‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 36 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

jusqu'aux bateaux places pour le recevoir. Le produit de cette mine est assez abondant pour fournir non-seulement à la consommation des habitans d'Easton , mais encore pour qu'on puisse en transporter au loin des quantités considérables par la Delaware. Après avoir suivi quelque temps le cours du Lehigh , le chemin s'en écarte j on prend sur la droite une belle route qui conduit d'abord au village de Nazareth, puis à celui de Bethléem, près duquel on se rapproche de la petite rivière que traverse un pont jeté près de l'endroit où elle reçoit les eaux d'un petit ruisseau nommé le Jourdain. C'est dans le bourg de Bethléem qu'est situé l'établissement des frères Moraves ; la rue principale offre l'aspect le plus agréable, elle est bornée du côté de l'orient par une élévation sur laquelle ces hommes industrieux ont formé un réservoir, tenu plein au moyen d'une machine qui monte l'eau de la rivière , et qui fait en même temps mouvoir plusieurs moulins. Cette eau est ensuite distribuée dans toutes les maisons du bourg , au moyen de tuyaux de conduite adaptés au fond du réservoir.

Cette société religieuse d'individus réunis en communauté pour se livrer au travail , fut fondée en 1741, sous les auspices du comte de Zinzendorf ; lorsqu'elle vint s'établir dans cette contrée, les Européens n'y avaient point encore formé d'établissement, de sorte qu'elle eut cruellement à souffrir des excursions des sauvages. Le culte de cette secte admet les images et la musique dans les temples ; le service religieux est fait tous les dimanches, matin et soir, et chacun y assiste exactement. L'église est une salle très-vaste, dont les murs sont peints eu blanc, et dont les croisées très-élevées sont garnies de rideaux blancs tombânt jusqu'à terre. Le plafond est verni et sans ornemens; vis-à-vis la chaire du prédicateur est un buffet d'orgue accompagné de tribunes pour les musiciens. Des bancs rangés en deux colonnes, et d'autres rangés contre le mur remplissent toute la nef La porte principale est située au milieu d'un des côtés vis-à-vis le prédicateur, et de chaque côté deux autres portes conduisent aux tribunes. L'office se compose de sermons, d'exhortations, et surtout de chants en chœur exécutés par les hommes et les femmes, et accompagnés par une musique mélodieuse. Autrefois ces sectaires, qui appartiennent à la confession d'Augsbourg, vivaient en communauté, et portaient

un costume particulier et uniforme j mais aujourd'hui, comme leur nombre s'est prodigieusement accru, chaque famille a sa maison particulière, et chaque membre de la socie'te suit à peu près la mode universelle. Cependant, maigre la division de la socie'te' en familles particulières, l'ancienne maison commune a été' conserve'e ; elle sert actuellement d'asile où les femmes veuves et àge'es sont soigne'es lorsqu'elles sont malades.

Le but de l'association e'tant le travail , tous les Moraves s'adonnent k quelque branche d'industrie ; les uns sont charpentiers ou menuisiers, d'autres horlogers ou facteurs d'instrumens, un grand nombre tailleurs ou cordonniers, d'autres enfin se livrent à la culture des champs. Le produit de leurs travaux est versé à la caisse générale et employé à entretenir chaque famille, à construire et à réparer les maisons et les fermes , à acquérir des terres, et enfin à tous les usages que peuvent requérir les besoins de la société. Au moyen de leur économie et de leur industrie , leurs ressources se sont accrues, et leurs propriétés se sont agrandies; ils possèdent actuellement autour de leur établissement une immense quantité de terres et de forets. On trouve dans le village une excellente taverne, et l'on y tient à la disposition des voyageurs des voitures attelées de chevaux superbes. La société a fondé un pensionnat pour les jeunes personnes du sexe ; il occupe un bâtiment entouré d'un grand jardin et situé dans la plus belle exposition. Toutes les meilleures familles de l'Etat, convaincues de l'excellente moralité de la société des Moraves, s'empressent d'envoyer leurs filles à cet établissement pour y faire leur éducation; les institutrices ne sont reçues qu'après avoir subi divers examens. C'est à Nazareth, village peu éloigné et fondé par la même société, qu'est située l'institution pour les jeunes gens, établissement qui ne jouit pas d'une réputation inférieure à celle de Bethléem.

Chaque soir, après le travail, les habitans vont à la promenade, ou se réunissent pour faire de la musique. Cet art est particulièrement cultivé par les Moraves ; dans chaque maison on trouve toujours des instrumens à cordes ou à vent, des pianos, etc. Lorsque le soir, au moment où toutes les réunions musicales sont formées , on passe dans la grande rue du bourg , l'oreille est agréablement captivée

par la mélodie des hymnes sacrées, chante'es par une foule de voix extrêmement justes et harmonieuses.

Je quittai l'établissement des Moraves, en prenant une diligence qui leur appartient et qui va à Philadelphie; elle devait me laisser au bas des monts, à un endroit d'où je me proposais de regagner Easton, car je voulais visiter, en allant à Philadelphie, les bords pittoresques de la Delaware. En m'ëloignant, je m'occupai long-temps à contempler le délicieux aspect qu'offre, d'une certaine distance, l'établissement de cette paisible et laborieuse société. Tout le site environnant est rempli de grandeur et de majesté; des monts superbes forment un demi-cercle au midi du bourg, et leur élévation est encore agrandie par les magnifiques forets qui les couronnent. Le chemin s'élève et se développe en plusieurs rampes sur le flanc des montagnes ; au sommet nous atteignîmes une barrière ; le conducteur s'annonça en sonnant du cor qu'il porte toujours en bandouhère, et un Morave sortit de sa maison pour ouvrir la barrière et la refermer après notre passage. Parvenu à la dernière sommité des montagnes, j'aperçus devant moi comme un bassin immense, que remplissait à cette heure matinale un océan de vapeurs ; on distinguait à travers leur demi-transparence les sommités des forets qu'elles enveloppaient, et l'on voyait percer çà et là quelques flèches de pins gigantesques. La diligence s'arrêta encore un instant à une nouvelle barrière qui limitait de ce côté les immenses propriétés des Moraves ; après qu'elle eut descendu le revers des montagnes, je la quittai pour reprendre seul une nouvefle route qui devait me conduire à Easton.

Le beau pays que je parcourus dans cette excursion , me parut habité par une population d'origine variée; le nombre proportionnel des individus de chacun des peuples qili la composent suit à peu près cette progression : les Allemands sont les plus nombreux, viennent ensuite les Hollandais, les Anglais, les Suisses et enfin quelques Suédois et Danois. Je n'y remarquai presque point de Français ; cependant j'en avais vu un assez grand nombre à Moristown, et généralement dans toute la Pensylvanie ; ils paraissent même affectionner ce dernier Etat oîi ils prétendent retrouver une apparence des sites de leur patrie. A l'époque de la

révolution de France et des massacres des Antilles, il vint s'établir beaucoup de Français dans ce pays, et la plupart y sont restés; une autre partie est rentrée en France depuis la restauration dans l'espoir de recouvrer quelques-uns de ses biens non vendus.

Je prolongeai mon séjour à Easton dont les environs m'offraient de nombreuses ressources pour auguieriier rues collections; enfin je pris une nouvelle voiture qui va à Philadelphie, en suivant dans une partie de son trajet la rive droite de la Delaware. On traverse d'abord le pont en chaînes du Lehigh , qui produit un bruit étourdissant lorsqu'il vient à être mis en mouvement par le poids de la lourde machine roulante. On gravit 'ensuite la pente d'une montagne calcaire qui borde le fleuve que l'on aperçoit encore pendant quelque temps poursuivre son cours dans une profondeur très-boisée ; la rapidité de son cours est très-grande, et ses rives dégradées portent les traces de ses continuels ravages ; du milieu de ses eaux s'élèvent une multitude d'îles verdoyantes qui interrompent l'uniformité de sa nappe immense. Sur la rive gauche on voit s'avancer, en forme de cap, une haute montagne qui forme l'extrémité de la chaîne d*e celles de Schooley's. Ce mont fournit un point de vue admirable , tant par sa hauteur majestueuse que par la beauté des végétaux qui, de sa cime à sa base, l'enveloppent tout entier, en formant un vaste amphithéâtre de verdure qui s'abaisse jusqu'à la rivière. Quelques mornes d'un ordre inférieur s'élèvent sur la rive droite ; ils paraissent avoir fait partie de la montagne et en avoir été séparés par la rapidité du fleuve qui s'est ouvert son lit entre eux. On remarque à l'appui de cette observation que les rivages du fleuve sont partout dégradés, et que de toutes parts ils forment des angles saillans et rentrans qui se détachent de la manière la plus prononcée.

ASpringtown, village situé sur la petite rivière Cook's, la Delaware, faisant un vaste demi-cercle, s'écarte beaucoup de la route qui continue à mi-côte. Toute cette partie de pays me parut marécageuse. La route est toujours très-pittoresque jusqu'à Dublin oii je quittai la voiture à laquelle im accident était survenu, pour m'acheminer à pied vers New-Hope, joh village qui fait partie du comté de Buck.

On se rapproche en cet endroit de la Delaware ; elle coule avec une extrême rapidité, toujours dominée par les montagnes voisines; elle franchit des rocs saillans sur lesquels elle produit en passant de petites cascades, ou plutôt des rapides qu'on peut comparer à certains passages du Rhône au-dessous du fort l'Ecluse; au village de New-Hope elle est traversée par un pont à l'extrémité duquel aboutit la belle route qui se dirige vers le collège de Princeton situe à la partie méridionale et centrale de l'Etat de Jersey. Princeton est un point central d'autant plus remarquable, que c'est par cet endroit que passe le canal qui va de Brunswick à Trenton, et qui est destiné, comme je l'ai dit plus haut, à réunir l'Hudson à la Delaware, ou, en d'autres termes, à étabKr une communication intérieure entre New- York et Philadelphie; ce village est encore célèbre, dans les annales américaines, par la bataille que ^Vashington livra en cet endroit aux Anglais, et à la suite de laquelle il se repha sur la Delaware.

Aux environs de New-Hope et plus bas encore , la rivière continue d'offrir des difficultés pour la navigation; son lit est semé d'îfes et de petits bancs qui se montrent à sec à l'époque des grandes chaleurs, et au moment de la basse marée dont le mouvement alternatif se fait sentir à cette hauteur. Les deux rives sont semées de villages florissans, de fermes bien entretenues et de granges bâties en pierre. Cette contrée avait un air européen qui suffisait pour captiver mon intérêt; je la comparais à celles de grande culture qu'on trouve dans la Normandie et la Beauce; les propriétés et les fermes e'taient généralement entourées de haies vives, ce qui ajoutait à la ressemblance, et les maisons, dont, à Taspect extérieur de leur décoration, on pouvait indiquer la nation du propriétaire, présentaient la même analogie.

En me livrant à ces observations sur la contrée que je parcourais, j'atteignis bientôt un endroit où la Delaware, toujours semée d'îles, fait un détour jusqu'au pont de Trenton, ouvrage magnifique tout en bois, et élevé sur des piles formées de longs sapins. Ce pont a mille huit pieds de longueur sur trente-six de largeur; il est composé de cinq arches qui ont chacune cent quatre-vingt-quatorze pieds d'ouverture. On jouit du haut de son plancher d'une vue magnifique sur les deux

parties opposées de la rivière, et ce pont lui-même, avec son architecttire hardie et singulière, fait un magnifique ornement dans le paysage. Mais je ne suivis point la Delaware dans son détour, je pris un chemin diagonal qui me ramena auprès de ses bords alors entièrement plans et marécageux ; ce fut vers l'endroit où, sur la rive gauche, une legèrç hauteur qui se remarque dans les environs de Bordentown , cache en partie la vue de ce village qui lui-même est situe sur une autre élévation nommée montagne Blanche ou Nouvelle-Egypte , à cause de la couleur claire du sol. C'est sur cette dernière élévation qu'est située la magnifique maison de campagne , résidence de M. le comte de Survilliers (Joseph Bonaparte) ; c'est dans cette délicieuse retraite qu'il vit, toujours entouré d'une société choisie et d'une nombreuse population d'artisans, dont il dirige les travaux, appliqués à l'embelhssement de ses jardins qui rappellent ceux de la France. Vis-àvis cet endroit une île très-considérable occupe une portion du lit de la rivière; elle est parée de végétaux qui tous acquièrent les plus fortes dimensions ; on distingue surtout parmi eux, à leur hauteur extraordinaire, les beaux peupliers de la Caroline qui se plaisent dans ces lieux bas et humides et auprès des eaux. Le fond de cette anse est occupé par des délaissemens considérables d'un sable fin que charie la rivière et qu'elle découvre chaque jour, au moment de la basse marée.

Je continuai à suivre une route qui longe ce rivage jusqu'à Bristol, village et port considérable qui renferme une population de deux mille habitans. C'est un séjour délicieux oîi, dans l'été, la haute société de Philadelphie se rend en foule, tant pour y jouir de la beauté du site, que pour s'y livrer à des spéculations commerciales. Quelques maisons charmantes jouissent delà vue de la rivière, trèslarge en cet endroit, et de celle de Burlington, autre village situé sur la rive opposée et faisant partie du Jersey.

Pendant que je me livrais à la contemplation de ce site enchanteur, la marée monta; alors les bancs de sable disp'arurent, la rivière s'élargit beaucoup, et bientôt sa surface agitée lui donna l'apparence d'une vaste baie maritime.

Après avoir soupé et couché à Bristol dans une taverne dont je ne pus

m'empêcber d'admirer l'élégance, ce qui m'annonça que je n'étais pas éloigné d'une ville opulente, je m'embarquai sur le bateau à vapeur qui descend de Trenton et qui se rend à Philadelphie. Le navire, après s'être arrêté près d'une rive, alla toucher l'autre pour prendre les passagers de Burlington, et continua ensuite sa marche majestueuse. Cette voiture d'eau est bien préférable en été à celle de terre ; mais cette dernière est réservée en tout temps pour le transport de la malle-poste, parce que la rivière étant sujette à se geler, le service en recevrait des interruptions fâcheuses \

La marée descendante favorisait la marche du navire; on distinguait, sur les berges élevées de la rive droite, de belles maisons de campagne entourées de leurs jardins. Bientôt le fleuve se contourne, il traverse des terres planes et étendues au milieu desquelles son courant ralenti paraît insensible. Les montagnes ont entièrement disparu, et les côtes du Jersey paraissent s'aplanir. On remarque de ce côté peu d'habitations, si ce n'est près du rivage qui est formé d'alluvion et qui est traversé par quelques filets d'eau. Quelques masses de bois qui ont été épargnées s'étendent au centre du pays, où d'ailleurs on remarque, dans les mouvemens du sol, quelques ondulations auxquelles, à cause de la nature du terrain, on ne peut appliquer le nom de montagnes. Ces sillons peu élevés s'étendent diagonalement du nord-est de l'Etat du Jersey jusqu'au sud, et vont se perdre, au sud-ouest, vers la baie de la Delaware; ils forment le point de partage des eaux de cette partie inférieure du Jersey.

En continuant de parcourir le fleuve, on s'aperçoit qu'il commence à prendre une largeur plus considérable; dans quelques enfoncemens s'élèvent des masses de plantes fluviales qui empiètent sur le courant du fleuve, et qui forment, à la marée basse , des marais incommodes et dangereux. Nous ne tardâmes pas k tourner une

^ L'administration des postes s'abonne à l'année avec les propriétaires de voitures publiques {stagecoach) pour le transport des malles aux lettres, que £eux-ci déposent sur leur chemin à chaque bureau intermédiaire , d'où les lettres sont ensuite distribuées dans l'intérieur du district ou du comté ; ce service économique est très-actif et parfaitement fait.

pointe de terre , et le mouvement naturel du flot nous porta vers la cote du Jersey; alors apparurent à nos yeux les premières maisons de Philadelphie. Plus loin nous vîmes une grande île , et enfin la ville tout entière qui se déployait en vaste demi-cercle, en face duquel s'avançait, du côte du Jersey, une espèce de promontoire large et arrondi. En conside'rant la correspondance de ces deux parties, l'une saillante et l'autre rentrante, on ne peut s'empêcher de former la conjecture qu'avant que la Delaware eût opère' la rupture des montagnes qui arrêtaient son cours, ces deux parties n'en faisaient qu'une seule. Il est encore probable , par une suite naturelle des mêmes causes, que le territoire de la Susquehanna, situe' à trente milles de distance, formait aussi une terre compacte, liée aux deux terres précédentes. Pendant que je me livrais à ces considérations, le bateau, étant arrivé au terme de son voyage , alla mouiller près d'un des quais du port réservé aux bâtimens de commerce.

Philadelphie , la ville la plus importante et la plus régulière de l'Etat , gît par 76" 10 de longitude ouest, et 69° 67 de latitude nord, à cent vingt six milles de l'océan Atlantique. Elle fut fondée en 1681 par Guillaume Penn, au milieu d'une contrée couverte de vastes forêts, à laquelle les colons donnèrent le nom de Peusylvanie, nom qui rappelle h la fois et celui du fondateur et l'état primitif des contrées qu'il fertilisa. Quoique son père en eût obtenu la concession de Charles II, Penn crut devoir traiter encore avec les indigènes, et ce fut des Coaquannoc qu'il acquit le terrain situé entre la Delav^are et le Schuylkill, où il jeta les premiers fondemens de la ville des Amis. L'emplacement présentait cet immense avantage, que les navires d'un fort tonnage pouvaient remonter jusqu'à la hauteur de la ville oii la Delaware forme un magnifique bassin d'un mille de large. Aussi , en raison de la proximité de ce bassin , le quartier de la ville qui longe le rivage de la Delaware , et qui est situé à l'est , est devenu le centre du commerce. C'est de ce côté que sont situés presque tous les étabhssemens relatifs h la marine, si l'on en excepte cependant le grand chantier de construction de la marine de l'Etat , qui est situé au sud de la ville. Mais ce quartier, le plus peuplé de tous, est aussi, en raison de l'activité de sa population , de la dépression de son sol , inférieur

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