline. Clément VII avait gardé un vif ressentiment de ce refus ; mais enfln, après onze mois de tranchée, Florence avait été prise, érigée jeu duché, redonnée à un Médicis; la paix s'était faite au dehors comme au dedans, et, grâce aux cardinaux Salviati, Trivulzi et Cesarino, Peruzzi avait pu revenir à Rome, où il avait vu sacrer, en 1534, un dernier pontife, Paul m, reflet d'Alexandre Borgia, et était mort lui-même en 1536, empoisonné comme un pape, par un misérable qui lui enviait sa place d'architecte de Saint-Pierre, c'est-à-dire deux cent cinquante écus par an, sa crtune ; car, comme nous l'avons dit, malgré ses immenses travaux de toute sorte, c'était lui qui enrichissait les riches.
Si vous allez à Rome, à côté du tombeau de Raphaël dTJrbin, vous en verrez un autre, et vous lirez dessus cette simple inscription :
Balthasari Perutio Senensi^ viro et pictura et architectura aliisqueingeniorum artihus adeo excellenti, ut, sipriscorum occubuisset temporibus, nostra illum fdicius legerent. Vix, ann, lv, mens, xi, dies xx.
Lucretia et Jo. Salustius optimo conjugi et parenti^ non sine lacrymis Simonis, Honorii, Claudii, JEmiliœ ac Sulpitix minorum filiorum, dolentes posuerunt. Die mijanuarii ^mmyivv.
GIORGIQNE
c'était^ en 1504, ua jeune et beau cavalier qtie Georges Babarelli, et c'était en même temps un peintre poissant et hardi. Certes, s'il faut juger un homme sur sa mine et sur sa tournure, sur ses manières et son langage, aucun gentilhomme de la noble Venise n'eût valu Giorgione; ausfii les hommes l'avaient-ils en liaine; car les femmes l'avaient en amour.* Pas une fite ne se donnait à Venise que Giorgione n'en fût, et eomme, outre sa peinture, il aimait fort la musique, et ^e sa voix était aussi pure que son pinceau, bien des Dobles dames rêvaient en l'écoutant chanter, et rêvaient au chanteur quand il avait fini ; ce qui fait que souvent on pouvait, en regardant une des nouvelles jiroductions de Giorgione, reconnaître, sous la figure l'une baoeh2inte ou d'une Vierge, une de celles qui étaient passionnées pour le chant. Donc, c'était un ca-
ractère aventureux que ce Barbarelli, qui ne refusait jamais un rendez-vous, qu'il dût y trouver le regard d'une femme ou Tépée d'un homme, et c'était par-dessus tout un joyeux compagnon, qui avait de l'esprit et du courage autant que qui que ce fût, et du talent plus que personne.
Et cependant il n'était ni noble ni riche, comme nous l'avons dit dans la vie de Titien, et son père était un des moindres hommes de Castel-Franco.
Nous avons déjà vu son arrivée chez le peintre Bellini, son amitié pour Titien , son pari avec les sculpteurs. Nous ne nous occuperons donc pas de ses .commencements, nous dirons seulement qu'en 1504, à l'époque où nous le prenons, il avait vingt-six ans. Il avait déjà, étant chez Bellini, fait bon nombre de Vierges et de po^ traits, et sa réputation était grande alors queleFondaco deiTedeschi brûla. Aussi, quand il fallut le reconstruire, ce fut à lui qu'on s'adressa pour peindre les fresques; l'architecte lui laissa le libre choix des sujets. Giorgicoe s'abandonna alors à toute son imagination bizarre et pittoresque; mais, comme nous l'avons dit, Titien peal revendiquer une bonne part de la gloire que ses compositions acquirent à Giorgione.
Il avait déjà fait des portraits, parmi lesquels noas pouvons citer un David y où le peintre s'est représenté lui-même ; un Général d'at-mée, et un Enfant, dont \i
été boaclée, dit Yasari, ressemble à une toison d'a- ;Deau. Après les fresques, il avait exécuté un Porte^ nent de croix fort beau, un portrait de Catherine, «ine de Chypre, et VHomme aux quatre faces, qui lui it gagner son pari.
Puis il était retourné à Castel-Franco pour accomplir ue œuvre de reconnaissance et de piété. Il était parti pauvre de chez ses parents, et il venait leur payer le tribut de sa gloire et de sa fortune ; et après être entré kns la maison de son père, il s'occupa de la maison le Dieu ; car c'était un noble cœur que Giorgione, |m devait voir plus tard, comme tous les gens qui ainent et qui pensent, ce qu'on perd d'illusions en marîhant dans la vie, et ce qu'on laisse de bonheur dès lés M)nunencements de sa route. Il quittait donc le matin son père et s'en allait travailler à l'église paroissiale de Castel-Franco. Du côté droit, il peignit un Saint George^ Bt, du côté gauche, un Saint François : l'un* était son popre portrait; l'autre, le portrait de son frère. Puis, pand il eut terminé ces deux tableaux, il peignit encore quelques-uns de ses concitoyens, un Christ mort, A repartit pour Venise ; car c'était véritablement là sa sphère. C'était le peintre auquel il fallait le chant des Iles et le bruit de la ville. Ses rêves ne lui apportaient fas des madones voilées et douloureuses comme à Raphaël et au Pérugin, mais de riches et belles courti-
sanes comme à rAlbaneet à Rubeos. Aussi, quand soa pinceau retnçait sur la toile la pensée de son imagina* lion, sa toile s'animait de couleurs brillantes et accea* tuées. Ce n'était pas toute la poésie de l'âme, maisc'é* tait toute la beauté du corps, toutes les impressions di l'amour, .toute la volupté des sens. Il lui fallait, i Im, ji les nuits étoilées et chaudes de Venise, comme il ^\ lait à Bartolomeo l'ombre calme et silencieuse dii doitre; enfin Giorgione n'était pas la pensée divine 4 sainte du cœur, mais l'expression puissante et vigoo»: reuse dep passions.
De retour à Venise, il prit une maison sur la plafili Saint-Sylvestre, dL sa vie de plaisir et de travail recommença. Il était évident que ce qu'il peignait Jàt jour était la reproduction de ses impressions de lil nuit, et que toute son iiispiration lui venait da dehors; il se mit, comme c'était l'habitude alors pour les gens -riches, à peindre la façade de sa maison ci celle de la maison Lorenza, se laissant aller à toute si fantaisie. Poètes, musiciens, peintres, mythologie, tout y était, depuis la Madone nourrissant le Christ jusqu'à Vulcain fouettant l'Amour; puis le temps est venu qui a détruit tout, le ciel oomme l'Olympe.
Il fit encore le symbole de la vie humaine : oflft femme tenait entre ses bras un eniant qui venait de naître, et dont le premier vagissement était un ai.
GIORGIONË 5â
4oat la première impression était unp douleur, et dont les yeui pleuraient avant d'être ouverts* Au milieu se trourait un homme armé de toutes pièces, jeune et bouillant, toujours prompt à venger une injure, toujours prêt à verser le sang; plus loin, un autre jeune homme discutait avec les philosophes, les hommes d'affaires; d'un côté la fougue, de l'autre l'étude; puis eoCn un vieillard tout nu, les cheveux blancs, les membres froids, le corps incliné, méditant sur une tète de mort, tâchant d'approfondir la question de l'âme sur les restes du corps.
Cette composition est une des plus belles de Giorgione; on comprend que l'idée a dû lui en venir dans no moment de solitude et de calme, à la première désillusion de sou cœur, au premier doute de son esprit, i ces heures de réflexion silencieuse où notre âme se «porte à l'enfance et retrouve une douleur, et puis à la vieillesse, où elle entrevoit la souffrance. Car, comme flous l'avons déjà dit, Giorgione n'était pas un de ces liommesqui se font une habitude de pensées douces; AU contraire, sa peinture était vivace et passionnée; lit nous qui sommes appelé à juger l'homme sur ses œuvres, quand, à travers ses productions vigoureuses, |M>us en voyons une simple et poétique, nous sommes forcé de la rejeter sur une impression intime du C(£ur.
C'est que, si pendant longtemps Giorgione a vécu
de plaisirs, jeune encore il est mort de douleur; c'est que c'est justement dans ces organisations fortes et joyeuses que le chagrin creuse le plus profondément quand une fois il s'en empare.
A ce tableau que nous venons de nommer, saccéda Tallégorie de Psyché, la terrestre rivale de Vénus.
Psyché était belle parmi toutes ses compagnes, et sa beauté était devenue un culte ; si bien qu'on lui brûlait de l'encens et qu'on l'appelait Vénus. Mais la belle déesse était jalouse comme une femme, et elle fit jurer à son fils que Psyché soupirerait pour le plus horrible monstre de la terre. En eflet, les deux sœurs de la belle jeune fille se marient ; elle reste seule près de son père, comme un jeune lis près d'un vieux chêne, donnant tout son parfum à l'arbre qui lui donne toute son ombre ; mais un oracle inexorable a parlé, il faut que la rivale de la déesse jalouse soit déposée seule et nue sur une haute cîme pour y attendre le monstre qui sert son époux. Toute la cour conduit en pleurant la belle enfant au pied de la montagne, et Psyché gravit avec ses petits pieds la pente escarpée ; puis, arrivée au sommet, elle croise, chaste et pure, ses deux bras sur sa poitrine, et, fatiguée de la route, elle s'endort.
A son réveil, la montagne aride a disparu, elle ne reconnaît plus le pays qu'elle a parcouru la veille; un lit somptueux a remplacé sa couche de pierre, un pa-
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lais magnifique l'entoure, et le paysage qu'elle aperçoit de sa fenêtre, tout diapré de fleurs, tout ruisselant de soleil, lui est inconnu. Alors elle cherche à rappeler sa pensée, et, en fouillant dans ses souvenirs, elle retrouve Toracle et la fatale prédiction^ toute sa jeunesse passée et tout son malheur à venir. Puis, toute cette magnificence qu'elle a d'abord vue avec étonnement, elle la considère avec inquiétude ; c'est d'un bien triste présage pour la pauvre enfant ; celui qui va habiter ce palais avec elle doit être bien affreux, puisque, ne pouvant charmer son cœur, il a tout fait pour charmer ses jeux. .
A ces pensées succède une rêverie^ au jour succède la nuit;. Psyché reste seule dans l'obscurité, le soleil est descendu depuis longteûips derrière l'horizon, et la belle enfant rêve encore à la fenêtre du palais, écoutant ce que murmurent les fleurs à travers leurs parfums, ce que chantent les oiseaux dans les arbres; puis, quand elle a longtemps respiré les brises, écouté les chansons, regardé les étoiles, sa rêverie se change en sommeil, et, commQ la veille sur la montagne, elle croise ses bras sur sa poitrine, adresse sa prière à Vesta et s'endort.
Mais, cette fois, son sommeil est troublé, elle se réreille ; la. salle est toujours obscure, les parfums sont toujours les mêmes; seulement, à ces parfunui se mêlent
de» mois mystérieux qu'elle n'avait jamais entendus même en rêve ; sur sa lèvre se pose un baiser comme jamais son père ne lui en a donné, et, quand le jou: vient, celui qui disait ces mots, qui donnait ces baisers, a disparu, et Psyché est seule. La nuit revient encore avec les mêmes bonheurs, avec la même extase, et le jour avec la même solitude.
De tout temps, la curiosité a perdu les femmes, dan^ la Bible comme dans la Fable, Eve comme Pandore. Or, une nuit que son amant mystérieux était endormij Psyché se leva, courut prendre une lampe qu'elle a^dl cachée, l'alluma et revint. Pourtant ce n'était pas saoi im battement de cœur bien fort que la jeune fille ^zf prochait du lit : les mots que lui disait son amaiil étaient bien doux, ses baisers bienfaisants, mais Vordd avait promis un monstre et peut-être la lumière allafl eHe prouver la vérité de l'oracle.
Aussi on comprend quel fut le bonheirr de Fsycl quand, au lîeu de l'être bideux que Im montrait sd imagination, elle vit celui qui était end(»rmi. Malhel reusement, quand le cœur est trop joyeux, qnand poitrine est trop oppressée, la main tremble, et, comn la lampe dont se servait Psyché brûlait tout simplemei comme les nôtres avec de l'huile^ sa main trembla i Ken, qu'une goutte tomba sur la cuisse de Pâmant, qti n'héla ! autre que le fils de Vénus. '
Alors tout fut fini ; palais, amant, bonheur, tout disparut.
Cupidon, furieux, fit un fort beau discours à la pauvre curieuse et la laissa toute seule au milieu d'un immense désert, où, par bonheur, se trouvait un torrent : de sorte que; comme la première idée qui se présente dans le désespoir est la mort. Psyché suivit la loi conûnune et alla se jeter dans ce torrent ; mais le torrent ne voulut pas de ce corps blanc et gracieux^ et se contenta de la déposer sur l'autre rive.
Puisqu'elle ne peut mourir, il faut bien qu'elle prenne te parti de vivre : elle suit donc le premier chemin qui se présente à elle^ et, au bout de trois jours, arrive chez sa sœur ainée et lui persuade que sa sœur cadette va être i son tonr l'épouse de Cupidon ; puis elle va chez sa sœur cadette, à qui elle dit que l'Amour va épouser sa sœur aînée. Toutes deux courent à la montagne où fat laissée Psyché, appellent Zéphire pour qu'il les transporte au palais bâti pour leur sœur, et, croyant pouvoir se confier aii dieu qu'elles ont appelé, elles s'élancent du sommet de la montagne ; mais Zéphire ne te a pas écoutées et elles disparaissent dans l'abîme qui environne le jardin de l'Amour.
La Renommée alla prévenir Vénus que son fils était malade ; et Psyché, qui cherchait son époux, crut pouvoir se confier à la générosité de sa rivale. Mais la pau-
vre enfant n'avait pas grande expérience, de croire qu'on trouve de la générosité à côté de la jalousie. Vénus se connaissait trop bien en vengeance pour laisser écbapper*cette occasion : elle fit semblant de pardonner, et imposa à Psyché des travaux impossibles ; mais, à me* sure que la mère inventait de nouvelles difEcultés,s(Hi fils donnait à sa maîtresse de nouvelles forces^ si bien que le bourreau se lassait avant la victime. Enfin Vénus ordonna à Psyché d'aller aux enfers demander i Proserpine une boite de beauté pour suppléer à ce qH la maladie de son fils lui avait fait perdre.
Cette fois, Psyché fut bien sûre que ce serait la def| nière vengeance de sa rivale, car elle n'entrevoyait p4 la possibilité du retour. Elle partit cependant calme i résignée, et, quand elle eut longtemps marché, elle ari riva au sombre empire; Cerbère, le terrible chien,! tut ; Caron, le vieux nocher, lui fit crédit; Proserpil lui donna la boite et Psyché revint par le même cheni qu'elle était venue.
Psyché n'était pas curieuse à demi; elle avait voq voir son amant, elle voulut ouvrir la boite. Ce fut ta jours la curiosité qui la perdit. A peine la malheurei bbîte fut-elle ouverte, que des vapeurs qui en sortirt asphyxièrent la jeune fille; mais Cupidon était touj(y là : il fit rentrer les vapeurs, il ranima sa maitresi qui alla rendre compte de son message à la déesa