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à celui du reste de la ville , et de l'entassement de ses maisons , le plus sale de tous et le moins agréable à habiter. Le quartier qui avoisine la Delaware, indépendamment des inconvéniens que nous venons de mentionner, a encore le désavantage de n'être point précède par un large quai, formant de ce côte une introduction convenable à cette ville magnifique, et servant en même temps à la libre circulation de la population active et industrieuse qui inonde sans cesse les abords de ce quartier, entièrement consacre au commerce maritime. Bien loin de là, le rivage de la Delaware est découpe' par une multitude de bassins qui s'enfoncent plus ou moins dans son intérieur, et qui servent au stationnement des navires de commerce; les bords de ces bassins sont couverts de baraques, de comptoirs et de magasins de toute espèce, de sorte que l'étranger qui descend de l'intérieur de la ville a peine à découvrir le fleuve magnifique qui baigne ses murs, et celui qui arrive par la Delaware ne peut croire, à l'aspect de ces rivages irréguliers et couverts de baraques entassées, qu'il a devant ses yeux une des plus belles villes du monde.
La plus belle partie de la ville, et la plus remarquable sous le rapport de la propreté des rues et du luxe des édifices, est située entre TJ^ alnut et Arch-Street. Les rues tirées au cordeau, et coupées du nord au sud et de l'est à l'ouest, à angles droits, sont ornées de trottoirs et d'arbres d'espèces variées; on retrouve encore des arbres et des gazons sur de petites places, espèces de squares réservés à la promenade et situés dans l'intervalle des maisons qui, bâties en briques fet ornées pour la plupart de perrons et de chambranles de fenêtres en marbre blanc, se ressemblent tellement, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, qu'un étranger peut facilement s'y tromper; cette disposition uniforme ne laisse pas de donner à l'aspect de la ville une monotonie dont triomphe seule l'activité de la circulation. On pourra s'en faire une idée en apprenant que la population qui, après la guerre de l'indépendance, n'était que de vingt-huit mille cinq cent vingt-deux habitans, dépassait cent vingt mille en 1817. Elle se compose aujourd'hui de Français et d'Allemands; on y compte peu de Hollandais, mais les Anglais des Trois-Royaumes y sont en majorité. Ces derniers descendent de ces puritains
qui, fuyant avec Penn les persécutions religieuses, vinrent demander aux solitudes du Nouveau-Monde le repos, la paix et la liberté. Dès l'établissement de la colonie , on garantit en effet à tous la liberté de conscience , comme on peut le voir dans la Charte des privilèges promulguée par Guillaume Penn le 28 octobre 1701.
« Attendu, porte cette pièce, que nul ne peut être heureux s'il est privé de la » liberté de conscience, touchant les seniimens rehgieux et le culte du Dieu tout- » puissant, père de la lumière et des esprits, etc.; je déclare et garantis par ces » présentes que toute personne qui résidera dans cette province ou dans ces terri- » toires, qui confessera et reconnaîtra un seul Dieu tout-puissant et qui désirera )) vivre paisiblement sous le gouvernement civil , ne sera point inquiétée et ne )) souffrira aucun préjudice dans sa personne ou dans ses biens, soit en matière de )) foi , soit en matière de pratique. Elle ne sera point obligée de fréquenter ou de » subventionner aucun culte ou ministère contraire à ce qui lui paraîtra juste, ni » de faire ou souffrir aucun acte contraire k ses sentimens en matière de rehgion. » Enfin toutes les personnes qui font profession de croire en Jésus-Christ le sau- )) veur du monde, seront capables, nonobstant leurs autres croyances, d'être ap- » pelées à tous les emplois soit législatifs soit exécutifs. » La Charta se termine par une déclaration portant que ces privilèges ne pourront être violés en aucun temps ou sçus quelque prétexte que ce soit.
Les traditions de cette tolérance ne se sont point effacées; chaque religion se professe à Philadelphie avec une égale protection. Des quatre-vingt-neuf églises que renferme la ville, quatre, y compris la cathédrale, sont consacrées au culte catholique, et dix-neuf ou vingt au culte presbytérien. Une église est aussi affectée aux moraves ; enfin les luthériens , les baptistes , les méthodistes ont également leurs temples; onze chapelles désignées sous le nom ^african churches sont affectées aux hommes de couleur. Les juifs y comptent deux synagogues.
On s'est fréquemment étonné du petit nombre de juifs fixés aux Etats-Unis, oîi leurs co-religionnaires sont paisibles et protégés par le droit commun, tandis
que , dans la plupart des Etats de l'ancien monde , ils sont encore expose's à des avanies qui rappellent l'intolérante brutalité du moyen-âge. On trouve la raison de cette singularité dans la puissance de l'attachement aux anciens usages, et dans la répugnance des sectateurs de Moïse à s'éloigner du continent. On n'en compte donc guère que six mille dans les Etats de l'Union , oîi ils sont à peu près ainsi répartis : La Nouvelle-x\ngleterre n'a pas plus de quatre cents Israélites ; on en compte à peu près autant en Pensylvanie ; l'Etat de New'^-York en contient neuf cents ou mille ; il y en a quatre cents en Virginie; autant dans la Caroline du nord, autant dans la Caroline du sud; quatre cents en Géorgie ; trente ou quarante dans la Floride, et peut-être une centaine dans la Louisiane. Ces données ne sont au surplus qu'approximatives, le travail n'ayant pas été approfondi par Ramsay, Melish, Marèse, Bellamy, ni par aucun des écrivains qui ont entrepris le dénombrement des sectateurs de chaque religion.
Les premiers juifs qui s'établirent aux Etats-Unis venaient pour la plupart de l'x\llemagne ou de l'Angleterre. Jusqu'à la fin du siècle dernier l'émigration allait toujours croissant, mais, depuis cette époque, elle a diminué en raison directe de l'amélioration du sort des Israélites en divers endroits. La plupart de ceux qui arrivent encore, se rendent à New- York, la Caroline du sud n'étant plus comme autrefois leur lieu de rendez- vous. L'influence des institutions du pays ne paraît pas toutefois être sans fruit sur leurs co-religionnaires, puisqu'il s'est formé depuis trois ans dans la Caroline du sud une société de novateurs juifs qui se proposent l'abolition de tous les abus ridicules qui se sont glissés dans leur culte; et, ce qu'il y a d'assez curieux , c'est qu'ils procèdent à peu près de la même manière que les réformateurs chrétiens du XVF siècle. Ces luthériens israélites ont tenu leur première séance à Charlestown le 16 janvier 1826. Dans une nouvelle réunion , le 21 novembre de la même année, M. Isaac Harby, auteur d'une tragédie d^Alherti et l'un des membres de la société, exposa son plan et son but; les principales modifications qu'elle veut faire adopter consisteraient à lire les prières en langue vulgaire et à simplifier la liturgie en abrégeant la longueur des offices. « Nous ne doutons pas, dit le North American Review qui me fournit ces
)) documens, que l'esprit du siècle comme la voix de Jëhovah ne convertisse )) peu à peu la synagogue; que ses vieilles cérémonies, le langage inintelligible, )) les rites insignilians, ne fassent place à un culte plus raisonnable oîi tout sera » misa la portée de l'espèce humaine, et qui rendra l'homme meilleur et par » conséquent plus heureux. »
C'est une conséquence de l'esprit de tolérance qui préside à ces réflexions que chaque établissement religieux, èleve' au moyen de dons volontaires, soit entretenu de la même manière, sans que le budget de l'Elat intervienne en aucune façon. On annexe en outre à ces ètablissemens diverses congrégations, comme la Société biblique et la Société des missions pour les sauvages. Rien de plus commun que de voir se rencontrer et se croiser dans les rues de Philadelphie des convois funèbres appartenant aux divers cultes qui se partagent les liabitans. Les quakers eux-mêmes, quoique ne portant point le deuil qu'ils regardent comme une pratique d'ostentation et de vanité, donnent quelque e'clat à ces ce'rèmonies. Je vis un jour un de ces convois suivi de plus de cent voitures uniformes. Contre l'usage de la plupart des peuples d'Europe, les femmes, la téte couverte d'une capote de soie, faisaient partie du corle'ge ; elles versaient des larmes et donnaient des signes de la plus vive affliction, tandis que les hommes conservaient toute leur impassibilité'; avec leurs vastes chapeaux et leurs habits d'une excessive simplicité, ils avaient du linge éclatant de blancheur. Le cercueil, placé sous un catafalque, était porté sur un char peint en gris, couleur favorite des quakers. Les deux chevaux qui le traînaient étaient conduits par un des co-religionnaires. En arrivant au champ du repos, on posa le cercueil autour delà fosse qu'entoura l'assemblée; un des assistans s'avança et prononça d'une voix sonore une exhortation dont le texte était tiré de l'Evangile; le corps ayant ensuite été déposé dans le caveau^ chacun se retira dans le plus grand recueillement.
Les membres des autres sectes, et particulièrement les presbytériens, sont loin de partager les idées des quakers sur le deuil ; ils portent non-seulement celui de leurs grands parens , mais encore celui de leurs alliés et de leurs amis ; une jeune fille porte le deuil de son fiancé. 11 résulte de cet usage , adopté dans
presque toute l'Union , qu'un étranger qui ne le connaît pas et qui voit tant (l'habits lugubres, peut croire au premier abord qu'une épidémie a moissonné la moitié de la population. Au convoi des personnes riches ou aisées, les parens et les amis particuliers du défunt soutiennent les coins du drap mortuaire; ceux qui composent le cortège portent une écharpe blanche et des gants, fournis par la famille. L'écharpe, que les uns portent de droite à gaiiche, les autres de gauche à droite, est fixée sur l'épaule par une large rosette, et descend presque jusqu'à terre.
Les décès sont annoncés dans les journaux, et il est de la politesse de venir rendre une dernière visite au défunt que l'on trouve rasé, lavé, vétu de linge blanc et couché sur un lit de copeaux, dans son cercueil intérieurement garni de franges et de draperies. Le visage est couvert d'un voile qu'on lève à l'arrivée de chaque visiteur qui, après les funérailles, est introduit dans une pièce où on lui sert des rafraîchissemens consistant en vin de Madère, en thé, et en gâteaux de froment nommés cakes. Au bout du temps prescrit on ferme le cercueil au moyen de vis qui remplacent les clous qui ne pourraient s'appliquer sans un bruit douloureux pour les parens. Quelques-uns de ces cercueils sont ornés d'une plaque de métal portant le nom du défunt et la date de sa mort.
L'enseignement primaire des orphelins et des enfans pauvres est encouragé et propagé par des subventions facultatives. Quant à l'instruction supérieure et à l'étude des arts, elles trouvent toutes les ressources désirables dans les bibliothèques des diverses sociétés savantes, et principalement dans celle de la ville, qui, formée et accrue par les dons volontaires des particuliers, ne renferme pas moins de vingt-quatre mille volumes. On y montre un Hvre i/jiprimé^ar Frankhn, dont la statue en marbre blanc a été placée sur la principale porte d'entrée de l'étabUssement. Les bibliothèques de VAthénéum fondé en i8i5, et celle de la Société philosophique possèdent des ouvrages assez curieux; il en est de même de celle de l'université établie dans le bâtiment construit aux frais de l'Etat de Pensylvanie pour être offert à Washington qui le refusa. On pourra se former une idée assez exacte de l'état florissant où se trouve la culture des sciences et des
lettres , à Philadelphie , en comptant le nombre de ses e'tablissemens destines à l'instruction; outre un grand nombre d'écoles publiques consacrées aux éludes élémentaires , et les diverses facultés de son université affectées aux hautes études, cette ville possède seize bibliothèques, dont le nombre total des volumes s'élève à plus de soixante-cinq mille, et à peu près vingt-quatre sociétés savantes ou fondations scientifiques et littéraires, consacrées aux diverses branches de l'histoire naturelle, de la médecine, de l'agriculture, des beaux-arts, de la littérature, et même de la musique.
L'Académie des Beaux-Arts fondée en i8o5 renferme une assez riche collection de plâtres moulés sur les antiques du Musée du Louvre. J'y vis avec un agréable souvenir de la patrie d'autres plâtres moulés sur les ouvrages de Cartelier , de Chaudet et de Lemot , ainsi que sur le Persée de Canova. Dans le salon de peinture, on a réuni une grande quantité de tableaux de genre et d'histoire dont quelques-uns sont assez habilement touchés.
Ces diverses constructions que j'ai citées sont vastes et d'un goût sévère, mais les véritables monumens de Philadelphie sont les banques , oii des artistes, soit nationaux soit étrangers , ont déployé tous les prestiges de l'architecture ; toutes , et notamment celle des Etats-Unis, copie du Parthénon, en marbre indigène, offrent des détails remarquables, mais aucune ne peut se comparer à celle de Pensylvanie construite sur les dessins d'un architecte d'Europe, M. Latrobe, qui imita dans sa construction le temple des Muses situé sur l'Ilyssus, près d'Athènes. Les Américains eux-mêmes, fort peu enthousiastes d'objets d'arts, ne parlent qu'avec admiration de la banque de Pensylvanie.
La belle salle de spectacle de Chesnut-Street, l'unique que possédât la ville de Philadelphie lors de mon passage, a été incendiée, mais elle a été rétablie depuis avec plus de magnificence encore. J'apprends en outre que depuis mon retour on a construit trois autres salles de spectacle qui ne le cèdent sous aucun rapport à celle que je viens de mentionner. Dans les divers théâtres , les décors peints à l'effet sont satisfaisans j on n'en saurait dire autant des acteurs dont le jeu est très-médiocre.
L'hôtel-de-ville {city-hall ) , développé sur une ligne de quatre cents pieds , contient les diverses Cours de justice. Le premier étage, auquel on accède par un escalier en bois dans le goût duXVIII" siècle, est divisé en plusieurs salles destinées aux séances du conseil des juges de la Cour suprême et des administrations municipales. C'est dans une de ces pièces, celle du centre, que se tint le congrès qui proclama l'indépendance des Etats-Unis. On en avait fait un muséum d'histoire naturelle, dont la pièce la plus remarquable était le Mammouth découvert dans l'Etat de New-York. Mais ce Muséum a été transporté dans un nouveau bâtiment nommé l'Arcade et situé dans Chesnut-StreeL , et l'hôtel-de-ville a été rendu à sa première destination. Cette belle collection, comme la plupart de celles des Etats-Unis, est une propriété particulière, celle de la famille de M. Peale, qui consacra une grande partie de sa vie et toute sa fortune à la former et à l'augmenter; cet artiste zélé vint en France faire les portraits de presque tous nos hommes célèbres contemporains, savans, artistes, militaires; ces divers portraits, ainsi que ceux de quelques autres grands personnages étrangers, sont exposés dans ce Muséum dont ils sont un des plus curieux ornemens.
Pendant mes divers séjours à Philadelphie, je fus puissamment secondé dans mes recherches et dans mes travaux par M. Reuben Haines, secrétaire de l'Académie des Sciences naturelles, ainsi que par C. A. Lesueur, mon ancien compagnon de voyage. Celui-ci m'accompagna dans plusieurs excursions qu'il rendait aussi agréables qu'utiles. Je ne dois pas non plus passer sous silence l'accueil obligeant de M. Petry, consul-général de France, qui, pendant mon séjour à Philadelphie, s'employa de tout son pouvoir à me faire faire toutes les connaissances qu'il jugeait pouvoir servir mes intérêts et mes recherches, qui ne négligea aucun soin pour me diriger avec succès dans mes explorations ou pour ajouter à leurs produits, et qui enfin, lorsque les devoirs de sa charge l'appelèrent à Washington , voulut bien encore être l'intermédiaire actif et zélé de ma correspondance avec le ministre de France. Je dois également une mention de reconnaissance àM. Roth, aujourd'hui premier secrétaire de l'ambassade française à Londres, qui me favorisa de ses conseils et de sa collaboration.
Après avoir visité les monumens consacres à l'administration, au commerce et aux arts, il me restait à parcourir d'autres e'tablissemens dont l'aspect attriste encore, lors même qu'on n'a que des éloges à donner à leur organisation : les hôpitaux et les prisons.
L'hôpital de Pensylvanie, un des établissemens les mieux tenus qui existe en ce genre, a été élevé au moyen de souscriptions volontaires. Le bâtiment, terminé en 1755, se compose d'un rez-de-chaussée où l'on enferme les aliénés, et de deux étages surmontés d'un vaste ventilateur. Au centre du parterre du jardin des plantes médicinales, s'élève une statue en bronze de Guillaume Penn, en costume de quaker. Un autre objet d'art se trouve dans un pavillon voisin, c'est un Christ guérissant les malades y peint par un artiste pensylvanien. Benjamin West, qui en a fait don à la maison.
Philadelphie a trois prisons : la prison d'Etat , la prison pour dettes et la maison pénitentiaire; toutes sont parfaitement tenues sous le rapport du traitement des prisonniers et de la salubrité, mais c'est surtout dans la maison pénitentiaire située dans Walnut-Street , que se pratique ce système d'amélioration morale que l'Europe paraît se décider enfin à appliquer aux détenus.
Dès qu'un détenu estécroué dans la prison, on lui coupe les cheveux, il prend un bain et il est revêtu d'habits propres ; deux fois par semaine il change de Hnge et prend un bain. Ceux qui pour mutinerie sont enfermés au cachot ne reçoivent d'autre nourriture que du pain, mais ceux qui travaillent ont une ration debouillon, du poudding fait avec de la farine de maïs, et de la viande deux fois par semaine; les spiritueux leur sont absolument interdits. Jusqu'à présent, ce système général, basé sur un traitement beaucoup trop doux, n'ayant point produit d'heureux résultats, et d'ailleurs la maison, bâtie presque au centre de la ville et sur un plan beaucoup trop rétréci, présentant de nombreux inconvéniens , pour obvier à ces désavantages, on construit en ce moment une nouvelle prison pénitentiaire qui sera sans contredit une des plus belles et des mieux combinées du monde entier. La maison, située sur un plateau isolé, aux bords du Schuylkill, est bâtie en granit extrait du sol, et forme un panoptique divisé en huit
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rayons, du centre duquel un seul gardien peut voir presque au même instant tout ce qui se passe dans l'établissement. Cette disposition , répétée au premier étage, permet également à un seul gardien de surveiller les cours lorsque les détenus sont admis à s'y promener; elle présente enfin l'avantage de renouveler continuellement l'air qui trouve toujours une ouverture pour s'introduire et circuler, de quelque point que souffle le vent. La portion de bâtiment, comprise entre chacun des sept passages, contient trente-six cellules de douze pieds de long sur huit pieds de large et dix de hauteur ; les murs de séparation ont dix-huit pouces d'épaisseur, avec des fondations de trois pieds de profondeur. Le sol de chaque cellule est en maçonnerie afin de rendre inutile toute tentative d'excavation. Les croisées, fixées dans le plafond, sont disposées de manière à recevoir l'air et la lumière, sans que les prisonniers puissent rien apercevoir au-dehors, ni passer la téte pour converser avec leurs voisins. Le plus grand silence est d'ailleurs prescrit en ces lieux oii tout, jusqu'au régime diététique, est employé pour conduire les détenus à l'oubli de leurs anciennes habitudes, au calme et à la réflexion. C'est ce qu'on appelle le confinement solitaire {solitary confinement), et l'isolement est si complet que le détenu ne peut communiquer avec le gardien si ce n'est pour quelque objet urgent. Celui-ci peut le voir à tout instant sans en être vu, au moyen d'une ouverture conique d'un demi pouce de diamètre donnant sur le corridor. Chaque cellule a une porte en bois qu'on laisse' ouverte à certains intervalles, sans que le détenu puisse en profiter pour s'évader, l'issue étant fermée de plus par une grille en fer qui laisse aérer la pièce. En hiver cette pièce est chauffée au moyen d'un calorifère-général situé à l'extrémité de chaque corridor, de même qu'une pompe à feu conduit dans les latrines de chaque cellule l'eau destinée à enlever leurs immondices. Les murs d'enceinte de l'établissement forment un carré parfait, aux angles duquel sont situées quatre tourelles ; ces murs ont trois pieds d'épaisseur sur quinze à vingt pieds de hauteur, et portent à leur sommet un chemin de ronde oîi se promènent continuellement des vigies.
Le petit sentier, qui longe la nouvelle maison pénitentiaire, conduit à Fair- Mount, où se trouve la machine qui conduit à Philadelphie les eaux du Schuyl-
kill j du point élevé qui en est voisin, on peut apercevoir en entier son réservoir immense et la digue qui, coupant diagonalement la rivière, retient l'eau des marées à une certaine hauteur. Sur la rive droite du Scliuylkill s'e'tend le canal à écluses qui sert à rétablir la navigation, de la partie inférieure à la partie supérieure de la rivière ; ses bords couverts d'arbres magnifiques et de riches habitations, parmi lesquelles on remarque celle de M. Pratt, offrent un spectacle enchanteur (planche L). Deux ponts en bois avec des piles en pierres, dont le second sert de prolongation à la rue centrale de la ville, contribuent avec l'appareil hydraulique à animer le paysage. Cette machine se compose de huit roues de quinze pieds de diamètre, mues par une chute de sept pieds j elle peut élever dix millions de gallons d'eau par vingt-quatre heures. Les pompes, placées presque horizontalement, sont mises en jeu au moyen d'un cran adapté aux roues. Le premier réservoir, qui contient de trois à quatre millions de gallons d'eau, a trois cent seize pieds de longueur, sur cent trente-neuf de largeur et douze de profondeur; il communique au fond avec l'ancien réservoir, qui contient quatorze millions de gallons d'eau , par deux tuyaux de vingt pouces de diamètre. L'eau se distribue dans les maisons et dans les bornes-fontaines dont le courant entraîne les immondices à la Delaware. Dans l'été la ville est arrosée deux fois le jour par des hommes qui se servent pour cet objet d'un appareil de tuyaux de cuir, adapté aux bornes-fontaines, et semblable à ceux des pompes à incendie. Ce mode présente d'autant plus d'avantages qu'il permet d'élever l'eau à tous les étages et jusqu'aux combles des maisons pour la cuisine, les bains dont presque toutes sont munies, et les cas d'incendie.
Il existe dans cette cité magnifique, qu'on pourrait appeler justement Tjillemodéle , une foule d'autres perfectionnemens parfaitement calculés pour y entretenir la propreté et la salubrité; les mentionner tous entraînerait dans de trop longs détails, je me bornerai donc à citer la belle construction et le grand nombre des égouls. Ces travaux obscurs et souterrains, presque inconnus aux habitans mêmes des cités qu'ils assainissent, faisaient un des plus beaux ornemens des villes antiques, et sont trop peu multipliés dans les villes modernes.
et surtout à Paris, eu égard à la population concentrée de cette capitale; leur nombre, leur e'tendue et leur distribution sont beaucoup plus en rapport, à Philadelphie, avec la grandeur de la ville et l'accroissement présume de sa population.
Il est un autre objet d'utilité' publique qui se lie intimement à celui qui précède, c'est la direction et l'écoulement des eaux pluviales : nos villes les plus importantes laissent encore beaucoup à désirer sur ce point. Paris, il est vrai, a vu disparaître depuis quelques années ces tuyaux prolongés et menaçans qui, au moment des orages, versaient jusqu'au milieu des rues de larges colonnes d'eau ; mais cette mesure n'est que le premier pas du perfectionnement, et Paris, sous ce rapport, a encore beaucoup k imiter de Philadelphie. Dans cette dernière ville, chaque propriétaire est obligé de faire construire dans toute l'étendue de la façade de sa maison, soit dans les corniches, soit au versant des toits, des chenaux pour recevoir les eaux pluviales, et les conduire par dessous les trottoirs jusqu'aux ruisseaux oii elles dégorgent. Cette précaution, indépendamment de ce qu'elle met les passans à l'abri d'égouts incommodes, contribue à la propreté des rues, et protège les fondations des maisons et le pavage contre de trop promptes dégradations.
Tout fait espérer que Paris sera bientôt appelé à jouir des avantages d'établissemens et de perfectionnemens analogues. Un magistrat aussi zélé que judicieux, M. le comte de Chabrol, s'occupe avec activité des moyens d'effectuer la distribution de l'eau dans les maisons; cette mesure, réclamée depuis si long-temps dans l'intérêt de la salubrité de la ville, lui donne de nouveaux titres à la reconnaissance des habitans dont le bien-être occupe toute sa sollicitude. 11 est dignement secondé dans ses louables efforts par M. de Belleyme à qui il était réservé peut-être de donner des mœurs pures aux classes inférieures en attaquant leur dépravation dans ses sources les plus affligeantes : la mauvaise éducation des enfans et la mendicité. Par rapport à diverses mesures déjà adoptées ou préparées par ces dignes magistrats dans l'intérêt de la morale pubhque, il est utile de remarquer qu'à Philadelphie, ainsi que dans toutes les grandes villes des Etats-
Unis, la prostitulion, retenue par la police dans des bornes sévères, n'offense jamais les regards de son indécent aspect. Les filles publiques ont dans chaque quartier des habitations désignées et reconnaissables à certaines indications, de manière à ne permettre aucune méprise ; obligées de se tenir dans ces retraites , elles ne peuvent en sortir qu'en empruntant le déguisement de l'honnêteté'; et toute démarche équivoque, toute provocation de leur part serait sévèrement punie. Cette juste répression d'un des vices les plus inséparables des grandes agglomérations d'individus était nécessaire dans un pays où l'usage accorde une grande liberté aux jeunes personnes, même des plus hautes familles, qui vont la plupart du temps seules rendre leurs visites ou faire leurs achats; aussi, grâce à cette utile précaution, n'ayant jamais à redouter aucune méprise désagréable, elles peuvent sortir en toute sûreté; et tout étranger peu au fait des usages de ce pays, qui risquerait de les aborder, s'exposerait beaucoup.
Puisque nous en sommes sur le respect que les Américains professent pour la décence publique, n'oublions point de mentionner que leurs rues et leurs édifices, sans être tapissés de ces écriteaux comminatoires et de ces défenses toujours violées qu'on rencontre à chaque pas chez nous , ne sont cependant jamais souillés d'immondices ; non que des peines plus sévères menacent les délinquans, ou qu'une police spéciale veille sur cet objet; mais des retraites commodes sont ménagées dans un grand nombre d'endroits écartés, et l'habitude fait le reste.
Philadelphie présente cet avantage sur toutes les autres villes du littoral , qu'à cause de ses rues tirées au cordeau et entrecoupées à angles droits, la pohce , et surtout la surveillance des gardes de nuit, s'y exercent avec la plus grande facilité. Les watclnnen ( hommes du guet ) étant échelonnés dans les rues à des distances à peu près égales , un signal annonce à toute la ligne que chacun est en fonction et que la ronde commence. Pendant leur promenade nocturne, ils annoncent à haute voix l'état du ciel et l'heure qu'il est; en cas de tumulte et d'infraction à la paix publique , ils appellent au secours au moyen d'un signal convenu qui consiste à agiter de bruyantes crécelles. A ce signal, qui se
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transmet avec la plus grande rapidité sur toutes les lignes, le quartier est aussitôt cerne par les watchmen voisins, et les perturbateurs sont infailliblement arrêtés et conduits à la geôle. En cas de force majeure, les habitans sont sommés de prêter main forte, et ils ne peuvent s'y refuser. Comme il n'y a point de troupes soldées , chaque citoyen est clans l'obligation d'aider la police.
Si le garde placé en vigie sur la tour de l'hôtel-de-ville découvre un incendie, il sonne un nombre convenu de coups de cloche, selon la direction où il aperçoit le feu se manifester ' ; aussitôt les autres cloches de la ville répondent à ce signal ; les watchmen crient au feu , et frappent aux portes de chaque maison pour demander du secours. Au même instant les habitans qui font partie du corps des pompiers , vêtus de leurs blouses , et la tête couverte d'un chapeau de cuir que protègent des bandes de fer, courent vers le dépôt des pompes qui sont toujours en bon état. Une foule immense de citoyens s'empresse de s'atteler à ces machines, et de les traîner jusqu'à l'endroit du danger, dont les approches ainsi que les effets sauvés du désastre sont placés sous la surveillance des constahles ; ces officiers de police, qui n'ont pour arme qu'un bâton surmonté des armes de la ville, forment, avec cet attribut respecté, une barrière que personne n'ose franchir. Il faut des circonstances extrêmement graves pour que la mihce soit dans la nécessité d'intervenir; ces cas sont très -rares chez ce peuple naturellement paisible; cependant je fus témoin, lors de mon premier voyage dans cette ville, d'une émeute de ce genre, occasionée par l'ascension d'un aérostat que la foule mécontente mit en pièces.
Au nombre des établissemens les plus remarquables de Philadelphie, il faut compter les marchés; celui de la Rue-Haute [High- Street)^ près d'un demimille d'étendue; on y trouve en abondance delà volaille, du gibier et delà viande de boucherie ; on y expose surtout d'énormes pièces de bœuf salé et fumé, que
' Un coup pour le nord , deux pour le sud , trois pour l'est, et quatre pour l'ouest ; pour les points intermédiaires, tels que nord-est, etc., on sonne le nombre des deux points cardinaux voisins, en laissant entre eux un certain intervalle.
préparent et qu'apportent les habitans des campagnes , qui presque tous ont chez eux un appareil particulier destiné à cet usage et nommé Smoke-House. Les poissons d'eau douce fournis par le Schuylkill et la Delaware n'y sont pas moins abondans , et leur variété, leur éclat et leur vive coloration donnent une haute idée des richesses icthyoîogiques de ces deux fleuves; on remarque surtout parmi eux le cat-fish {silurus felis) y auquel sa téte plate et ses barbillons acérés ont probablement fait donner ce nom. Ce poisson, très-commun dans ces eaux, est cependant un des meilleurs qu'on puisse rencontrer; on en sépare la tête, et le corps qui se mange frit , est un mets fin très-estimé des Américains.
Indépendamment du poisson d'eau douce, on amène de la marée des côtes du Jersey ; dans les grandes chaleurs le poisson est placé dans la glace. Chaque habitant de la campagne ayant près de sa maison une glacière, y conserve également la viande qu'il rapporte du marché. La beauté et la variété des fruits que l'on expose au marché de Philadelphie ne sont pas moins remarquables , eu égard à la latitude de cette ville. En effet, indépendamment de tous les fruits de la contrée, des raisins de treille, des cerises, des variétés de pèches, de pommes et de poires, des melons d'espèces diverses , et des pastèques ou melons d'eau , on y trouve encore tous les fruits des pays chauds, venus par la voie du commerce ; ainsi, rien n'est plus commun que de voir, auprès des fruits indigènes , des monceaux d'ananas de File de Cuba , de longs régimes de bananes et d'énormes noix de cocotier de l'archipel des Antilles. Il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur d'apprendre qu'en retour de ces riches produits naturels des contrées équatoriales , les habitans des diiférens ports des Etats-Unis exportent aux Antilles et dans tous les ports du littoral méridional, de la glace, et qu'ils chargent des vaisseaux entiers de cette singulière denrée.
Sur la place du marché existe encore la première maison-de-ville bâtie en 1709, comme l'indique l'inscription placée sur la girouette d'une lanterne qui servait de beffroi. C'est un carré long, de soixante pieds de longueur sur trente de largeur, formant trois arcades de chaque côté; un escalier en bois conduit à des appartemens d'une médiocre dimension. On conserve soigneusement ce mo-
iiument dont l'exiguite forme un contraste frappant avec la somptuosité des édifices récemment construits.
Le marché, qui revient deux fois par semaine, donne à la ville une physionomie des plus animées j en effet, on n'y vend pas seulement des comestibles, mais les fabricans des environs apportent ce jour-là les produits de leur industrie. La ville renferme en outre un grand nombre d'usines ; on y confectionne la grosse quincaillerie, les cotonnades, et l'on y compte vingt distilleries, quinze brasseries, six tanneries, quinze corderies, trois verreries, soixante imprimeries, deux tours très - élevées pour la liibrication du plomb de chasse « , et quatorze marbreries oîi l'on taille et polit le marbre indigène que l'on prodigue dans l'ameublement et dans les monumens funéraires.
Craignant d'être entraîné dans de trop longs détails, je n'ai point entrepris de faire connaître tous les édifices ou établissemens remarquables de Philadelphie ; cependant je ne puis m'empécher de citer comme un des plus beaux monumens civils de cette ville, la nouvelle douane, qui est en même temps trèsconvenablement placée pour la prompte expédition des affaires commerciales. La même raison de brièveté me force à mentionner simplement le Navy-Yard ou le chantier de construction de la marine de l'Etat, dans lequel je vis, prêts à être lancés , un superbe vaisseau de guerre et une frégate de quarante-quatre canons; mais à cette dernière occasion je ferai observer que je viens d'être informé, par des documens très-récens, que l'élat-général , sans doute déterminé par les graves abus qu'entraînait ce genre de construction , vient de renoncer à faire construire ses vaisseaux par entreprise, et qu'il vient de nommer un corps de constructeurs et d'ingénieurs spéciaux, dont le chef, M. Humphreys, réside dans la ville fédérale de Washington.
Une construction des plus importantes pour Philadelphie , c'est la digue qui sera construite au cap Henlopen, à l'entrée de la Delaware. Ce grand ouvrage, qui
* On sait que cet article se fabrique en précipitant dans l'eau, d'une très-grande hauteur, une espèce de pluie de plomb fondu.
n'aura pas moins de mille six cents mètres d'étenclue> s'élèvera au-dessus des plus grandes eaux et mettra les vaisseaux à couvert du choc des glaces. Les débâcles sont quelquefois très-perilleuses dans la rivière Delaware, et, dans l'e'tal actuel, elle n'ofFre aux vaisseaux aucun abri. Il est donc indispensable de créer un port artificiel si l'on veut conserver à Philadelphie ses ressources commerciales.
Le lecteur ne prendrait point une idée suffisante des avantages que Philadelphie peut retirer, pour l'extension de son commerce et l'activité de ses spéculations, de son admirable position entre deux fleuves, si je n'ajoutais aux détails que j'ai donnés sur la Delaware, quelques détails sur la rivière Schuylkill qui limite cette ville à l'ouest. Cette rivière, dont le cours a plus de cent cinquante milles de développement, est navigable pour les sloops, depuis son embouchure jusqu'à la digue de barrage de Fair-Mount, où un canal latéral, qui longe la rive droite, les fait remonter dans le lit supérieur, au-delà des chutes situées à sept milles environ de Philadelphie. Pour que le pays, à peu près plat et trèsfertile en céréales, que parcourt cette rivière, ne souffiît point d'interruption dans ses communications à l'époque des eaux basses , il a été construit des retenues qui facilitent la circulation des bateaux. Les sinuosités très-multipliées de ce courant, et les rochers dont son lit supérieur est obstrué, ont déterminé les propriétaires des mines de charbon de terre de Potts-J^ille ^ ou Mont-Carhon (montagne de charbon), situées dans les montagnes Alléghany , à construire une ligne de canaux depuis l'endroit de leur exploitation, jusqu'à Philadelphie, en profitant pour cet objet des passes favorables que laisse la rivière. La première ligne de ce canal longe la rive droite du Schuylkill et commence à Norris- Town , ville florissante, située à dix-huit milles de Philadelphie ; de cet endroit elle se dirige, en coupant la rivière, vers Potts-J^ille où commence une seconde ligne de dix-sept à dix-huit miUes d'étendue, qui aboutit à une écluse située un peu au-dessous de la ville de Reading. Arrivé à la hauteur de cette ville, le Schuylkill tourne brusquement au nord, et, près de l'angle qu'il forme, il reçoit les eaux de la rivière Tulpchocken qui vient de l'ouest. Cette rivière a été également transformée en un canal connu sous le nom de TJnion-Canal-Company,