‹ Itha, comtesse de Toggenbourg, ou, La Vertu persécutée [microforme]Chapitre 21 sur 23 · CHAPITRE X VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE X VIII

Itha prend possession de sa nouvelle demeure,

Aussitôt après son retour, le comte réunit tous ses serviteurs dans la grande salle du château ; là il leur annonça que la comtesse vivait encore, qu’elle avait été miraculeusement conservée par la volonté du Ciel, et qu’il avait eu le bonheur de la retrouver : puis, les larmes aux yeux, il proclama hautement son innocence et reconnut l'injustice qu'il avait commise à son égard. Des pleurs de joie et d’attendrissement coulèrent des yeux de tous les assistants lorsque leur seigneur les pria humblement de lui pardonner les chagrins et les cuisants regrets qu’il leur -vait causés par ses aveugles emportements. Henri désigna ensuite quelques-uns de ses domestiques qui devaient, dès le matin du jour suivant, répandre cette joyeuse nouvelle dans toute la contrée et la porter au couvent de Fischengen. D’autres écuyers reçurent l’ordre d’aller annoncer ces événements au château de Kirchberg, et de faire la plus grande diligence pour mettre plus tôt un terme aux douleurs de cette famille et à la honte que le prétendu crime d’{tha avait fait rejaillir sur elle. Henri ajouta au message qui leur apprenait cette heureuse

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nouvelle quelques mots dans lesquels il reconnatssait combien sa conduite avait été coupable, et exprimait l’espoir que les parents d'Itha ne se montreraient pas plus rigoureux à son égard qu'elle-même, qui lui avait pardonné ses torts avec une indulgence toute chrétienne.

Le lendemain, dès la pointe du jour, ces émis saires partirent pour accomplir ieur mission avec une grande joie ; car ils étaient sûrs que la nouvelle dont ils étaient porteurs serait accueillie partout avec autant de plaisir que de surprise. De son côté, | Henri s’occupait de faire venir un habile architecte et de réunir les ouvriers nécessaires ; il se rendit lui-même à Au, et leur désigna l’emplacement, la! grandeur et la destination de la demeure qu'ils allaient construire. 11 employa auprès des ouvriers les! prières et les encouragements de toute espèce pour obtenir d'eux qu’ils fissent la plus grande diligence possible, et s’engagea à les récompenser généreusement si leur besogne était promptement achevée. La pensée que la comtesse vivait et que c'était pour elle que l’on construisait cette habitat.on, suffisait pour doubler le zèle et l’activité des travailleurs, et la présence continuelle du comte, qui sarveilit attentivement tous les progrès de l'entreprise, contribua encore à en hâter l'achèvement.

Les visites qu'Henri, accompagné du chapelain, fit à Itha pendant ce temps furent -oujours de très) courte durée ; car le comte était impatient de la voir établie dans une demeure plus commode, et il craignait toujours que son absence ne causât quelque retard à la construction de cette maisonnette. En effet, il fit tant par ses soins et recommandations! qu’elle se trouva entièrement finie avant un mois,;

précisément à l’époque où les bons habitants de Kirchberg arrivèrent à Toggenbour”, en même temps que les messagers que le comte leur avait envoyés. Ce jour-là, Henri était, comme à son ordinaire, occupé à faire préparer le futur logement d'Itha. Il avait fait planter et arranger un petit jardin aussi bien que le lui avait permis un si court espace de temps ; il avait réuni dans la maison des graines des meilleurs légumes, et y avaitfait apporter une abondante provision d'aliments sains et fortifiants, pour que la comtesse pût elle-même en profiter et en faire profiter les indigents, qu’elle se faisait une fête de soulager dans leurs besoins. Lorsqu'on annonça à Henri l’arrivée des parents d’Itha, il se hâta de se rendre au château ; mais son cœur agité lui faisait pressentir d’amers reproches de leur part. Dès qu’il les aperçut, il se précipita à leurs pieds, les conjurant de lui accorder leur pardon, tout indigne qu’il en était; mais, contre son attente, les bons seigneurs de Kirchberg se montrèrent tout aussi bienveillants que l’avait été Itha elle-même. Ils relevèrent le comte en l'assurant qu'ils avaient entièrement oublié ses erreurs, et en le remerciant de l’empressement qu’il avait mis à leur faire parvenir une nouvelle qui les avait remplis de joie. Leur première question fut relative à leur chère Itha, et ile s’informèrent aussitôt de l’époque à laquelle ils pourraient enfin la revoir. Avant de leur répondre, le comte, pour qui les moindres désirs d'Itha étaient des lois inviolables, fit éloigner tous les assistants, même le chapelain et le chasseur, et leur dit ensuite que leur arrivée lui était d’autant plus agréable, qu'il avait fixé la journée àu lendemain pour la translation d'itha dans sa petite mai-

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son. Il était certain que rien ne pouvait être pius agréable à la pieuse sulitaire que de recevoir ses chers parenis, et de venir en leur société habiter sa nouvelle demeure. I] ajouta qu'il aurait bien voulv célébrer avec plus de solennité ce changement d'ha. bitation ; mais Itha, toujours modeste et réservée, avait interdit toute démonstration éclatante, et avait exigé que le comte, quand il viendrait Ja chercher dans la forêt, fût accom pagné seulement de l’aumnier du châtes. ;, du chasseur qui le premier l'avait découverte, et d’un second écuyer. Or, comme il se faisait un devoir sacré de respecter tontes les volontés d’Itha et ne voulait jamais jui causer aucune contrariété, il n’avait révèlé le jour fixé pour son ar. rivée à Au à persoane qu'à ses Parents, qui ne pouvaient être compris dans l'interdiction générale, et qu'elle devait être si heureuse de retrouver. Hen se mit ensuite à raconter tous les miracles qui avaient marqué l'existence d‘Itha dans la solitude : il ne se lassait pas d’exalter sa piété merveilleuse et ses précieuses vertus. De leur côté, les bons habitants de Kirchherg écoutaient tous ces récits avec le plus vif intérêt ; et il fallut pour terminer cette conversation que le d'gne chapelair vint les avertir que la nuit était déjà avencée et qu'ilétait temps de se livrer au repos.

Itha, de son côté, ne cessait de remercier Dieu, qui avait inspiré à son Henri des pensées si conformes à ses propres desseins, et qui lui permettait de consa-

. crer le reste de ses jours à soulager les misères de ses semblables ; elle remerciait aussi le Ciel de ce qu'après l'avoir si longtemps conservée dans la forêt il avait permis qu’elle fût découverte pour que ses dernières années fussent moins accablées de pri-

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vations, quand la vieillesse lui Oterait bientôt la force nécessaire pou” shercher elle-même sa nourriture.

Bien qu’Henri eût pris toutes ses précautit s pour que les désirs de son Itha fuscent pouctuellement accomplis, le Ciel en avait ordonné autrement et le jour où la sainte comtesse quitterait sa retraite devait être pour elle un jour de fête et de triomphe. Dieu, en effet, se trouve glorifié et honoré lui-même dans les hsnneurs rendus à la vertu, et il veut que de tels exemples viennent de tenps en temps encourager les âmes pienses à persévérer dans la bonne voie. Malgré tous les soins que le comte avait pris pour cecher son projet, quand il sortit le lendemain matin du château avec ses compagnons habituels et ses ncaveaux hôtes, il se trouva à la lisière du bois plusieurs habitants des environs qui le suivirent de loin, avertis par un pieux pressentiment que ce jour-là devait être celui où Itha serait amenée à Au. Ils en ‘aperçurent un grand nombre d’autres sur la route, et lorsqu’i"" arrivèrent près de le butte, ils y trouvèrent un groupe assez nombreux qui les avuit devancés, et qui se tenait à distance dans un religieux silence, pour ne pas interrompre la méditation dans laquelle Itha -emblait Flongée. Mais, aussitôt qu'ils virent le ccmte et ceux qui l’accompagnaient courir vers elle, ils s’y p écipitèrent aussi, empres-

ss de revoir leur bonne comtesse, de lui préserter leurs hommages et de la féliciter sur la fin de ses maux. Tous les gssistants étaient attendris, et des larmes étouffaient toutes les voix. Au inilieu de cette émotion générale, Itha se montrait la plus calme, et ses traits otfraient l’image parfaite de l’innocence et de la sainteté, On ne pouvait considérer sans êtré

profondément touché les traces de la longue misère dont elle était entourée, et chacun se sentait ivre de joie en voyant tant de malheurs enfin terminés. Des larmes de joie et de pitié coulaient de tous les yeux et mouillaient les mains d’Itha, qu’elle tendait avec une grâce pleine de douceur à tous ses anciens amis. On ne pouvait assez contempler sa figure, empreinte de calme et de résignation ; assez écouter ses paroles, toutes remplies, comme son cœur, de l’amour divin : c'était à peine si ses parents pouvaient se tenir près d'elle et lui adresser quelques paroles, tant chacun se montrait empressé de l’approcher. Ainsi cette pauvre Itha, qui, repoussée du monde entier et abandonnée de tous les hommes, était venue, dénuée de tout secours, s'établir seule et misérable dans cette forêt, se voyait maintenant entourée de ses parents, pressée par une foule ivre de joie, qui alluit l'accompagner comme es ‘’iomphe au moment où elle quittait cette‘sauv ge retraite pour un séjour plus heureux.

Quand les habitants de Kirchberg eurent examiné avec un vif intérêt la petite hutte d’Itha et son misérable ameublement, elle-même apporta le reste de ses provisions de bouche pour les donner à transporter aux domestiques d'Henri; mais aussitôt inille bras empressés se tendirent vers elle; chacun s’estimait heureux de pouvoir lui rendre service, et voulait porter quelque chose qui lui appartint. Elle alla aussi détacher la petite croix de bois qui lui avait procuré de si abondantes consolations dans ses souffrances, et la prit elle-même dans ses bras, en adressant au Ciel des regards de reconnaissance, Puis elle tourna encore une fois ses yeux humides de rarmes vers sa pauvre hutte, et, après avoir de

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nouveau r.mercié Dieu de toutes ses bénédictions, elle abandonna, suivie d'He. i, de ses parents et de tous les assistants, ces lieux, qu’elle avait habités pendant dix-sept ans. Les innocents oiseaux qui avaient si joyeusement icié l'arrivée d’Itha dans seurs solitudes, semblaient vouloir célébrer cette heureuse journée. De tous les arbres et buissons environnants ji associaient leurs doux gazouillements aux manifestations de la joie générale, et plaraieut au-dessus de cette nombreure réunion, que le chasseur guidait vers Au, en choisissant dans la forêt le chemin le moins difficile.

La foule qui escortait Itha dans sa marche allait toujours en croissant; les vieillards les plus âgés venaient, appuyés sur leurs petits-enfants pourcoptempler encore une fois leur bonne comt .e. Lorss qu'ils apercevaient Itha, toujours huml . et gracieuse, emportant elle-même sa croix de bois, des larmes de joie coulaient de leurs yeux affaiblis ; ils remerciaient le Ciel d’avoir donné ce beau jour à leur vieillesse, et ils montraient ce touchant spectacle à leurs enfants comme un puissant enseigne ment qui devait les encourager à la piété et à la résignation. Ainsi toute cette population suivait la comtesse, pleine d’édification, et les plus saintes résolutions germaient dans tous les cœurs de cette foule joyeuse et empressée.

On arriva ainsi à Au, sans que ces témoignages de bonheur et d’attendrissement eussent été un seul moment interrompus ; de leur propre mouvement, les ouvriers avaient construit devant la demeure d'Itha un are de triomphe de feuillages, et les pieux sons de la cloche s’éleyaient de la chapelle consacrée à la mère de Dieu, Lorsque Itha fut parvenue aa,

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milieu de ses anciens vassaux, qui se pressaient autour de sa demeure, elle remertia l'assemblée de loutes ces marques de sympathie par une humble et profonde salutation, puis elle alla prendre quelque repos avec sa famille dans sa petite maisonnette.

Elle voulut d’abord adresser au comte quelques doux reproches, croyant que cette solennité avait eu lieu par £es ordres; mais il lui fut facile de Ja convaincre du contraire, et la sérénité ne cessa de régner dans cette réunion de famille, Un petit repas avait été préparé dans le nouvel ermilage ; mais Jtha, bien résolue à s’en tenir à son ancienne nourriture tant que son corps n’en souffrirait pas, se contenta d’un verre d’eau fraîche pris à la source Yoisine et d’une poignée de baies sèches. Toute la journée la maison fut entourée d’une foule qui se renouvelait sans cesse ;. car les habitants les plus éloignés venaient à leur tour s’assurer par leurs yeux de l'existence de leur bonne maîtresse.

Le soir trouva encore Itha entourée de sa famille qui ne pouvait se lasser de la voir et de l'entendre. Mais la comtesse rappela à tous ses bons amis, avec une gravité solennelle, l'engagement qu'ils avaient pris à son égard, en les priant de la quitter et de ne plus la visiter désormais, car elle était bien résolue à accomplir le vœu qu’elle avait fait de vivre dans la solitude et de n’entretenir de communication qu'avec Dieu. Seulement, si l’un d’eux pensait qu’elle pôt faire pour lui quelque œuvre de charité, elle le priait de s’adresser à elle, puisqu'elle s'était vouée aussi au service de ses semblables, et qu’elle se devait d'abord à ses proches ; tous firent, suivant ses désirs, entre les mains du chapelain, le serment de respecter ses volontés. Elle nri- n1re le comte

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de lui envoyer par une de ses anciennes servantes, qu'elle désigna, des aliments et une provision de laine, pour qu’elle pôt à l’occasion soulager la faim de l’indigent et lui préparer quelques utiles vêtements. Ses souhaits étaient déjà en partie exécutés, grâce à la prévoyance d'Henri, qui lui promit de se conformer promptement à ses autres instructions. Le comte, le chapelain et les seigneurs de Kirchberg se séparèrent enfin de la pieuse Itha, qu'ils laissèrént heureuse et pleinement satisfaite. I] se recommandèrent tous à sa puissante intercession, e{ elle leur promit que ses prières les suivraient, ‘ Nous nous retrouverons là-haut, leur dit-elle en élevant vers le ciel ses yeux humides ; en attendant, vivez heureux. — Adieu, angélique Itha,” s’écriè. rent-ils tous en même temps ; et tandis que la pieuse solitaire adressait au Ciel une fervente prière en fareur de ses parents, elle entendit plus d’une fois les sanglots qu’ils laissaient échapper en s’éloignant du côté de Toggenbourg.

Le saint exemple d’Itha profita au comte Henri, qui passa le reste de ses jours dans la piété la plus profonde, cherchant à réparer ses erreurs passées

par un redoublement de zèle. Peu d'années après il

fut enlevé au monde, et précéda sor épouse dans une vie meilleure,

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