‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 14 sur 40 · CONTINUATION DU VOYAGE DEPUIS "SVORCESTER JUSQU A BOSTON · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU VOYAGE DEPUIS "SVORCESTER JUSQU A BOSTON

Satisfait de mon séjour à Worcester, pendant lequel j'avais acquis une foule de données intéressantes et de connaissances positives sur l'état prospère de l'agriculture et des diverses industries manufacturières dans l'Etat de Massachussets, je me disposai à continuer mon voyage vers Boston , la ville la plus importante de cette partie de l'Union. Je pris donc la diligence qui se rend à cette destination, et je partis à quatre heures du matin avec sept ou huit autres voyageurs. Cette voiture, de construction nouvelle , et de la forme la plus élégante et la plus légère, était attelée de quatre bons chevaux bien enharnachés; elle offrait encore un témoignage des perfectionnemens rapides qui s'introduisent dans toutes les branches du service public de ce pays. En effet, peu de temps auparavant on ne connaissait, en fait de diligences, dans cçtte contrée, que de grossières machines en forme de cages ouvertes de toutes parts, et n'ayant, pour préserver les voyageurs du vent et de la neige en hiver, de la poussière ou de la pluie en été, que des rideaux de cuir garnis de boutons, et le plus souvent en mauvais état. Le plancher de cette voiture incommode était à claire-voie et toujours encombré d'une foule de petits coffres qui, n'étant retenus par rien, roulaient de tous côtés

entre les jambes des voyageurs; quant aux malles et aux gros bagages, ils e'taient attaches avec des courroies sur le train même de la diligence, et exposes à des cahots si violens que les effets se trouvaient presque toujours, au terme du voyage, fortement endommages. L'utile concurrence qui s'est établie entre les divers entrepreneurs de ces moyens accélères de transport, ainsi qu'entre ceux-ci et les entrepreneurs de transports par eau, au moyen de bateaux à vapeur, a hâté le perfectionnement des uns et des autres ; de sorte que l'ensemble et les détails de ce service, si nécessaire chez un peuple aussi essentiellement voyageur que les Américains , ne laissent presque plus rien à désirer.

Nous étions en route depuis quelque temps, et le silence le plus profond régnait encore dans la voiture; car l'Américain, quoiqu'il passe pour curieux et questionneur à l'égard des étrangers, est cependant réservé avec ses compatriotes, et ne se livre à la conversation qu'après avoir fait une espèce d'étude physiognomonique des compagnons que le hasard lui a donnés. La forme usitée pour commencer un entretien est tout aussi banale que chez nous; c'est encore la pluie ou le beau temps qui servent de prétexte. « Fine day, voilà un beau jour, une belle ma- » tinée, » ce sont là les mots consacrés qui servent de protocole obligé à toute conversation. Il ne faut point cependant omettre une variante importante qu'ils subissent si le jour se trouve être un dimanche, c'est alors la question : « Avez- )) vous été à l'église? » qui sert d'introduction au discours. La conversation une fois entamée devint bientôt générale , et roula principalement sur le mérite des divers produits naturels ou manufacturés exposés à Worcester. On passa en revue les nombreux marchés qui s'étaient conclus à cette occasion entre les fabricans et les marchands en gros des divers districts, ou avec les pedlar, petits colporteurs forains ou ambulans , qui revendent en détail aux habitans des campagnes. On fit surtout des calculs multipliés sur la valeur des objets, et les profits probables que les acquéreurs pourraient retirer de leurs marchés. Je renouvelai à ce sujet l'observation d'une particularité qui m'avait plus d'une fois frappé, c'est que dans la conversation de ce peuple spéculateur, et dont toutes les idées roulent sur le négoce et ses profits, le mot dollar, nom de la monnaie principale du pays, est

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celui qui frappe le plus souvent les oreilles de l'étranger'; on pourrait, en appliquant la plaisanterie de Figaro, dire qu'en Amérique ce mot fait le fond de la langue.

Le grand jour, qui succe'da bientôt au crépuscule, nous permit de jouir de la vue des campagnes , et de remarquer l'activité' matirlale des cultivateurs qui, de tous cotes, se dirigeaient vers leurs champs. A ce mobile tableau succéda celui des groupes nombreux de voyageurs qui, comme nous, quittaient Worcester, où l'exposition les avait attirés, ou qui s'y rendaient; la plupart montaient d'excellens chevaux, d'autres se faisaient transporter avec leur famille dans de jolis w^aggons bien attelés, et tous contribuaient, en se multipliant sur toutes les routes, à donner un air de fête à la contrée.

Le chemin que nous parcourions s'élève beaucoup en s'engageant dans les montagnes qui de tous côtés environnent la ville de Worcester; ces montagnes doivent être considérées comme les extrémités des contre-forts d'un sillon collatéral qui s'appuie sur la chaîne centrale de l'Etat de New-Hampshire. Il a fallu faire jouer la mine pour ouvrir la route dans cette masse granitique au-dessus de laquelle elle s'élève; ses débris entassés jonchent les deux côtés du chemin, et disparaissent en partie sous des guirlandes de lianes et des touffes d'arbustes odorans. Parvenus au revers de la montagne, nous embrassâmes la vue d'un paysage moins tourmenté, quoique cependant circonscrit dans le lointain par des élévations et d'épaisses forets, qui venaient se joindre, par des abaissemens et des nuances insensibles, aux magnifiques vallons, tapissés de pâturages, qui s'étendent jusqu'à peu de distance du rivage de la mer.

Nous continuâmes dès-lors notre voyage dans une vaste campagne ouverte de tous côtés, et coupée par un grand nombre de routes qui s'entrecroisaient en sui-

1 Le dollar est la principale monnaie des Etats-Unis, et la valeur numérique en laquelle on décompose toutes les évaluations commerciales. Le dollar a la même valeur que la piastre d'Espagne , c'està-dire cinq francs quinze centimes de France ; il se divise en cent ou centièmes, dont la valeur est, à très-peu de chose près, celle de notre sou. On compte en Amérique par dollars comme on compte en Angleterre par livres sterling , et en France par francs.

vant différentes directions. J'entamerai sur ces routes, dont j'embrassais alors d'un seul coup-d'œil le système en quelque sorte complet, une courte digression qui, je l'espère, ne paraîtra pas hors de propos, pour faire connaître la manière dont s'administre, en Amérique, cette partie du domaine public.

Ces routes se divisent en plusieurs classes, selon leur importance ou la qualité des autorités qui sont chargées de les faire exécuter et entretenir; ainsi on peut les diviser en routes de l'État ge'nëral, en routes militaires, routes des Etats particuliers, routes de péage ou turn-pike road, en routes de comte, de district, et en chemins vicinaux.

Les routes de l'Etat ge'ne'ral, établies et entretenues aux frais du gouvernement fëde'ral qui, chaque année, vote an Congrès leur création, leur extension et leur entretien, sont en petit nombre, et destinées à établir les principales communications entre les points extrêmes de l'Union, entre les capitales des Etats particuliers , entre les principales villes de l'intérieur et celles du littoral. Ces routes sont beaucoup plus largement ouvertes que toutes les autres; elles sont en outre généralement dirigées du nord au sud, de l'est à l'ouest, ou suivent le littoral et les frontières de l'Union. Quoique dans leur système général elles affectent la ligne droite, cependant, comme chacune d'elles doit passer par une série de villes qui ne se trouvent pas sur la même ligne, elles subissent réellement un grand nombre de détours, et il résulte de la rencontre de leurs différentes sections une multitude d'angles plus ou moins ouverts qui les rendraient très-longues à parcourir dans toute leur étendue ; c'est principalement de cette disposition que les compagnies particulières ont profité pour établir des routes secondaires qui coupent tous ces angles, et raccourcissent beaucoup les distances, sinon d'une ville principale à celle qui la suit immédiatement, au moins à celles qui sont plus éloignées.

On appelle routes militaires celles qui ont été ordonnées par l'Etat général, et exécutées par les armées , pour le passage des troupes et le service des diverses parties de l'administration de la guerre. Ces routes longent généralement les frontières, et elles établissent des correspondances entre les différens postes militaires ; elles ont été généralement ouvertes dans des endroits où les routes ordinaires

manquaient pour l'utilité du service; vu l'état absolu de paix, elles sont assez mal entretenues et très-de'te'riore'es, mais il ne faut pas douter qu'en cas de guerre elles ne fussent promplement réparées. Quelques-unes cependant ont e'te' adoptées par les Etats particuliers qu'elles desservent, et sont dans ce cas parfaitement entretenues.

Les routes des Etats particuliers ne diffèrent que sous un petit nombre de rapports de celles de première classe, dont nous avons d'abord parlé; elles sont établies et entretenues aux frais des Etats qu'elles parcourent; elles ne font point partie, comme les routes de l'Etat général, d'un vaste système qui, du nord au sud et de l'est à l'ouest, lie toutes les parties de cet immense empire; calculées, au contraire, d'après les besoins d'un seul Erat, établies avec ses seules ressources et sans le contrôle de l'autorité suprême, elles forment dans l'Etat qu'elles traversent un petit système complet, indépendant de ceux de tous les Etats limitrophes. Cependant il arrive fréquemment que plusieurs Etats voisins s'entendent pour faire concorder leurs systèmes généraux de routes , en dirigeant les principales les unes sur les autres, et en les faisant aboucher aux frontières. Quelquefois même plusieurs Etats se réunissent pour faire exécuter à frais communs une route importante qui, traversant leurs divers territoires, doit offrir à chacun d'eux des avantages égaux; ces appels, que fait parfois un Etat aux Etats voisins pour obtenir leur coopération à quelque entreprise d'utilité générale, sont toujours fraternellement accueillis.

Les routes de péage, ou turn-pike road, sont celles qui sont établies et entretenues aux frais de compagnies particulières. Il était naturel que dans des Etats aussi vastes que ceux de l'Amérique septentrionale, où le besoin de communications faciles se fait continuellement sentir, et chez lesquels les ressources que le gouvernement tire des impôts sont si bo^pés, il était naturel, dis-je, que des capitalistes tournassent leurs spéculations vers l'établissement de nouvelles roules, pour l'entreprise desquelles ils obtiendraient, en remboursement de leurs avances , l'autorisation d'exiger des voyageurs un droit de péage. Les gouvernemens de chaque Etat particulier, convaincus des avantages im-

menses qu'ils pouvaient retirer de ce mode e'conomique , se sont toujours montrés libéraux de ces sortes de concessions, et ces routes de péage se sont considérablement multipliées. Voici à peu près la forme usitée pour l'établissement de ces routes, et les conditions sous lesquelles l'octroi en est fait par l'autorité : une compagnie de capitalistes, après avoir calculé les avantages probables de l'ouverture d'une nouvelle communication entre plusieurs villes, soumet ses projets et sa demande au gouvernement j celui-ci, après un mur examen dans lequel tous les intérêts sont exactement balancés , accorde ordinairement un brevet de concession qui rend la compagnie propriétaire, pendant un certain nombre d'années, de la route à établir, et qui l'autorise à percevoir un droit de péage. En retour de cette concession, la compagnie s'engage par contrat à satisfaire 'tous les intérêts particuliers que cette entreprise doit émouvoir ou léser, et en outre à tenir toujours cette route en bon état. Comme la non-exécution de ce dernier engagement entraîne de droit la perte du privilège, l'Etat soudoie des inspecteurs chargés de parcourir ces routes , et de surveiller leur entretien ; si la négligence d'une compagnie autorisée est constatée, celle-ci est d'abord avertie par des sommations ; mais si, malgré ces avertissemens , le désordre continue, et surtout si les plaintes du public viennent à éclater, alors la concession est annulée , et le gouvernement s'emparant de la route, la réunit au domaine public, ou l'adjuge à de nouveaux soumissionnaires. On pourrait citer plus d'un exemple récent d'un acte semblable de justice. Mais si la compagnie, pendant la durée de sa gestion, lient fidèlement tous ses engagemens et ne donne lieu à aucune plainte grave, il est d'usage qu'à l'expiration du privilège le gouvernement le renouvelle , plutôt que de se charger de l'entretien de la route, qui dans ce cas lui resterait dévolu. Les routes de péage sont de distance en distance interrompues par des barrières près desquelles demeurent des receveurs préposés à la perception du droit , qui est ordinairement très -modique, et qui varie suivant les inégalités du terrain et les obstacles qu'il a fallu franchir pour l'établissement du chemin. Les propriétaires des voitures publiques, ainsi que beaucoup de riches fermiers, sont abonnés pour le paiement de ce droit, de sorte qu'ils n'éprouvent aucun re-

lard pour l'ouverture des barrières, à l'approche desquelles ils s'annoncent ordinairement par le son d'un cor de chasse.

' Les routes de comte occupent , dans la hiérarchie que nous avons essaye d'esquisser, à peu près le même rang que tiennent chez nous les routes départementales; elles ne présentent point, dans leur administration, de particularités qu'il soit intéressant de faire connaître.

Les routes de district (c'est le nom qu'on donne à l'étendue du territoire d'un townshîp, ou à la dernière subdivision d'un Etat ) présentent dans leur administration cette particularité, qu'elles sont exécutées et entretenues par les habitans eux-mêmes, qu'on convoque pour y travailler à des époques déterminées, et que le contingent du travail, ou la tâche que doit fournir chaque individu, est réglée en raison de la quotité d'impôt qu'il paie, ou plutôt d'après l'évaluation de sa fortune. Il est à remarquer que celte espèce de corvée , si l'on peut donner ce nom à une charge librement consentie par tous, est strictement supportée par tous les citoyens dans la proportion que nous avons indiquée, et que si les habitans les plus riches ou les plus occupés se font remplacer, cependant la majeure partie de la population exécute par elle-même ce travail patriotique.

Chaque propriétaire d'un domaine rural, quelque petit qu'il soit, ayant le droit, sauf certaines restrictions, de tirer de sa ferme un chemin qui conduise à la route la plus voisine, cette faculté a dù multiplier extrêmement les chemins vicinaux; l'entretien de ces chemins est naturellement à la charge de celui dans l'intérêt duquel ils ont été particulièrement ouverts , et comme ils font en quelque sorte partie de sa propriété, il en a le même soin que de ses vergers ou de ses champs; d'où il suit que tous ces chemins se font remarquer par leur extrême propreté.

Il est un objet important d'utilité publique que je ne puis oubher de mentionner en parlant des routes, ce sont les poteaux indicateurs et les bornes milliaires qu'on trouve plantés sur toute leur étendue; ils sont encore une preuve de l'attention extrême qu'on apporte dans ce pays à donner aux choses toute l'utilité dont elles sont susceptibles. A l'aide de ces guides certains , et qui ne lui manquent jamais, il est presque impossible au voyageur isolé de s'égarer, surtout dans

les parties planes du pays. Ces indicateurs sont de deux espèces : les poteaux routiers et les bornes milliaires. Les poteaux routiers sont ordinairement places à l'endroit où plusieurs chemins s'entrecroisent, et par conséquent où il pourrait y avoir équivoque sur celui que le voyageur doit prendre ; ils portent un ou plusieurs écriteaux oriente's dans la direction des routes, et présentent celte particularité précieuse, qu'à la suite du nom de ville, où le chemin aboutit, est figurée une main dont lïndex désigne la position d'une manière précise; de sorte qu'il ne peut jamais y avoir de doute, comme par exemple dans nos forets royales, sur la position respective des deux aboutissans. Les bornes milliaires sont placées le long des routes à des distances plus ou moins éloignées les unes des autres. Dans un pays qui n'a point essentiellement de centre politique, ces bornes devaient offrir dans leur disposition un système différent de celui qu'elles conservent en France, où toutes les distances se comptent à partir de la capitale. En Amérique , le système des bornes milliaires présente quelque analogie avec celui qu'elles offraient dans les provinces de l'empire romain ; les distances se comptent d'une ville à une autre , et sont indiquées de la manière suivante sur toutes les routes, comme sur celle de New-York à Albany, que je prends pour exemple : en partant de la première de ces villes, la première borne milliaire porte : De New -York à Albany, cent quarante-cinq milles; la seconde borne, placée cinq milles plus loin, porte : De Neu>-York à Albany, cent quarante milles ^, et ainsi de suite. Le calcul inverse n'est point indiqué, mais le voyageur fait facilement le décompte.

' Il est nécessaire de faire observer que la mesure de lon{jueur que l'on connaît en Amérique , et même en Angleterre , sous le nom de mille , n'est point celle qu'on désigne en France par la même dénomination. En France , on entend par mille une mesure de mille toises : ce mot est donc dans ce cas un nom de' nombres ; mais en Angleterre et en Amérique le mot mille (mile) n'est point nom de nombres , car il n'existe point dans ces deux pays de mesure qui , multipliée par raille , égale la mesure de longueur désignée par le terme de 7nille. D'ailleurs le mot mile , considéré comme nom de nombres, et exprimant l'idée de l'unité répétée mille fois, n'est point anglais ni américain, c'est le mot ihoasand qui renferme celte signification ; les Américains , en adoptant le terme de mille , à l'i- TOME II. 12

Je reprends la suite de mon voyage vers Boston^ que celle digression sur les routes vient pour quelques instans d'interrompre. Après avoir franchi les montagnes, nous e'tions descendus, comme je l'ai dit, dans une magnifique plaine cultivée, mieux habitée que les sites sauvages que nous venions de traverser. De temps en temps, d'un cote ou de l'autre de la route, nous rencontrions de rustiques habitations, dont la simplicité' n'excluait point une certaine e'ie'gance et une recherche exquise de proprete'j elles e'taient pour la plupart environnées de petits jardins, et séparées de la voie publique par des barrières construites en pierre ou en bois, avec plus ou moins d'art et de symétrie. A sept milles de Worcesier, nous rencontrâmes le joli village de Shewshury , situé dans une plaine onduleuse qui forme le dernier échelon de la montagne que nous avions franchie quelques instans auparavant • le sol assez fertile des environs de ce village et des districts voisins, contribue à l'augmentation rapide de la population qui s'élevait déjà, lors de mon passage, à treize mille habitans, cultivateurs, manufacturiers ou commerçans. A partir de cet endroit, le sol, encore un peu rebelle, se montre de plus en plus fertile jusqu'à Southhoro, qu'on reconnaît de loin, sur la route, à ses maisons entièrement peintes en blanc, groupées d'une manière pittoresque, et dominées par la flèche élancée qui surmonte son église.

Quoique ma narration ne procède guère que par digressions, défaut ordinaire aux voyageurs , obligés de raconter leurs observations ou leurs impressions à peu près dans l'ordre où elles se sont offertes à leur esprit, sans égard pour un ordre

milation des Français , des Italiens et de quelques autres peuples , ne l'ont donc employé que pour signifier abstraclivement la borne milliaire qui indique les distances, et, par extension, la distance ellemême co^iprise entre deux de ces bornes.

Le mille américain, que nous estimons être le même que le mille anglais, égale quatre-vingts chaînes, et la chaîne égale cent linchs ou soixante-six pieds anglais de sorte que le mille égale huit mille lincks, ou cinq mille deux cent quatre-vingts pieds anglais. Ce mille, de 69 ^/j au degré, égale huit cent vingtsix toises françaises , ou 1 kilomètre 608,837 mètres.

plus logique qui n'appartient qu'aux ouvrages didactiques, je ne puis résister au de'sir d'en entamer une nouvelle sur ces monumens religieux qu'on trouve dissémines dans les campagnes, et dont l'ëglise de Southboro nje rappelait le type assez uniforme. A la grandeur près, qui varie en raison de l'e'tendue plus ou moins considérable de la population, ces temples se ressemblent tous par leur forme générale; tous aussi présentent à peu près la même simplicité' de construction et de décoration. On comprendra facilement la raison de cette absence de luxe et de magnificence dans ces monumens de piète, lorsque l'on saura que le gouvernement des Etats-Unis n'accorde de subvention à aucun culte, et que chacun de ces temples ne peut s'élever qu'avec le produit des cotisations, toujours modiques, de la secte à laquelle il doit appartenir. Tous ces édifices, comme je viens de le dire, se ressemblent par la forme générale; c'est ordinairement un carré long, construit en charpente, et percé sur ses côtés de plusieurs fenêtres en ogive; l'intérieur est quelquefois décoré d'une longue tribune qui règne sur les deux côtés dans toute leur étendue, ou simplement garni de bancs rangés sur deux colonnes, afin que les deux sexes puissent prendre place sans se confondre. Il n'est permis à aucun loueur de chaises, ni à personne en général, de circuler, pendant le service, dans les allées centrales ou collatérales. Chez certaines sectes, la chaire du ministre est placée au fond de la nef, et chez d'autres, de côté; elle n'est remarquable que par son extrême simplicité, et elle est ordinairement peinte en blanc, ainsi que tout l'intérieur et l'extérieur de l'édifice. Le clocher est toujours au-dessus de la porte d'entrée; il est de forme carrée, jusqu'à une certaine hauteur, décoré sur sa face principale d'un cadran d'horloge, et surmonté d'une flèche plus ou moins élancée, terminée par une girouette. Ce petit monument, comme tout l'édifice, est construit en bois; un assemblage de charpente en constitue le noyau, des planches appliquées et clouées en recouvrement, en forment les paremens.

Dans les campagnes beaucoup de ces églises, construites sur un tertre, sont entièrement isolées et éloignées de toute habitation; cependant il arrive presque toujours que peu à peu des maisons se groupent autour de ce point de réunion.

et finissent, en l'enveloppant de tous côtes, par former un village ou une ville.

Pendant l'hiver, l'intérieur du temple est chauffe, aux heures de service, par des poêles, et dans les villes on étend même des tapis. Il est une autre précaution utile qu'on ne néglige jamais dans les campagnes, c'est de construire à quelque distance de l'église, et des deux côtés de la place qui l'environne, des hangars spacieux, divisés par arcades et garnis de mangeoires et-de râteliers, pour que les fidèles qui arrivent de divers points éloignés puissent y abriter leurs chevaux et faire remiser leurs voitures. Ces hangars ont encore une autre utilité; ils servent, à l'issue du service, de lieu momentané d'assemblée pour la population. En effet, les habitans d'une même paroisse, souvent disséminés sur une vaste étendue de campagnes, n'ont presque pas d'autres occasions de se réunir que l'accomplissement de leurs devoirs religieux : il est donc naturel qu'ils en profitent pour établir des relations sociales, et se communiquer tout ce qui pourrait les intéresser. Ainsi une conversation générale s'engage bientôt sous celte espèce de promenoir couvert. On s'empresse de se transmettre les nouveaux procédés d'agriculture ou d'industrie qu'on a essayés d'après les renseignemens puisés dans les journaux envoyés des villes maritimes, ou publiés par l'imprimerie de quelque village voisin ; on discute l'utilité de ces procédés, et comme tous ces hommes, pauvres ou riches, ont reçu un commencement d'éducation Hbérale , qu'ils savent lire et écrire correctement, qu'ils connaissent l'art des calculs, les élémens de la géométrie et de la mécanique, leur jugement a généralement acquis une grande rectitude, et il est rare que des vérités utiles ne jaillissent pas de ces discussions improvisées. Les femmes, comme on doit bien le croire, ne prennent point part à ces entretiens d'économie rurale ou industrielle; en visite, pendant ce temps, chez quelques connaissances, ou réunies dans le parloir de la taverne, elles attendent, en discourant d'objets plus analogues à leurs goûts et à leurs occupations, le moment du départ général.

La diligence s'arrêta quelques instans à Southboro pour laisser descendre une dame et sa demoiselle, qui jusqu'ici avaient voyagé avec nous; elles habitaient dans l'Etat de Gonnecticut, où le mari de la dame, ancien marin, se livrait à l'ex-

ploitation d'une ferme d'un revenu considérable. La jeune personne , sans être précisément belle, e'tait douée d'une physionomie fort agréable, et son esprit naturel, son caractère enjoué sans la moindre prétention, contribuaient à la rendre charmante. J'admirais la sécurité de ces dames , qui voyageaient ainsi sans aucune suite dans une voiture publique, sans craindre la moindre impolitesse ou la plus légère inconvenance de la part de tous ces hommes inconnus , dans la compagnie desquels elles se trouvaient fortuitement engagées ; mais leur tranquillité prouvait qu'elles connaissaient parfaitement le caractère de leur nation. En effet, si les Américains, et surtout les habitans des campagnes, sont peu façonnés, s'ils n'ont point ce vernis brillant de politesse qui nous caractérise, ils n'ont au moins jamais l'intention réelle d'offenser; tous professent d'ailleurs pour le sexe, sinon de la galanterie, au moins un respect rempli d'égards, et, malgré leur extérieur rude, ils savent toujours garder la mesure qui convient pour n'être point inconvenans.

Je remarquai, après avoir dépassé Southboro, que le pays que nous parcourions participait encore aux mêmes aspects et aux mêmes particularités que celui que nous venions de traverser; c'étaient toujours de belles campagnes cultivées, semées çà et là d'habitations champêtres et de fermes isolées. Nous ne fîmes que passer par Framingham, très-jolie ville à la fois agricole et manufacturière, dépendant, ainsi que Southboro, du comté de Middlesex, et possédant quelques établissemens d'utihté générale , tels qu'une académie , c'est-à-dire une école d'instruction publique. Après avoir dépassé cette ville , et traversé de nouveau une certaine étendue de pays plat, nous entrâmes dans une seconde vallée, d'un aspect moins uniforme que la précédente; elle présentait, entre autres accidens pittoresques, une élévation isolée surmontée d'un groupe de maisons d'agréable apparence. Parmi ces habitations, un bâtiment assez considérable se faisait remarquer par son élégance extérieure; c'était un établissement de bains, fréquenté, pendant la belle saison , par les riches habitans de Boston.

L'aspect caractéristique de ce fertile vallon, la nature de ses végétaux, la qualité de ses pâturages , tout indique qu'il contient un sol d'alluvion , abandonné

peu à peu par les eaux de quelques lacs , et continuellement exhaussé par les débris qu'y charrient chaque jour plusieurs courans d'eau ou de me'diocres rivières qui circulent à travers ses magnifiques prairies; il lire encore d'autres élémens de fertilité de la présence de la belle rivière Concord, dont la route côtoie par instans les détours multipliés. Cette rivière, que les accidens du sol présentent et dérobent tour à tour aux regards, se dirige vers le sud, et court mêler ses eaux à celles du fleuve Merimah , dont nous aurons occasion de parler plus tard. Bientôt nous vîmes paraître et s'augmenter graduellement les belles maisons de campagne, premiers indices de la proximité d'une grande ville; leur architecture élégante, leurs murailles blanchies, et leurs contrevents verts, faisaient im contraste frappant avec l'aspect sombre de quelques manufactures, reconnaissables à la couleur brune dont elles sont généralement peintes. Autour de ces riantes habitations s'étendaient des champs de culture couverts d'une magnifique végétation, et surtout d'immenses carrés de pavots, dits œillets, de la graine desquels on extrait une huile dont les usages multipliés sont bien connus.

Lorsque nous eûmes traversé la rivière Charles y qui va déboucher dans la baie de Boston , nous remarquâmes un abaissement subit dans l'état de la température, et un froid piquant succéda à la chaleur étouffante de la journée. La nuit nous surprit au village de Newton, remarquable par ses nombreuses usines de toute espèce, telles que forges, filatures de colon, papeteries, etc. Nous franchîmes rapidement les neuf milles de distance qui nous séparaient encore de Boston, traversant, sans les voir, les jolis villages de Brooklyn et de Roxbury. Bientôt un bruit inaccoutumé, que rendaient le pas des chevaux et le mouvement de la voiture, nous apprit que nous courions sur celte longue digue en pierre, nommée Mill-Dani j qui traverse la baie de Boston. La nuit la plus obscure couvrait l'atmosphère , et il était difficile de se défendre d'un certain effroi en songeant que des deux côtés la mer nous environnait. De nombreuses lanternes allumées éclairaient ce singulier passage, que bordaient de doubles balustrades en bois, précaution bien nécessaire pour préserver de la plus épouvantable des chutes. Mes regards, qui s'efforçaient de percer l'obscurité, découvraient au loin plu-

sieurs files de réverbères j on m'apprit qu'elles éclairaient d'autres ponts jetés sur la baie. L'aspect de ces longs cordons lumineux, qui scintillaient dans une nuit profonde, avait quelque chose de magique. Quelques instans après nous entrâmes dans Boston en passant au pied de son Capitole.

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