TOME II
Il a aussi fixe, clans la proportion suivante, la quantité de fluides aeriformes que contiennent ces deux quarts d'eau :
Gaz nitrogène ou azote 13 pouces cubes.
Air atmosphérique 8
Total. 21
Nous allons maintenant entrer dans quelques détails sur les Shakers dont nous avons dit que l'établissement était voisin du village du Nouveau-Liban. Déjà, dans le volume précèdent, nous avons fait connaître un e'tablissement semblable situe' près de la ville d'Albany; nous avons même décrit une cérémonie religieuse, et rapporte' quelques-unes des habitudes de ces sectaires, mais les détails que nous allons donner étant tout-à-fait nouveaux , nous espérons que le lecteur nous pardonnera de ramener encore une fois son attention sur cette institution singulière. Par une erreur grave, que nous nous empressons de relever ici, les Shakers, dans le passage que nous rappelons, ont été désignés sous le nom de Quakers; c'est une confusion de termes dans laquelle on tombe souvent parce que ces deux dénominations expriment absolument la même idée, comme nous le ferons remarquer plus bas. Mais il est très-important de ne pas confondre les Quakers, ou la société des Amis, avec les Shakers, ces deux sectes étant absolument distinctes, ayant des principes souvent opposés, et ne reconnaissant pas la même origine.
L'établissement des Shakers de New-Lebanon, situé à deux milles et demi de la source et sur le penchant de la montagne opposée, forme un petit village remarquable par l'extrême propreté des maisons qui le composent et par la riche verdure des champs cultivés qui l'entourent.
Les Shakers forment une secte religieuse dont l'institution présente beaucoup d'analogie avec le plan sur lequel sont établis la plupart des ordres monastiques de l'Europe catholique. L'association se compose d'hommes et de femmes qui mettent, en entrant dans la société, tous leurs biens en commun, font profession de vivre séparés du reste du monde, et se dévouent au célibat, au travail manuel et aux exercices religieux. Ils paraissent désirer de faire des prosélytes et ils en ga-
gnent réellement quelques-uns , surtout parmi les hommes peu instruits ou faibles d'esprit. Il faut bien qu'ils exercent cette espèce de captation puisqu'ils n'ont pas d'autres moyens de se recruter, que le célibat est un de leurs vœux fondamentaux, et que tout membre de la communauté qui se marie en est imme'diatement exclus. Cependant quelques séductions qu'ils puissent employer , il ne paraît pas qu'ils doivent jamais devenir nombreux dans un pays oîi le prix de la liberté est si bien senti, et dans lequel toutes les institutions tendent à favoriser et à étendre les relations sociales, bien plutôt qu'à les restreindre; aussi résulte- t-il des documens les plus récens sur les Etats-Unis, que leur nombre s'élève tout au plus à mille ou quinze cents, et qu'ils ne possèdent que quatre établissemens : ceux de Lebanon et de Wiskaguna^ dans l'Etat de New-York; celui de Nancock, dans le Massachussets ; et un quatrième dans les Etats du sud-ouest.
La réunion de leurs habitations forme une rue d'un mille à peu près de longueur. Quelques maisons sont très-spacieuses et toutes sont commodes; presque toutes sont peintes en jaune clair, et, quoique dénuées d'ornemens, elles offrent un bel aspect. On ne peut s'empêcher d'admirer l'ordre et l'extrême propreté qui régnent dans leurs champs, leurs jardins, leurs cours, sur l'extérieur de leurs maisons et jusque dans leurs chemins; aucune ordure, aucune dégradation n'y sont souffertes. Leur bois est coupé et empilé de la manière la plus régulière , leurs clôtures sont parfaites, leurs murs de pierre eux-mêmes sont construits avec une telle exactitude, les matériaux en sont si massifs et si bien assemblés qu'à moins d'une destruction violente, ils doivent durer des siècles. Au lieu de poteaux de bois pour servir de montant à leurs barrières et à leurs portes , ils élèvent des piliers de pierre d'un seul morceau. Enfin on peut dire que chez eux chaque chose porte l'empreinte du travail qui produit , de l'industrie qui perfectionne et de la vigilance qui conserve, avec tout le goût et l'élégance que peut admettre l'austérité de leur secte. Leurs vergers sont magnifiques, et les Américains conviennent eux-mêmes qu'on ne trouverait peut-être pas aux Etats-Unis un plus bel exemple d'agriculture perfectionnée. On dit que la communauté possède environ trois mille acres de terre aux environs de New-Lebanon,
Indépendamment de l'agriçullure , les Shahers s'occupent de divers travaux industriels; ils font des cribles, des brosses, des boîtes, des seaux et beaucoup d'autres ustensiles domestiques; ces divers produits sont exposes en vente chez leurs fabricans , et tous se distinguent par l'excellence de la main-d'œuvre. Leurs graines de jardin sont de même célèbres pour leur boute' et obtiennent un débit très-avantageux. Les femmes sont employées intérieurement à tous les travaux domestiques et à divers ouvrages appropries à leurs facultés et aux besoins de la communauté, car il faut bien remarquer qu'elle est particulièrement nourrie et vêtue avec les produits de ses propres travaux.
L'e'glise est un bâtiment simple mais très-propre ; une belle cour y est annexée et se fait remarquer par l'entretien parfait de son magnifique gazon. Enfin, deux chemins paves de fragmens de marbre, et partant d'une maison voisine pour aboutir aux deux extrémités de Têglise, servent aux hommes et aux femmes pour accéder à cet e'difîce par des routes opposées.
Il est assez difficile de recueillir des renseignemens exacts sur l'origine, les progrès et les dogmes de cette secte. On dit qu'elle a été fondée en Angleterre, vers l'année 1768, par Anne Lee, femme d'un forgeron anglais. Cette visionnaire se prétendait inspirée et s'était imposé à elle-même le nom ^ Anne-la-Varole; elle institua une nouvelle espèce de culte , qui consiste à louer le Seigneur en dansant. Poursuivis pour cause de mauvaises mœurs, elle et ses adhérens furent jetés en prison, et cette persécution les décida à émigrer. Ils vinrent donc en Amérique, en 1774, et s'établirent dans l'Etat de New-Hampshire. Anne se rendit ensuite dans l'Etat de New- York où elle commença à prophétiser, annonçant qu'elle était le second Christ , et que ceux qui croiraient en elle et la suivraient , obtiendraient l'absolution de leurs péchés. Vers l'année 1781 elle entreprit, dans les diverses parties des Etats-Unis, et particulièrement dans celles qu'on connaissait alors sous le nom de Nouvelle-Angleterre , un voyage qui dura deux ans et quatre mois; enfin l'année suivante, pour me servir des propres expressions de ses disciples, « ayant accomph la mission qui lui avait été imposée, elle fut otée de )) la vue des croyans, de la manière ordinaire à tous les vivans. )) Après la mort
de la mère, le gouvernement de la socie'té passa successivement entre les mains de plusieurs personnes sur lesquelles le don de conduite, dans l'administration visible, était descendu.
Les Shakers tirent leur nom d'une forme particulière de culte qui consiste dans la danse la plus violente A l'e'glise les deux sexes sont sépares et places sur deux rangs, les hommes d'un côte' et les femmes de l'autre. Deux individus de chaque sexe, remplissant l'office de chanteurs ou pour mieux dire de coryphées, sont place's chacun à la téte de leur colonne respective. A un signal donné les chanteurs entonnent un hymne , et les colonnes se mettent en mouvement. Leur danse est d^abord grave, mesurée; ils avancent et reculent pendant quelques minutes; puis tout-à-coup ils se retournent, pressent leurs mouvemens et augmentent graduellement la violence de leur action selon qu'ils sont animés par le chant ou échauffés par l'esprit. Mais pourquoi m'appesantirais-je plus long-temps sur les détails ridicules des effets de ce nouveau délire de l'esprit humain? Qu'il me suffise d'ajouter qu'ils continuent cette danse en quelque sorte sauvage et furibonde, avec des cris désordonnés , des éclats de voix étourdissans , jusqu'à ce que épuisés , exténués , ils tombent sur le carreau , ou qu'ils aient à peine la force nécessaire pour se traîner à leurs sièges.
Le principal précepte de la religion des Shakers est l'interdiction de tout commerce entre les deux sexes ; en conséquence , dès que deux époux entrent dans la communauté, ils sont aussitôt séparés. Tous les arrangemens domestiques, exécutés d'après ce principe, sont maintenus avec la plus grande rigidité. La société est distribuée en un certain nombre de familles artificielles, composées d'hommes et de femmes qui n'ont souvent entre eux aucun lien de parenté, mais qui cependant vivent ensemble comme s'ils faisaient partie d'une véritable
^ Le nom de shaker signifie à proprement parler trcmbleur, du verbe lo shake , remuer, trembler. Il est à remarquer que le nom de quaker exprime absolument la même idée, puisqu'il vient du verbe to quake, qui signifie de même trembler; ainsi les shakers et les quakers portent absolument le même titre sous des dénominations différentes , quoique leurs principes religieux ne se ressemblent nullement. Nous donnerons bientôt des détails assez étendus sur la doctrine des quakers.
famille. Chaque maison contient ordinairement une de ces familles j elle est divisée en petites chambres , assez grandes pourtant pour deux lits , à chacun desquels est annexée une garde-robe. Chaque e'tage est partage' en deux par un large corridor, et chacune des deux divisions est affectée au logement des individus de chaque sexe. Deux escaliers diffe'rens contribuent à isoler complètement ces deux classes d'appartemens. Deux pièces seulement sont communes à tous les liabitans de la maison, la cuisine et la salle à manger; encore cette dernière a-i-elle deux portes perce'es sur le même côte' pour l'entrée des deux sexes. Au reste , à moins de quelque nécessite urgente, les hommes ni les femmes ne passent jamais dans le côté de la maison opposé à celui qui leur est affecté. Les femmes font la cuisine, blanchissent, font et raccommodent les vétemens; les hommes s'occupent à la culture des terres , aux travaux manuels ou extérieurs. Soit qu'ils aillent à l'église, soit qu'ils en reviennent, soit qu'ils entrent pour prendre leurs repas, soit qu'ils sortent, les deux sexes sont toujours séparés, quoique dans le même local; ils entrent ou sortent par des portes différentes, et mangent à des tables particulières. Avant le repas tous s'agenouillent pour prier, et chacun répète la prière pour lui-même.
Les principaux rangs de la secte des shakers sont, après les simples croyans, les ainès , les pères confesseurs et les saints. Ces diffe'rens grades confèrent le pouvoir d'entendre des confessions, d'imposer des pénitences, de donner l'absolution, etc. Ces sectaires admettent l'intervention de la divinité dans presque toutes leurs actions, puisqu'ils affirment qu'ils font chaque chose par un don, une grâce spéciale, en un mot par l'inspiration du Saint-Esprit. Le journal américain connu sous le titre de North- America Review, rapportait un exemple fort curieux d'application de cette doctrine singulière. On demandait à un jeune shaker d'un caractère gai et ouvert, s'il jouissait d'une entière liberté parmi ses compagnons, et s'il était libre de faire tout ce qu'il lui plaisait : a Certainement, » répondit-il, nous faisons toutes les choses pour lesquelles nous avons un don. » — Mais, ajoutait-on, que feriez- vous si, dans une belle matinée d'hiver, il )) vous prenait fantaisie d'aller glisser sur l'étang? ~ Eh bien! je dirais à Vainé
» que j'ai une grâce pour aller glisser sur l'ëtang. — Mais, repli quait-on, l'azTze » vous le permellrait-il? — Certainement, à moins qu'il n'eût une grâce pour » m'empécher d'y aller. — Mais , insistait-on , si vous répétiez à Mainé que vous » êtes certain d'avoir une ^mce pour aller glisser, et qu'il faut absolument que )) vous y alliez? — Alors Vainé me dirait que j'ai une grâce menteuse, et qu'il )) en a une véritable, lui^ pour me battre si je ne vais pas directement à mon )) ouvrage. ))
A Troye, dont cette excursion au village du Nouveau-Liban m'a insensiblement éloigné, je pris un cheval, et, suivant une roule qui côtoie d'abord les frontières de l'Etat de New- York et celles du Massachussets , puis après celles du même Etat de New^-York et celles du Yermont, j'arrivai à Benington, petite ville située à l'extrémité méridionale de ce même Etat. Le pays que je parcourus dans ce trajet est remarquable par l'activité de son industrie j on y rencontre à chaque pas des forges, des filatures de coton, des moulins à papier. D'autres élémens naturels de prospérité, tels que de nombreuses carrières, des mines de fer en pleine exploitation, joignent leurs produits à ceux des usines manufacturières, et contribuent à procurer à ce pays, malgré la stérilité de son sol, tous les avantages de la fertilité et de l'abondance; en effet, en soumettant les Etats voisins au tribut de leurs exportations d'objets manufacturés, ses habitans en reçoivent en échange toutes les denrées de première nécessité.
De Benington, situé comme je l'ai dit dans l'Etat de Yermont, je me dirigeai vers l'Etat de Massachussets, et je traversai, tant dans l'un que dans l'autre de ces deux Etats, une contrée montueuse, dont les élévations dépendent de celte ligne connue sous le nom de montagnes Yertes. C'est une chaîne inférieure des monts Alléghany, désignés aussi quelquefois sous le nom d'Apalaches Cette
^ Le nom d' Alléghany , que donnaient les indigènes à cette chaîne de montagnes , signifie dans leur langue montagnes sans fin. Quelque temps après la découverte , les Espagnols et les Français changèrent ce nom en celui àiApalaches, qui était celui d'une horde sauvage habitant les bords de la rivière Apalachi-Cola; mais les géographes ont conservé le nom d'Alléghany. Les monts Alléghany sont divisés en deux chaînes, celle de l'est et celle de l'ouest; la première, qui doit seule nous occuper ici ,
G't ITINERAIRE PITTORESQUE
chaîne est très-inégalement mamelonnée , surtout dans l'Etat de New-Hamsphire , où quelques-uns de ses sillons égarés, qu'on aperçoit de trente lieues en mer, prennent le nom de montagnes Blanches; aussi, quoique d'une hauteur généralement médiocre, elle est surmontée de quelques pics d'une très-grande dimension, tels que la pointe Rillington, située vers le centre de l'Etat de Vermont, et l'une des plus prononcées sans contredit de toutes les montagnes de cette partie orientale de l'Union j elle est élevée de trois mille neuf cent vingt-quatre pieds au-dessus du niveau de la mer. Les vents du nord-est, qui frappent directement le flanc de cette chaîne, la couvrent quelquefois d'une couche de neige de plusieurs pieds d'épaisseur. On remarque plus particulièrement ce phénomène sur le mont Washington, qui présente une masse isolée, élevée de six mille six cents pieds au-dessus des eaux de l'Océan.
Bien différent, sous le rapport de la civilisation, de celui que jevenais de quitter, tout le pays que je parcourais appartient encore à la nature sauvage, et ce n'était que de loin à loin que j'apercevais des établissemens de quelque importance. Quant à la végétation, elle ne diffère guère de celle de la partie orientale de l'Etat de New-York, que je venais de traverser. J'arrivai enfin à Northampton, ville considérable située au centre de la partie occidentale de l'Etat du Massacliussets, dans le comté de Hampshire , et près de la belle rivière Connecticut, sur laquelle elle possède un pont de mille soixante pieds de longueur.
La rivière Connecticut, que je viens de nommer, est un des plus beaux ornemens de cette contrée; elle est entièrement parallèle au fleuve Hudson^ dont à
commence en Géorgie , sous le nom de Ug7ie Bleue ou de montagnes Bleues , et traverse, dans une direction nord-est , les parties occidentales de la Caroline du sud, les Etats de Virginie , de Pensylvanie , le nord du New-Jersey, et la pointe sud de l'Etat de New -York à West -Point; c'est là qu'elle commence à prendre le nom de monlagnes Vertes , à cause des magnifiques forêts de pins , de mélèzes , et d'autres arbres toujours verts qui la couronnent. Elle traverse sous ce nom , et dans la direction du sud au nord, les Etats du Connecticut, du Massachussets et du Vermont , et se rend à la baie de Chaleur, dans le Canada , après avoir envoyé vers le nord-est quelques sillons qui , comme nous l'avons dit , prennent le nom de montagnes Blanches.
peu près soixante milles de distance la séparent ; mais son cours , généralement direct, est beaucoup plus considérable. Des hauteurs du New-Hampshire, où elle prend naissance, elle descend en formant, dans toute leur longueur, les limites de cet Etat et de celui de Vermont, traverse le Massaclmssets dans toute sa largeur, le Connecticut auquel elle donne son nom, et vient enfin se jeter dans le Sund de Long-Island, après un cours de plus de quatre cents milles, pendant lequel elle exécute un grand nombre de magnifiques cascades. Il s'ensuit malheureusement de ces abaissemens subits et fréquens de niveau qu'elle n'est navigable que par parties, et qu'elle ne peut porter de vaisseaux que jusqu'à Hartford, capitale de l'Etat de Connecticut, situé à cinquante milles seulement de son embouchure.
Les environs de Northampion sont fertiles et assez bien cultivés. La rivière Connecticut forme en cet endroit plusieurs sinuosités dont les détours constituent autant de vallées qui, vues du sommet du mont Holyoke, situé à l'est et à peu de distance de Northampton, présente de magnifiques paysages, de ce point élevé, la vue s'égare sur les détours multipliés de la rivière, sur les chaînes pittoresques des montagnes Vertes, et se trouve presque toujours ramenée vers le pic de Torn, montagne très-élevée, située de l'autre coté de la rivière, et à peu de distance de la ville. Eu parcourant ces fertiles environs, je fis sur la nature des terrains quelques observations géologiques assez intéressantes, et je remarquai en place quelques substances variées, telles que de la roche calcaire primitive, et une roche sableuse, rougeàtre, très-compacte. A trois milles de Northampton, et au revers des montagnes qui entourent cette ville, j'observai une série de roches qui présentaient les dispositions particulières aux basaltes 3 elles forment un chaînon très-élevé et d'une grande étendue. Je remarquai aussi que, dans les vallées, le sol était d'une nature argileuse, et que, couvert en quelques endroits d'une végétation vigoureuse et magnifique, il était en d'autres endroits entièrement stérile. Les habitans se livrent avec ardeur à la recherche des substances métalliques, qui peuvent former, partout où elles se rencontrent dans ce pays, l'objet d'une exploitation facile et avantageuse.