‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 3 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

magnifique bâtiment avait e'te' construit sur le bord du bassin même dans lequel

11 devait être lance', l'eau e'tant assez profonde pour sa flottaison. Je voyais en outre ^ mouilles dans ce bassin, plusieurs bdlimens de guerre, des bricks, des corvettes, une foule de chaloupes et surtout une jolie corvette nommée la Dame du Lac. Je remarquai que pour garantir de l'humidité la plupart de ces bàtimens dont le service n'était point imme'diatement nécessaire, on les avait recouverts de toits en planches, et qu'on avait enduit leurs coques de chaux. Enfin ce point de vue intéressant était termine d'un côté par les casernes et de nombreux magasins, et dans le lointain par les eaux du lac qui se développaient comme un oce'an. (Planche XXXIX).

Le lendemain de mon arrivée, le commandant de la place, pour lequel j'étais porteur de lettres de recommandation , eut l'extrême obligeance de m'accompagner pour me faire voir en détail le parc d'artillerie ainsi que l'intérieur de la grande baraque contenant le vaisseau dont j'ai déjà parle. En examinant cette e'norme machine, je me crus pour un instant transporte' dans nos chantiers de Brest ou de Toulon mais surpris de voir ce monument du génie des hommes abandonne quoiqu'il peine à moitié' termine', j'en demandai la raison, et j'appris que par un article du traite de paix de i8i4, les deux gouvernemens anglais et américain étaient convenus de suspendre toutes les constructions navales commencées dans les deux ports suivans, savoir les Anglais dans le port de Kingston, et les Américains dans celui de Sackett's-Harbour. Les Américains, comme on le voit, ont religieusement exécuté cette clause du traité, mais ils ont eu l'heureuse idée de garantir leur vaisseau inachevé des intempéries de cet humide climat, en l'enfermant exactement dans une construction postiche.

Après cette visite du port, une jolie barque me conduisit aux casernes de Madisson, autrement nommées les Baraques. Cet édifice est composé de trois corps de logis en pierres, formant un parallélogramme. L'un des côtés est réservé pour le lo gement des troupes par chambrées , on accède aux clifférens étages qu'il renferme par un escalier en bois appliqué contre les murs dans l'intérieur de la cour. Chaque chambrée a sa cheminée dont le conduit sort à l'extérieur comme

on peut le remarquer dans la planche XXXIX. Les offices, les buanderies, les magasins et enfin toutes les dépendances d'un si vaste établissement sont pratiques dans les pièces du rez-de-chaussée et donnent sur les cours intérieures. Un corps de logis séparé est réservé pour le logement des officiers et des sous-officiers ; c'est dans ce dernier bâtiment qu'est située la salle de dépôt des armes. Non loin de là s'élèvent de très-vastes hangars pour l'artillerie, les trains, les affûts et les caissons, qui tous sont constamment tenus en état de service. Les cours destinées à l'exercice des troupes sont grandes et en général pavées. Cet étabfissement militaire, entouré de murs et de palissades, occupe une surface d'à peu près trois arpens; il possède parmi ses dépendances un jardin potager et un second jardin pour la culture des plantes médicinales. Sa garnison en temps de guerre est ordinairement de six mille hommes de troupes de ligne , mais , à cause des circonstances de la paix, ce nombre est actuellement réduit des deux tiers.

Les casernes de Madisson, situées de manière à dominer le lac, sont bâties sur des lils de roches stratifiées qui, à quelques modifications près, contiennent les mêmes formations et les mêmes élémens que le sol élevé des comtés d'Herkimer, de Lewis et de Jefferson j en effet, on remarque qu'à partir de ce point central ce sol s'abaisse par plateaux similaires qui viennent aboutir au lac Ontario et former toutes ses rives, depuis la rivière Oswégo jusqu'au cap Vincent sur le fleuve Saint-Laurent.

Désirant me rendre compte des différentes particularités géologiques et pittoresques que pouvait offrir cette cote, sur une certaine partie de son étendue, je pris à droite en sortant de la ville et je suivis le rivage qui court à peu près dans la direction du sud-ouest au nord-est. Le cap saillant d'une presqu'île voisine lui forme une rive opposée, et l'intervalle est une baie qui reçoit les eaux bourbeuses de la Rivière-Noire dont elle emprunte aussi le nom. C'est en cet endroit, et sur les rochers élevés de la baie qui contiennent une foule de débris de corps marins, que l'on peut observer les traces de l'ancien séjour des eaux, et constater l'abaissement bien sensible du niveau du lac. En effet, on remarque une identité parfaite entre les coquilles qu'on trouve incrustées dans les assises de ces rochers et celles

qu'on rencontre dans le sable du rivage ou dans les eaux du lac. L'embouchure de la Rivière-Noire est, comme je l'ai dit, située au fond de cette baie. Les deux murs de rochers qui s'entr'ouvrent pour lui donner passage sont tellement rapproches, qu'on dirait qu'elle s'e'chappe d'un antre mystérieux j ou peut remarquer que leurs parois sont flanque'es de bandes parfois onduleuses et toujours considérables de roches noircies par l'humidité constante qui règne dans ces lieux. Quant aux vège'taux qui dominent ces espèces de remparts, ils sont tellement presses que ce n'est que lorsque le soleil est à son plus haut point qu'ils permettent à quelques-uns de ses rayons de s'y introduire. Alors si l'œil plonge au milieu du léger crépuscule qui succède à l'obscurité', on peut contempler un véritable tableau du chaos. Des troncs à demi-pourris, des arbres encore charges de leur feuillage, des fragmens de rocs énormes, des portions de terrains éboules et une foule d'autres délDris semés au hasard, entasses, superposes, encombrent le lit de la rivière qui bouillonne et gronde avec fureur pour se frayer un passage au travers. Quelque accoutume' que je fusse au fracas des chutes et aux accidens varie's des eaiix tourmentées-, cependant je ne pus m'empécher de trouver encore nouveaux le mouvement que j'apercevais dans ce gouffre et le bruit sourd qui en sortait.

Je quittai bienlot celte scène de désordre; désirant me rendre compte de la structure de ce singulier rivage et des particularite's topographiques qu'il pouvait offrir, et n'espe'rant plus d'ailleurs avoir l'occasion de le parcourir, je rentrai à la ville, et j'allai me placer dans le belve'der construit au sommet de la grande baraque dont j'ai déjà parlé.

De ce point extrêmement élevé et d'oii mes regards planaient comme du haut des nuages, j'embrassais d'un coup-d'œil le bassin de construction de Sackett, et son havre qui forme dans la côte un vaste renfoncement. Je dominais le cap avancé qui forme la rive opposée de la baie de la Rivière-Noire, ainsi que la baie de Chaumont, sa côte découpée, les deux terres ou presqu'iles qui la circonviennent, et cette autre presqu'île très-étendue qui ne tient au continent que par une langue de terre déliée comme un fil, et qui est placée devant l'ouverture de cette baie de manière à ne laisser, pour y pénétrer, qu'un chenal étroit et facile

à défendre. Au-delà m'apparaissait une terre toute découpée qui continue à se prolonger dans la direction du nord-ouest, jusqu'au revers où se trouve le cap Vincent situe vis-à-vis d'une grande terre très-eloigne'e qu'on nomme Grande-Ile et qui a e'te ce'de'e aux Anglais par le dernier traite des Limites; cette île occupe à peu près le centre du fleuve Saint-Laurent à l'endroit où il débouche du lac Ontario. Je distinguais aussi un chapelet de roches situées à l'oiiest et à la droite du cap qui les sépare de Sackett, affectant la direction du sud au nord, et barrant une autre baie nommée Hungry ; puis au-delà trois autres îlots dont le plus étendu se nomme Stony (terre aux pierres), et plus loin encore l'île nomme'e Galos. Toute cette série d'îles peu distantes les unes des autres, suit dans sa disposition la direction des côtes du continent auquel elle a vraisemblablement jadis appartenu. En effet, il suffit d'assister au spectacle des vents furieux et des tempêtes qui poussent les flots de cette mer d'eau douce sur ces plages, pour ne pas douter de la possibilité' de cette séparation. A l'ouest, je n'apercevais qu'un vaste de'sert d'eau qu'à son e'tendue et au soulèvement des vagues on aurait pu prendre pour l'Ocëan lui-même; rien n'interrompait sa monotone uniformité, si ce n'est l'apparition fortuite de quelques voiles blanches qui se de'tachaient sur l'azur du ciel, et qui, fuyant vers le port à l'approche de l'orage, formaient un épisode intéressant pour l'œil du spectateur. Enfln à l'est, s'offrait à mes yeux un tableau d'un tout autre genre : c'était l'éternelle forêt se développant à perte de vue sur un plateaa calcaire, qui renferme dans son sein une fonle de débris de corps organisés marins. Lorsque mes yeux se fixaient sur les plans les plus rapprochés de cette immenseforêt, je pouvais saisir les formes majestueuses ou élancéesdes différens arbres qui la composent, et par les diverses foliations reconnaître les variétés d'espèces; ainsi je distinguais des pins, des chênes, des bouleaux, des érables, des ormes, et surtout Vulmus ainericana et son congénère l'orme pleureur, arbres magnifiques de plus de quatre-vingts pieds d'élévation. Lorsque mes regards se portaient au-delà, je n'apercevais plus qu'un plateau verdoyant et ondulé, mais de la surface duquel s'élevaient çà et là de légères fumées blanchâtres ou livides, indices d'un camp de sauvages ou d'incendies occasionés par l'établissement de quelque

squatter. Enfin, lorsque mes yeux s'égaraient jusqu'aux dernières limites de l'horizon, je ne saisissais plus qu'une large bande grisâtre qui allait par des dégradations insensibles se confondre avec les vapeurs du ciel. Ainsi du point élevé où je m'étais établi, j'embrassais à la fois une mer intérieure et un vaste désert de forets; la petite ville de Sackett qui gisait au-dessous de mes pieds était seule en ces lieux pour me rappeler la civilisation.

Le sol des environs de Sackett's-Harbour est favorable à la culture des céréales, du maïs, et surtout de la pomme de terre, plante d'autant plus précieuse et plus appréciée dans ce pays, qu'elle réussit dans un sol ingrat, qu'en cachant ses tubercules sous la terre elle les dérobe aux vicissitudes atmosphériques si fréquentes sous ce climat, et qu'enfin elle est pour toutes les classes d'habitans une ressource assurée contre la disette. Dans les forêts à peu près inhabitées qui couvrent la presque totalité du pays vivent des milliers de cerfs dont la chair procure un aliment recherché. Le inoos ou l'élan, et le cervus canadensis ou wajnty, ne s'y montrent en troupes qu'en hiver, tandis qu'on y chasse en toute saison le raton et le didelphe, deux petits quadrupèdes dont la chair est excellente. Le castor, cet animal paisible, que son intelhgence et son industrie ont rendu célèbre, s'y retrouve encore, mais dans les parties les plus sauvages et au sein des plus profondes solitudes. Malheureusement les sauvages aussi bien que les Européens lui font une guerre d'extermination à cause de sa précieuse fourrure , et bientôt il ne restera plus de lui dans ces contrées que les vestiges de ses étonnans travaux. En 1782 , cet animal était encore très-commun sur les rives désertes du lac Ontario , du fleuve Saint- Laurent, de la rivière Sorel, du lac George et du lac Champlain, tous parages où il est maintenant à peu près inconnu. Je ne dois point omettre parmi les animaux remarquables que nourrit cette contrée, le rat musqué ou V ondatra, dont la présence se décèle par l'odeur pénétrante qu'il laisse échapper. Ce petit animal vit en troupe au bord des rivières et des marais ; il s'y creuse des terriers à plusieurs issues, des espèces de labyrinthes au fond desquels il se blottit au moindre danger. Les chasseurs qui estiment beaucoup sa fotirrure sont obhgés , pour le prendre, de creuser une tranchée de circonvallation autour de son terrier et de

le mettre à découvert; alors il est infailliblement pris s'il ne parvient à s'échapper en s'enfonçant dans les eaux ou dans la vase. Les fourrures étant un des principaux articles de commerce des habitans de ces parties extrêmes de l'Union, la chasse a presque toujours chez eux pour objet la conquête de ces précieuses pelleteries. Les fourrures du castor et de l'ondatra sont sans contredit les plus recherchées ; le poil de ce dernier rivalise même de finesse avec le véritable castor. Les principales fourrures qui entrent après celles-ci dans le commerce, sont celles du couguar et du lynx, celles des diverses variétés du renard et du loup, et enfin celle de l'ours, animal dont on tire d'ailleurs un double parti, en salant sa tête et ses jambons pour les vendre au marché.

Pendant la nuit se déclara l'orage dont j'avais aperçu les signes précurseurs pendant ma station au haut du belvéder ; il fut très-violent et me rappela celui que j'avais éprouvé, à l'époque où je me trouvais à la tête du lac. On craignait même que le bateau à vapeur qui venait de Montréal ne fut perdu; aussi, le lendemain , dès que la bourrasque se fut calmée et que le temps eut repris quelque sérénité, le propriétaire du navire attendu fit disposer pour aller à sa rencontre une barque sur laquelle je m'embarquai. Nous ne tardâmes pas à le découvrir à quelques lieues au large, et nous l'eussions rejoint, si le vent, reprenant son caractère tempétueux, ne nous eût fait trembler à notre tour pour notre barque beaucoup trop petite pour résister à un grain violent. Nous fûmes donc forcés de rentrer dans le port, où quelque temps après vint mouiller le bateau à vapeur très-maliraité par la tempête. Cependant le calme se rétablit entièrement pendant la journée , et je profitai de cette circonstance pour continuer mon voyage.

Ma nouvelle excursion, que j'entrepris en suivant une route bien tracée et passablement fréquentée, fut dirigée vers Brown- Ville; ce village vient d'être nouvellement fondé par le général américain du même nom. Il est à remarquer qu'aux États-Unis chaque propriétaire d'un certain espace de terrain inhabité obtient ainsi le droit, en y construisant une maison, de donner son nom au village qui vient presque immanquablement par la suite se grouper autour de son nouvel

établissement. Le gênerai Brown * a sans contredit doublement acquis le droit de donner son nom au village en question, puisqu'indépendamment du premier e'tablissement qu'il a fonde dans ce lieu , il y a fait aussi construire à ses frais une église qui peut passer pour un véritable petit monument, une école publique décorée d'un péristyle à colonnes, et une jolie salle de bains à qui il ne manque qu'un jardin, que la foret voisine est toutefois prête à lui offrir. Cette espèce d'appel fait par le gênerai aux colons sans patrie n'a point été inutile, car plus de tEois cents maisons se sont déjà élevées autour de ses propres constructions. Parmi ces maisons quelques-unes sont fort élégantes, telles que celle du quartier-maître et la taverne qui est très-bien fournie. Presque toutes les autres sont solidement bâties eu brique j entre ces dernières on remarque celle qui appartient au frère du général et qui contient un magasin de toutes espèces de marchandises nécessaires aux besoins d'une colonie naissante. Un grand nombre de ces maisons accompagnées d'un petit jardin, et situées sur la plate-forme de la berge élevée qui forme la rive droite de la l^ivière-Noire, bordent la route qui traverse le village. Enfin beaucoup d'autres qui ne sont encore construites qu'en bois , sont répandues çà et là sur un terrain régulièrement divisé, et forment en quelque sorte les premiers jalons d'une future grande ville.

Le plus bel ornement de la contrée environnante est sans contredit la Rivière- Noire qui subit plusieurs chutes, dont l'une extrêmement pittoresque , et située aux confins même du village , est traversée par un pont élégant et léger. S'il faut choisir entre les sites sauvages que cette rivière offre de toutes parts, c'est principalement le fond du ravin qu'elle s'est creusé, qui mérite d'être visité. En effet, rien de plus piquant que le spectacle de ces berges extrêmement élevées et en quelque sorte déchirées , dont le sommet a été récemment dépouillé des magnifiques végétaux forestiers qui les ombrageaient jadis, et à la base desquelles se sont

^ Ce brave officier vient de terminer sa carrière en 1827; il devait le jour à une famille de quakers, et quoiqu'il fût lui-même de cette secte amie de la paix, il prit cependant le parti des armes pour défendre sa patrie attaquée, et il obtint de brillans succès dans la dernière guerre.

confusément entassés une foule d'objets, pierres, arbres, rochers, que le torrent a arraches clans son cours impe'tueux, et que journellement il détruit ou entraîne pour les remplacer bientôt par de nouveaux débris. Les rives escarpées dont nous parlons, sont généralement composées de lits calcaires superposés qu'on peut regarder comme la continuation de ceux que j'ai déjà signalés à la chute de Deer- Creek , et qui se rencontrent dans beaucoup d'autres lieux. L'action dévorante du temps, aidée de la longue dénudation des surfaces exposées à l'air, de l'humidité perpétuelle qui les baigne, et de l'absence d'un ombrage protecteur, a considérablement altéré ces roches horizontales et les a délitées en masses rhomboïdales quelquefois énormes. La plupart de ces fragmens gissent amoncelés ou épars selon le caprice du torrent. Quelques-uns cependant gardent encore dans leur position respective un ordre apparent et des indices frappans de leur primitif arrangement. Mais si l'on veut les trouver en place , c'est à la base même des berges et au niveau du lit de la rivière qu'il faut les observer. A cette profondeur tous sont à leur rang, et ils gardent entre eux une symétrie si admirable, qu'on la croirait le résultat du calcul et des opérations de riioniiiie, si l'on ne savait avec quel ordre et quelle régularité la nature pruccdu parfois daut> la construction de ses propres monumens.

Les sommités des berges, et particulièrement celles de la rive droite qui sont aussi beaucoup plus élevées, sont à peu près stériles ; le peu de verdure qu'on y remarque est uniforme et triste. Cà et là pourrissent étendus sur le sol, des souches immenses, cadavres de ces antiques végétaux qui l'ombrageaient jadis. De temps en temps le passage est intercepté par des ravines dont les courans intermittens tarissent, lorsque la haute température a épuisé les eaux des neiges fondantes qui les alimentent. Sur cette rive sauvage et escarpée apparaissent cependant de loin en loin quelques carrés cultivés entourés de barrières, ets'étendant sur la pente aussi bas que la déclivité du sol a pu le permettre; ce sont de petits jardins potagers qui dépendent des maisonnettes dispersées aux environs du village. Au-dessus de ces jardins verdoyans, on voit dominer la ligne de maisons de briques dont j'ai déjà parlé, rétablissement un peu plus splendide du général et une jolie barrière

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