‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 38 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

et reunie par des branches de communication à la Swtara , rivière considérable qui, après avoir arrosé une contrée riche par sa cuhure et ses établissemens industriels, va déboucher dans les rapides de la Susquehanna. Le dessin de notre Planche LI a e'te' pris sur les bords de la Susquehanna, non loin de cette jonction j il représente une machine servant à élever et à descendre les fardeaux.

Revenons à Reading, d'oîi nous suivrons le Schuylkill jusqu'aux mines de charbon. Au confluent de cette rivière et de la Tulpchocken , et à peu de distance de Reading, commence le canal; il alterne d'abord avec la rivière, jusqu'à Tendroit où elle reçoit un bel affluent nomme Maiden-Creek. A cette nouvelle jonction commence une ligne de canaux de douze à quinze milles d'étendue, qui conduit jusqu'à une écluse située au-dessus de la ville de Hainhurg y vis-à-vis l'ouverture ou plutôt la rupture opérée par les eaux du Schuylkill dans une espèce de muraille gigantesque, nommée montagne longue, qui constitue le premier contrefort d'un sillon de l'Alléghauy, dirigé à travers l'Etat du sudouest au nord-est. Au revers de cette muraille est située l'écluse capitale, ou plutôt le bassin d'oii se fait le départ des eaux. En cet endroit le Schuylkill se divise en deux branches : l'une se dirige à l'ouest et l'autre remonte vers le nord j c'est cette dernière branche qui longe la base des montagnes charbonneuses de Potts-Ville ou Mont - Carbon. Au revers et sur la même parallèle de ce groupe immense qui renferme une mine inépuisable de combustible, on trouve les mines depuis long-temps exploitées de Mauch-Churik.

Celte série de canaux du Schuylkill, ainsi que leurs différentes annexes, telles que le canal d' JJnion-Company , contribuent puissamment à la prospérité de Philadelphie, en faisant arriver dans cette ville, non -seulement tous les produits du sol recueillis dans les contrées qu'ils traversent, mais encore ceux de l'industrie manufacturière. Parmi ces derniers , il faut mettre au premier rang les fers en barre , travaillés dans les fourneaux et les forges des divers comtés voisins de la Susquehanna. Quant au charbon de terre, qui fait toujours le principal objet des transports sur ces canaux, on pourra prendre une idée de l'activité de ce commerce , en apprenant que la compagnie des mines de Mont-Carbon en a ex-

pe'die pour Philadelphie, en 1828, depuis la fonte des neiges et des glaces, jusqu'au i5 octobre de la même année, seize cent quatre-vingt-quatorze barques, portant ensemble quarante-quatre mille neuf cent vingt-neuf tonneaux, et pendant toute cette année, quarante-sept raille tonneaux, plus cinq mille tonneaux pour d'autres destinations, telles que la route ouverte par le canal d'Union-Company. D'un autre côté, la compagnie des mines et de la navigation du Lehigh a expédié, en 1828, trente mille trois cents tonneaux de charbon de terre, ce qui donne, pour cette seule année, un total de quatre-vingt-deux mille trois cents tonneaux j en 1822, les expéditions pour Philadelphie s'étaient à peine élevées à deux mille quatre cent quarante tonneaux j il est donc facile de calculer les accroissemens rapides que subit cette branche d'industrie.

Depuis mon retour en France , la compagnie des mines de charbon de terre de Mauch-Chunk, stimulée sans doute par l'exemple de la compagnie rivale de Potts-Ville , a donné une nouvelle activité à son exploitation , au moyen des importans travaux qu'elle a fait établir. L'un de ces travaux consiste dans un Rail- Roacl, ou chemin en fer, de neuf milles de longueur, conduisant depuis la sortie de la mine jusqu'au rivage du Lehigh. Ce chemin est construit en ligne directe et sur un plan incliné. Le charbon est chargé sur quatorze chariots qui contiennent chacun un tonneau et demi de ce combustible; les chariots, attachés à la suite les uns des autres , et portés sur des roues en fer de peu d'élévation qui se meuvent dans des rainures , roulent avec une telle facilité, que, sans autre moyen d'impulsion que l'inclinaison du plan, tout ce convoi se met en marche, et parcourt rapidement le trajet de neuf milles qui sépare la mine de la rivière. Cette vitesse est même susceptible de s'accélérer tellement, que, pour prévenir les accidens, on a été obligé d'établir derrière le dernier chariot une espèce de modérateur, appareil extrêmement simple, au moyen duquel un seul homme, armé d'une vis de pression , peut arrêter tout court le train en mouvement. Arrivées au terme de leur voyage, ces voitures vont successivement se vider sous un grand hangar où les barques stationnées sur la rivière viennent s'approvisionner. On remonte chaque chariot vide au moyen d'un cheval qu'on y attelle ; pendant

la descente , ce cheval est attache derrière le chariot et le suit dans son trajet. Le transport des charbons se fait actuellement par la rivière du Leliigh^ mais comme sa navigation n'est guère praticable que dans une étendue de trente à trente-cinq milles, la compagnie, pour suppléer à cette communication imparfaite, fait exécuter en ce moment un canal qui, partant des mines de charbon, aboutira à la ville d'Easton sur la Delaware. Ce nouveau débouché formera un des principaux élémens de la prospérité de cette contrée élevée de Mauch-Chunk qui commence à se peupler. Le village, voisin des mines, et appartenant à la compagnie d'exploitation, est déjà assez considérable ; on y trouve une belle taverne qui peut recevoir soixante à quatre-vingts voyageurs '.

Cette navigation intérieure , à travers une contrée naguère encore sauvage, et cependant si riche eu substances minérales , aura le triple avantage de faciliter le développement de la population , d'accroître les ressources de l'industrie , et de réunir, des points opposés de l'ouest, du nord et de l'est, la rivière Susquehanna à la Delaware. On doit aussi considérer l'établissement du chemin en fer que nous venons de mentionner comme une tentative très-importante, par les résultats probables qu'elle aura dans ce pays, où tout ce qui tend à faciliter les communications est accueilli avec tant d'empressement.

<( L'introduction des chemins en fer, dit V Annual Reglster, en analysant un rapport très-important de M. Gallatin sur les canaux , doit avoir une influence considérable sur l'avenir du pays. La grande et décisive épreuve qui se fait entre Baltimore et l'Oliio fera époque dans l'histoire de l'industrie. Ce nouveau mode de transport satisfait mieux que tout autre aux besoins d'une population active et qui se trouve encore dans la nécessité de faire venir de points éloignés des objets indispensables. La route entre Washington et la Nouvelle-Orléans sera tôt ou tard transformée en 'chemin en fer. Un grand nombre de voyageurs préféreront

^ Ces divers renseig^nemens sur la navigation et les canaux du Schuylkill, et sur les mines de charbon , nous ont été communiqués par M. Burnet, consul américain, et par M. G. Ord, Pensylvanien , en ce moment à Paris.

aux bateaux à vapeur ces chemins dont les avantages sont re'vële's aux spectateurs par ce qui vient de se passer à Baltimore. Cette ville éprouvait depuis quelque temps les atteintes du mouvement qui fait refluer le commerce vers le grand canal du lac Erie'j il fallait qu'elle se procurât de nouvelles ressources, qu'elle ouvrît avec les Etats de l'intérieur de nouvelles communications. Il fut question de chemins en fer, et tout fut bientôt prêt pour l'exécution. La compagnie qui s'est formée compte parmi ses actionnaires les plus notables citoyens de Baltimore. La nouvelle route assurera, dit-on, pour long-temps une supériorité incontestable pour le commerce des grains ; elle recevra l'excédant des moissons des bords de l'Ohio, et les Etats qui cultivent les terres les plus fertiles préféreront une voie qui réunit l'économie à la célérité. La contrée qui profitera le plus de ces avantages et qui contient déjà plus de deux millions d'habitans, comprend les Etats du Rentucky, de l'Ohio et d'Indiana, ainsi que plusieurs comtés de la Virginie , de la Pensylvanie et du Maryland. On a reproché, il est vrai, aux chemins en fer , la facilité que trouverait un ennemi qui envahirait le pays, à détruire les communications; mais les Etats-Unis doivent peu s'arrêter à cette objection puisque ce qui leur importe le plus, c'est de multiplier des routes qui permettent à leurs milices de se transporter rapidement sur un point donné. Baltimore profite déjà de l'avantage de ces chemins pour étendre ses relations. »

Ces diverses digressions m'ont éloigné de mon sujet ; il est temps de revenir à Philadelphie. Prêt à m'éloigner de cette capitale pour entreprendre quelques nouvelles excursions, je me hâtai de rendre mes dernières visites, tant à ceux qui m'avaient accueilli avec bienveillance pendant mon séjour, qu'à ceux dont la connaissance me restait à faire. Ainsi, je fus à la campagne visiter M. Bartram, vieillard respectable, connu par ses voyages dans le sud de l'Amérique; son habitation était des plus modestes, mais l'intérêt en était relevé par un jardin très-spacieux dans lequel on voyait une grande quantité d'arbres exotiques et de plantes précieuses qu'il était parvenu à acclimater. Une visite chez un autre vieillard , non moins intéressant, mais actuellement décédé, me transporta dans un des sites les plus agréablement variés des environs de Philadelphie ; c'était chez M. Peale, fonda-

leur et propriétaire du muse'am d'histoire naturelle', situe' à cette époque dans une galerie de la maison de ville de Philadelphie, mais depuis transporté dans un autre édifice. M. Peale , retiré depuis quelques années à la campagne , s'y livrait encore, malgré son grand âge, à la pratique de la peinture, art qu'il avait toujours aimé passionnément; il venait de terminer son portrait en pied, ouvrage où l'on remarque des parties bien traitées et d'une bonne couleur; il s'est représenté au moment où il soulève un rideau qui laisse voir l'intérieur de la galerie d'histoire naturelle qu'il a fondée. Sa maison de campagne renferme un cabinet nombreux et choisi de peintures, parmi lesquelles on remarque avec beaucoup d'intérêt plusieurs ouvrages de ses deux fils, Raphaël et Rubens. Ce dernier est actuellement en Italie; c'est lui qui vint en France, il y a quelques années, continuer cette belle suite de portraits des personnages illustres , commencée par son père , et destinée à devenir un des plus curieux ornemens du muséum de la famille. Ces portraits, outre le mérite de la ressemblance, décèlent encore un grand talent d'exécution et sont parfaitement touchés. Indépendamment des ouvrages de quelques peintres nationaux, tels que plusieurs tableaux de M. Sully connu par de grands travaux dans le genre historique, M. Peale, amateur zélé de tous les objets d'art, possède plusieurs collections d'estampes des grands maîtres étrangers, et, ce qui est non moins intéressant, une collection nombreuse de gravures des artistes nationaux. Parmi ces ouvrages, je distinguai ceux de M. Durand et de M. Anderson, graveur sur bois d'un grand mérite; je remarquai aussi avec intérêt quelques portraits gravés au burin par W. Hoogland de Boston, et entre autres, le portrait , d'un bon effet, de S. E. M. de Cheverus, qui lui-même me fit

1 J'ai déjà parlé, dans une autre occasion, du superbe cerf du Canada ou wapity que M. Peale possédait à sa maison de campagne, et qu'il employait à tirer d'un puits l'eau nécessaire à l'arrosement de ses jardins. Lors de ma visite, je fus curieux d'examiner ce bel animal; mais dès qu'il me vit approcher de sa loge, il s'avança vers moi d'un air menaçant, cligna l'œil droit, releva la narine du même côté, et poussa un cri sourd semblable au son que ferait le vent en passant à travers un tube. Depuis j'ai eu l'occasion d'observer^les mêmes symptômes de crainte ou de mécontentement sur ceux que j'ai envoyés en France.

don de cette gravure à laquelle j'attache un grand prix. La bibliothèque de M. Peale , sans être nombreuse , est bien choisie , et remarquable par les beaux ouvrages d'histoire naturelle qu'elle renferme; en examinant un magnifique exemplaire de l'ouvrage de l'ornithologiste national, Wilson, je me rappelai que, quelques jours auparavant, j'avais été visiter sa rustique maison, autrefois l'école où il apprit h lire, ainsi que son tombeau érigé dans une des églises de Philadelphie.

Ces diverses excursions, entreprises dans le double but d'augmenter mes collections, et de rendre mes devoirs à quelques personnages remarquables, me rendirent familiers les environs de Philadelphie, et me fournirent l'occasion de m'instruire dans quelques nouveaux procédés des arts et de l'industrie, de remarquer quelques usages particuliers au peuple au milieu duquel je voyageais, ou enfm de faire quelques observations intéressantes sur l'histoire naturelle de ces contrées.

Ainsi une nouvelle route que l'on construisait aux environs de Philadelphie, me donna occasion de remarquer un procédé qu'on emploie généralement dans l'intérieur des Etats-Unis pour niveler le sol, et creuser le terrain à la profondeur déterminée pour l'établissement de la route \ On se sert pour cet objet d'une espèce de grande cuiller en bois, de deux à trois pieds de largeur sur autant de hauteur, à l'extrémité de laquelle est adapté un coupoir en acier. Aux deux côtés de cette cuiller sont attachées deux branches semblables à celles d'une charrue , sur lesquelles l'ouvrier pèse pour faire pénétrer le fer dans le terrain. Deux bœufs ou deux chevaux attelés aux deux branches, tirent cette machine en avant, et, à mesure que la cuiller se remplit, on jette la terre qu'elle a enlevée, de l'un et de l'autre côté de la route. D'autres ouvriers s'emparent aussitôt de cette terre, la dressent, l'aplanissent et la battent; bientôt la végétation s'en empare , et la route est dès-lors terminée.

* Il est inutile de faire observer que ce procédé ne peut s'appliquer qu'autant que le sol est assez meuble, et qu'il serait impraticable toutes les fois qu'on rencontre de la roche dans le terrain à niveler.

Chaque excursion que j'entreprenais me révélait de nouveaux exemples de cet esprit d'ordre et de régularité qui fait la base du caractère américain. Ainsi , pour n'en citer qu'un exemple, tandis que parmi nous on remarque , dans les mœurs et les habitudes des difFérentes classes de la société, des contrastes frappans; tandis que l'artisan distribue les époques de ses travaux, de ses plaisirs et de son repos, d'une manière tout-à-fait différente de celle adoptée par l'individu de la classe moyenne, ou par l'homme d'une condition élevée j et surtout tandis qu'on peut observer dans les heures du lever, des repas et du coucher, particulières à chaque classe de la société, une espèce d'échelle de gradation qui sert à faire reconnaître la position sociale et la fortune des individus; en Amérique, au contraire, une constante uniformité règne dans les habitudes de la société, et semble en confondre toutes les classes j l'artisan, l'homme de la campagne, n'ont point d'autres heures de sommeil et de veille, de repos et de délassement, que Thomme de la ville, ou l'individu d'un rang élevé; enfin cette régularité est si universelle, qu'on pourrait avancer comme un fait certain que, sous la même parallèle, d'une extrémité de l'Amérique à l'autre, tous les Américains, à une heure donnée, vaquent aux mêmes occupations, et que tous dorment, se lèvent et prennent leurs repas en même temps.

Sous le rapport de l'histoire naturelle, l'observation la plus intéressante que j^eus occasion de faire aux environs de Philadelphie, me fut fournie par la rencontre de ces bandes innombrables de pigeons voyageurs {columbœ mlgratoriœ) qui habitent le nord de l'Amérique, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique. Déjà plus d'une fois, et notamment aux environs de Sandy-Hill, j'avais eu l'occasion d'observer leurs phalanges errantes, si nombreuses et si pressées, que le soleil en était souvent obscurci , comme si un nuage épais se fût interposé entre son disque et la terre ; mais je n'avais point encore vu ces oiseaux en aussi grand nombre, ni pu les étudier d'aussi près , qu'aux environs de Philadelphie. La puissance de leur vol surpasse de beaucoup celle des oiseaux de la même famille qu'on emploie comme messagers dans l'Orient. On a observé que des individus de cette espèce , tués aux environs de New- York, avaient le gésier rempli de grains de

riz , dont ils n'avaient pu faire provision que dans la Caroline et la Géorgie 3 comme on s'est assure' d'ailleurs que les alimens les plus difficiles à digérer ne peuvent résister plus de douze heures à l'activité de leurs sucs gastriques , on a conclu avec une espèce de certitude qu'ils avaient parcouru en six heures à peu près un espace de quatre cents milles, c'est-à-dire un mille par minute, ou vingtcinq lieues de poste à l'heure.

On a fait diverses supputations pour calculer approximativement le nombre d'individus que peut contenir une de ces bandes immenses dont je viens de parler, et la quantité de nourriture qu'elle doit journellement consommer j mais quelque exactes que soient les bases sur lesquelles on s'est fondé pour faire ces évaluadons, le résultat en est si prodigieux, que l'esprit se refuse à l'admettre, et que nous ne pouvons nous résoudre à le rapporter. C'est surtout dans des cas pareils que

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Au soir, quand le soleil disparaît sous l'horizon, tous les pigeons quittent en même temps les lieux où ils sont venus se repaître pour regagner le juchoir commun , éloigné quelquefois de cent milles. C'est ordinairement dans quelque belle partie d'une foret que se trouve ce lieu de rassemblement ; une couche épaisse de fiente en couvre le sol dans toute l'étendue, et peu s'en faut qu'on ne croie, à l'aspect de ce terrain blanchi et des branches arrachées et rompues, qu'une trombe a ravagé la foret. Cet endroit est ordinairement le rendez-vous des chasseurs delà contrée; on y établit des campemens, et des fermiers y amènent, quelquefois de plusieurs milles, de nombreux troupeaux de porcs, pour les engraisser en peu de temps, au moyen d'un aliment aussi substantiel.

Lorsque le soleil est entièrement couché, et que les immenses colonnes de pigeons commencent à s'abattre sur le juchoir y en produisant un sifflement semblable à une forte brise qui souffle dans les agrès d'un vaisseau, alors le massacre commence, et le Heu de la scène, éclairé par des torches flibriquées avec

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des lattes de pin résineux, présente le plus curieux spectacle. Un grand nombre de chasseurs, simplement armés de longues perches, abattent les oiseaux par milliers, tandis que d'autres, portant des fusils à double et à triple charge, font un feu continuel sans parvenir cependant à eclaircir ces épais bataillons. La chasse continue ordinairement jusqu'au point du jour, moment où toutes les bandes de pigeons s'envolent à la fois pour aller chercher au loin leur nourriture. Tous ont quitté le juchoir quand le soleil paraît sur l'horizon. En ce moment la scène change, et l'on entend le hurlement des animaux carnassiers, des loups, des renards , des lynx et des cougouars , qui sortent de leurs retraites pour venir prendre part à la curée ; tandis que les oiseaux de proie, les faucons, les buses et les corbeaux planent à grands cris dans les airs , en s'apprêtant à profiter de cette scène de destruction.

Tout porte à croire que le nombre de ces pigeons de passage diminuera aux Etats-Unis, à mesure que l'accroissement de la population, le défrichement des forêts, et des moyens plus actifs de destruction, rendront leur subsistance plus précaire; mais jusqu'à ce jour on ne s'est encore aperçu d'aucun changement à cet égard.

C'est encore aux environs de Philadelphie, plus particulièrement que dans tout autre endroit, que j'eus occasion d'observer une espèce d'hirondelles ou de martinets, que ses mœurs familières et pour ainsi dire domestiques, rendent extrêmement intéressante. Ces charmans oiseaux , qui d'ailleurs partagent cet instinct avec plusieurs variétés de leur famille , paraissent affectionner le voisinage de la demeure de l'homme ; sans paraître jamais s'effrayer de sa présence, ils s'introduisent dans les maisons par les fenêtres, voltigent dans les appartemens, se perchent un instant sur les sommités des meubles ou sur les tringles des rideaux, et, après avoir fait entendre un doux gazouillement, ils prennent leur volée pour regagner à tire d'aile l'élégante demeure que les maîtres de la maison leur ont ordinairement ménagée , en effet, presque tous les habitans de la campagne et même ceux des villes, se piquant d'exercer l'hospitalité envers ces gracieux volatiles , leur construisent de petites maisonnettes divisées par cellules

et percées d'ouvertures qui simulent des portes et des fenêtres. Les hirondelles e'tablissent leurs nids dans ces petites cases, et, lorsque la couvée est éclose, les petits viennent s'ébattre et essayer leurs ailes sur une espèce de perron qui entoure le léger édifice. Ces maisonnettes sont fixées tantôt à l'habitation principale elle-même, tantôt sur les hangars , et jusque sur les hautes enseignes d'auberge, plantées le long des routes. Au reste, jamais ces hôtes volontaires n'ont à redouter le plomb meurtrier du chasseur et ils sont partout sous une espèce de sauvegarde ; il est vrai qu'ils débarrassent la contrée d'une multitude d'insectes nuisibles, et qu'ils garantissent même les oiseaux de basse-cour des attaques d'un de leurs plus redoutables ennemis, du faucon, contre lequel ils se réunissent tous, et qu'ils poursuivent avec une telle fureur, qu^ils parviennent quelquefois à le mettre à mort.

Ces hirondelles ne sont point les seuls oiseaux pour lesquels les Américains professent une sorte de vénération. A l'imitation des Egyptiens qui avaient presque divinisé l'ibis, les Américains des Carolines ont un respect superstitieux pour une espèce de vautour, nommé Vurubu, et ils ont prononcé une forte amende contre quiconque en tuerait un seul individu. Cette défense est motivée sur ce que cet oiseau vorace se nourrit de toutes les dessertes des cuisines, et dévore toutes les charognes qui pourraient, en se corrompant par l'action de la chaleur , répandre dans les villes des émanations délétères.

Le docteur Rush, qui a long-temps étudié le cHmat de la Pensylvanie et particulièrement celui de Philadelphie, le présente comme un composé de divers climats. C'est, dit-il, au printemps le brouillard de la Grande-Bretagne, en été les chaleurs de l'Afrique, en automne le ciel de l'Egypte, en hiver les glaces de la Hollande et les neiges de la Norwège.

D'après M. de Humboldt,la température moyenne à Philadelphie est de 17" 76 centigrades. Dans les environs on récolte des fruits rouges à la fin de mai, et la moisson commence à la mi-juillet. Les gelées prennent en octobre, et le froid devient souvent à cette époque assez rigoureux. Les forets offrent alors un spectacle tel qu'on en chercherait vainement un semblable en Europe. Des brouillards.

produits par les grandes pièces d'eau que renferment les forets, s'en élèvent et les enveloppent d'une épaisse vapeur qu'une gelée légère fixe sur les arbres. Tout reste un instant plonge' dans cet océan grisâtre , mais les rayons du soleil le pe'nètrent , le vent s'élève et chasse vers la mer ces nuages qui vont former un point obscur à l'horizon, tandis que les villages et les bois semblent apparaître derrière ce fantastique rideau. La végétation prend de ces teintes nuancées de jaune clair, de rouge et de violet qu'il serait impossible de décrire. D'innombrables bandes d'oiseaux s'élèvent en même temps du sein des lacs et des marais. Un cri se fait entendre sur toute la figue, et ces phalanges bizarres, formées en triangle, partent à grand bruit pour aller s'abattre sur les grèves solitaires de l'océan.

Je terminerai en cet endroit tout ce que j'avais à dire sur Philadelphie et ses environs j j'aurais pu sans doute entrer dans un plus grand nombre de détails, relatifs à la partie descriptive, ou au développement industriel de cette capitale de la Pensylvanie ; mais un pareil travail sortirait du cadre que je me suis tracé, je me bornerai donc à renvoyer les lecteurs au Tableau des Etats- Unis de M. Warden, important ouvrage que j'ai déjà cité plus d'une fois , et qui contient sur cette partie, ainsi que sur la statistique de toute l'Union, les notions les plus positives et les plus étendues.

En quittant Philadelphie, je fis une rapide excursion à Baltimore, dans l'Etat de Maryland, et jusque dans TEtat de Virginie^ situé au-delà. Comme ce voyage fut entrepris clans des vues purement pittoresques, il n'est point entré dans mon plan de donner sur ces deux Etats les mêmes détails descriptifs que ceux dans lesquels je suis entré relativement aux autres Etats que j'ai parcourus, je ne consignerai donc ici que quelques courtes observations , et la description succincte de l'étonnant monument de la nature, qui était le but principal de mon voyage.

En allant de Philadelphie à Baltimore, on parcourt d'abord un pays presque plat, et par conséquent peu intéressant sous le point de vue pittoresque; mais en approchant de la SusqueJianfia , et surtout de son passage à l'endroit nommé Hàvre- de-Grâce , les sites reprennent de la variété et de la grandeur. C'est pour donner une idée de l'intérêt qu'ils peuvent offrir, que j'ai choisi dans ces environs

le sujet de la planche LII; elle représente une fonderie située sur les bords et près des chutes d'une petite rivière nommée Jones , qu'on rencontre avant d'arriver à la capitale du Maryland.

Baltimore, la ville la plus considérable du Maryland, et la plus commerçante de l'Union après New- York et Philadelphie, est située sur un promontoire avance', aux brds de la rivière Patapsco qui a son embouchure dans la baie de Chesapeak ; elle possède un grand nombre de chantiers, et ses constructeurs jouissent d'une réputation méritée. Pendant la dernière guerre avec la Grande-Bretagne, leurs goélettes mirent plus d'une fois en défaut les croiseurs anglais, et un voyageur y vit, il y a peu de temps, un bâtiment qui réunissait à une légèreté extrême une solidité capable de résister à de longues navigations: c'était une goélette destinée à faire la contrebande sur les côtes de la Chine, et tout y était subordonné à la célérité des manœuvres comme à la finesse de la marche. Le territoire de Baltimore abonde en substances minérales parmi lesquelles on remarque le cuivre gris, l'antimoine et le fer magnétique 5 dans les environs même on trouve l'émeraude, l'agate, le jaspe et le quartz.

Le règne végétal offre les mêmes sujets que la Pensylvanie. Dans les parties marécageuses on rencontre fréquemment le cyprès, l'if du Canada, et l'arbre à cire {myrica cerifera).

Les didelphes abondent dans les forêts oîi pullulent le cougouar, le loup, l'ours et le renard; c'est cette dernière chasse qu'affectionnent particulièrement les habitans.

L'oiseau le plus estimé de la Susquehanna est le canard blanc {anas valisneria)-^ on l'appelle vulgairement canvass' bach (dos de toile), parce que ses plumes ont la couleur et l'apparence du canevas. Il est tellement prisé qu'il s'envoie en cadeau à plus de cent milles à la ronde. Les rivières nourrissent de nombreuses variétés de poissons; on pêche à leur embouchure une énorme quantité d'aloses et de harengs. Quant aux crustacés, ils sont les mêmes que ceux des autres parties du littoral de l'est; ce littoral est du reste tellement insalubre qu'il est rare que les fièvres endémiques ne s'y déclarent pas à la fin de l'été.

Les mêmes inconve'niens se reproduisent dans la Virginie où ils ont pour cause les émanations délétères des marais situés aux environs du Potomack ; ce fleuve magnifique, après s'être frayé un passage à travers les monts Alléghany, prend son embouchure dans la baie de Chesapeak d'où les vaisseaux de guerre peuvent le remonter jusqu'à Alexandrie, dans le district de Colombie où se trouve la cité fédérale de Washington. Un canal de communication entre le Potomack et l'Ohio procurera bientôt aux Etats du centre une partie des avantages dont le canal du lac Erié fait jouir les Etats du nord. Les plans de divers autres canaux sont encore arrêtés. Il s'agit d'une jonction entre l'AUéghany et la Susquehanna, entre la rivière James et la Renhawa, entre le lac Champlain et le fleuve Saint-Laurent.

Le canal du Potomack doit aboutir à Pétersbourg sur l'Ohio; sa longueur totale sera d'environ cinq cent soixante-quatre kilomètres; il s'élèvera jusqu'à sept cents mètres de hauteur, et descendra, à l'ouest des montagnes, d'environ quatre cent soixante-dix mètres ; le point de partage est placé plus haut que dans aucun des canaux construits jusqu'à présent.

On propose encore de faire communiquer la Delaware avec le port de New- York, et d'opérer la jonction de Weymouth et de Taunton ainsi que celle des baies de Barnstable et de Buse. L'établissement de ces nombreux canaux ne fait au reste ralentir en rien la construction des routes, les glaces interceptant une partie de l'année la navigation intérieure.

Dans ses notes sur la Virginie, M. JelFerson s'étend longuement sur le passage du Potomack à travers la chaîne des montagnes Bleues. « De ce plateau, dit-il, le spectateur, embrassant une des plus magnifiques scènes de la nature , voit couler à ses pieds le Shenondot dont les eaux se confondent avec celles du Potomack pour s'ouvrir un passage à travers la montagne. D'un côté l'on voit d'énormes rochers prêts à écraser le voyageur, de l'autre se creuse un affreux précipice où des ruissaux se précipitent à grand bruit. Tout atteste en ces lieux la guerre des montagnes et des rivières. ))

(( Il serait difficile, dit un autre voyageur, de dépeindre l'aspect sauvage et romantique que présentent les cataractes du Potomack, du côté de la Virginie. Le

spectateur découvre un immense rocher couronne de cèdres, qui s'avance audessus du fleuve, et il voit, non sans effroi, les flots se briser à sa base avec une fureur sans égale ; s'il visite ce lieu à la fin de l'hiver, ce spectacle est rendu bien plus effrayant encore par les masses énormes de glace, qui, se précipitant sur les rochers avec un fracas horrible, contribuent à rendre cette scène, vraiment sublime. »

Les Monts- AlUgliany ou monts sans fin , qui se divisent en petites chaînes à peu près parallelles, présentent un grand nombre de sites ou de phénomènes naturels extrêmement remarquables; parmi ces derniers, on doit compter les grottes nombreuses dont leurs flancs sont creusés, et surtout la plus considérable d'entre elles, nommée Grotte de Madisson. Plusieurs voyageurs, et particulièrement M. Isaac AVeld, ayant déjà parlé de ces grottes, je ne répéterai point la description qu'ils en ont donnée ; je me bornerai à dire qu'elles se prolongent à plus de trois cents pieds dans l'intérieur de la montagne , et qu'elles se divisent en plusieurs branches; que la voûte, qui s'élève depuis vingt jusqu'à quarante et même cinquante pieds au-dessus du sol, est formée d'une roche calcaire , d'oîi l'eau suinte continuellement , de manière à former dans l'intérieur de vastes réservoirs , dont la profondeur ainsi que l'étendue ne sont point encore exactement déterminées ; enfin , que leurs voûtes et leurs parois sont revêtues de magnifiques stalactites, qui se développent en nappes ou pendent en colonnes, et forment, à la lueur des flambeaux, un des spectacles les plus extraordinaires.

Mais, quelque célèbres que soient ces grottes qui attirent chaque année un grand concours de curieux, cependant leur renommée est éclipsée par celle du fameux pont naturel de la Virginie, nommé aussi Pont-du-Rocher {Rock- Bridge) et situé dans le comté du même nom, au milieu d'un appendice de la chaîne des montagnes Bleues. Ce pont est jeté sur l'ouverture d'une montagne calcaire, que le long travail des eaux ou quelque brusque convulsion de la nature a déchirée et creusée. Le couloir qu'il traverse a près de deux milles de longueur; sa largeur n'est pas uniforme, et sa profondeur varie de deux cent soixantedix à trois cents pieds. Un petit courant, nommé Cedar-Creeh, Rivière- du-

Cèdre, affluent de la rivière James, coule au fond de ce vallon, sous le pont dont il a vraisemblablement creuse l'arche immense , si l'on adopte cette hypothèse. Quant à la rupture de la montagne , elle paraît s'être opérée par des moyens semblables, quoique dans une plus grande étendue, à ceux dont on observe les effets en France, au pont dit de Grezin, un peu avant la perte du Rhône, à la frontière savoyarde.

M. le baron de Turpin , capitaine dans le corps royal du génie de l'armée française envoyée en Amérique, sous les ordres de M. le comte de Rochambeau, ayant mesuré lui-même cet immense monument de la nature avec une rare précision, nous emprunterons sa description: « Le pont naturel, dit -il, » forme une voûte de quinze toises de longueur, de l'espèce de celles que l'on » nomme corne-de-vache. La corde de cette voûte est de dix-sept toises à la téte » d'amont, et de neuf à celle d'aval, et l'arc droit est une demi -ellipse si )) aplatie , que le petit axe n^est pas un douzième du grand. Le massif de roc et » de pierre qui charge cette voûte est de quarante - neuf pieds sur la clef du » grand cintre, et de trente-sept sur celle du petit j et, comme on trouve à peu )) près la même différence dans le nivellement de la colline, on peut croire que » la voûte est de niveau sur toute la longueur de la clef II n'est pas inutile d'ob- )) server que le roc vif se continue sur toute l'épaisseur delà voûte, et que du )) côté opposé elle n'a que vingt-cinq pieds de large dans sa plus grande largeur, )) et va toujours en se rétrécissant. ^

» Toute la voûte ne semble faire qu'une seule et même pierre ; car les espèces » de joints que l'on remarque à la tête d'amont sont l'effet d'un coup de ton- » nerre qui frappa cette partie, en 1779; l'autre tête n'a pas la moindre veine, )) et l'intrados est si uni, que les martinets qui voltigent autour en grand nombre, » ne peuvent s'y attacher Les culées qui ont un petit talus, sont très-entières, » et, sans être planes, ont tout le poli qu'un courant d'eau donnerait à la pierre » brute au bout d'un certain temps. Les quatre rochers adjacens aux culées pa-

? Cependant ils établissent leurs nids dans les gerçures du sommet.

)) raissent être de la plus parfaite homogénéité' et avoir un très-petit talus. Les )) deux rochers de la rive droite du ruisseau ont deux cents pieds d'ëlëvation » au-dessus de l'eau, l'intrados de la voûte cent cinquante, et les deux rochers de » la rive gauche cent quatre-vingts. ))

Ces de'tails topographiques et ces mesures sont insufïîsans sans doute pour donner au lecteur l'idée de cet immense monument e'ieve' des mains de la nature ; il faut le contempler dans ses proportions gigantesques et dans sa sauvage majesté, avec la couronne de ve'ge'taux altiers qui décore son sommet, avec les accidens bizarres de sa fracture , et le rideau verdoyatit qui s'ëtend à sa base , pour l'apprécier à sa juste grandeur. Le voyageur ne doit point négliger d'embrasser successivement les deux points de vue extraordinaires dont on jouit, place' au sommet du pont ou à sa base. La route qui conduit au pont et qui le traverse franchit le penchant d'une montagne dont le sommet est dégarni d'arbres. Après avoir marche' quelque temps sur ce terrain découvert , on est e'pouvante' de se trouver au bord d'un abîme dont on n'aperçoit pas d'abord toute la profondeur j bientôt on est sur le pont lui-même , du bord duquel on peut s'approcher sans danger, du côté où un parapet de pierres solidement fixées permet aux curieux de sonder la profondeur du gouffre. Il serait dangereux de s'avancer beaucoup du côté opposé qui est dépourvu de parapet, et dont le bord, incliné en talus rapide , est couvert de grands arbres qui dérobent à la vue le penchant du précipice. La route qui traverse le pont, sert de communication habituelle aux habitans des deux parties opposées du comté, et elle est journellement fréquentée par les plus lourds équipages et par des chariots de toute espèce.

Le point de vue dont on jouit du fond du vallon n'est pas moins imposant ; c'est même de ce seul endroit qu'on peut embrasser la vue entière de ce pont singuHer ( Planche LUI). La planche que nous offrons au lecteur reproduisant ce site avec une grande exactitude, nous nous bornerons à y renvoyer, persuadés d'ailleurs delà vérité de ce que nous venons d'avancer, que les descriptions verbales les plus détaillées ne peuvent donner qu'une idée imparfaite d'un monument aussi extraordinaire.

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