TOME II
des bœufs de tailles, de couleurs et d'espèces variées; les cornes de quelquesuns égalaient en longueur celles des bœufs d'Italie et de la Romagne; cette espèce d'armure manquait totalement à quelques autres. Je vis un taureau de petite taille acheté beaucoup plus cher que d'autres qui paraissaient les ge'ans de leur espèce, mais les formes musculeuses du premier et son énorme encolure, indices de sa force prodigieuse, lui donnaient une incontestable supériorité sur ses rivaux. Les moutons ordinaires, croisés ou de race pure, me parurent dans un état très-prospère. Les cochons ont été, en grande partie, croisés avec des races importées d'Otaïii. Mais ce qui attirait les regards du plus grand nombre de curieux et d'intéressés, c'était divers groupes de chevaux de trait et de selle, exposés en vente, on destinés à disputer le prix des courses. Ces courses, auxquelles les poulains prirent part, eurent bientôt lieu, et le prix fut remporté par deux individus provenant du croisement de la race arabe et d'une autre race, qu'on m'assura être la normande. Au reste, ces chevaux avaient les formes très-élégantes, l'encolure moyenne, les jambes déliées et l'œil éiincelant.
Les Américains, comme les Anglais, sont très-grands amateurs de chevaux, et, parmi les Américains, les Virginiens portent cette passion au plus haut degré; ils sont à la piste de toutes les courses, et entreprennent de longs voyages dans le seul but d'aller soutenir, par des paris considérables, la réputation de tel ou tel coureur; ils exposent, dans ces paris, des sommes qui feraient la fortune de bien des pardculiers, et souvent ils achètent le vainqueur un prix exorbitant. Alors, si ce vainqueur est un étalon, ils le promènent dans les divers Etats pour la propagation de l'espèce, et, dans ce cas, il devient l'objet d'un excellent revenu pour le propriétaire; son arrivée est annoncée dans les papiers publics comme le serait celle d'un personnage de la plus haute importance, ou d'un ambassadeur, et chacun court en foule le visiter. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de voir de ces vainqueurs qu'on promenait ainsi de ville en ville, et, entre autres, un fameux étalon nommé l'Eclipsé.
L'exposition générale de Worcester dure trois jours; outre celle-ci, qui est la plus importante , il en existe plusieurs autres dans diverses villes du même Etat.
Ces distributions solennelles de prix, le grand concours de peuple qu'elles attirent, le mouvement et l'activité qu'elles occasionent, forment en quelque sorte un phénomène dans le caractère et les habitudes de cette nation , essentiellement flegmatique. L'Américain perd dans ces occasions toute son apathie, et revêt les apparences d'un peuple vif et plein d'ardeur. On ne voit alors de tous côtes que des gens empressés , à pied, à cheval, en voiture, en chariot, qui accourent en hâte pour jouir du spectacle de ces fêtes tumultueuses.
J'appris qu'indépendamment de ces grandes expositions industrielles, instituées
périodiquement dans diffèrens Etats confédérés , il en existait beaucoup d'autres , moins importantes, revenant à des époques plus rapprochées, souvent même à chaque saison , et dans lesquelles on offrait aux consommateurs, soit des fruits ou des légumes, remarquables par leur précocité ou leur qualité supérieure, soit même de nouveaux essais de greffes , perfectionnement de culture dont on s'occupe actuellement d'une manière toute parliculière dans ce pays. On suit une méthode analogue, et non moins curieuse, pour exposer les récoltes hâtives des fourrages que produisent les terrains sablonneux et les prairies salées. Ces foins , liés en bottes serrées, de forme carrée, sont entassés avec symétrie sur des voitures ornées de riches pavois; ainsi disposé, ce convoi singulier, précédé de musiciens et suivi d'une foule de peuple, se met en marche et parcourt la ville avec pompe et solennité.
Les marchands de fourrage ne sont pas les seuls qui promènent ainsi magnifiquement leur marchandise. J'ai plusieurs fois été témoin de cortèges analogues, formés par la corporation des bouchers. Ces artisans, entièrement vêtus de toile du blanc le plus éclatant, montés sur de superbes coursiers, et précédés d'une troupe de musiciens, promenaient dans toute la ville des bœufs, et même des moutons , de taille et de poids extraordinaires. Cet usage a une analogie frappante avec la marche triomphale de notre bœuf gras, mais il faut noter cette différence qu'en Amérique les gens du cortège n^icceptent point d'argent.
Le gouvernement accorde en outre des primes d'encouragement aux propriétaires des bœufs les plus forts et des moutons les plus gras conduits sur le mar-
ché, et cette recompense devient l'objet d'une nouvelle cérémonie publique. En effet, dès que ces animaux ont e'te' abattus, dépouillés et divisés, chaque quartier, paré de rubans, est promené par la ville sur des voitures pavoisées, dans la forme que nous avons décrite plus haut, et le lendemain , exposé en vente dans la boutique du propriétaire, qu'on décore, pour cette circonstance, de festons et de fleurs. Les personnes riches, par motif d'encouragement, font leur provision de ces viandes de choix, et les maîtres de tavernes s'empressent d'en acheter, malgré leur prix élevé, pour en faire l'objet d'une spéculation lucrative; en effet, ils annoncent aussitôt pompeusement que tel jour, et dans telle taverne, on servira au dîner du prœmiiim : c'est le nom qu'on donne à la viande qui a obtenu le prix. En conséquence, les pensionnaires et les habitués de la taverne se hâtent d'adresser des invitations à leurs amis , qui ne manquent pas de répondre à cet appel y de sorte que la fête de la viande couronnée est célébrée par de nombreuses libations de Claret et de Madère, qui dédommagent amplement l'hôte du surcroît de dépense qu'il s'est imposé. On s'adresse de semblables invitations pour manger de la venaison ou de la soupe à la tortue, comme cela se pratique en Angleterre h l'occasion de ce dernier mets; il faut seulement remarquer qu'en Angleterre la tortue est très-rare, tandis qu'elle abonde en Amérique.
Ces espèces de solennités, dont le but est d'encourager l'agriculture et tous les arts industriels, sont très-multipliées dans l'Union; il n'est pas de corporation de métiers qui ne puisse en fournir l'objet, dans quelqu'un des produits de son industrie. Ainsi l'invention de tel objet d'art ou d'utilité que ce soit, et la supériorité constatée de tel article de manufacture, ou de telle denrée, sont célébrées par un triomphe semblable à ceux que nous avons décrits. Il n'est pas jusqu'aux constructeurs de navires qui ne parcourent toute une ville , montés sur un petit vaisseau gréé et armé que traînent à grand'peine dix-huit ou vingt chevaux. Enfin, j'ai vu promener ainsi à Nev\^-York, sur une voiture décorée, et avec beaucoup de fracas, des matelas dits insuhmergeahles , destinés pour la marine. L'essai en fut fait dans la baie, en présence de toute la population accourue à ce spectacle; le succès fut à peu près complet, et fut récompensé par un
brevet exclusif, d'un certain nombre d'années, qu'on accorda à l'inventeur.
Après avoir visité, dans le plus grand détail, l'intéressante exhibition de Worcester, je rentrai à la taverne pour attendre le dîner. Sur ces entrefaites je liai connaissance avec un Américain qui m'avait reconnu pour être Français, et qui lui-même avait fait en France un long séjour, pendant lequel il avait été témoin de plusieurs de nos expositions industrielles. On se doute bien que l'entretien roula sur le sujet qui occupait en ce jour tous les esprits, et que nous essayâmes d'établir des comparaisons entre les travaux et les progrès de l'industrie de nos deux nations; mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'au lieu de trouver dans mon interlocuteur un antagoniste jaloux et prévenu, comme je m'y attendais, je trouvai au contraire en lui un juste appréciateur et un admirateur sincère du génie inventif et du goût exquis de nos ouvriers. Il ne me fut même plus permis de douter qu'il eût réellement pris un grand intérêt à ces magnifiques revues de notre industrie, après qu'il m'eut montré les divers rapports du jury d'exposition, qu'il avait rapportés et qu'il conservait précieusement comme souvenir de cette solennité nationale.
Après le dîner, que le grand concours de voyageurs et de curieux qu'avait attirés l'exposition rendit très-bruyant, je retournai visiter le parc où elle se tenait; là, mon attention fut bientôt stimulée par les annonces pompeuses et les gigantesques tableaux au moyen desquels les propriétaires de plusieurs ménageries ambulantes s'efforçaient d'attirer la foule. Ces tableaux , semblables en tout à ceux que nous voyons déployés dans nos foires ou nos fêtes annuelles , représentaient des animaux dévorant des femmes et des enfans, ou combattant contre des sauvages , etc. Je remarquai que la foule se portait principalement vers le lion , animal qui a pour les Américains le mérite d'une origine lointaine; pour moi je préférais rencontrer des animaux indigènes, et je rendis visite à l'orignal, l'un des plus beaux quadrupèdes que nourrisse le nord de l'Amérique, et dont je n'avais encore vu qu'un seul couple. On sait qu'il porte encore parmi les Américains le nom de moos, et qu'il forme une variété du cerpus alces, l'élan des contrées septentrionales de l'Europe.
L'orignal que je vis à Worcester, et d'après lequel je vais essayer de donner une description géne'rale de l'espèce, e'tait de la taille d'un cheval. Sa téte large et longue a quelques rapports avec celle du mulet, ressemblance qui a pu contribuer à induire en erreur certains voyageurs, qui ont en effet indique' un cerfmulet vivant dans le nord de l'Amérique; ses yeux, petits et très-doux, sont accompagnes d'un larmier profond qui s'e'tend de chaque côte' du nez; ses oreilles sont largement ouvertes, ainsi que ses narines; la lèvre supérieure est e'paisse et très -proéminente, tandis que l'inférieure est beaucoup plus mince; son cou, ramasse', est décore' d'une espèce de crinière plus rude au toucher que tout le reste du pelage ; deux tubercules, garnis d'un poil très-fin, pendent sous la gorge, et s'allongent beaucoup avec l'âge; les jambes, longues et minces, portent au-dessus du sabot une espèce d'ergot très-saiîlant, et sont terminées par un pied fendu dont l'impression sur la terre retient un fumet qui met tout de suite les chiens sur ses traces. Les bois ramés et très-étendus qui couronnent sa téte se composent de deux larges palmes, terminées par plusieurs andouillers d'inégale grandeur, dont le nombre, qui varie pour les individus adultes de cinq à dix, indique l'âge de celui qui les porte ; on remarque sur le tronc et les expansions principales de ce bois plusieurs sillons tracés par le passage des vaisseaux sanguins. Cette ramure, dont le développement horizontal est quelquefois de quatre à cinq pieds, et quelquefois de beaucoup plus encore, pèse, lorsqu'elle a acquis toute sa croissance, jusqu'à quarante-deux livres. La queue, comme celle de presque tous les animaux de la famille des cerfs, est courte et pour ainsi dire tronquée. Le moos lève très-haut les jambes en marchant, et quoiqu'il ne saute pas comme les autres cerfs, sa course est cependant très-rapide; il est nécessaire d'ajouter que ses proportions, malgré la forme svelte et élancée de ses jambes, n'ont point la grâce et l'élégance de celles du cervus canadensis ou wapity.
L'orignal que j'ai possédé avait été pris dans l'Etat du Maine, vers le Canada; il n'avait point encore acquis le terme de sa croissance, puisque sa ramure n'indiquait encore que l'âge de deux ans , et cependant il pesait déjà douze cents livres.
Quoique cet animal ne puisse être compte au nombre de ceux qui rendent de grands services à l'homme , cependant il fournit après sa mort des produits de quelque utilité'; sa chair est un mets recherche'; son bois magnifique est employé' avec avantage dans la tabletterie,, et sa peau, tannée et préparée, sert à fabriquer divers articles de bulHéterie, et surtout des chaussons souples et légers.
L'orignal, comme tous les animaux de la même famille, s'apprivoise facilement; l'état de docilité auquel je parvins à réduire celui que je possédais ne laisse aucun doute à cet égard. Chaque malin, avant le jour, je le faisais promener dans la ville, pour lui procurer un utile exercice, et en même temps pour examiner son allure. Je remarquai dans ces diverses occasions que son pas était si allongé qu'un homme avait de la peine à le suivre. Lorsqu'il marchait, les articulations de ses pieds produisaient continuellement une espèce de craquement qui s'entendait à une certaine distance. Le fumet que conservait l'impression de ses pas, même sur le pavé, était tellement exalté que, souvent, lorsqu'il avait achevé sa promenade , tous les chiens du voisinage se mettaient en quête sur ses traces et venaient assiéger la porte de l'étable; ils auraient occasioné de graves accidens si on n'eût pris la précaution de les éloigner promptement.
La manière dont les sauvages du nord de l'Amérique s'y prennent pour s'emparer de cet animal, et l'obtenir vivant, est assez curieuse pour mériter une mention particulière. Voici comment ils procèdent à cette capture , qui demande toujours les efforts réunis d'un grand nombre de chasseurs. A l'époque des fortes neiges, ils se mettent en chasse au milieu des forêts; lorsqu'ils ont découvert les traces du pied d'un moos, ils rabattent, se disposent en cercle, et entourent l'animal à une certaine distance. Celui-ci, surpris de cette manœuvre, s'arrête, et se voyant ainsi entouré de toutes parts, ne sachant de quel côté fuir, et n'osant forcer le cordon de chasseurs, il se détermine, non sans témoigner beaucoup d'inquiétude, à rester au même endroit où il a été surpris, et à brouter, pour subsister, les extrémités des jeunes pousses des arbres et la mousse qui garnit leurs troncs. Les chasseurs sont alors obligés de bivouaquer à leur poste, et de recourir de leur côté aux provisions de maïs et de poisson salé dont ils ont
eu soin de se munir j c'est ainsi que, livres à une observation continuelle, ils attendent patiemment, et souvent pendant assez long-temps, le résultat de leur entreprise. L'intensité du froid, qui commence à durcir la neige, vient ordinairement en hâter le dénouement. En effet, sur cette neige glacée qui crève sous chacun de ses pas, le moos ne peut plus avancer sans se faire aux jambes des blessures cruelles j il est donc forcé de rester à peu près immobile. Il essaie alors d'écarter la neige avec ses pieds de devant pour découvrir dessous quelque tendre racine, sa dernière ressource j mais, cette ressource précaire ne tardant pas à lui manquer, il est bientck près de tomber de faiblesse et d'épuisement. Cependant les assaillans, auxquels aucun de ces symptômes n'a échappé, rétrécissent peu à peu leur cercle, et s'approchent assez de l'animal pour pouvoir lui jeter du foin qu'ils ont apporté. D'abord le prisonnier, toujours sur ses gardes, n'y fait aucune attention, mais bientôt, pressé par la faim, il se jette sur cet aliment et le dévore, sans cesser cependant d'avoir les yeux fixés sur l'ennemi, et tout en secouant vivement la téte, comme s'il menaçait de frapper l'imprudent qui hasarderait d'approcher h sa portée. Ce manège se prolongeant pendant quelque temps, les plus hardis de la troupe s'établissent assez près de l'animal, et passent deux ou trois jours et autant de nuits à lui jeter du foin par intervalles. Les autres chasseurs, montés sur de larges patins, composés d'un tissu de cordelettes tendu sur un cercle de bois, h peu près comme les raquettes de jeu de paume, s'occupent à déblayer la neige et à pratiquer un sentier qui aboutisse à une issue de la forêt. Pendant ce temps, les gardiens parviennent à s'approcher peu à peu du prisonnier, qui est couché dans un lit de neige de deux à trois pieds d'épaisseur, mais dont la surface seulement est durcie; la fièvre que provoque chez lui l'inquiétude, maintenant son sang à une haute température, empêche cette couche de glace d'adhérer à son corps. Enhardis alors par l'habitude que le moos doit avoir de leur présence, les chasseurs lui présentent du foin attaché au bout d'un long bâton; s'il ne s'effraie point, et s'il continue h prendre cette nourriture, le succès est assuré. On continue à lui donner du foin par petites quantités, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'il ne manifeste plus de répugnance, et jusqu'à ce qu'il
souffre patiemment qu'on lui passe un bâton sur le dos pour le frotter. On augmente la ration, en mettant, par plusieurs tentatives semblables, sa docilité à l'épreuve; lorsqu'on s'en est enfin assure, on approche au point de lui présenter avec la main une grande quantité' de fourrage , qu'il prend en allongeant le cou ; dès-lors il n'est plus à craindre. Toute la troupe étant reunie , on lui passe une corde autour des embranchures de son bois , on le dégage de la glace , on le soulève sur ses jambes, et on le frictionne pour le réchauffer, et pour rétablir l'activité de la circulation que le froid a suspendue dans tous ses membres. La pauvre béte paraît sensible à ces attentions, elle se laisse conduire dans le sentier fraye' et mener hors de la foret. Cependant on ne cesse point de mettre en usage avec le moos les bons traitemens dont l'influence a si bien re'ussi , et sa docilité augmente de jour en jour; il obéit à ses maîtres, les suit dans leurs courses, et s'il témoigne encore parfois de l'inquie'tude , celte dernière trace de son caractère sauvage disparaît promptement , et fait place à la plus parfaite tranquillité'.