‹ Ithaque, le Péloponnèse, Troie;Chapitre 12 sur 140 · H) LE LIT IMPROVISÉ · texte numérisé non relu

H) LE LIT IMPROVISÉ

même il ne savait ni lire ni écrire le grec moderne : il ajouta qu’il connaissait les aventures d’Ulysse par tradition. Je lui demandai ensuite si cette tradition était générale parmi le peuple d’Ithaque, ou si elle était particulière à sa famille. Il répliqua qu’en effet sa famille en était dépositaire, et que personne dans l’ile ne connaissait l’histoire du grand roi aussi bien que lui, mais que tout le monde en avait une idée confuse.

La faim qui me pressait m’empêclia de lui faire plus de questions ; je n’avais rien mangé depuis six heures du matin, l’indescriptible saleté de l’auberge à Samos ne m’ayant pas permis d’y faire un repas. Mon hôte n’avait rien à me présenter que du pain d’orge et de l’eau de pluie, dont la température n’était pas de moins de trente degrés centigrades; mais, assaisonné par la faim, ce repas me parut délicieux.

Le brave meunier n’avait que son lit conjugal ; et, avec cette généreuse hospitalité qui est particulière aux descendants des sujets d’Ulysse, il s’empressa de le mettre à ma disposition et insista pour que je l’acceptasse; j’eus même beaucoup de peine à résister à ses offres obligeantes, et je n’j réussis qu’en me couchant vaillamment sur une grande caisse garnie de bandes de fer, qui se trouvait dans la chambre. Habitué aux fatigues des voyages, je dormis sur la caisse aussi bien que dans le meilleur des lits, et je ne me réveillai que le matin.

Il n’y a pas d’hôtel dans la capitale d’Ithaque; mais je trouvai sans peine une bonne chambre dans la maison des jeunes et aimables demoiselles Hélène et

VATHY, LA CAPITALE D’iTHAQUE. 17

Aspasie Triantafyllidès, dont le père, homme de lettres distingué, est mort il y a quelques années.

La ville, qui compte environ 2, 5 oo habitants, entoure d’une ligne de maisons blanches l’extrémité sud du port long et étroit, appelé Vathy (Ba8u, profond ) , dont elle porte le nom, et qui n’est lui-même qu’une entrée du golfe de Molo. C’est un des meilleurs ports du monde ; car il est bordé par des montagnes, et l’eau est si profonde, même à un mètre du rivage, que les navires peuvent y jeter l’ancre devant les maisons de leurs armateurs.

Presque tous les voyageurs archéologues reconnaissent l’identité de cette île avec l’Ithaque d’Homère, comme E. Gandar, de Ulyssis Ithaca, Paris, 1 854 ; D r Wordsworth, Greece , 1 853 ; Rühle von Lilienstern, üher dus homerisc/ie Ithaca; G. -F. Bowen , Ithaca in i 85 o, London, 1 85 1 ; Leake, Travels in Northern Greece , 1 835 ; Schreiber, Ithaca , 1829; Constantin Koliades, Ulysse-Homère ; sir W. Gell, Ithaca, Hrgolis and llineraries , 181 3 - 1 8 1 q ; Strabon, VIII, X; Ptolémée, III. Par contre Spohn déclare qu’Ithaque n’était qu’une fiction du poète. Vôlker tâche de prouver, par des documents ingénieux, que la topographie d’Ithaque est en désaccord avec les indications d’Homère et que la patrie d’Ulysse doit être située à l’ouest de Céphalonie.

Comme le port de Vathy se trouve dans la partie sud de l’ile, et au pied du mont Ayio; Sreçiavo; ( Saint- Etienne] ) , dans lequel on reconnaît le Nifiov û'Xr.ev (/e Ne’ion couvert de forêts) [Od., I, 186), il n’y a pas de

18 TOPOGRAPHIE D’iTHAQUE.

doute que ce ne soit le Aipjv PeîUpov (le port de Rei-

throri) mentionné dans le même vers.

Ithaque, vulgairement appelée ©eajwj ( Theaké ), tire son nom sans doute du héros Ithacus, dont Homère fait mention (Od., XVII, 207),

La plus grande longueur de l’ile est de vingt-neuf kilomètres, du nord au sud ; la plus grande largeur est de sept kilomètres de l’est à l’ouest. La population totale est de i 3 ,ooo habitants.

Elle consiste en une chaîne de rochers de pierre calcaire. Le golfe de Molo la divise en deux parties presque égales, reliées par un isthme étroit de huit cents mètres de large, sur lequel s’élève le mont Aétos, couronné par de vastes ruines, appelées FLAato'xacTjsûv (Vieux château), que la tradition désigne comme les restes du palais d’Ulysse.

On voit partout des rochers escarpés, parmi lesquels le plus élevé est le mont Anoge dans la moitié nord : c’est le Néritos, qu’Homère décrit comme couvert de forêts (Od., XI 1 J, 35 1 ; IX, 21) ; mais les arbres ont disparu de cette montagne, comme du mont Néion, et du reste de l’ile, ce qui est sans doute la cause que les pluies et les rosées, jadis si abondantes à Ithaque (Od., XIII, 245 ) , y sont à présent beaucoup moins fréquentes ; que ï immense (iOec^a-ro;) récolte de blé (Od., XIII, 244) s’y réduit maintenant à un quart de ce qui est nécessaire à la consommation des habitants, et que les troupeaux de porcs (Od., XIII, i\o!\-l\i 6 ), de bœufs (Od., XIII, 246), de chèvres (Od., IV, 60G, XIII, 246), de brebis (Od., XIII, 222) y manquent si

PRODUITS d’iTHAC'CE.

complètement qu’on doit en importer pour les besoins de la boucherie.

Les principaux produits d’Ithaque sont à présent les petits raisins, dits de Corinthe, dont on exporte environ i5o,ooo kilos, et l’huile d’olive, dont on exporte environ a,3oo barriques par an. Le vin est excellent, mais trois fois plus fort que le vin de bordeaux, et on n’en exporte pas.

Malgré les fortes chaleurs de l’été, le climat de l’ile est très-sain, et mérite les éloges d'Homère (Od., IX, 27 ), a àya.H xoupoTpo<po ; » ( excellent pour élever les jeunes hommes).

M. Bowen dit avec raison d’Ithaque qu’il n’y a peut-etre pas un endroit dans le monde ou les souvenirs classiques soient aussi vifs et aussi purs. Le petit rocher s’est retiré dans l’obscurité immédiatement après l’àge de son grand héros mythologique et de son poète, et il est resté ainsi pendant presque trois mille ans. Contrairement à beaucoup d’autres pays, jadis glorieux, il n’est redevable d’aucune partie de son intérêt à une illustration plus récente. En effet le nom d’Ithaque ne se trouve guère sous la plume d’un écrivain posthomérique, si ce n’est pour faire allusion à sa célébrité poétique. En iôo4 apr. J.-C., Ithaque était presque dépeuplée par les incursions des corsaires, et par la fureur des guerres entre les Turcs et les chrétiens ; on conserve encore l’acte des privilèges que le gouvernement vénitien a accordés aux colons des îles voisines et du continent de Grèce qui 1 ont repeuplée. Ici, tous nos souvenirs sont donc

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