TOME II
sent de la grande digue, du pont hardi qui la surmonte, et d'une scierie de bois située sur une pente de la montagne. Mais ce qui attire le plus les regards dans ce groupe pittoresque, c'est l'effrayante projection d'un moulin que supportent seulement trois troncs de pins {pinus mitis) horizontalement insères entre les assises des rochers. Ces frêles supports sont maintenus à leur extre'mite engage'e par la pesanteur des bandes calcaires qui forment un contre-poids, et qui balancent l'effort de cette énorme construction en planclies et à quatre étages ; lorsqu'on s'arrête à considérer son élévation effrayante et hors d'aplomb, on ne peut s'empêcher de concevoir les craintes les plus vives pour sa stabilité, et l'on s'attend à chaque instant à la voir fléchir et s'abîmer dans le gouffre au-dessus duquel les hommes ont osé la suspendre. La ne'cessite' de s'accommoder aux localite's a motive' l'exe'cution de ces prodiges de l'industrie j en effet, au moyen de la saillie extraordinaire de cet édifice, ses murailles extérieures se projettent au-dessus du bassin inférieur de la rivière qui est navigable par partie , et cette disposition permet aux barques de s'en approcher, et de venir déposer ou recevoir directement leur chargement de sacs, à l'aide d'une poulie adaptée à une projection triangulaire du toit. Sur la même rive et dans un enfoncement , on distingue , à travers les arbres disposés en quelque sorte par étage , un canal en bois supporté par des chevalets : c'est le couloir qui sert à élever les troncs d'arbres du bord de la rivière qui les transporte, jusqu'aux scieries où ils doivent être débités. Notre planche XLI offre l'ensemble de la chute et des diverses constructions que nous venons de décrire.
L'obligeance de mon compagnon de voyage me laissa tout le temps nécessaire pour m'occuper de mes recherches spéciales. Je visitai donc avec le plus grand soin tous les environs de la chute, et, malgré l'attention la plus scrupuleuse, il me fut impossible de découvrir, dans les diverses formations que renferment ses rives, le moindre fragment de corps organisés. Je ne trouvai même de remarquable dans ces rochers que quelques masses gypseuses {stéatites) incrustées dans les fissures qu^ony remarque. Les habilans nomment cette substance pierre à savon, et l'emploient pour fabriquer des conduits de chaleur. Je fus un peu plus heureux dans mes recherches entomologiques, et je parvins à réunir quelques ordres d'insectes. Enfin,
après avoir terminé mes dessins et mes perquisitions je consacrai encore quelques instans à embrasser dans un coup-d'œil ge'ne'ral l'ensemble du pays. Je suivis donc pendant un certain espace et du haut de la montagne , le cours de la rivière Indienne; je vis d'abord le dëfîlè qu'elle parcourt rempli des vapeurs de la cascade que le vent portait au loin. J'observai ensuite qu'en sortant de ce couloir, la rivière prenait beaucoup de largeur et que les monts environnans s'abaissant de tous côtes, elle continuait à couler dans un vallon de l'aspect le plus sauvage jusqu'à Rossie oii elle subit une nouvelle chute. Il ne lui reste alors qu'un très-court trajet pour se rendre dans le lac Blanc, qui lui-même, à Ogdensburg, devient tributaire du fleuve Saint-Laurent.
Le pays, généralement montueux, que je parcourus dans cette excursion est couvert de forets qu'on peut appeler universelles, et dont l'effet est d'y entretenir une humidité constante , même à l'époque de la plus haute température. La population, comme je l'ai déjà remarqué, y est très-rare et clair-semée, et probablement n'y prendra jamais un grand développement; la rigueur et la persistance des hivers forment un obstacle insurmontable à son extension. Il est dans la nature de l'homme de rechercher les climats les plus favorables à son existence : aussi les Etals plus rapprochés du cours de l'Ohio et du Mississipi se couvrent-ils d'habitans, tandis que les parties septentrionales seront encore long -temps à peu près désertes.
Enfin nous quittâmes ces solitudes fort intéressantes sans doute à visiter pendant la belle saison, mais que les frimas changent malheureusement trop tôt en un vaste désert qui devient alors le champ de carnage des ours et des loups. Surpris par l'obscurité qui ralentit notre marche, nous n'arrivâmes que fort tard à l'habitation.