TOME II
gance et à la pureté près des ornemeiis et des sculptures; il est perce' comme eux de deux ouvertures principales et opposées, dont la postérieure donne sur une cour dans laquelle, il y a peu d'années encore, s'élevait une colonne portant un aigle à son sommet, et posant sur une base carre'e, décorée de quatre inscriptions. On a fait disparaître depuis peu de temps ce monument pour agrandir les dépendances des bureaux, mais on a conservé l'aigle et les inscriptions qui sont maintenant appliqués contre les murs extérieurs de l'édifice. Les parties latérales du rez-dechaussée sont occupées par les bureaux de l'administration municipale du comté. Un large escalier, que dépare une lourde balustrade en bois , conduit au premier étage; c'est là que sont situées les salles de la haute administration de l'Etat; leur grandeur imposante, jointe à une noble simplicité, paraît parfaitement convenable à leur destination. A partir de cet étage un escalier plus petit conduit au dôme qui est entièrement construit en bois; cet ouvrage, qui peut passer pour un véritable modèle dans son genre, est formé d'un vaste assemblage de charpente artistement combiné, présentant une espèce de réseau hémisphérique sur lequel s'appliquent en s'arrondissant des planches qui forment le revêtement extérieur. Un escalier très-étroit, du genre de ceux qu'on appelle échelle de meunier, sert pour s'élever jusqu'à la lanterne qui surmonte cette voûte hardie.Un gardien, établi sous ce dôme, exerce une continuelle surveillance pour prévenir tous les accidens soit d'incendie soit d'autre nature , qui pourraient le menacer. Vivement soUicité par l'idée du magnifique spectacle dont j'allais jouir , je me hâtai d'escalader l'étroit passage, et, parvenu au sommet, je m'assis sur le banc circulaire qui entoure extérieurement ce belvéder aérien.
Comment peindre l'immense panorama qui s'offre alors aux regards et qui , de tous côtés , commençant aux pieds même du spectateur, s'étend jusqu'aux bornes les plus lointaines de l'horizon ! Des scènes d'une variété infinie , des contrastes piquans, de magiques accidens de lumière se présentent alors en foule, et l'œil ébloui , l'esprit étonné du spectateur, ne savent par où commencer l'analyse de ce merveilleux tableau. Dans le cercle le plus rapproché c'est la ville de Boston, qui présente ses maisons pressées, ses frais édifices, ses clochers hardis; au-delà
c'est la ceinture d'eau qui l'entoure, et sur laquelle s'étendent de tous côte's, semblables à des rayons qui viennent aboutir au même centre , un grand nombre de digues et de ponts, destine^ joindre la presqu'ile au continent; enfin, dans un cercle encore plus agrandi, c'est d'un côté la magnifique étendue des plaines riantes, des collines boisées de la terre-ferme, et de l'autre ce sont les lointains sans bornes d'une mer semëe d'iles de toute forme et de toute grandeur, qui forme la rade immense de Boston.
Un habitant de la ville, se trouvant en même temps que moi sur le belve'der, et reconnaissant à l'admiration dont je donnais des marques expressives que j'étais étranger , s'offrit complaisamment à me désigner tous les points intéressans et tous les détails remarquables de la scène circulaire que j'avais alors sous les yeux ; grâce à la connaissance parfaite qu'il avait des localités , et à la facilité qu'il possédait de s'exprimer en français, j'eus en peu d'instans l'explication détaillée du tableau dont je vais essayer de faire passer les traits principaux sous les yeux du lecteur.
L'objet le plus remarquable qui s'offre au loin, dans la pleine mer, est une langue déterre d'un aspect aride et dépouillé, qu'on appelle la presqu'ile de Nahant ; exposée de toutes parts aux vents terribles de l'Océan et à l'effort des vagues furieuses qu'ils soulèvent, elle présente dans ses contours déchirés des preuves de leurs continuels ravages. On se doute bien que si, malgré leur excessive solidité, ses rochers de nature primordiale cèdent aux attaques multipliées des tempêtes, à plus forte raison toute végétation doit disparaître de ce territoire ingrat ; on ne remarque en effet nulle verdure sur ses sommités granitiques ; à peine si, dans les enfoncemens de son sol inégal, on voit croître une herbe dure et bientôt desséchée que refusent les bestiaux, ou quelques mimosa chétifs et rabougris. Qui croirait cependant que celte terre désolée , propre tout au plus à servir de demeure à de misérables pêcheurs ou de retraite à des contrebandiers, est devenue le séjour du luxe et des plaisirs, et la promenade la plus fréquentée par les habitans de Boston ! On se tourmente l'esprit pour deviner la cause d'une semblable préférence, et l'on gémit de voir chaque jour une foule de femmes déhcates, de
jeunes personnes à peine vêtues venir affronter une mort presque certaine, en s'exposant au souffle des vents aigus qui frappent continuellement ce rivage. L'esprit de spéculation a encouragé de tous ses mo^^s cette inconséquente prédilection; de brillantes tavernes se sont élevées en cet endroit, et l'on s'est empressé d'en faciliter l'accès par l'établissement d'un bateau à vapeur qui suffit à peine à l'affluence des amateurs qui s'y rendent chaque jour vers le soir.
En-deçà de la presqu'île de Nahant , qui forme comme une première digue avancée, commence la rade de Boston, l'une des plus vastes et des plus sûres qui soit au monde, et, sans contredit, la plus admirablement défendue par la nature; deux longues presqu'îles, situées au nord et au sud, et s'avançant à la rencontre l'une de l'autre, la ceignent presque entièrement de leurs longs bras, et ne laissent entre elles qu'un passage assez étroit, que plusieurs îlots interposés rendent encore plus difficile à franchir. La première de ces presqu'îles dépend du comté de Chelsea; elle est terminée par une pointe nommée Shirley, et prolongée en quelque sorte par une île nommée Deer-Island. La presqu'île opposée, ou celle du sud, a reçu le nom de Hull, célèbre marin; elle est terminée par la pointe dite de Nantasket. L'espace compris entre ces deux presqu'îles et les côtes de la terre ferme, constitue la vaste rade de Boston, oiiplus de cinq cents vaisseaux pourraient se mettre à l'abri d'une tempête ou d'un coup de main de l'ennemi. Il semble que la nature ait tout fait pour rendre cette position inexpugnable; les canaux étroits, les passes dangereuses que laissent entre eux les nombreux îlots de PethicTc, de la Quarantaine, de hong-Island , et plusieurs autres, ont besoin, pour être franchis avec succès , de toute l'habileté d'un pilote expérimenté, et quiconque tenterait de les forcer sans les connaître, se briserait infailliblement sur les écueils dont ils sont bordés. D'un autre côté, à ces moyens naturels de défense, l'art a joint ses moyens plus puissans encore; les caps avancés des presqu'îles, les sommets des îlots, sont couverts d'une artillerie formidable, qui croise ses feux dans toutes les directions. Ces premières lignes fortifiées sont principalement destinées à défendre l'entrée de la rade. La ville de Boston , située tout au fond de cette rade, possède une seconde ligne de défense non moins redoutable
que celle dont nous venons de parler; elle est formée au nord par une grande île dite de Noddles, à l'est par deux énormes rochers qui portent les noms d'Iledu-Gouverneur et d'Ile-du-Chàteau, et au midi par une presqu'île nommée South-Bostoji (le Boston du sud). Ces quatre positions, surmontées de batteries de grosse artillerie, dont les feux s'entrecroisent et plongent en même temps sur la grande rade, forment autour du port de Boston une ceinture de fortifications non moins difficile à forcer que la ligne extérieure. Les rivages intérieurs de la rade, ceux des différentes îles que nous avons désignées dans le cours de cette description , inégaux, découpés, ou même profondément déchirés, offrent dans leurs sinuosités une foule d'anses, de criques, de baies, qui présentent un sur abri et des atterrages faciles aux petits bàtimens ou aux simples barques. La plupart de ces îles sont couvertes de riches pâturages, où sont réunis de nombreux troupeaux ; les deux rochers du Gouverneur et du Château forment seuls un contraste au milieu d'elles , par leurs flancs dépouillés et par leurs sommets surmontés de redoutables forteresses.
Si l'on considère sous le point de vue géologique ces langues de terre déchirées, ces îles éparses, et ces îlots multipliés, semblables à des débris semés au milieu des flots , on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'ils présentent dans leurs formes, dans leur disposition, et jusque dans leur désordre, les traces de quelque secousse violente, de quelque terrible catastrophe qui, dans des temps reculés , les ont arrachés au continent dont ils faisaient partie. Cette hypothèse , qu'à leur premier aspect on est tenté de former sur leur origine, se change bientôt en forte probabilité, lorsqu'après une scrupuleuse investigation on remarque que ces débris offrent, dans leurs élémens constitutifs, une parfaite analogie avec ceux de la terre continentale, et surtout lorsqu'on s'aperçoit que leurs angles saillans et rentrans , comparés entre eux ou avec ceux de la terre ferme, présentent de fréquentes correspondances. On peut donc avancer avec une espèce de certitude que tout l'espace compris entre la presqu'île de Nahant et la rive méridionale qui lui est opposée, formait autrefois une terre compacte, une dépendance du continent , que la violence des flots aura successivement mi-
née , ou qu'une secousse de tremblement de terre aura en partie engloutie.
Au moment où mon esprit se livrait à ses réflexions sur l'état primitif de ces lieux, mes yeux, fixés sur la rade, aperçurent une flotte marchande qui mettait à la voile; bientôt plusieurs navires s'en séparèrent et prirent des directions opposées, que motivait leur future destinadon. Cette circonstance, peu importante en elle-même , devint cependant extrêmement intéressante pour moi , puisqu'elle servit à me faire connaître les diverses passes de ce labyrinthe. En effet, chaque bâtiment choisissait la route qu'il savait être praticable pour lui ; les bricks , tirant moins d'eau que tous les autres, circulaient entre les rochers de la longue passe; les bâtimens à trois mâts louvoyaient dans celle de Nantasket, puis cinglaient à pleines voiles vers le canal du Phare , dont les eaux profondes n'opposent aucun obstacle à la marche des vaisseaux de guerre. En cet instant les vigies signalèrent une frégate, et peu de temps après nous la vîmes s'approcher majestueusement, toutes voiles dehors; son pavillon arboré en poupe, et sa banderoUe en tête de mât, indiquaient un vaisseau de l'Etat portant un commodore. Les forts hissèrent aussitôt le pavillon national, strié de bandes étroites, alternativement blanches et rouges, avec le yack bleu semé d'étoiles en nombre égal aux Etats de l'Union; tous les militaires de garde se rangèrent à leur poste sur les remparts; des curieux accoururent en foule sur le rivage ; le port prit en un instant un aspect animé qui ressemblait à celui d'un jour de fête. Cependant le colosse naval, dans sa course rapide , eut bientôt débordé l'extrémité de la grande passe , et tous les bâtimens marchands semblèrent se rapetisser auprès de lui; bientôt il ralentit sa marche, en diminuant sa voilure, et alla prendre place dans le bassin réservé aux navires de guerre.
Après avoir distrait mes yeux par le spectacle de cet intéressant épisode , je continuai, avec l'aide de mon obligeant cicérone, la revue successive du vaste panorama des environs de Boston. Mes regards, en quittant la rade située à Test, se portèrent au nord sur des collines verdoyantes , auxquelles s'attache , pour les Américains, un puissant intérêt historique; la plus élevée se nomme Bunker s~ Hillf et la seconde Breed's-HilL Ces lieux furent le théâtre de sanglans com-
bats entre les Anglais et les Américains, lors des premiers efforts que ceux-ci tentèrent pour leur émancipation. C'est sur la colline de Breed's-Hill qu'eut lieu , en 1770, la première affaire importante de cette guerre patriotique. C'est là qu'une résistance terrible, et qu'une retraite plus glorieuse qu'une victoire, apprirent aux Américains le secret de leurs forces, et présagèrent la longue suite de leurs triomphes; mais c'est aussi en cet endroit que tomba, frappé du coup mortel, le général Warren , médecin d'un mérite éminent, que l'influence qu'il avait exercée jusqu'alors sur toutes les déterminations politiques de ses concitoyens, jointe à son courage intrépide et à sa grande fermeté morale, avaient fait choisir, la veille même de la bataille, pour remplir l'important emploi de major-général des troupes. Je ne rapporterai point tous les détails qui se rattachent à ce glorieux fait d'armes, que mon compagnon se complut à me rappeler avec un noble enthousiasme; je dirai seulement que sur la colline de Breed's-Hill s'élève le monument du général Warren, à l'endroit même où il périt. Ce monument, très-simple et construit à la hâte, hommage d'un peuple pauvre et combattant pour conquérir sa liberté, paraissait désormais accuser de négligence et d'oubli le peuple puissant et libre qui jouit des fruits de cette conquête; on assure qu'une colonne de granit doit incessamment remplacer le modeste tombeau du docteur Warren.
Au bas de ces collines à jamais célèbres, s'élève le bourg de Charlestown qui participe en quelque sorte à leur illustration, puisqu'il fut incendié par les Anglais au commencement de la bataille de Breeds'-Hill , et que le spectacle de ses cinq cents maisons en flammes devait influer puissamment sur les passions diverses des deux partis dont la lutte sanglante allait commencer. On chercherait maintenant en vain les traces de ce désastre; Charlestown s'est relevé de ses ruines, plus important qu'auparavant; ses maisons, qui le disputent en élégance à celles de Boston même, sont pittoresquement dominées par les flèches aiguës de ses temples anabaptistes ou luthériens ; en un mot, c'est actuellement le bourg le plus florissant des environs.
Dans cette même direction, piais à une distance plus rapprochée, j'apercevais
les mâts des vaisseaux de guerre, qui, s'élevant au-dessus des maisons de la ville, m'indiquaient la place qu'occupait le chantier de construction de la marine de l'Etat.
A l'ouest, des scènes nouvelles et variées, appelèrent bientôt toute mon attention; ce n'était plus le tableau mobile de la rade, ni l'aspect citadin de Charlestown, c'étaient des champs fertiles qui s'étendaient à perte de vue ; sur ce sol légèrement ondulé et parsemé d'élégantes maisons de campagne qu'ombrageaient des massifs d'arbres épais , une infinité de routes s'étendaient et se croisaient dans toutes les directions, et les jolies rivières de Charles et de Nejoonset serpentaient avec mille replis, enveloppant dans leurs contours les délicieux villages des districts de Brooklin, de Roxbury et de Dorchester, ou côtoyant le gros bourg de Cambridge célèbre par l'université du même nom. Ces points principaux , entremêlés d'habitations élégantes ou rustiques, de bois ou de cultures, de collines ou de vallons, de chemins ou de ruisseaux, formaient par leur réunion le tableau le plus riche et le plus varié qu'il me souvienne d'avoir jamais contemplé pendant tout le cours de mes lointaines pérégrinations.
Lorsque mes regards , satisfaits d'errer sur ce vaste panorama , se rapprochaient du centre que j'occupais, je contemplais alors toute la ville de Boston qui se développait à mes pieds. Immédiatement au-dessous de moi s'étendait la promenade du parc, et passait la belle rue de l'Etat qui, commençant à l'extrémité de la ville et longeant la façade du Capitole, faisait un coude en cet endroit et allait ensuite, en s'abaissant vers l'ouest, se joindre à la grande digue de Mill-Dam que j'ai déjà citée. J'apercevais au midi de la ville le groupe noirâtre des maisons enfumées du faubourg de JVeek. D'un autre côté, du milieu de cette masse compacte de constructions, qui forme le noyau de la ville, je voyais s'élancer dans les airs une multitude de flèches aiguës, toutes diversement décorées d'ordres d'architecture et de colonnades élégantes ; toutes ces légères constructions, dont quelquesunes ont jusqu'à deux cents pieds de hauteur, sont en bois, mais les édifices qu'elles ornent sont souvent en pierre et même en granit. Le plus considérable de ces temples est situé dans la rue d'Orange; il est remarquable par l'architecture élé-
gante de sou clocher; un autre petit temple, beaucoup moins apparent, fixa cependant mon attention, lorsque j'appris que c'était l'église catholique que dirigeait depuis long-temps le respectable M. de Cheverus. Parmi ces édifices pressés, un groupe, de construction bizarre et d'apparence antique, frappa mes regards; mon guide m'apprit qu'il jouissait d'une certaine célébrité historique, et qu'il se composait de la chapelle des Méthodistes et de l'ancienne maison des gouverneurs de la colonie , qui résidaient habituellement dans la partie que couronne un dôme surmonté de la figure d'un sauvage ; cette représentation constitue les armoiries actuelles de l'Etat de Massachussets. Du milieu de ces masses de constructions qui présentaient de toutes parts leurs toits rembrunis surmontés de galeries et de belvéders, sortaient, de distance en distance, les cimes verdoyantes de quelques arbres dont les vastes dimensions attestaient qu'ils avaient fait partie de l'antique foret qui couvrait jadis le sol de cette ville.
Enfin mes regards avaient parcouru le cercle immense dont j'ai essayé d'indiquer les principales particularités ; ils étaient ramenés à leur point de départ, et s'arrêtaient sur les longs quais du quartier du commerce, dont j'apercevais les extrémités, et qui s'avançaient comme de longues digues étroites jusqu'au milieu des flots.
iiprès avoir pris de la ville et des environs de Boston l'aperçu sommaire que je viens de retracer, je descendis du Capitole, et je me préparai à explorer en détail tous les objets intéressans dont cette revue rapide m'avait donné un avantgoùt. Je n'engagerai point le lecteur à ma suite dans les nombreuses excursions que j'entrepris dans ce but; je quitterai même la forme narrative, pour renfermer dans une espèce de digression tout ce que j'ai pu voir ou recueillir d'intéressant sur la ville et les environs de Boston, pendant le cours de deux voyages successifs et d'un assez long séjour que j'y fis.
Boston , comme toutes les villes qui ont eu des commencemens pauvres et lents, suivis d'uu développement rapide, présente, suivant qu'on le considère dans ses parties anciennes ou nouvelles, deux aspects très-différens. Tandis que les quartiers qui avoisinent les rivages de la presqu'île, et surtout celui qui re-