COMMENT ON ADOUCIT LA FURIE DES CHIENS
grands chiens, que n’effrayèrent ni mes pierres ni mes menaces. J’appelai à grands cris à mon secours; mais mon guide était resté en arrière et il parait qu’il n’y avait personne dans la maison du paysan. Dans cette terrible position , il me revint par bonheur à l’esprit ce qu’Ulysse avait fait dans un semblable danger (OU., XIV, 29-81) :
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Oi p.èv xexXij'YovTs; èi cs^papiov • airàp Ô&uffceùç ÈÇsto y.epÿooûvij, oxîiitTpov 8i oi êxjiece yeipo;.
0 Soudain les chiens aboyants virent Ulysse, et ac- « coururent en hurlant; mais Ulysse prudemment « s’assit, et son bâton lui tomba de la main. »
Je suivis donc l’exemple du sage roi , en m’asseyant vaillamment par terre, et en me tenant immobile, et aussitôt les quatre chiens, qui semblaient prêts à me dévorer, formèrent un cercle autour de moi et continuèrent à aboyer, mais sans me toucher. Si j’eusse fait le moindre mouvement, ils m’auraient mordu ; mais, en m’humiliant devant eux, j’adoucis leur férocité.
On trouve cette particularité du caractère des chiens confirmée dans Pline (VI II, 6 1 , édit. F. Didot ): « Impetus canum et sævitia mitigatur ab homine considente humi. » {On arrdte /’ impétuosité et la furie des chiens en s’asseyant à terre) ; et aussi dans Aristote ( Rhet.y 11 , 3) : « On oè Trpoç toùç Ta7retvout/ivou; irauerai •il ôpyii xai oi xuvff ^t.’Xoùiiv oi $axvovTe{ tou; xaCli^ovroiî. »
LA FOUSTANELLA.
(Que In colère cesse contre ceux qui s' humilient , c'est mis en évidence pur les chiens qui ne mordent pas les hommes qui s'assoient .)
Mon guide, qui vit ma position désespérée, attira à force de cris le maître de la maison, qui était occupé dans une vigne à quelque distance de la maison, et celui-ci s’empressa d’appeler les chiens et de me délivrer. C’était un vieillard septuagénaire, aux traits doux, aux grands yeux intelligents, au nez aquilin; sa longue chevelure blanche comme la neige contrastait singulièrement avec le teint de sa figure noircie par l’ardeur du soleil. Selon l’habitude des paysans, il allait pieds nus, et portait la fous tan ella blanche de coton , qui est liée autour du corps au-dessus du ventre et descend en mille plis jusqu’aux genoux.
C’est le costume albanais qui n’a été adopté en Grèce que depuis la révolution ; il s’est conservé en Albanie depuis la plus' haute antiquité; car on le trouve souvent représenté sur les anciennes statues et notamment sur celle de Pyrrhus, roi d’Épirc, au musée de Naples.
Je fis au vieux campagnard les plus vifs reproches sur la férocité de ses chiens, qui m’auraient déchiré , ou au moins cruellement mordu, si, au moment du danger imminent, je ne m’étais rappelé l’expédient employé en pareille circonstance par le grand roi d’Ithaque.
Il me fit mille excuses et me dit que ses chiens connaissaient parfaitement les habitants des environs, et aboyaient à peine à leur approche ; que de sa mé-
62 ORGUEIL ET PATRIOTISME d’uN PAYSAN.
moire jamais un étranger n’était venu à sa demeure, au milieu des champs, presque à l’extrémité de l’ile, et que par conséquent il n’avait pu prévoir un tel danger.
A ma question, pourquoi, malgré son apparente indigence, il gardait quatre chiens qui devaient manger au moins autant que deux hommes , il répondit presque en colère que son père , son grand-père , et tous ses ancêtres jusqu’à Télémaque, Ulysse et Pénélope, avaient eu le même nombre de chiens, et qu’il préférait se soumettre à des privations plutôt que de se défaire d’un seul de ses fidèles gardiens.
Je n’avais plus rien à répondre aux arguments du brave vieillard, qui, dans l’excès de son patriotisme et de sa fierté nationale, se révoltait à la seule idée d’avoir dans sa maison un moindre nombre de chiens que ses glorieux ancêtres du temps de la guerre de Troie. Croyant m’avoir satisfait par ses explications, il m’apporta un panier rempli dépêchés et de raisins, et, nouvelle preuve de son orgueil et de son amourpropre , il refusa énergiquement d’en accepter la moindre rémunération ; car il pensa sans doute m’indemniser par ces fruits des angoisses que j’avais endurées au milieu de ses chiens. Mais, désirant à tout prix le récompenser de son hospitalité, je lui lus dans l’ancienne langue et lui traduisis dans son idiome les cent treize premiers vers du quatorzième chant de l’Odyssée, qu’il écouta avec un profond recueillement. Cette lecture finie, je voulais partir; mais il insista pour que je lui racontasse quelque chose de
ENTHOUSIASME I)’üN PAYSAN POUR L’ILIADE. 63
l’Iliade, dont il n’avait qu’une idée confuse. Je crus cependant ma dette suffisamment payée et ne me laissai pas retenir. Mais la curiosité du vieillard était trop éveillée pour laisser échapper l’occasion d’apprendre les événements de la guerre de Troie; il m’accompagna donc à pied pendant le reste de la journée, et ne me donna pas un moment de repos avant d’avoir entendu le récit sommaire des vingtquatre chants de l’Iliade.
Nous parcourûmes les parties sud et sud-est de l’ile, et nous trouvâmes sur deux petits plateaux, sur le rivage escarpé de la mer, les ruines d’un certain nombre d’édifices en briques , en cailloux et en ciment, qui, à en juger par leur construction, peuvent bien remonter à la fin de la république romaine, ou au commencement de l’empire; mais, malgré toutes mes recherches, je n’ai pas pu y découvrir une seule pierre de construction cyclopéenne.
Mon exploration m’ayant trop éloigné du champ où nous avions laissé le cheval , j’envoyai mon guide le ramener à la ville, tandis que j’y retournai à pied avec le propriétaire des chiens féroces , qui manifesta une envie d’apprendre comme on ne la trouve que rarement même chez la jeunesse. Il resta avec moi à Vathy à dîner, et ne me quitta que lorsque je me couchai et feignis de dormir. Il sortit enfin , mais en murmurant qu’il ne manquerait pas de revenir le jour de mon départ pour me faire ses derniers adieux.
La nuit était une des plus chaudes que j’eusse jamais vues en Europe, et, bien que j’eusse ouvert les