TOME II
garde la rade, sont formes de rues étroites et de vieilles maisons enlassëes, les environs du Capilole se font remarquer par la fraîcheur, l'ëlégance, et même par la somptuosité de leurs constructions. C'est principalement sur la sommité et les penchans de la colline où s'élève le palais de l'Etat, que les familles riches, les grands fonctionnaires, et généralement tous ceux qui forment ce qu'on appelle la liante société, ont choisi leur demeure. C'est aussi dans ce quartier que se trouvent les maisons les plus modernes et les plus somptueuses; quelques-unes sont construites en granit, la plupart en briques, et un certain nombre, quoique des plus récentes , en bois ; mais ces dernières sont exécutées avec tant de soin et de solidité , leurs paremens extérieurs sont si bien assemblés , qu'il est presque impossible de ne pas croire que les matériaux les plus solides aient servi à leur construction. Suivant l'usage du pays, la plupart de ces maisons, à l'exception de celles en granit, sont peintes en couleur de brique^ et rehaussées de filets et d'encadremens en blanc; les portes et les fenêtres sont décorées de chambranles de la même couleur, et de ventaux ou de jalousies de couleur verte. Cependant, malgré l'universalité de cet usage , il est quelques maisons , parmi les plus modernes, qui sont entièrement peintes en blanc; quelques-unes même, qui paraissent dater de l'origine de la colonie , ont reçu cet ornement par lequel on paraît avoir voulu déguiser leur vétusté. Au rez-de-chaussée, l'entrée principale est décorée d'un petit portique qui s'élève au-dessus d'un perron à double rampe ; l'ornement ou la boule qui termine ces rampes, ainsi que les garnitures de la porte , le marteau , le tirant de la sonnette , et la plaque portant le nom du propriétaire , sont en métal plaqué d'argent , et entretenus dans un état très-brillant. Parmi les élégantes maisons qui avoisinent le Capitole, on en remarque quelquesunes dont la façade, décorée de colonnes et surmontée d'un fronton triangulaire, présente l'apparence d'un petit temple grec ; quelques autres sont distinguées par un promenoir couvert, qui fait saillie sur le corps principal, et qui occupe toute la longueur du rez-de-chaussée. La plupart de ces charmantes habitations occupent le centre ou le fond d'un carré de gazon, varié par quelques massifs d'arbres ou par des touffes nombreuses d'arbustes à fleurs, et bordé sur le trottoir
par une grille élevée. La succession de tableaux rians que pre'sentent ces petits enclos contribue singulièrement à récréer les yeux et l'esprit des passans. Outre l'agrément de ces jardins, les maisons de ce quartier possèdent encore celui de jouir de la vue de la mer, avantage qu'elles doivent à la position dominante du terrain sur lequel elles sont bâties; malheureusement ce dernier avantage est plus que compensé par l'inconvénient très-grave de la déclivité extrême des rues , qui, pendant l'hiver et à l'époque des fortes gelées, rend les abords de ce quartier très-dangereux pour les piétons et surtout pour les voitures.
Les maisons du quartier qui nous occupe ne se font pas moins remarquer par leur excellente distribution et l'élégance de leur décoration intérieure , que par leur luxe extérieur et par l'avantage de leur position j les appartemens en sont vastes, et plus richement meublés peut-être qu'aucun de ceux du même ordre, que j'ai eu occasion de visiter dans les diverses villes du littoral; je ne ferai point ici leur description , parce qu'elle offrirait des points trop nombreux de ressemblance avec celle de l'intérieur des maisons de Nevi^-York, que j'ai faite dans le premier volume de cet ouvrage. Je me contenterai de mentionner que ces appartemens sont décorés d'un joli choix de garnitures de cheminée, de glaces, de pendules, de bronzes, de porcelaines, et de beaucoup d'autres articles de luxe, presque tous importés de France, et qu'ils sont garnis de riches tapis fournis par l'Angleterre.
Les parties inférieures de la ville, étant d'une origine beaucoup plus ancienne, sont loin d'offrir cet aspect de propreté, d'élégance et de luxe, qui distingue la partie haute ; elles présentent beaucoup de ressemblance avec les villes antiques et non renouvelées d'Angleterre et de Normandie. Les rues sont étroites et tortueuses; les maisons, généralement en brique ou en bois, sont, dans ce dernier cas , composées d'étages à ressauts , dont l'élévation , tout-à-fait hors d'aplomb , semble menacer les passans de leur chute ; elles sont en outre décorées de solives évidées, de poteaux corniers sculptés, et de pignons bizarrement façonnés. Quelques-unes de ces anciennes maisons sont précédées de vastes cours, ou de jardins plantés de grands arbres, qui permettent à leurs possesseurs d'entrer avec
leur voiture, et de descendre sous un vestibule à l'abri du mauvais temps. Loin que ces propriétés , un peu plus somptueuses , contribuent à l'agrément des rues qu'elles bordent, elles ne font au contraire que les rendre plus tristes par l'aspect des longs murs en pierre ou en bois dont elles sont encloses, et qui les font ressembler à d'anciens couvens.
Quelques rues du quartier commerçant présentent cependant un aspect brillant et anime'; telle est la rue circulaire de Corn-Hill, plus e'troite que celle de Broad-Way à New-York, mais jouissant, comme celle-ci, de l'avantage d'être fréquentée par toutes les élégantes de la ville. C'est en effet dans cette rue qu'outre tous les magasins d'objets de luxe et de fantaisie, se trouve le dépôt des modes nouvellement importées de France ou d'Angleterre. Or, il faut connaître la prédilection que les dames américaines ont pour la toilette, pour se faire une idée de l'intérêt que leur inspire cette promenade, et de l'affluence qu'elle attire. Au premier avis qu'un navire venant d'Europe est entré dans le port , quelques femmes dans de superbes équipages, et une foule d'autres à pied, accourent visiter, marchander ou acheter les parures nouvelles que ce bâtiment n'a pas manqué d'apporter avec lui. C'est ordinairement vers deux heures que la foule se presse dans ce rendez-vous général du bon ton; les jeunes miss elles-mêmes, en sortant du pensionnat pour aller prendre leur repas, ne manquent jamais de consacrer quelques instans à courir les boutiques, occupation favorite que les Américaines expriment par un terme particulier {shojDmg). Ce goût passionné pour la toilette est universel chez les femmes des Etats-Unis; il s'étend jusque dans les contrées les plus éloignées et les plus infréquentées ; tout village, quelque pauvre ou nouveau qu'il soit, possède, parmi ses établissemens de fondation, au moins une boutique de millmer (modiste de campagne).
Dans la partie septentrionale de Boston, on trouve quelques constructions ou quelques lieux en quelque sorte historiques , qui rappellent l'époque de la domination anglaise. Tels sont la vieille église du Christ, l'ancienne maison des Etats, située sur Corn-Hill, et l'emplacement qu'occupait la chapelle protestante, bâtie par les Français réfugiés, lors de la révocation de l'édit de Nantes. Le solde
cet enclos, et les murs d'enceinte sont encore couverts d'une nombreuse suite de pierres tumulaires, décorées d'ëcussons armoriés et de longues inscriptions, dernier souvenir laissé sur cette terre hospitalière par nos malheureux compatriotes. C'est encore dans celte partie de la ville que sont situés les beaux jardins de M. G. Green, et l'établissement du Muséum colombien.
C'est dans la partie méridionale de Boston que se remarquent la plupart des belles églises dont cette ville est décorée. Parmi les principales, on doit mentionner celle qui est située dans la rue Fédérale, près de l'église catholique, et dont la flèche fort élevée, entièrement construite en bois , est décorée dans le goût gothique. On ne doit point oublier l'église neuve de la rue d'Orange, que sa flèche de deux cents pieds d'élévation fait aisément distinguer, ni surtout la belle église de la rue du Parc , entièrement neuve et bâtie en granit. On remarque encore dans ce quartier quelques autres édifices ou établissemens publics, tels que le théâtre de la ville , dont l'extrême simplicité fait le principal mérite extérieur, et la Tontine de croissance, beau bâtiment qui fait l'ornement de la place Franklin.
Ce quartier méridional dont nous parlons se compose de deux parties bien distinctes ; l'une, qui avoisine le bord de la mer, est occupée par des établissemens de commerce, et présente, dans ses rues sombres et tortueuses, cette apparence de vétusté que nous avons déjà signalée; l'autre, qui s'élève derrière celle-ci, est beaucoup plus récente et d'un aspect plus agréable. C'est dans cette dernière partie que demeurent tous les officiers civils, les avocats, les gens de loi et d'affaires, classe d'individus qui, comme ou sait, pullulent dans les grandes villes maritimes. Ces diverses professions dérogent à la coutume suivie en Amérique d'avoir une maison particulière pour chaque famille ; leurs établissemens se concentrent , et l'on en rencontre quelquefois plusieurs sur le même étage d'une maison. Au centre de cette population de courtiers, d'agens de change et de gens de justice, se trouve le Tribunal de commerce, établi dans l'ancienne maison de ville bâtie par les Anglais; et non loin de là, dans une rue magnifique, tous les autres établissemens qui alimentent ou intéressent. ces professions, tels que les banques, la
bourse, la douane, la poste aux lettres, les compagnies d'assurance contre les risques de mer ou d'incendie, la grande taverne, et le cabinet littéraire; ce dernier c'tablissement, formé sur un vaste plan, et à l'instar du fameux café Lloyd de Londres, ofiVe à ses habitués la réunion complète des journaux iraportans qui se publient dans les quatre parties du monde, et même sur le continent océanique, comme par exemple à Sydney, dans la Nouvelle-Hollande; on y trouve également toutes les feuilles quotidiennes ou périodiques publiées dans chaque Etat de l'Union. Il est inutile de faire ressortir les avantages immenses que présente un semblable établissement, dans une grande ville commerçante et maritime; à l'aide de cette correspondance continuellement ouverte entre le négociant et toutes les parties du monde, il peut, avec connaissance de cause, régulariser ses spéculations, calculer les chances de profit de ses demandes ou de ses envois, et diriger à coup sur ses vaisseaux vers tel ou tel port de l'ancien ou du nouveau continent.
Les rivages de la presqu'île, et surtout ceux qui regardent la baie, présentent un aspect plus animé que toutes les autres parties de la ville; c'est à peu près au centre de ces derniers qu'on a construit, en 1817, ces quais immenses qui, se prolongeant fort avant dans la mer, ressemblent à plusieurs jetées parallèles, dirigées de l'est à l'ouest. Ces utiles constructions, couvertes sur toute leur longueur de magasins et de comptoirs, conservent encore sur leurs bords une largeur suffisante pour la libre circulation des voitures chargées, de sorte qu'elles présentent le précieux avantage de permettre d'amarrer les vaisseaux , de débarquer ou d'embarquer les cargaisons , à la porte même du propriétaire. A droite et à gauche de ces quais, le rivage, plus ou moins profondément découpé, forme des bassins de diverses grandeurs, qui servent à contenir les navires de commerce, les bricks , les sloops , et toutes les petites embarcations. L'utilité que présentent ces bassins serait beaucoup plus complète s'ils n'avaient l'inconvénient très-grave d'être construits en pilotis remplis de rochers, ce qui les expose à l'infiltration continuelle des eaux, qui les ruine malgré tous les soins qu'on apporte à leur réparation ; ils sont en outre placés beaucoup trop en retraite par rapport à la mer
qui, en détalant, les abandonne entièrement, et laisse les vaisseaux qu'ils contiennent penches sur la vase. Ces inconvëniens disparaîtraient s'ils e'iaient solidement construits en pierres , et garnis d'écluses à leurs issues. Le défaut de semblables travaux et le délabrement toujours renaissant de ceux qui existent , rendent peu agréable l'aspect de quelques-uns des rivages de Boston; on peut citer, pour justifier cette remarque, la partie du rivage qui avoisine la presqu'île de Charlestown, et celle qui se trouve aux abords du pont du Boston méridional.
Sur la rive opposée aux longs quais, c'est-à-dire à la partie occidentale de la ville, règne, dans la direction du nord au sud, le quai Indien-; sur ce quai s'élève, sur une longueur de mille deux cent quarante pieds , un immense magasin , bâti en pierre , et divisé en chambres particulières dans lesquelles sont renfermées , par assortimens , les marchandises des Indes-Orientales. Au centre de cet édifice s'élève un pavillon, à usage d'observatoire, qui correspond à un autre pavillon situé vers Fremont-Street , dans le jardin de M. Philips.
La ville de Boston, considérée comme place de commerce, est, après celle de New-York , la plus importante de toutes celles de l'Union. On pourra se faire une idée de l'immense mouvement de marchandises qui s'y opère , en jetant les yeux sur ce court renseignement qui m'a été communiqué par un chef des revenus publics. En 1816, il a été expédié du port de Boston, pour plusieurs points du globe, cent quarante-trois mille quatre cent vingt tonneaux de marchandises; la même année , les maisons de commerce de cette ville en reçurent cent quarante-cinq mille soixante-neuf tonneaux. L'année suivante, il entra dans le port de Boston sept cent soixante-quinze navires de diverses nations , et mille six cent quarante-neuf du littoral américain; enfin, dans cette même année 1817, celte ville expédia, seulement pour l'Europe, six cent quatre-vingt-cinq bàtimens.
Ces données, quoique bien incomplètes, suffiront au lecteur pour apprécier l'immense revenu que doit percevoir la douane de Boston, et l'activité commerciale que doit offrir cette ville. Aussi remarque-t-on que, par l'effet de cette prospérité toujours croissante, sa population tend incessamment à s'augmenter avec une rapidité qui pourrait paraître fabuleuse à l'observateur, habitant des villes
stalionnaires de la vieille Europe. On peut en juger par l'aperçu suivant : en 1800, la population de Boston e'tait de vingt- quatre mille neuf cent trente-sept individus; en 1810, elle était de trente-trois mille deux cent cinquante; elle monta, en 1820, à quarante-trois mille neuf cent quarante, et les renseignemens les plus récens établissent qu'actuellement, en 1828, elle s'élève à près de quatre-vingt mille habitans. Il résulte de cet accroissement rapide de population que la ville tend à s'agrandir dans la même proportion; mais comme elle est nécessairement circonscrite par les bornes de la presqu'ile, elle aura bientôt rempli cet espace d'une manière tellement exacte, que toute nouvelle construction ne pourra désormais s'élever que sur les ruines d'une autre. Déjà, faute de terrains libres, on a attaqué quelques-uns de ces grands enclos dont nous avons parlé plus haut, pour y construire de nouveaux établissemens , et leurs portions ont été vendues à un prix exorbitant. Resserrée dans ses étroites limites , la ville tend à s'étendre au dehors; ainsi la langue de terre qui joint la ville à la terre ferme, la presqu'île de Charlestown , la seconde presqu'île , dite le Boston du sud , les rivages de la baie, tous ces environs, liés à la ville par des ponts de communication, se couvrent chaque jour de constructions nouvelles, et il n'est point possible de prévoir les bornes que le temps doit mettre à cet accroissement. Cependant cette prospérité, quelque étonnante qu'elle soit, n'égale point encore celle de New- York. A part les révolutions qu'on ne peut prévoir, Boston, la rivale de New- York, ne s'élèvera jamais jusqu'au même degré de puissance. En effet, la supériorité de la position de celte dernière ville, par rapport aux communications avec l'Europe, est incontestable, et cette situation la rend l'entrepôt obligé de toutes les marchandises de cette partie du monde ; aussi remarque-l-on que Boston s'efforce chaque jour de s'assurer d'autres ressources que le commerce européen , et que ses plus importantes transactions se font maintenant avec les Indes- Orientales.
Boston renferme cinq ou six marchés répartis dans différens quartiers, et occupant à peu près les quatre directions opposées de la ville. Deux de ces édifices sont bâtis en brique mélangée et renforcée de chaînes de pierre; ils se composent
d'arcades entièrement ouvertes, sous lesquelles sont rangées les boutiques des marchands de comestibles de toute espèce. Au-dessus de ces galeries s'élève un premier étage auquel on parvient par un très -large escalier en bois, d'assez mauvais goût. Cette partie du bâtiment est divisée en un grand nombre de logemens qu'occupent quelques-uns des marchands ou de pauvres familles, genre de population qui contribue à entretenir dans cet endroit une assez grande malpropreté. On s'étonne donc avec raison de trouver, dans la même enceinte, une salle destinée aux séances des membres de la société Linnéenne, parmi lesquels on compte plusieurs hommes de mérite, et le Cabinet d'histoire naturelle de la même société. Ce Cabinet mérite à peine d'être mentionné; en efïet, lors de mon passage, il était dans l'état le plus complet de dégradation; cependant on m'assura qu'on venait d'ouvrir une souscription, dont le produit était destiné à restaurer et à augmenter cette collection.
Il existe, dans le quartier des longs quais, et tout près de la mer, un autre marché très-important. On a lieu d'être étonné qu'on ait choisi un semblable emplacement pour y établir ce grand édifice, qui présente à peu près la même distribution que le précédent, et qui possède, indépendamment des logemens multipliés, une vaste salle, garnie de stalles et de banquettes, qui sert à des séances solennelles que préside, à certaines époques, le maire de Boston, et en outre à quelques réunions particulières , à des bals et à des concerts de souscription. Magnifiquement illuminée, cette salle peut, dans ces occasions, produire un effet assez agréable; mais, vue au jour, elle n'offre, malgré sa décoration et quelques portraits en pied qui en tapissent les murs, qu'un aspect lugubre et qu'une tristesse repoussante. Le rez-de-chaussée, divisé par arcades, est occupé par des marchands de toute espèce ; mais l'espace, que chaque boutique occupe, est tellement resserré par les piliers massifs qui supportent l'édifice , que l'air peut à peine s'introduire et circuler sous ces sombres galeries.
Le marché aux poissons est encore plus mal distribué et plus mal situé; il se compose d'un long hangar très -bas, et tellement étroit que chaque marchand ne possède, en arrière de son étalage, qu'une armoire percée de plusieurs trous,