‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 39 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Il est une réflexion qui ne peut échapper à l'observateur curieux qui , cherchant à se rendre compte de l'existence de ce phénomène géologique, scrute avec soin les divers accidens de sa structure : c'est que cette masse prodigieuse doit tôt ou tard subir la loi du temps, et combler de ses débris le vallon audessus duquel elle s'élance aujourd'hui. Quelques dégradations encore légères qu'on remarque à la base des culées, et surtout à l'endroit qu'atteignent les eaux du courant , lorsqu'elles sont accidentellement enflées , font prévoir cette triste catastrophe, qui pourrait d'ailleurs être hâtée par quelque convulsion de la nature, semblable à celle qu'on supposait avoir élevé cet étrange monument, avant que des observations plus exactes eussent démontré qu'il devait sa naissance au travail des eaux.

Le but de cette digression sur la Virginie ayant été uniquement de faire connaître au lecteur le célèbre pont naturel, je n'entrerai dans aucuns détails relatifs à mon voyage. Je dirai seulement qu'après cette excursion j'opérai mon retour à New-Bruns wick, ville située dans l'Etat de New-Jersey, et qu'à l'occasion d'une visite que je fls à M. Srniths , riche propriétaire qui possède une belle maison située sur une plate-forme qui domine cette ville, j'eus le loisir de la parcourir ainsi que ses environs ; elle est assise sur les bords du Rariton, à cinquante-six milles au nord-est de Philadelphie. Quoique on y rencontre d'assez belles maisons dans le goût hollandais, et même quelques-unes d'un style plus moderne, cependant l'aspect général de cette ville est assez triste, défaut qu'elle doit sans doute à sa situation dans une dépression profonde du sol , aux bords d'un fleuve dont les berges sont nues et dont le Ht est extrêmement encaissé. Un pont jeté sur le Rariton , à peu près au centre de la ville ^ sert à faire communiquer les deux rives. Le sol environnant se compose de lits d'argile, teinte en rouge foncé et très-friable à la partie supérieure , mais plus solide dans l'intérieur.

A Brunswick je pris le bateau à vapeur qui fait le trajet depuis cet endroit jusqu'à New- York, et, après une traversée aussi courte qu'heureuse, je débarquai dans cette ville qui était toujours le centre de mes excursions, et qui devint enfin le terme de mon voyage. C'était là que chaque hiver, lorsque la rigueur de

la saison rendait toute entreprise lointaine impossible, je me retirais pour continuer la correspondance que j'entretenais dans toutes les parties des États-Unis, et même au-delà, jusque dans l'ile de Cuba. Ces relations étaient presque aussi productives que mes voyages ; ainsi , pour ne citer que l'endroit dont je viens de parler, je reçus de Cuba, entre autres objets intëressans, un très-beau pécari que j'ai envoyé vivant au Muséum de Paris.

A chaque retour que je faisais à New- York , et particulièrement pendant mon dernier séjour, j'étais surpris des accroissemens et des embellissemens considérables qui s'étaient opérés dans cette ville, soit par l'établissement de nouvelles rues , soit par le redressement des anciennes , soit enfin par la construction de maisons superbes et même de quartiers entiers , tel que celui qu'on a élevé au nord de la ville, à la place de vastes marécages, et que l'on considère actuellement comme une seconde cité.

Depuis mon retour en France, ces accroissemens ont pris un développement encore plus considérable; ainsi j'ai été informé que, depuis cette époque, entre autres changemens importans, l'ancienne Bourse, que j'avais décrite comme établie au milieu d'une vaste taverne, a été transportée dans un magnifique édifice construit en marbre blanc , et décoré d'un portique orné de colonnes de cinquante pieds de hauteur et d'un seul bloc. Ce nouvel établissement est situé dans la rue des Banques ou des Murs {PF'all-Street); le quartier de l'ancienne Bourse a pris en même temps une face toute nouvelle. D'un autre côté , pour remplacer l'ancienne salle de spectacle du Parc, dont l'extérieur ignoble était peu en harmonie avec l'importance et la richesse de cette grande cité, on a élevé un élégant et vaste édifice qui fait dignement le pendant de l'hôtel-de-ville ( City-Hall). Une seconde salle de spectacle , tout en marbre comme la première , a été construite dans la grande rue de Bowery. Enfin, une troisième salle, nommée Théàtre- La Fayette , vient d'être élevée dans Laurence-Street. Un cirque magnifique , destiné à des représentations équestres, et pouvant contenir de sept à huit mille spectateurs, est actuellement ouvert sur le mont Pitt. Le jardin de Cliatam, tout au plus digne autrefois de servir aux plaisirs du peuple, est devenu un séjour dé-

licieux, et un véritable modèle dans son genre. Enfin, le fort Clinton, situé au bord de la mer sur la promenade de la Batterie , a été , depuis là féte qu'on y donna au général La Fayette, converti en un jardin public qu'on appelle le Jardiu-du-Chàteau.

On voit, par ce court exposé, que la ville de New- York, en augmentant sa population et son opulence, s'est enrichie en même temps de tous ces établissemens consacrés au luxe et aux plaisirs, et de ces spectacles dont le besoin semble désormais inséparable de toute civilisation avancée; il est juste d'ajouter, pour balancer le reproche de frivolité que l'on pourrait fonder sur cet aperçu, que tous les établissemens d'utilité générale se sont accrus et développés dans la même proportion. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, M. Cadwallader Colden, maire de Nevs^-York, a signalé son honorable magistrature en faisant relever et redresser les trottoirs de la plupart des rues principales , et en faisant renouveler toutes les plantations d'arbres qui décorent ces rues ainsi que les places publiques. On peut ranger parmi les augmentations importantes opérées dans le service public de la ville qui nous occupe , la construction d'un magnifique bateau à vapeur nommé le N or tli- America y de la force de quatre-vingts chevaux , qui fait en dix heures un quart le trajet de cent quarante milles qui sépare New- York d'AU^any.

J'habitais New-York depuis quelque temps, lorsqu'une circonstance imprévue me décida à opérer mon retour en France. Appelé par la confiance du Roi au siège de Montauban, M. de Cheverus allait partir pour cette destination, et une pareille société de traversée était trop intéressante pour moi pour que je ne me décidasse pas k en profiter. J'étais d'autant plus tenté de revoir ma patrie , que depuis longtemps je n'en recevais point de nouvelles , et qu'en prolongeant mon séjour aux Etats-Unis, je m'exposais à aggraver les désagrémens de ma position déjà fâcheuse. Mon départ fut donc de suite résolu, et trois jours me suffirent pour mettre en ordre douze caisses que M. le comte d'Espinville se chargea de faire passer au Muséum. Je distribuai à quelques amis , ou je vendis à vil prix la plupart de mes effets et tout ce que je ne pouvais emporter, et je retins mon passage

sur le packet le Paris y commande par le capitaine Henri Robinson. Le i" octobre 1820, à dix heures du matin, nous nous embarquâmes sur le bateau à vapeur qui devait nous conduire au bâtiment mouille' dans la grande rade; le rivage était couvert d'habitans de toutes les classes, qui s'empressaient à témoigner au digne prélat leur regret de le voir quitter un pays que pendant vingtsept années il avait e'difie' par ses vertus. En peu d'instans nous arrivâmes à notre navire , et à midi nous voguions à travers l'Atlantique.

Notre navigation , qui se prolongea pendant tout le mois d'octobre , avait été assez heureuse , et bientôt nous allions toucher le sol de la patrie , lorsqu'aux attérages du cap Lézard , le vent devint tout-à-coup tempétueux, et la mer se souleva violemment. Pendant toute la journée du 3o nous eûmes en vue la côte d'Angleterre; le vent étant variable, quoique conservant une tendance à passer au Nord- Est, notre brave capitaine jugea à propos de se tenir au plus près de la côte que nous n'avions cessé d'apercevoir. Dans la nuit, le vent augmenta de violence, passa au Nord-Nord-Est, et ses efforts réunis à ceux du courant, nous portèrent sur la côte du sud. Lorsque le jour vint nous éclairer sur notre position, nous nous trouvâmes en vue et très-près de l'ile d'Origny; notre navire franchit la passe dangereuse du Singe, et longea l'île pendant toute la journée. C'est alors que nous vîmes un spectacle bien capable de nous faire apercevoir tous les dangers de notre situation. Un brick entraîné par le vent et le courant dans la Déroute alla se perdre à nos yeux.

Cependant le vent redoubla de violence ; le navire ne put doubler le cap La Hague pour entrer en Manche. Sur ces entrefaites et vers les six heures du soir, la mer étant pleine, l'habile capitaine, qui depuis le matin n'avait pas quitté les haubans d'artimon de bas-bord d'oii il commandait la manœuvre avec un sangfroid imperturbable, se détermina, pour se jeter à la côte, et sauver au moins ses passagers, à mettre le cap sur un cutter et un brick anglais qui s'étaient perdus en avant de nous, et que nous apercevions chaque fois que notre navire s'élevait sur le sommet des vagues en fureur. Cette manœuvre était des plus difficiles, mais le capitaine était puissamment secondé par son premier lieutenant, le

capitaine Bulman, par un équipage aussi zélé qu'attentif, et d'ailleurs il se confiait dans la bonté' de son bâtiment qui était neuf Ainsi le navire étant sous son grand foc avec les riz pris dans la misaine, fut violemment poussé par lèvent, et rabota les rochers cachés sous les flots. Ce premier choc suffit pour renverser les cabines de la chambre, et désemparer le navire de son gouvernail; un second coup plus violent décrocha les meubles et les malles qui roulèrent de tous côtés au milieu des passagers effrayés. En même temps le bâtiment fut jeté à tribord sur une immense roche qui brisa sa fausse quille , et un moment après une nouvelle secousse ouvrit son flanc ; la violence des coups qu'il recevait en talonnant sur les rochers, enleva les chaloupes placées sur le pont, et fit rouler continuellement les barriques et les agrès , d'un bord sur l'autre. D'un autre côté, la mer montant et se déroulant en masses énormes, inondait h chaque instant le pont oîi il ne fut plus possible de se tenir autrement qu'attaché aux manœuvres; elle pénétrait même de tous côtés dans l'intérieur, et entrait comme un déluge dans la grande-chambre. Les animaux de provision, parmi lesquels se trouvait une vache, furent noyés et emportés à la mer. Enfin, le navire fut porté à la côte , et se brisa sur ces rochers du Calvados qu'on a si justement nommés Côtede-Fer. Le choc fut si violent qu'il sembla que le bâtiment s'entr'ouvrait. Les passagers étaient alors réunis dans la grande - chambre , en proie à la plus vive anxiété. Tous les secours humains paraissant désormais inutiles , les yeux et les esprits se portèrent naturellement vers M. de Cheverus, comme pour chercher en lui un appui, des consolations ou des espérances. C'est alors que le digne prélat, tranquille et résigné au milieu de l'agitation universelle, nous adressa cette courte exhortation : « Quand tous les moyens de salut sont enlevés à l'homme, » il lui reste encore le recours vers le ciel; adressons-lui donc nos prières, et re- » cevez ma bénédiction. » A ces paroles consolantes qu'on écouta avec recueillement, la confiance et le calme renaissent dans les esprits, et bientôt chacun se livre de nouveau à l'espérance.

Cependant le capitaine, voyant que toutes les tentatives de manœuvres pour tirer le bâtiment de sa dangereuse position devenaient inutiles, descendit avec

tout son équipage dans la chambre, et s'y renferma. Sa dernière espérance e'tait que si le navire pouvait encore résister quelques heures aux coups violens de la mer, la mare'e, en se retirant, le laisserait à sec sur les rochers. Quelques heures s'écoulèrent dans celte douloureuse anxiété'. Quoique le capitaine eut consigné tout l'équipage dans la chambre, cependant un matelot s'esquiva sur ces entrefaites, et, ayant été observer ce qui se passait au-dehors, il revint nous annoncer que le navire était eifectivement à sec sur d'énormes écueils, et qu'un grand nombre d'hommes portant des lanternes, des perches et des échelles de sauvetage, venaient à notre secours. 11 n'en fallait donc point douter, la prière des naufragés avait été entendue.

Enfin, vers dix heures du soir, un homme intrépide, dont la reconnaissance doit ici consigner le nom, le brave Nell, de la commune d'Auderville, suivi de quelques habitans, parvint, en grimpant de roche en roche, à gagner le navire, et, se faisant hisser à bord, il parut tout- à-coup au milieu de nous comme un ange sauveur; il nous engagea à prendre nos effets les plus précieux, et à le suivre sans perdre un instant, car la mer, en remontant, allait probablement nous enlever tout espoir de salut.

On se hâta d'abandonner le bâtiment, percé de toutes parts et recevant, par la violence du vent qui l'agitait constamment, de continuels dommages. Chacun choisit la voie la plus courte, ou la plus appropriée à ses forces, pour sauter sur les rochers. Quelques passagers, parmi lesquels je me trouvais, montèrent sur le pont, et se laissèrent glisser sur le bord opposé du navire, qui était tout penché; puis, saisissant une manœuvre détachée des vergues, nous nous coulâmes les uns après les autres de plus de cinquante pieds de hauteur sur les rochers, où nous fumes reçus par les villageois, placés de manière à nous empêcher de tomber dans des creux pleins d'eau, où l'on se fût infailliblement noyé. Les dames, ainsi qu'un grand nombre de passagers, descendirent par des échelles appliquées sur les flancs du navire, et d'autres enfin dans des espèces de paniers. Guidés ensuite dans l'obscurité à travers les rochers granitiques, et blessés continuellement par leurs pointes aiguës, harassés de fatigue, à peine couverts de vétemens en

lambeaux, et inondes par des torrens de pluie, nous parvînmes, avec des difficultés inouïes, au rivage, où la ge'nëreuse hospitalité' des villageois s'empressa de nous accueillir. Le vénérable cure' d'Auderville reçut le prélat et le capitaine dans son modeste presbytère ; les premiers arrive's trouvèrent chez Nell un grand feu prépare' pour les recevoir, et tous les autres se dispersèrent chez les habitans, qui se disputèrent en quelque sorte à qui logerait quelques-uns des naufrages. Après le souper, où chacun but à la fortune de ce jour, la femme de Nell abandonna son lit aux dames de notre compagnie, et de la paille fut étendue pour nous sur le plancher; chacun prit place dessus, et répara par quelque repos les fatigues de la journée.

Nous séjournâmes deux jours chez ces habitans hospitaliers. Le dimanche, le digne évéque nous réunit dans l'église délabrée du village, pour y rendre grâces à Dieu de notre salut inespéré. A cette occasion, il nous adressa une exhortation paternelle, dans laquelle il montra à découvert toute l'indulgence et la bonté de son ame, à la fois profondément religieuse, bienfaisante, et surtout tolérante envers tous les hommes, qu'il regarde comme ses frères. Ce langage persuasif fut compris par toutes les intelhgences , et l'émotion qui se peignait sur le visage des habitans nous apprit qu'aussi bien que nous, ils avaient été pénétrés du discours du vertueux prélat.

Pendant notre séjour à Auderville, notre capitaine qui, dans la traversée, avait gagné notre amitié par ses affectueuses prévenances, et à l'intrépidité duquel nous devions en quelque sorte notre salut, s'acquit encore des droits à notre reconnaissance par les soins qu'il ne cessa de nous témoigner.

Enfin, le temps étant devenu plus traitable, on songea à envoyer à Cherbourg, distant de six lieues, des charrettes pour transporter les passagers et ce qu'on avait pu sauver des bagages. Mais , au moment du départ , lorsque nous voulûmes solder notre dépense, les braves gens qui nous avaient accueillis refusèrent opiniâtrément de rien accepter, prétendant qu'ils étaient assez récompensés par le bonheur d'avoir sauvé d'une mort certaine un si grand nombre de personnes ; ce ne fut qu'à force d'instances qu'on parvint à leur faire accepter un

faible dédommagement de leurs peines et un témoignage de notre reconnaissance.

Tout étant prêt, le convoi se mit en marche accompagné par Nell et quelques-uns de ses compagnons; pour moi, je préférai faire la route à pied en traversant les montagnes, et j'arrivai ainsi à Cherbourg, où l'obligeance de mes camarades d'infortune m'avait déjà préparé un logement.

La nouvelle de notre désastre se répandit promptement dans les environs ; aussi, lorsque M. de Cheverus se mit en route pour rejoindre le troupeau qu'il était appelé à diriger, son voyage fut une véritable marche de triomphe ; il rencontrait partout sur son passage une foule nombreuse accourue pour saluer l'homme évangélique dont la renommée trahissait toujours la modestie.

De Cherbourg je m'acheminai vers Paris, revoyant avec plaisir des lieux qu'autrefois j'avais parcourus. Enfin, après huit ans d'absence, je revis les objets de mes plus chères affections ; leur présence et leurs soins me firent promptement oublier les fatigues et les dangers de l'entreprise que je venais d'achever. Les témoignages d'intérêt que je reçus de tous mes amis, savans ou artistes, que je retrouvai la plupart dans une brillante position de fortune ou de gloire, ne furent pas non plus sans influence pour adoucir l'impression subsistante de mes peines passées, et le sentiment des infirmités dont je commençai dès-lors à éprouver les atteintes. En effet, quelques mois après mon retour, je payai le tribut au climat de ma patrie par une maladie longue et douloureuse. Enfin , moins pour prétendre à la gloire d'auteur que pour consigner une foule de souvenirs agréables, et quelques connaissances que j'ai cru utile de propager, j'ai tracé celte faible esquisse; trop heureux si, en donnant à mes concitoyens une idée de la civilisation naissante de ces contrées, elle sert à leur rappeler que c'est le génie de la France qui contribua puissamment à fonder dans ce pays l'indépendance, le bonheur et la paix !

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