TOME II
pour l'introduction de l'air ; c'est dans ces re'duits fe'tides , à peine accessibles à un air déjà corrompu, que le marchand est force' de conserver le poisson qui reste de la vente. Aux influences insalubres auxquelles ce marche' est expose', il faut joindre le voisinage d'un bassin de la marine, qui, se vidant au moment où la mer détale, laisse à découvert une vase infecte, chargée de débris d'animaux, de végétaux, et d'ordures de toute espèce, que jettent de leurs fenêtres les habitans des misérables maisons situées sur un des côtés de ce bassin. A la vérité, à chaque reflux, des hommes armés de pelles entrent jusqu'à mi-jambes dans cet immense bourbier, et s'efforcent de repousser jusque dans la mer ces ordures fétides, mais le flux en rapporte toujours les parties les plus légères, et le but utile est en partie manqué. Cependant, à l'inspection des localités, on reconnaît qu'il eût été facile d'éviter ces graves incbnvéniens , et de rendre plus salubre ce quartier, qui n'est habité que par la population la moins aisée, et par conséquent la moins attentive à sa conservation j c'est en effet la demeure des matelots, et des ouvriers employés aux divers travaux de la marine, aux fonderies de goudron, aux salaisons de poisson, etc. Il eut fallu avancer l'emplacement de ce bassin jusqu'à l'endroit où la mer s'arrête lorsqu'elle se retire; puis, au lieu de pilotis qui permettent l'infiltration des eaux, et dont les interstices sont d'ailleurs le refuge d'une multitude de rats, construire des digues en pierre; enfin, il eût fallu donner aux quais de ceinture du bassin beaucoup plus de largeur, afin de ménager une plus grande surface de terrain pour l'arrivée et la circulation des marchands des contrées voisines, des animaux vivans destinés à être vendus, des énormes charrettes attelées de bœufs, et des voitures de toute espèce, attirail incommode qui encombre toujours les avenues d'un grand marché. Dans l'état actuel des choses, ces voitures sont forcées de stationner dans les rues environnantes, et, les jours de grand marché, elles y produisent d'inextricables embarras.
Ces diverses remarques ne portent point uniquement sur le voisinage des marchés ; elles sont également applicables à tous les quartiers rapprochés des bassins et desTongs quais. En effet, les rues multipliées qui les composent, étant beaucoup trop étroites , sont continuellement encombrées de lourdes voitures dont la ren-
contre ou les accidens opposent de fréquens obstacles à la circulation. Les voitures qui servent aux travaux du port et celles qui charrient les marchandises , ressemblent à nos baquets, mais les roues en sont beaucoup plus fortes et plus basses; elles sont attelées d'un ou de plusieurs chevaux, selon la charge. Ces animaux , généralement de grande taille , sont parfaitement enharnache's , au lieu de ces pesans et larges colliers dont les nôtres sont surchargés, ils n'ont que de légers colliers en cuir, bien rembourrés, et semblables à ceux que portent nos chevaux de cabriolet. Les traits sont des chaînes de fer, assez déliées, et au lieu de ce long fouet avec lequel nos charretiers blessent sans cesse les passans, lesr conducteurs américains ne portent qu'une cravache. Outre ces voitures de transport, il en est une foule d'autres , plus ou moins légères , qui sont particulières à différentes classes de pourvoyeurs et de marchands ; ainsi celles des boulangers se composent d'une caisse bien suspendue, parfaitement vernissée, et percée latéralement d'ouvertures par oii s'échappe la vapeur du pain , un siège élégant , placé sur le devant, reçoit le conducteur. A la vérité, ces perfectionnemens dans le transport et la circulation des denrées les plus nécessaires , ne sont plus une nouveauté pour nous; depuis mon retour à Paris , j'ai vu s'établir un grand nombre de voitures analogues, mais il était juste de constater la priorité des Américains dans leur emploi. Au reste , c'est avec un vif sentiment de satisfaction que je vois chaque jour s'introduire parmi nous quelques perfectionnemens, ou quelques usages empruntés à des nations plus avancées que nous dans la science de bien vivre. Puissent bientôt les Français n'avoir plus rien à imiter sous ce rapport! Alors l'homme laborieux pourra jouir d'une portion de ce confortable, bien-être précieux dont le nom même était naguère inconnu parmi nous, et qui n'est ni le superflu ni le luxe , mais le véritable bonheur qui attache le citoyen à sa patrie.
J'ai déjà cité les ponts nombreux et les routes artificielles qui, entourant Boston de plusieurs côtés , servent à établir de faciles communications avec le continent; qu'on me permette de revenir sur ces beaux ouvrages, afin de les décrire plus complètement. On compte actuellement neuf de ces ponts ou chaussées; suc-
cessivement nécessites par les grands accroissemens qu'e'prouvait la population de cette capitale du Massacliussets, ils ont été construits à différentes époques. Le plus étendu de la série est situé au nord-ouest de la ville ; il a trois mille quatre cent quatre-vingt-quatre pieds de longueur; du côté du continent il s'appuie sur la pointe LeeJnnore, s'unit, au tiers à peu près de sa longueur , avec celui qui part du cap situé sur le rivage occidental de la presqu'île de Cliarlestown , près de l'endroit où s'élève la prison d'Etat , et vient aboutir à une pointe de terre formée par la presqu'île de Boston; le pont accessoire dont nous venons de parler s'appelle j)ont de la Prison. La partie des environs de Boston à laquelle aboutissent ces deux ponts est la moins riante et la moins peuplée. Le pont de Cambridge , qui vient après le grand pont, a trois mille trois cent quarante-quatre pieds de longueur; il part du rivage occidental de Boston, se dirige tout-k-fait à l'ouest, et aboutit à une langue de terre où commence la route qui conduit au célèbre collège dont il emprunte le nom. Au sud de ce dernier pont est située la grande chaussée, dite Mill-Dam , qui traverse par son centre, et dans la direction de l'est à l'ouest, la grande baie intérieure de Boston; elle n'a pas moins de deux milles de longueur; elle forme une masse de pierre entièrement solide, mais elle offre à son centre une ouverture pour le passage des embarcations. A cette ouverture sont adaptés des moulins que les deux marées alternatives mettent en mouvement. La grande chaussée , qui sert de route et de principale communication entre la ville et le continent, est un des plus magnifiques monumens dont puisse s'enorgueillir Boston ; elle est construite en pierres avec un soin extrême, garnie de chaque côté de tr.ottoirs, et bordée d'élégantes barrières qui préservent les passans de tout accident. A l'exception de cet immense ouvrage, dont la construction est récente, tous les autres ponts de Boston sont généralement exécutés en bois ; leur disposition est assez uniforme ; ils posent sur une masse de pilotis formant des piles que séparent des arches de dix-huit à vingt pieds de largeur, sur à peu près autant d'élévation au-dessus des eaux. Leur plancher, de vingt-cinq à trente pieds de largeur, y compris les trottoirs, se compose de pièces de bois de cinq à six pouces d'épaisseur, sur une longueur égale à la largeur de
ce même plancher. Les plus importans s'ouvrent par le moyen d'une machine fort ingénieuse , qui permet aux embarcations de toute espèce de circuler autour de la ville de Boston, depuis le fond de la baie intérieure jusqu'à la mer. La plupart de ces constructions sont la propriété' de compagnies particulières d'entrepreneurs qui, jouissant d'une concession octroyée par le gouvernement, perçoivent un droit de péage ; leur entretien est surveille' d'autant plus sévèrement par des inspecteurs publics , que la négligence entraînerait des accidens terribles. Cette négligence , bien constatée , entraînerait infailliblement la perte de la licence.
Si l'observateur prononce, en voyant ces immenses constructions, qu'elles n'ont point l'aspect architectural et grandiose de celles qu'on rencontre en Europe, il doit au moins convenir qu'elles étaient susceptibles d'une plus prompte exécution, et moins coûteuses toutes ensemble que ne l'aurait été un seul pont en pierre construit dans le système européen; en effet, il faut rendre aux Américains cette justice que, s'ils ne cherchent point à donner à leurs travaux cette solidité monumentale et cette indestructibilité qu'on remarque dans les nôtres , au moins ils terminent toujours, et en très-peu de temps, ceux qu'ils ont entrepris, et leurs grands ouvrages ne restent jamais exposés aux injures du temps, dégradés, quoique inachevés, comme pour témoigner de la versatilité du peuple qui tenta de les élever.
Si, de ces travaux d'utiHté physique, nous passons aux établissemens d'utilité morale, nous aurons occasion de remarquer que l'Etat de Massachussets , tout à la fois agricole, manufacturier et commerçant, ne se recommande pas moins par ses fondations scientifiques et littéraires , que par les ressources de son sol , les produits de son industrie et la supériorité de sa situation. Dans notre revue des environs de Boston , nous aurons occasion de parler au long de la célèbre université d'Harvard ou de Cambridge, située dans le bourg de ce dernier nom, et qui, formée sur le modèle des grandes universités d'Angleterre , présente à ses élèves l'enseignement de presque toutes les connaissances humaines. Nous nous bornerons ici à mentionner les écoles libres , multipliées dans la capitale et très-
répandues dans les villes et villages de l'Etat , où les enfans des deux sexes apprennent la lecture , l'orthographe et le calcul. Une loi particulière de l'Etat de Massachussets, datée du mois de juin 1789, oblige toute ville ou village de cinquante maisons à avoir une de ces écoles ; et si le nombre des familles va jusqu'à deux cents, la ville ou le district sont obligés d'établir une autre école des langues latine , grecque et anglaise. La négligence dans l'exécution de ce statut est punie par une amende pécuniaire , proportionnée à la durée de la faute et au nombre des liabitans ; cette amende est de dix livres de monnaie courante pour chaque cinquantaine de familles ; ainsi la peine pour deux cents familles serait de quarante livres. Dans ces écoles primaires , comme dans toutes les autres de l'Union , les instituteurs sont nommés et surveillés par les principaux chefs de famille, délégués à cet effet par leurs concitoyens.
Les pensions de jeunes gens des deux sexes sont très-multipliées dans Boston. Dans celles de garçons, indépendamment de toutes les études fondamentales ou d'agrément, on s'attache particulièrement à la connaissance de la langue espagnole, qui est d'une grande importance pour les relations avec l'Amérique du sud. Dans celles de jeunes personnes, on cultive également, comme études d'agrément, la géographie, la musique vocale et instrumentale (le piano), la danse, les langues française et italienne, et même la peinture et le dessin. Quelques demoiselles ou jeunes dames, qui désirent se perfectionner dans cette dernière étude, vont prendre des leçons dans l'atelier des artistes jusqu'au moment oîi elles sont en état d'appliquer assez crûment les couleurs les plus voyantes sur une grande toile. Généralement les arts du dessin sont très-mal pratiqués aux États- Unis.
Indépendamment de ces divers établissemens oîi la jeunesse peut puiser l'instruction, Boston renferme un grand nombre de sociétés littéraires ou scientifiques, destinées à offrir des points de réunion et des moyens faciles de communication à tous ceux qui cultivent les sciences ou les arts. La plus ancienne est VAcadémie américaine des Sciences et des Arts; sa fondation remonte à l'année 1780, époque de la guerre de la révolution; après celle-ci vient la Société histo-
rique de Boston, fondée en 1791; la Société Linnéenne, établie en i8i3 j la Société américaine des Antiquaires , e'tablie également en i8i3; la Société de Massachussets , pour le perfectionnement de l'agriculture; la Société de Médecine; celle di Histoire naturelle, et enfin V Atheneum de Boston. Cette dernière société', e'tablie dans un vaste bâtiment pre'cédë d'un beau portique, fut fondée par un riche particulier, nomme' Perkins, qui lui fit don d'une superbe maison et d'un jardin, et qui de'cora en outre les salles de re'union et d'e'tudes d'une magnifique suite de plâtres, qu'il fit mouler en France , à ses frais, sur les plus belles statues antiques. Les membres de l'Atheneum paient une redevance annuelle de dix ou douze dollars, ou une souscription à vie de cent dollars; ils jouissent de tous les avantages qu'offre la société', et surtout de son excellente bibliothèque qui, en 1820, se montait à plus de dix mille volumes, et qui s'est considérablement accrue depuis. On calculait, il y a quelques années, que les bibliothèques des diverses sociétés que nous avons mentionnées formeraient, par leur réunion, à peu près quarante mille volumes.
Indépendamment de ces sociétés, consacrées à la culture ou à la propagation des connaissances utiles , Boston renferme encore un grand nombre de sociétés à la fois religieuses et philantropiques , ou simplement philantropiques , qui, se partageant pour ainsi dire les diverses classes de malheureux, offrent des secours ou un refuge assuré à presque toutes les misères humaines ; ainsi l'on compte des asiles pour les femmes, pour les jeunes garçons, des sociétés de secours pour les Ecossais, pour les Irlandais, pour les émigrés, pour les incendiés, pour les marins, etc. Enfin, parmi ces diverses sociétés, dont le nombre actuel s'élève à plus de vingt-cinq , on en remarque particulièrement une dont le but est de réprimer l'intempérance.
Il peut paraître intéressant au lecteur de connaître le nombre des diverses fondations religieuses de Boston , réunies à celles de l'Etat de Massachussets , et la proportion dans laquelle les divers cultes se partagent ces fondations. On doit se rappeler que nous avons dit que l'Etat fédéral ne reconnaissait point de religion dominante, qu'il n'accordait de secours et de protection à aucun culte, et que les
frais de construction des églises, et l'entretien des ministres, étaient librement supportes par les membres de chaque congrégation ; ainsi le calcul suivant est réellement l'expression de l'état proportionnel que les diverses sectes conservent entre elles. Les catholiques possèdent une église dans Boston, et une chapelle dans le cimetière de cette ville; les congrégationalistes , qui sont de beaucoup les plus nombreux, comptent dans tout l'Etat de Massachussets trois cent soixante églises; les quatre-vingt-douze, et les épiscopistes quinze. Total, quatre
cent cinquante-huit. Les autres sectes des méthodistes, des unitaires', des universalistes et des quakers, sont beaucoup moins nombreuses, et le nombre de leurs fondations rehgieuses n'a point paru mériter d'entrer dans ce recensement. Nous ne devons point oublier de mentionner , en terminant cet aperçu statistique des diverses opinions religieuses de l'Etat qui nous occupe , que les vénérables ecclésiastiques qui desservent l'église catholique de Boston vont souvent prêcher l'Evangile chez les sauvages du Penobscot, pays situé à l'extrémité orientale de l'État du Maine.
Pour compléter cette espèce de tableau physique et moral de Boston , il conviendrait peut-être de parler des hommes remarquables dans tous les genres que cette ville a vus naître, ou qui s'y sont établis; mais cette entreprise me mènerait trop loin ; je me contenterai donc de mentionner quelques-uns de ceux dont la conformité des travaux avec les miens me rend la gloire plus chère, je veux parler des artistes. Je dois placer parmi les plus remarquables le vénérable M. Steward, qui vient de terminer sa longue carrière; ce peintre, malgré le désavantage de sa situation au milieu d'un pays qui offre si peu de ressources pour les études pittoresques , et si peu de motifs d'émulation entre les artistes , avait cependant su élever son talent à un degré remarquable ; ses tableaux se distinguent par une touche spirituelle et hardie, par un coloris fin et transparent, et par une grande suavité d'effet. On peut constater ces différens mérites dans le beau portrait qu'il a fait du général Washington, portrait qui a servi de modèle à tous ceux qui depuis ont reproduit les traits de ce grand homme. Un autre artiste de Boston, M. Sergent, a aussi obtenu de grands succès dans la peinture historique ; son prin-
cipal ouvrage est un tableau d'une très-grande dimension , qui représente l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem; cette scène, conçue d'une manière grandiose, et habilement composée, est exécutée dans un ton de couleur un peu fantastique qui ne messied pas au sujet; malheureusement le dessin des figures laisse beaucoup à désirer, et l'auteur, comme la plupart de ses compatriotes, paraît peu versé dans la science anatomique. Celte dernière observation deviendrait d'une application générale, si nous étions appelés à faire un examen étendu des ouvrages des peintres américains ; en effet , leur genre , qui se rapproche beaucoup de celui des Anglais, lire son principal mérite de l'excellence et de la justesse de la couleur et de l'effet ; en un mot l'Amérique, par la raison de son climat, paraît appelée k fournir d'excellens peintres coloristes et de médiocres dessinateurs. Quand j'ai dit par la raison de son climat , j'ai peut-être avancé une proposition qui paraîtra singulière parce qu'elle est nouvelle, et que je ne l'ai vue consignée nulle part; mais n'est-il pas en effet remarquable que toutes les nations maritimes soient destinées à fournir les plus excellens peintres coloristes , et que la couleur soit le caractère particulier des écoles qu'elles ont formées ? Venise, la Hollande et l'Angleterre , offrent des exemples trop frappans et trop irrécusables de cette loi singulière de climat, pour qu'il soit nécessaire de justifier la proposition que j'ai avancée par des observations de détail ou de longs raisonnemens. Conséquemment à cette espèce de prédestination, la peinture de paysage, qui tire ses principales ressources de la couleur et de l'effet, doit être cullivée par goût par les Américains , et elle l'est en effet. Je regrette d'avoir oublié le nom d'un artiste de Boston qui a produit, dans ce genre, plusieurs morceaux remarquables; mais je puis citer, dans un genre prochain, M. Warrall, d'origine anglaise, peintre de décors du théâtre de la ville, dont les ouvrages, extrêmement remarquables, se distinguent par une grande entente d'effets, et par cette touche libre et hardie qui convient parfaitement au sujet.
Quoique le goût des arts soit encore naissant aux Etats-Unis, et que cette puissante nation, tout entière à l'activité qui signale sa jeunesse, ne fasse qu'un médiocre accueil k ces travaux paisibles qui appartiennent k un âge plus mûr, ce-