‹ Ithaque, le Péloponnèse, Troie;Chapitre 24 sur 140 · CHAMP DE LAERTE · texte numérisé non relu

CHAMP DE LAERTE

Oi S’ s77e\ àx. tcoXio; y.xTtSav, -raya S’ âypîiv wovto K aXôv Aaspxao xfxuyaÉvov, ôv pa t:qx’ aùxôç Aaépr/îç y.xEaxixxev, èssl p.«Xa ixoXV è[/.ôyr,c£v.

« Ils descendirent ensuite de la ville, et arrivèrent « bientôt au champ bien cultivé de Laërte ; celui-ci « l’avait acquis à force de travail. »

Je descendis dans la même direction, et je trouvai à environ moitié chemin un delta grec, de 33 centimètres de haut et d’autant de large, gravé dans une pierre de taille de S^o de long sur autant de large. Cette lettre, appelée par les habitants ypaiiaaxor ’0<W- <re«;, paraît certainement être très-ancienne, et il se peut bien qu elle ait été faite par Ulysse.

Je ne tardai pas à arriver au Champ de Laërte, où je m’assis pour me reposer et pour relire le XXIV' chant de l 'Odyssée. L’arrivée d'un étranger fait événement dans la capitale d’Ithaque et beaucoup plus encore à la campagne. A peine fus-je assis que tous les habitants du village firent foule autour de moi, et m’accablèrent de questions. Pour y couper court, je leur lus à haute voix le XXIV e chapitre de Y Odyssée du ao5* jusqu’au 4 1 2 e vers en le leur traduisant vers par vers dans leur dialecte. Immense fut leur enthousiasme en entendant réciter dans la langue sonore d’Homère, dans la langue de leurs glorieux ancêtres d’il y a trois mille ans , la description des affreuses misères que le vieux roi Laërte avait endurées dans l’endroit même où nous étions^assemblés, et le tableau de la joie extrême qu’il avait ressentie en

42 IJECTUHK D’HOMÈRE Al - PEUPLE D’iTHAQUE.

rencontrant dans ce même endroit, après vingt ans de séparation , son fils chéri Ulysse, qu’il avait cru mort. Tous les yeux étaient remplis de larmes, et, lorsque j’eus fini, hommes, femmes et enfants, tout le monde vint m’embrasser en me disant : Mtva),r,v yapàv aâ; txapuç ■ xaxà ttoa ). à ce eùyapiCTQÙj/.ev (7 'u nous as fait une grande joie ; nous te remercions beaucoup). On me porta en triomphe au village, où tous à l’envi tâchèrent de me prodiguer leur hospitalité, sans vouloir accepter la moindre rémunération. On ne voulait pas me laisser partir avant que j’eusse promis une seconde visite au village.

Enfin, vers dix heures du matin, je continuai ma route sur la pente du mont Anoge ( V ancien Neritos ), et, après une heure et demie de marche, nous arrivâmes au charmant village de Leuce (Àeüxvi). On était déjà prévenu de ma visite, et les habitants, le prêtre en tète, vinrent à ma rencontre à une bonne distance en avant du village. On m’accueillit avec l’expression de la plus vive joie , et on ne fut pas content que je n’eusse serré la main à tout le monde. Il était midi quand nous arrivâmes au village, et, comme je devais encore visiter l’emplacement de l’ancienne vallée de Polis et son acropole, le village de Stavros, et le couvent de la Sainte-Vierge sur le sommet du mont Anoge, je ne voulais pas m’arrêter à Leuce. Mais on me pria beaucoup de lire quelques passages de l’Odyssée, et on y mit tant d'instances que je fus enfin obligé de céder. Pour être entendu par tout le monde, d’une table je me fis une tribune sous un platane, au

CARACTÈRE DE 1,’lTHACIEN. 43

milieu du village, et je lus à haute voix le xxiii* chant de Y Odyssée du I er jusqu’au 247 e vers, où la reine d’Ithaque, la plus chaste el la meilleure des femmes, reconnaît son mari adoré après vingt ans de séparation. Bien que j’eusse lu cet épisode mille fois, je n’ai jamais pu le faire sans éprouver une vive émotion : ces vers divins produisirent le même effet sur mon auditoire; tout le monde pleura, et je pleurai avec tout le monde. La lecture finie , on insista pour que je restasse dans le village jusqu’au lendemain, mais je m’y refusai absolument.

On m’apporta une masse d’anciennes monnaies grecques, et parmi elles des pièces très-rares : toutes ces monnaies avaient été trouvées dans des fouilles sur l’emplacement voisin de l’ancienne ville de Polis. On voulait me les donner gratis; mais, à force d’instances, j’en fis accepter vingt francs. A grand’peine je réussis enfin à m’éloigner de ces braves villageois, mais non sans avoir trinqué avec eux et embrassé tout le monde.

Les habitants d’Ithaque sont francs et loyaux , extrêmement chastes et pieux, hospitaliers et charitables, vifs et laborieux, sympathiques et expansifs, propres et soigneux; ils possèdent au plus haut degré la prudence et la sagesse, ces deux sublimes vertus qu’ils ont reçues en héritage de leur grand ancêtre Ulysse. L’adultère est regardé chez eux comme un crime aussi abominable que le parricide, et quiconque s’en rendrait coupable serait impitoyablement mis à mort. Us sont illettrés, et j’ose dire qu’à peine un sur cinquante

Page 1