‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 4 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

en bois qui borde la route du village. Cet ensemble de cultures régulières et d'ele'gantes constructions , oppose aux sauvages aspects qui se déploient un peu plus bas dans les profondeurs du ravin, forme un contraste des plus marques et des plus piquans. Déjà, pour faciliter l'abord de la rivière et prévenir ses continuelles dégradations, on a essaye d'établir des espèces de quais, et d'opposer des murs de soutènement à la poussée des terres j pour cet effet, avec des troncs d'arbres entiers, entassés les uns sur les autres, on a formé de grandes caisses carrées qu'on a ensuite remplies de rochers qui les maintiennent et les solidifient. Ces espèces de piles constituent la partie solide de l'édifice. Lorsqu'on a rencontré des ravines, des ruisseaux auxquels il fallait ménager une issue, alors, avec les mêmes matériaux et h peu près de la même manière, on a construit des ponts recouverts de planches de trois à quatre pouces d'épaisseur. Tous ces rustiques travaux, qui se rattachent des deux côtés aux berges naturelles, et qui se raccordent avec les lits de roches superposées, forment avec ces dernières des retraits successifs semblables aux gradins d'un large perron, et tiennent lieu de quais. En effet, sur ces grossières constructions, ainsi que sur les berges, sont déposées des piles considéra])lcs de planches, et d'autres piles de rondins de quinze à dix-huit pieds de longueur destinés à être divisés par les scies des moulins voisins. Entre ces piles et tout autour d'elles croissent des touffes épaisses de plantes dont la végétation est singulièrement activée par les détritus de ces bois que le temps détériore promptement. Ainsi du milieu des mousses pressées, des rejetons d'arbustes, des herbes de toute espèce , on voit sortir le dangereux stramonium aux couleurs meurtries , et l'élégante gerbe d'or, qui, peu difficile sur le choix des terrains, élève partout ses grappes de fleurs brillantes. D'un autre côté, sous l'abri que forment ces bois étages et ces plantes pressées , pullulent une infinité d'insectes qui aiment ces retraites humides, de sorte que, sans beaucoup de recherches, je pus me procurer en cet endroit un grand nombre de coléoptères variés et des lombrics d'tm volume extraordinaire.

Divers sentiers raboteux, qu'obstruent encore des roches éboulées, conduisent des hauteurs de la berge vers les parties profondes du lit de la rivière. C'est de ce

point inférieur qu'il faut, en s'asseyant sur les banquettes horizontales, considérer l'ensemble du tableau, si l'on veut jouir du point de vue le plus pittoresque. Alors on peut embrasser d'un coup-d'œil un grand nombre d'usines, de tanneries, de moulins à foulon et à scie, groupes diversement sur l'une et l'autre rive, et ëleve's sur des charpentes à claire-voie dont la base va s'appuyer sur le sol horizontal. On distingue particulièrement au premier abord les moulins à scie, surtout lorsque les localités ont exige' leur exhaussement au-dessus du sol, au long couloir en planches par lequel on dirige en haut , vers l'entrée du moulin , les arbres destines à être scies, et aux amas considérables d'aubier rejete's après l'opération, et qui, tombant dans la rivière, sont entraînes par elle ou déposes sur les bancs de gravier. Parmi toutes ces usines une filature de coton se fait remarquer par son importance; son mécanisme est mis en activité' par un courant particuher qui, venant de la partie plane et forestière du haut pays, se rend au moulin qu'il alimente, passe ensuite sous un pont rustique que traverse la route du village, puis continue à s^avancer lentement jusqu'au moment où tout-à-coup, le sol manquant sous lui, il tombe et forme une cataracte dans la paroi de la montagne; son action, continuée sans doute depuis des siècles, creuse tellement cette paroi, qu'elle finira , dans un temps plus ou moins éloigne', par ouvrir un chenal mitoyen. Les eaux de ce torrent accessoire, en se précipitant, glissent sur les pentes inférieures pour chercher une issue, et tombent dans la rivière en formant les jets les plus variés. Immédiatement au-dessous de cette chute, la rivière alimente une scierie qui, s'élcvant sur de longs poteaux de bois, et s'appuyant, ainsi que la maison de son propriétaire, sur la partie inférieure des murs de la grande filature, forme avec celle-ci un groupe des plus pittoresques. Un groupe correspondant de fabriques moins élevées se dessine sur la rive opposée; du bas de cette même rive on voit partir un sentier qui, se repliant sur les flancs de la berge, monte jusqu'à sa crête la plus élevée, tout bordé d'habitations disposées par étages les uns au-dessus des autres et parfaitement situées pour jouir de la vue que présente le sombre couloir de la rivière. L'ensemble du tableau est complété par le pont aérien qui, s'élançant au-dessus de

toutes ces constructions , réunit les deux rives et couronne en quelque sorte le paysage.

Oblige' de me borner à un seul point de vue de ce vaste tableau que je n'ai que bien imparfaitement, et maigre la prolixité des détails bien incomplètement décrit, je me suis attaché dans la planche XL à reproduire l'aspect de la chute de la Rivière-Noire, du pont qui la traverse, du torrent accessoire qui fait mouvoir plusieurs moulins et de la grande filature de coton qui domine toutes les construC' tions du village.

Au moment oîi je me proposais de partir pour la baie de Chaumont, je rencontrai à la taverne de Brown ville, M. Leray de Chaumont lui-même qui, par ses immenses propriétés ' aux environs de cette baie a en quelque sorte acquis le droit de lui donner son nom. Il m'offrit obligeamment une place dans sa voiture , et me conduisit dans son habitation située près du village de Leray-Ville et au milieu des bois. C'est dans cette profonde retraite et au fond d'un véritable désert que ce propriétaire a su se créer une habitation délicieuse qui pourrait le disputer, en luxe, en élégance et en commodités de toute espèce, aux châteaux et aux parcs les plus renommés de la France. Je m'étendrai peu sur la maison, puisque je viens d'apprendre qu'elle vient d'être entièrement rebâtie, et distribuée avec plus de recherche encore qu'auparavant. Je rapporterai seulement, pour donner une idée de son luxe ancien et probablement actuel, qu'elle renfermait un grand salon, des salles de billard et de musique, une bibliothèque, et deux corps de logis séparés, destinés au logement des visiteurs et des amis. Du salon la vue s'étendait sur un vaste et magnifique jardin potager planté dans le genre français et entretenu avec soin, et d'un autre côté sur un beau réservoir qui nourrissait une multitude de truites. Au-delà commençait un parc immense, formé par l'antique forêt elle-même, au sein de laquelle on avait taillé des allées, dessiné des chemins sinueux, ménagé des claire- voies, et réservé des massifs épais et pittoresques. Plusieurs familles du joli cerf à dague, réunies dans ce parc, y vivaient en paix, et s'y multipliaient comme dans leurs forêts natales. D'un autre côtelés cours d'eau naturels, dirigés avec art ou réunis avec économie.

formaient des ruisseaux vagabonds, ou s'étendaient en bassins magnifiques dans lesquels vivaient des milliers de poissons d'espèces variées.

Le village de Leray-Ville ne se composait encore que de quelques maisons, d'une taverne et d'une poste aux lettres. La population m'y parut rare, ce que je ne puis attribuer qu'à la rigueur de l'hiver sous cette latitude, et à l'abondance de la neige pendant cette saison. En effet , le pays est alors couvert d'une couche universelle de plusieurs pieds d'épaisseur, de sorte qu'on n'y peut voyager qu'en traîneau.

Instruit du but de ma mission et du de'sir que j'avais de visiter tous les lieux inte'ressans sous le rapport de leurs beautés pittoresques ou de leurs particularités naturelles, M. Leray de Chaumont offrit de me conduire à douze ou treize milles de son habitation pour voir la rivière Indienne à l'endroit oii elle forme la chute appelée Thérésia. J'acceptai son obligeante proposition et nous partîmes dans sa voiture pour exécuter cette nouvelle excursion. Le premier bois que nous aperçûmes, après avoir franchi les limites du parc et du village, est entièrement envahi par les pins qui, comme on le sait, n'admettent parmi eux aucune autre espèce végétale j ils forment un massif très-long mais étroit qui se prolonge sur une seule ligne en suivant une crête élevée. Le sol qui les porte est sablonneux , mais il change bientôt de nature, et, en traversant un vallon qu'arrose une rivière, nous reconnûmes la présence d'une terre végétale très-profonde recouverte d'un épais humus. La végétation qui suit presque toujours fidèlement les variations de fertilité ou d'appauvrissement du sol, se montra de nouveau luxuriante et magnifique. Parmi la riche variété de végétaux qui semblaient se multiplier devant nous, on distinguait des chênes, des ormes, plusieurs espèces de noyers, des érables et surtout l'érable à sucre dont la sève est si précieuse. De ce rapprochement fortuit entre tant d'arbres divers, naissaient des oppositions piquantes; ainsi le sumac faisait briller la pourpre de sa grappe veloutée à côté de la sombre verdure du laurus sassafras dont les feuilles diversement découpées et affectant souvent la forme de celles du figuier, se distinguaient facilement de toutes les autres fohations; tandis qu'au-dessus d'eux s'élançaient des sycomores mouchetés

dont le bois d'une excellente qualité sert à la fabrication des plus beaux meubles. Aux pieds de ces gëans de la foret croissaient des plantes si nombreuses et si pressées, qu'à peine les regards pouvaient-ils pe'netrer, même à peu de distance, dans l'épaisseur du fourré. Il était difficile dans ces massifs épais de distinguer ce qui appartenait à chaque plante; quelquefois plusieurs espèces, réunies et enlrelacées ensemble d'une manière inextricable, formaient un bizarre individu que l'œil du naturaliste se tourmentait à déchiffrer. Ainsi la clématite, chargée de ses grappes odorantes, s'entrelaçait étroitement aux lianes flexibles, et décorait avec eux les arbres voisins d'agréal)les festons, tandis que la nombreuse famille des campanules, développant ses cloches peintes de stries jaunes et bleues, perçait à travers les frondes diversement découpées des hautes fougères, et parait de fleurs étrangères ces plantes à jamais privées d'un semblable éclat. Enfin des variétés nombreuses de polypodes, et surtout le polypode doré, implantés dans l'écorce des plus gros arbres, les dérobaient entièrement à la vue, et changeaient ces troncs énormes en colonnes de verdure.

Malgré les obstacles que nous opposait presque continuellement un chemin sillonné de profondes ornières et parfois interrompu par des quartiers de roches et des troncs renversés, nous avancions toujours. Le bruit de notre approche faisait lever quelques oiseaux d'espèces variées, qui, peu accoutumés à voir troubler le repos de ces vastes solitudes , et n'ayant point encore appris à craindre le voisinage perfide de l'homme, allaient se poser sur des branches peu éloignées où il eût été facile de les prendre à la main. Parmi eux on reconnaissait les tetrao cupido à la parfaite immobihté qu'ils gardent lorsqu'ils se perchent , et les pics au contraire à leur extrême agilité. En effet rien de plus remarquable que les habitudes de ces derniers oiseaux dont le plumage est d'ailleurs très-varié; s'accrochant à l'écorce des plus gros arbres, et gardant une situation perpendiculaire, ils courent rapidement, et toujours de bas en haut, le long des troncs qu'ils frappent à coups redoublés de leur bec que la nature a pour cet effet doué d'une grande force; après cette première évolution ils font brusquement le tour de l'arbre, et se hâtent de saisir, h l'aide de leur langue effilée, gluti-

neuse , garnie d'epines et terminée par une pointe solide , les insectes que cette fausse alerte a fait sortir de leur retraite. Je reconnus parmi eux quelques variétés assez rares dans cette région, telles que celles du picus villosus , pubescens, que le premier j'ai fait parvenir à la collection du Cabinet du Roi, du pic à domino y et du pic aux ailes dorées {Picus auratus) qui, formant exception aux mœurs de ses congénères, cherche sur la terre les insectes dont il se nourrit.

Après avoir traversé un terrain recouvert d'une couche épaisse de détritus que l'humidité entretient dans un état fangeux, nous entrâmes dans un pays d'un aspect tout nouveau. C'était une vaste place circulaire , une espèce de cirque immense, dont l'aire, parfaitement plane et revêtue de la pelouse la plus fraîche, était entourée d'arbres gigantesques et pressés qui la fermaient de toutes parts. Aucun arbre détaché, aucun buisson même, ne rompaient l'admirable régularité de cet amphithéâtre naturel que, dans un pays plus superstitieux et dans un siècle moins éclairé, on aurait sans doute regardé comme créé par un art magique, et destiné à contenir l'assemblée mystérieuse des génies de la contrée. Quelques issues étroites, naturellement pratiquées dans cette enceinte de feuillage, donnent accès à d'autres retraites analogues mais beaucoup plus rétrécies, qu'un dôme de verdure presque impénétrable dérobe aux rayons du soleil. L'une de ces salles de verdure est appelée le salon de Diane, une autre, plus obscure et entourée de faux-fuyans secrets, a reçu le nom de boudoir de Vénus. On voit que si l'imagination des habitans de ces contrées n'est plus accessible aux romantiques croyances de la féerie, elle admet encore, pour poétiser des sites pittoresques, les fictions sans conséquence de la Mythologie. On pourrait cependant assurer que ces retraites si mystérieuses ont encore leurs génies familiers j ce sont d'innombrables oiseaux au plumage brillant et varié qui s'y livrent sans cesse à de joyeux ébats et qui font retentir les échos de leurs mélodieux concerts. L'apparition inopinée d'un voyageur parvient à peine à troubler la sécurité dont ils jouissent; aussi j'eus le loisir de reconnaître et d'admirer parmi eux le beau fringilla azuré, surnommé le ministre, plusieurs gros-becs, de couleur bleue foncée, aux ailes rayées de

roux, le loxia noir, tacheté de blanc, et enfin le carouge, appelé' aussi commandeur à cause de ses deux e'paulettes du rouge le plus éclatant.

Cependant nous approchions de la rivière Indienne et de sa chute qui était le but principal de notre excursion. Nous traversâmes, pour nous y rendre, un pays plus découvert qui ne nous offrit rien de remarquable que les ruines d'une habitation incendiée. Le feu, qui avait entièrement consumé cette demeure de quelque colon industrieux, avait étendu sa fureur sur les plantations environnantes et jusque sur les arbres de la forêt voisine qui portaient des traces nombreuses de ses ravages. Peu de temps après avoir quitté ces lieux désolés si propres à inspirer de tristes pensées, nous commençâmes à distinguer le bruit du torrent, et bientôt nous atteignîmes le pont qui franchit la rivière Indienne à l'endroit de sa chute, et au point le plus sauvage et le plus intéressant de tout son cours. Nous étions alors au moment des plus grandes chaleurs de l'année; à cette époque, l'élévation de la température, en diminuant considérablement le volume des eaux, rendait inactifs les moulins situés sur la rive gauche de la rivière, et mettait totalement à sec le barrage destiné à reporter vers les rouages une partie de l'action du courant. Cependant, quoique basses, les eanx suffisaient encore pour alimenter la belle chute de Thérésiaque je voyais se développer en nappe sur les flancs des rochers. Pressé de jouir de la plénitude de ce spectacle, qu'un premier aperçu et la célébrité toute récente de cette chute me faisaient augurer ne devoir pas être inférieur à tout ce que je connaissais déjà de semblable, je cherchai un lieu favorable pour me poster, et, malgré les obstacles que m'opposaient des masses crevassées, détériorées et déplacées par l'action réunie des eaux, des neiges et des siècles, je parvins à atteindre la saillie d'une roche du sommet de laquelle j'apercevais à la fois devant moi la chute, et sous mes pieds le bassin dans lequel elle se précipite. La rivière s'est frayé un passage en fendant ces immenses lits de rochers, horizontalement stratifiés, que nous avons déjà signalés sur les bords de la Rivière-Noire et dans beaucoup d'autres endroits de cette contrée. Mais ici, loin que ces bandes conservent dans leur disposition cet ordre admirable que nous avons fait remarquer ailleurs, elles sont au contraire, et particulièrement sur la rive droite, ployées, redressées

et bouleversées dans toute leur étendue. On distingue encore leur gisement et leur irrégularité', même à travers le voile lucide de la cascade, dont les eaux tumultueuses se déroulent en nappes variées, contournent les saillies corrodées de ces énormes masses calcaires, et viennent enfin se briser avec des flots d'écume sur des monceaux de débris que leur action a tellement usés et arrondis qu'il serait difficile de découvrir leur forme primitive. Mais un peu plus bas , à l'endroit oii l'impétuosité des eaux se fait moins sentir , on retrouve sur le rivage des fragmens de rochers délités en plaques rhomboïdales, semblables à celles qui forment les lits horizontaux, et l'on n'hésite plus alors à prononcer que tous ces débris ont été arrachés aux sommets et aux flancs de la montagne par la violence des eaux, lorsqu'elles se sont frayé un passage.

Quelques observateurs ont attribué les dérangemens variés et les bouleversemens que l'on remarque dans les lits de la montagne, près de la chute Thérésia, à d'anciens tremblemens de terre qui auraient même étendu leurs ravages beaucoup plus loin, dans l'intérieur de la contrée, oii l'on prétend en avoir remarqué des traces. Avant d'admettre cette raison qui paraît au moins douteuse , puisque au contraire nous avons remarqué que, dans une étendue considérable de pays, ces lits conservaient une planimétrie parfaite, ne pourrait-on pas en supposer une beaucoup plus simple dans la présence de la couche glaiseuse qui partout est subjacente aux lits calcaires? En effet, il suffit que cette couche d'argile ait été délayée et entraînée par les eaux pour que les masses supérieures, restant sans supports, se soient enfoncées et diversement déplacées; cette supposition est d'autant plus admissible dans ce cas, qu'on remarque un effet semblable et bien constaté, au mont d'Arpenaz dans la vallée de Chamouny.

La végétation s'est emparée de toutes les fissures pratiquées dans les flancs dépouillés de la montagne; on voit çà et là s'en échapper des arbustes d'espèces variées, et même des thuyas et des noyers; tandis que les sommets sourcilleux sont couronnés d'une épaisse lisière de pins. Les hauteurs qui terminent le fond du tableau acquièrent un intérêt tout particulier aux yeux du spectateur par le groupe de constructions qui y sont en quelque sorte adhérentes, et qui se compo-

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