‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 12 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

En continuant mon voyage vers Springfield, où je me proposais de m'arrêter, je rencontrai la voilure qui de Norlhamplon se rendait à cette ville, et je fus heureux de profiter d'une occasion que j'avais négligée, et d'y trouver une place, car quelques instans après la pluie tomba par torrens. Je ne cite ce léger incident que pour faire remarquer encore une fois l'excessive variabilité' de la tempe'rature de ce climat; en effet, pendant tout le jour la chaleur avait été accablante, mais le vent ayant passé au nord-est, l'état de l'atmosphère changea subitement, de manière que, pendant tout le temps que dura l'averse, nous éprouvâmes le froid le plus piquant; notre voilure, ouverte de tous côtés, ne contribuait pas à nous en garantir, et, pour comble de désagrément, il fallut nous arrêter et rester exposés à ce déluge d'eau, pour laisser défiler un immense troupeau de bœufs que l'on conduisait vers les riches pâturages du Bas-Connecticut. Je remarquai dans ce troupeau un grand nombre de bœufs qui égalaient en force et en grosseur nos plus belles espèces de la Romagne et du Cotenlin ; leurs cornes , dirigées parallèlement, étaient très-longues et légèrement recourbées à leur extrémité. Parmi eux se rencontraient quelques vaches sans cornes, et un bon nombre de taureaux qui , à ma grande surprise , passèrent près de nous sans prendre ombrage de notre présence; mais j'ai déjà eu l'occasion d'observer que, dans ce pays, les bœufs et les taureaux même sont de la plus grande douceur, et que jamais ils n'attaquent les passans. Il est même fréquent de rencontrer des taureaux qui, attirés par quelques animaux de leur espèce, vont visiter sans gardien les fermes de leur voisinage , et regagnent ensuite fort paisiblement leur étable.

La pluie continuant de tomber en abondance , et les montagnes voisines déversant sur la route les eaux de leurs nombreux ravins , le chemin devint bientôt impraticable , et les chevaux harassés eurent toutes les peines du monde à nous tirer de ce mauvais pas. Nous n'arrivâmes donc à Springfield que plus d'une heure après l'époque ordinaire, et à la nuit déjà tombée. Mon premier soin, en arrivant à la taverne, fut de changer de vêlemens; mais, par un triste désappointement, je trouvai ceux que renfermait ma valise non moins pénétrés d'eau que ceux que je portais. Je me voyais donc forcé de sécher mes habits sur moi-même devant

un grand feu, lorsque mon hôte obligeant s'empressa de m'offrir à la fois linge et vétemens pour remplacer les miens ; j'acceptai avec reconnaissance son offre ge'ne'reuse, ainsi que celle qu'il me fit de souper seul dans le salon de compagnie pour achever de me mettre à mon aise. Le lendemain j'assistai au déjeuner commun, et je fus frappe' de l'excellente et nombreuse compagnie que j'y trouvai rassemblée j cette re'union se composait de pensionnaires, habitans de la maison, et d'habitués externes. Les premiers étaient des célibataires qui se livraient au commerce, ou des employés d'une manufacture d'armes dont je parlerai plus bas; les seconds étaient pour la plupart des étrangers qui venaient former dans le pays des ëtablissemens industriels, et qui, n'ayant point encore de maison montée, vivaient ainsi à la taverne. Je ne tardai pas à me mettre au courant de cette société, tout-à-fait digne d^inspirer la confiance, et à faire plus particulièrement la connaissance d'un Anglais avec lequel j'eus dans la suite beaucoup de rapports.

Après le déjeuner, je me disposais à aller visiter les environs lorsque mes hôtes, en me faisant remarquer que ce jour était celui du repos, m'offrirent avec prévenance d'assister au service religieux dans leur banc, et m'assurèrent que j'aurais occasion d'entendre un excellent prédicateur. Je ne crus pas pouvoir refuser cette offre sans impolitesse, car la solennité du dimanche est rigoureusement observée dans toute l'Union, et l'opinion publique, si hbérale d'ailleurs, y conserve même sous ce rapport une teinte d'intolérance. L'Anglais qui s^était fait mon compagnon, me fit observer que je pouvais me dispenser d'assister à ces exercices religieux puisque sans doute j'étais catholique; mais je lui répondis que quelque religion qu'on professât, on ne pouvait refuser d'entendre la voix de celui qui enseignait la vertu, et que d'ailleurs, n'ayant eu depuis long-temps que les forets pour temple, je désirais entendre prêcher la parole de Dieu dans un lieu consacré à son culte. Je me rendis donc avec toute la société à l'église , qui a été érigée par les membres de la congrégation luthérienne. Cet édifice, nouvellement construit, est d'une grande beauté, et l'on voit que rien n'a été épargné pour rendre sa décoration tant intérieure qu'extérieure aussi magnifique que possible. Je fus étonné de sa grande étendue et surtout des dimensions de son plafond sans sup-

ports , qui n'a pas moins de quatre-vingts pieds de développement en tous sens. L'intérieur de ce monument est revêtu d'une couleur blanche lustrée qui imite le stuc; tout autour règne une tribune élevée dont le coté du fond est occupé par un buffet d'orgue, le côté opposé par la chaire du ministre, et les parties latérales sont réservées pour les dames et les principaux habitans. On m'offrit un livre de prières, ce qui est une marque de considération dans ce pays, et l'on m'indiqua les psaumes que l'on allait chanter. Ti'office terminé, je m'empressai d'examiner le plafond dont la suspension hardie excitait vivement ma curiosité. Un des assistans, prenant part à mon intérêt, me conduisit sous le comble, où je pus me rendre compte des particularités de sa construction. Je remarquai que les poutres qui le composent sont jumelées, c'est-à-dire entaillées à mi-bois et retenues par des jumelles boulonnées. Cette espèce de parquet forme un grand carré dont les extrémités reposent sur un mur en pierre de deux à trois pieds d'épaisseur; il est en outre accroché par des chaînes de fer à la charpente solide qui forme la toiture. Je ne puis mieux donner une idée de cet assemblage singulier qu'en le comparant à certains ponts suspendus qu'on rencontre dans beaucoup de parties de l'Union, et particulièrement à celui de Schenectady que j'ai décrit dans le premier volume de cet ouvrage. J'appris de la personne qui me servait en cette occasion de cicerone, que l'ouvrage français de Phihbert de Lorme sur la charpente était souvent consulté par les charpentiers de ce pays; qu'en outre l'expérience leur avait appris qu'il était avantageux, dans les constructions en charpente, de n'employer que le plus petit nombre possible de pièces, quoiqu'on eût le bois en abondance, et qu'il fallait plutôt compter, pour la solidité d'un assemblage, sur la précision des jointures et le fini de l'exécution que sur la multiplicité et la force des supports. J'appris aussi de cet individu que, pour éviter les fâcheux effets de la dilatation et du retrait des pièces, les charpentiers américains savaient les assembler de manière à neutraliser ces déviations, en les compensant l'une par l'autre. Pour obtenir cet effet ils font simultanément usage de différens bois dont ils ont éprouvé la propriété de se dilater ou de se resserrer, et ils en composent des assemblages qu'on peut comparer aux balanciers compensateurs des horloges, formés de métaux

de dilatabilité différente. Je pus me convaincre de l'avantage de ce système en remarquant que, maigre' son immense surface, ce plafond ne présentait aucune gerçure. Le comble de l'e'difice est percé de distance en distance d'ouvertures que l'on ferme dans les temps de neige, ou lorsque l'atmosphère est chargée d'une trop grande humidité.

Pour employer le reste de la journée le plus utilement possible, je me dirigeai après le service vers le sommet de la colline qui domine Springfield. De cette situation élevée je visse dérouler au-dessous de moi une vaste contrée généralement plane quoique un peu ondulée, et limitée au loin par une chaîne de montagnes dont les nuances bleuâtres se confondaient avec l'azur du ciel. La ville de Springfield, que je voyais s'étendre à mes pieds, doit son nom aux nombreux courans d'eau qui de tous côtés serpentent autour d'elle, indépendamment de la rivière Conneclicut sur laquelle est jeté un magnifique pont fermé dont j'apercevais la toiture. Après avoir pris ainsi une idée générale du pays, je m'acheminai vers la ville que j'avais à peine aperçue lors de mon arrivée.

Ses maisons sont pour la plupart en bois , et cependant bâties avec élégance ; elles sont généralement espacées et quelquefois même entièrement isolées, mesure de précaution qui offre un grand avantage lors des incendies et dont nous avons plus d'une fois cité l'application dans les villes américaines. Parmi ces maisons , quelques-unes se font remarquer par leur étendue considérable, ainsi que par les grilles élégantes qui les précèdent et les jolis jardins qui les entourent. Le commerce est un des principaux élémens de prospérité de cette ville, et un grand nombre de ses habitans lui doivent de belles fortunes; son extension et ses relations sont principalement favorisées par l'occurrence de plusieurs grandes routes qui de Springfield se dirigent vers les points principaux de l'Union. Après avoir traversé la ville, j'arrivai près du pont qui traverse la rivière Connecticut; il est entièrement construit en bois; il fut élevé, en 1818, en remplacement d'un plus ancien qui barrait autrefois le courant et dont les ruines sont encore visibles; il est, comme je l'ai dit, couvert dans toute sa longueur, et n'a pas moins de mille soixante pieds de longueur. On peut juger, d'après ces dimensions, de celles de la rivière dont le

lit me parut en effet très-large, quoique les grandes chaleurs eussent considérablement diminue le volume de ses eaux. Cette rivière nourrit plusieurs espèces de poissons stationnaires, et entre autres la molve que l'on pèche depuis Northampton jusqu'ici. Ses bords peu èleve's sont bordes d'un beau rideau de peupliers de la Caroline, de quelques massifs d'ormes et d'autres arbustes, tous couverts en cet instant d'une multitude de petits oiseaux que je ne pus tirer, à cause de la solennité du jour. En rentrant à la taverne, je trouvai reunie une nombreuse société' composée tant des pensionnaires que des personnes que chacun d'eux avait invitées. On se -mit à table en silence, et ce ne fut que vers le milieu du repas que la conversation s'établit; elle fut ce qu'elle est presque toujours avec les Américains, c'est-à-dire sérieuse et solide, sans aucun mélange de ce que nous appelons de l'esprit ; elle roulait sur les chances des affaires commerciales et les différens procédés de culture, sujets toujours inépuisables pour eux. Je m'entretins avec mon voisin qui, fort heureusement pour moi, se trouva être un employé de la manufacture d'armes; il offrit de me la fnire voii- en détail le lendemain, et j'acceptai avec plaisir, puisqu'aussi bien j'étais obligé de prolonger mon séjour à Springfield, les voitures que je comptais prendre ne partant de cette ville que le mardi.

Je me rendis donc le lendemain à la manufacture d'armes qui est située à peu de distance de la ville et qui appartient à l'Etat général. C'est un vaste bâtiment de deux cent quatre pieds de façade , divisé en trente-deux ateliers. Une aile en retour, formant un angle droit avec le bâtiment principal, renferme les armes confectionnées. Plus loin sont les hangars pour les pièces d'artillerie et leurs trains. Le magasin à poudre est entièrement isolé. La totalité de l'établissement, élevé sur un large plateau, occupe une surface de vingt acres. Les ouvriers, fort nombreux, sont logés à peu de distance. Les forges et les moulins nécessaires à l'exploitation sont aussi séparés de l'établissement principal; on a mis à profit, pour les faire mouvoir, les eaux d'une petite rivière qui coule au bas du plateau. Je visitai les magasins où sont déposés les diverses pièces nécessaires à la composition des armes; le directeur, qui est un officier de l'armée américaine, me montra plusieurs modèles de fusils français dont on préférait, me dit-il, la culasse à celle des fusils

anglais, parce qu'étant plus courbes que ces derniers, ils n'ont point de recul. Je ne dois point omettre de dire que cette manufacture d'armes est aussi un poste militaire qui peut étendre ses communications par eau à soixante milles de distance.

Tout le fer qui entre dans les divers travaux de cet établissement, est tiré de l'Etat lui-même (Massachussets) qui en renferme plusieurs mines. On rencontre surtout dans certains marais de grandes quantités de fer oxidé. Le cuivre et le plomb se montrent aussi en diffërens endroits, et l'on m'a même assuré que le produit de la gangue de ce dernier e'tait de soixante pour cent. Je recueillis aux environs de Springfîeld plusieurs échantillons d'une substance calcaire élastique (stéatite) que l'on emploie dans la construction des tombeaux.

Je fus invité à aller passer le reste de la jcTurnée à la société littéraire nouvellement établie par souscription. Le nombre des ouvrages de science ou de littérature y est encore peu considérable, mais en revanche on y trouve tous les journaux et brochures du pays, et même la plupart des Revues et des Magasines anglais, reproduits par les presses américaines. Je lus dans les recueils hebdomadaires anglais quelques articles sur la France, et particulièrement sur le voyage autour du monde des deux corvettes la 'Physicienne et VJJranie , commandées par mon ami le capitaine L. Freycinet, dont les découvertes étaient alors l'objet de l'attention générale, et je ne pus m'empêcher de faire ressortir l'injustice et la partialité qui en avaient dicté toutes les pensées.

Je partis enfin de Spriugfield de grand matin pour prendre la route de Worcester. Le pays que je parcourus jusqu'à Brookfield offre beaucoup de variété dans ses aspects. A ce dernier endroit il me fallut franchir de nouvelles montagnes dont on lire un marbre grossier qui sert à la construction des tombeaux. Je découvris ensuite le village de Leicester situé au milieu d'un vallon arrosé par la rivière Française dont le doux nom réveilla en moi de patriotiques souvenirs. Les eaux fraîches et limpides de celte rivière sont bordées d'une infinité de saules indigènes qui, vus d'une certaine distance, ressemblent assez à ce pin bizarre qu'on appelle chou d'Italie. Mais bientôt, en prolongeant son cours dans la plaine, la rivière Française, enrichie du tribut de plusieurs filets d'eau que lui envoient divers

petits lacs, perd son nom pour prendre celui de rivière Quinebaug. Le même paysage se continue jusqu'à la jolie ville de Worcester située au milieu d'un large vallon entoure' de collines, au milieu duquel coule le Blackstone ou rivière deS pierres noires.

Worcester est place à peu près au centre de l'Etat de Massachussets; sa maison de ville s'ëlève sur une e'minence, dans la rue principale qui est en même temps la grande route de Boston j c'est un bâtiment dont l'extérieur offre e'videmment deux époques différentes de construction; une partie plus ancienne appartient au genre hollandais, et l'autre, beaucoup plus considérable et plus récente, est dans le style moderne. Les maisons particulières offrent toutes une agréable apparence, quelques-unes même affichent une véritalîle magnificence; ainsi, en face de la route, et au milieu d'un beau parc que traverse un creek sinueux, on remarque une espèce de château qui ne le céderait en agrémens extérieurs qu'à très-peu de maisons de campagne des environs de Paris. A quelque distance de la ville et au milieu d'une vallée, s'élève, loin de toute autre habitation, la prison d'État, vaste édifice construit en pierres et en briques.

J'arrivai à Worcester précisément le jour de la distribution des récompenses et des prix d'encouragement accordés aux auteurs des meilleurs procédés, et aux fabricans des meilleurs produits d'agriculture et d'industrie. Cette fête, vraiment nationale, avait attiré un grand concours d'habitans des contrées voisines, cultivateurs et manufacturiers , et une foule d'acheteurs et de curieux. Désirant visiter en détail toute cette exposition, si propre à me donner de justes idées sur les progrès de l'industrie américaine, je profitai de cette circonstance pour prolonger mon séjour à Worcester.

Tous les objets manufacturés étaient exposés sous de vastes hangars en planches , construits pour cette circonstance ; les bestiaux et animaux domestiques parquaient dans des enclos séparés, elle centre, formant une grande place, était réservé pour les courses des chevaux de race. Je remarquai , parmi les produits industriels exposés, des étoffes de coton, de laine et de fil, très-bien tissées, et qui pourraient presque rivaliser avec les mêmes articles que les fabricans anglais

importent en grande quantité'. Les draps de plusieurs couleurs, et surtout les bleus, parurent parfaitement fabriques et obtinrent plusieurs prix; il en fut de même pour les articles de sellerie , qui e'taient en général travaillés avec beaucoup d'élégance et de goût. La quincaillerie et la ferblanterie ne se distinguèrent pas moins. On remarqua que c'était pour la seconde fois que la faïencerie , la poterie et la gobletterie se montraient avec autant d'avantages. La bonneterie me parut d'une bonne facture; elle est soit de coton soit de laine, et, dans ce dernier cas, toujours de pur mérinos, matière première que de nombreux troupeaux fournissent abondamment et en excellente qualité. La chapellerie proprement dite me parut de bonne qualité; mais je distinguai avec beaucoup d'intérêt des chapeaux de paille élégamment tissus, qui paraissaient pour la première fois au concours , et qui pouvaient soutenir la comparaison avec la seconde qualité de ceux de Livourne. Ces chapeaux étaient fabriqués avec un grainen nouvellement découvert par une demoiselle de l'Etat de Connecticut; c'est le Paniculatum riihi^um , qui fournit aussi un fourrage abondant et de qualité supérieure. La vue de cette parure, si répandue parmi nous, me suggéra l'idée d'acclimater en France ce précieux grameiij qui pourrait créer, pour les femmes et les jeunes filles de la classe peu aisée, une nouvelle branche d'industrie, et offrir, avec un bénéfice qui améliorerait leur position , un moyen d'occuper utilement les eufans pauvres ou orphelins. Je fis donc sans délai la demande d'une certaine quantité de graines de cette plante au professeur Siliman, de New-Haven, qui mit la plus grande obligeance à m'en procurer ; ce premier envoi de graines fut adressé au Jardin du Roi avec les instructions nécessaires pour les faire lever et multiplier. Depuis, ce même professeur m'en a fait parvenir un second envoi plus considérable, que j'ai partagé entre M. le docteur Valentin, de Nancy, et MM. Eyriès, négocians au Havre , qui m'avaient manifesté le désir de propager la culture de cette plante. Ainsi , j'ose espérer que mes vœux pour l'établissement de cette nouvelle branche d'industrie ne tarderont pas à se réaliser.

Après avoir passé en revue tous les produits de l'industrie manufacturière, je me dirigeai vers les parcs où étaient classés les bestiaux. Là, je remarquai d'abord

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