‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 10 sur 40 · DE MASSACHUSSETS · texte numérisé non relu

DE MASSACHUSSETS

Je me disposai à quitter définitivement les environs des lacs, que j'explorais depuis si long-temps, et à me rapprocher des bords de la mer. Je pris, en partant de Chaumont, la route diagonale qui va directement de cet endroit à Watertown , et je parcourus en une seule course l'intervalle qui sépare ces deux villes. Près de Watertown j'allai visiter une caverne nouvellement découverte, dont l'existence excitait vivement la curiosité publique ; j'espérais rencontrer dans son intérieur quelque trouvaille précieuse , peut-être même une momie indienne semblable à celles qu'on a découvertes dans des grottes du Rentucky, mais mon attente fut complètement trompée, et je n'en rapportai qu'une fatigue extrême que j'avais gagnée à me traîner en rampant dans ses détours. En effet, elle est si étroite et si basse que, pour y pénétrer, il faut se tenir continuellement dans une position inclinée, extrêmement pénible. Je ne tardai pas à en sortir, et j'allai me reposer à la taverne de Watertown, que je ne trouvai pas aussi parfaitement tenue que celle de l'honnête quaker de Chaumont, ou que beaucoup d'autres que j'avais rencontrées dans mon voyage. Elle est cependant située dans une position avantageuse, mais elle est peu fréquentée, parce qu'un

très-petit nombre de voyageurs seulement prennent cette route pour aller à Montréal j la plupart préfèrent suivre l'itiaéraire que j'ai indiqué précédemment en parlant de ce qu'on appelle la grande tournée, c'est-à-dire s'embarquer sur le bateau à vapeur qui , partant de Lewiston sur la rivière Niagara, traverse le lac Ontario, et se rend, en suivant le fleuve Saint-Laurent, à Montréal ou à Québec.

Pour me rendre de Watertown à la rivière Mohawk, je mis quatre jours. On peut cependant faire ce trajet en deux jours par les voitures, publiques , qu'on appelle généralement dans ce pays mall-post ; mais j'adoptais rarement cette manière expéditive de voyager, parce qu'elle ne permet guère de faire des observations étendues sur les contrées que l'on parcourt, et encore moins d'en recueillir les productions naturelles. Je voyageais donc ordinairement à très-petites journées, et le plus souvent à pied, ne portant avec moi qu'une petite valise du poids d'environ dix livres. Le plus gros de mon bagage de corps, confié aux voitures publiques ou à tout autre moyen de transport, me suivait de loin ou me précédait, et souvent même, lorsque mes explorations devaient embrasser la totalité d'une contrée, était déposé à demeure dans quelque endroit principal, que je choisissais pour point central de mes excursions. Ce bagage était d'ailleurs réduit au strict nécessaire et pouvait tenir en entier dans une malle de cuir. Cette exiguité m'épargnait beaucoup d'embarras et de frais, et en même temps me laissait une plus grande liberté pour mes collections, auxquelles j'attachais plus d'importance qu'à des objets de luxe absolument inutiles dans ce pays. Grâce à ce système perfectionné de voyages, je puis assurer que, dans mon trajet de W^atertown à la rivière Mohawk, aussi bien que dans la plupart de mes autres tournées , pas un lieu susceptible de fournir une observation ou un produit curieux, n'échappa à mes investigations. Le fruit de ces recherches fut une collection assez nombreuse de coquilles , parmi lesquelles on remarquait des muletles et des anodontes, de la classe des bivalves, et des hélices, des planorbes, des lymnées, des pliyses, des paludines, etc., de la classe des univalves. Chargé de ce nouveau bagage, je rentrai pour la seconde fois dans la ville de Sche-

nectady, qui, pendant mon absence, avait en partie répare les désastres de son incendie j de cet endroit, je fis prendre à toutes mes collections la route de New- York, que je pouvais justement appeler mon quartier-général. Pour moi, je franchis à pied toute la plaine , traversée par le magnifique canal de l'Ouest , et j'arrivai sur les bords de l'Hudson , que je passai précisément en face de la petite ville de Troye, où je pris enfin le repos dont j'avais tant besoin.

Pendant mon séjour à Troye, une apparence de tempête, qui me força de différer mon départ, me fournit l'occasion d'être témoin d'un fait extrêmement curieux, que je ne connaissais encore que par tradition j c'est la chasse que fait l'aigle à tête blanche ou pygargue à l'aigle pêcheur. Ce dernier, de mœurs beaucoup moins féroces que son congénère, et vivant ordinairement de pêche, choisit le moment où les eaux du fleuve sont agitées par les vents pour aller chercher sa pâture jusqu'au sein des flots. Après avoir saisi sa proie, qui consiste souvent en des poissons d'un assez gros volume, tels que des aloses, il s'élève au haut des airs ; mais s'il arrive que son cruel ennemi , l'aigle à tête blanche , l'aperçoive, celui-ci s'élance aussitôt comme un trait à sa poursuite , et l'aigle pêcheur, effrayé, est obligé, pour accélérer sa fuite, de laisser tomber sa proie, que la pygargue saisit au vol. Regagnant alors son aire en triomphe, elle est accueilHe par les cris rauques de ses petits, cris que l'on entend de fort loin, et comme s'ils venaient du milieu des nuages.

Je ne dois point omettre, avant de quitter la ville de Troye, de parler du beau village d'origine récente, qui n'en est éloigné que de dix milles, et qu'on appelle New-Lebanon (Nouveau-Liban). Il jouit déjà d'une espèce de célébrité qu'il doit à des sources minérales assez fréquentées , et à l'établissement qu'ont formé tout auprès des sectaires d'une espèce singulière, nommés shakers. Ce village, principalement composé de maisons construites à l'usage des personnes qui fréquentent ses sources minérales, est situé en partie au fond d'une vallée, et en partie sur la pente rapide que forme le premier plan de la montagne voisine. Au devant du village, et jusqu'à plusieurs milles de distance, s'étend cette même vallée, richement cultivée, entrecoupée de prairies, de bois et d'enclos rusti-

ques , et bornée par de hautes montagnes dont les pentes , non moins que la vallée elle-même , sont parsemées de chaumières, de bosquets, et de champs couverts de cultures variées. A quelque distance et au milieu des bois, on aperçoit l'établissement des shakers.

Les sources minérales du Nouveau- Liban n'e'tant remarquables ni par d'e'minentes propriétés ni par une grande chaleur, on doit moins attribuer la fréquentation de ce lieu au mérite de ses eaux qu'aux autres avantages dont on y jouit, tels que la douceur et la pureté de l'air, la beauté du site et la tranquillité des environs, et enfin la facilité qu'une contrée, telle que nous venons de la décrire, olfre pour toute espèce d'exercices modérés et surtout pour celui du cheval. Cependant, malgré ces attraits naturels, les eaux minérales du Nouveau-Liban sont moins fréquentées que celles de Saratoga et de Balston, et il est douteux qu'elles soutiennent jamais la concurrence avec ces dernières. En effet, les eaux de Saratoga offrent à la fois aux véritables malades un remède beaucoup plus puissant, et à la foule, qui ne s'y rend que pour s'y divertir, des plaisirs beaucoup plus tumultueux et plus variés que n'en peuvent offrir les sources de New-Lebanon ét ses champêtres environs.

A l'opposé de la plupart des sources minérales, qui jaillissent ordinairement du fond d'une vallée, la source du Nouveau-Liban descend d'un mont élevé. Elle forme à sa naissance un bassin de dix pieds carrés d'étendue et de trois pieds et demi de profondeur, du fond duquel elle sort également sans former de bouillon considérable. L'eau qu'elle émet est si limpide, qu'on verrait facilement une épingle au fond de son bassin 5 le gaz se dégage en abondance à travers les cailloux et le sable qui en garnissent le fond , et forme une multitude de bulles qui, venant crever à l'extérieur, entretiennent l'eau dans une agréable et perpétuelle agitation. La quantité d'eau que fournit la fontaine est très-considérable, puisqu'on a calculé qu'elle pouvait s'évaluer à seize bariques par minute ; aussi non-seulement elle fournit très-abondamment à l'entretien des bains qui reçoivent ses eaux à la descente de la montagne, mais encore elle suffit, par son superflu , à faire mouvoir plusieurs roues de moulin. Le volume d'eau que laisse

couler celte source est constant et ne varie pas sensiblement d'une saison à une autre j il en est de même de la température , qui s'ëlève à soixante-treize degrés du thermomètre de Farlieinheit (à peu près dix-sept degrés au-dessus de ze'ro de celui de Re'aumur). La constance, en toute saison, de cette température, si voisine de celle des eaux fluviales en été, fait de cette source une véritable thermale. C'est particulièrement pendant les temps froids que sa propriété devient sensible ; alors un léger nuage de vapeurs condensées est continuellement suspendu audessus du bassin et du cours de la fontaine. L'eau est absolument sans saveur et sans odeur, et très-douce au goût, quoique ne dissolvant pas le savon; aussi estelle employée à presque tous les usages domestiques et k la préparation des alimens ; les animaux même n'ont aucune répugnance à s'en abreuver, et ils viennent boire au ruisseau qui coule au bas de la montagne. D'après toutes ces considérations , il est très-probable qu'elle ne diffère que très-peu de l'eau de source en général , si ce n'est par sa température. Beaucoup d'autres sources jaillissent du même mont, et à peu de distance de la fontaine thermale, mais elles n'offrent point le même phénomène , et leur température est aussi peu élevée que celle de toute autre source de montagne. Le docteur Made a trouvé, d'après une analyse exacte, que les eaux minérales du Nouveau -Liban, prises à la source, contenaient en dissolution pour deux quarts d'eau », à peu près cinq grains de sels minéraux qu'il répartit ainsi qu'il suit :

Hydrochlorale de chaux 1 gr.

Hydrochlorate de soude 1

Sulfate de chaux 1 ^2

Carbonate de chaux ^/^

Total. 5

1 Le quart est une mesure usitée aux Etats-Unis pour les liquides ; il contient deux pintes de France de chacune 0,473 litre. Il est ainsi appelé parce qu'il fait réellement le quart ôu. gallon, qui contient quatre quarts ou huit pintes.

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