‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 6 sur 40 · ONZIEME SECTION · texte numérisé non relu

ONZIEME SECTION

CONTINUATION DE MON SEJOUR CHEZ M. LERAY DE CHAUMONT. DÉPART POUR WATERTOWN.

Je séjournai quelque leiups chez M. Leray de Chaumont dont je ne puis assez louer la bienveillante hospitalité. Une petite voiture ou un cheval étaient à ma disposition pour mes tournées lointaines; ainsi il m'était loisible d'employer toutes mes matinées à des recherches fructueuses pour le Jardin du Roi. Le grand obstacle pour toutes les excursions, dans ce pays, est le manque de chemins frayés ; cependant quelques chemins tracés dans les bois facilitent les communications avec quelques bourgs ou villages, non moins isolés que celui que j'habitais, tels que le bourg d'Antwerp ou d'Anvers dans la partie septentrionale de l'État , et le bourg des Quakers ou des Amis, peu distant de ce dernier, mais beaucoup plus considérable et mieux cultivé. A part leur isolement, on ne peut nier que la situation de ces deux bourgs ne soit bien choisie ; assis tous deux sur les bords tortueux de la rivière Indienne et sur une route de péage qui aboutit à la rive droite du fleuve Saint-Laurent , ils communiquent par ce moyen d'un côté avec la partie habitée de l'État de New^-York, et de l'autre avec les rives à la vérité désertes du fleuve Saint-Laurent, mais sur lesquelles s'échelonnent déjà les bourgs

naissans de Morris, d'Ogdensburg et d'Hamillon. On rencontre bien encore au milieu de ces vastes forets quelques autres e'tablissemens; mais, composes seulement de quelques maisons rustiques, ils méritent à peine le titre de bourg ou de village, quoiqu'ils portent déjà des noms distinctifs , tels queRutland, Champion, etc. Cependant il est un de ces e'tablissemens qui , par son importance naissante , mérite une mention particulière : c'est le bourg de Carthage , favorablement situe près de la Rivière-Noire sur laquelle il possède un beau pont de bois. C'est dans ce bourg d'origine récente que M. Leray de Chaumont possède des forges et des fonderies dont l'exploitation occupe et fait vivre quelques familles. Elles sont alimentées par une mine de fer en grains située h plusieurs milles de distance et près du cours de la rivière, de sorte que le minerai est transporte dans les usines sur des bateaux à voiles. Le charbon se fait sur les lieux mêmes, et on peut croire que la matière première ne manque pas à sa fabrication. Ces forges et ces fonderies ainsi que les scieries de bois sont reléguées vers les forêts qui les alimentent, et quelque peu distantes du véritable emplacement de Carthage, Les maisons de ce bourg sont toutes construites en bois et disséminées çà et là, sans qu'aucun plan arrête' ait préside' à leur disposition, La plupart sont situées sur des tertres mamelonnés qu'on a récemment dépouillés de la portion de forêt qui les recouvrait. La circonscription de chaque propriété est marquée par des clôtures de rondins souvent disposés en zig-zag, sans clous ni liens d'aucune espèce. Sur les bords de la rivière on a formé une espèce de pont pour l'arrivage des barques; on a de plus construit des hangars et un vaste magasin pour le dépôt des marchandises et du minerai. Je ne dois point omettre que, sur la colline la plus saillante, s'élève une petite église surmontée de son clocher en lanterne; elle a été construite aux frais de M. Leray de Chaumont, et destinée au culte des Irlandais catholiques qui forment avec un certain nombre d'Allemands et d'Américains la presque totalité de la population du bourg. M, Conoly, évêque catholique de New-York, en fit la consécration pendant mon séjour à Leray-Ville. Elle doit servir au double usage de temple et d'école publique, car aux Etats-Unis chaque commune, quelque peu importante qu'elle soit, est tenue d'avoir une école, et d'entretenir à ses propres frais mi maître

pour y enseigner aux enfans des deux sexes la langue, la lecture, l'écriture, le calcul et les premiers ele'mens de la géométrie. Les garçons et les filles sont séparés et chaque sexe a son entrée particulière. Aux heures de récréation, les enfans jouent sur la pelouse qui entoure l'établissement, sous les yeux du maître. Des habitans sont choisis par leurs concitoyens pour surveiller et diriger les travaux des élèves. L'école est fermée pendant les grands froids, les enfans restent alors dans leur famille oii ils sont occupés à divers travaux selon leur âge et leur force; ce temps n'est d'ailleurs jamais entièrement perdu pour l'instruction, car leurs parens qui savent toujours au moins lire et écrire , de quelque condition inférieure qu'ils soient, leur continuent les leçons. Au printemps on rouvre l'école et les études recommencent. Ces établissemens d'instruction primaire sont très-nombreux aux Etats-Unis, puisque, comme je l'ai dit, chaque commune est obligée d'avoir le sien. Les habitations étant souvent disséminées et très-éloignées les unes des autres, c'est ordinairement, pour la commodité générale, aux carrefours que forment les routes en s'entrecroisant, que sont situées les écoles; en effet, si l'on rencontre en cet endroit une petite maison bâtie en bois, on peut être sùr que c'est l'école de campagne; toutes d'ailleurs sont construites sur un plan uniforme et se ressemblent. Il arrive cependant assez souvent, comme dans le cas particulier que j'ai cité plus haut, que dans les établissemens naissans un seul bâtiment est affecté à la célébration du culte et à l'instruction publique.

Aux environs de Carthage, et dans la partie de la contrée qui s'étend à la droite de la rivière, je retrouvai en place la roche primitive, le granit, dont j'avais rencontré de vastes débris dans les parties basses du pays, au-delà du bourg de Lowille. Il forme en cet endroit la continuation du chaînon qui se prolonge jusqu'aux confins de l'Etat de New- York où il est coupé par le fleuve Saint-Laurent, puis reprend au-dela de ce fleuve, et va rejoindre la baie d'Hudson.

Je fis aussi, pendant mon séjour chez M. de Chaumont,une excursion au nouvel établissement nommé Great-Bend, situé sur la Rivière-Noire, à très-peu de distance du village de Leray-Yille. Cette petite colonie avait jeté un pont en bois sur le fleuve, mais lors de mon passage il avait été emporté, et ses débris entassés

en obstruaient le lit qui d'ailleurs est barre' en cet endroit par une digue de retenue. Les eaux surmontant ces obstacles formaient une cascade de quinze h dix-huit pieds de hauteur, et tombaient dans le canal inférieur admirablement encaisse' par ces mêmes lits calcaires que nous avons si souvent signales. Ces roches horizontalement superposées, et dispose'es en retraits successifs semblables à de vastes gradins, formaient des éperons naturels que le continuel frottement des eaux avait arrondis. Maigre' les tentatives d'établissement et de culture que les hommes avaient formées en cet endroit, ce site me parut un des plus sauvages que j'eusse encore contemple's; en effet, excepte une mise'rable cabane et un moulin, mes regards n'apercevaient, quelque loin qu'ils s'étendissent, que les sinuosités de la rivière et l'universelle foret de chênes entremêlées de quelques espèces de re'sineux.

Mon excursion en cet endroit ne fut point tout-h-fait denue'e d'intérêt sous le rapport de l'histoire naturelle; en effet, péchant un jour dans la rivière, non loin du pont rompu, les habitans me donnèrent avis que je pourrais prendre beaucoup d'e'crevisses , si je soulevais les dalles de pierre qui gisent sur le rivage et sous lesquelles elles se tiennent cache'es. Je suivis ce conseil, et maigre' la rapidité' de leur fuite lorsqu'elles sont à de'couvert, je parvins à en saisir une grande quantité', et j'observai alors avec satisfaction qu'elles différaient beaucoup de celles de notre pays. Je recueillis aussi plusieurs variëte's de coquilles fluviatiles, quelques roches portant des empreintes de fossiles, et enfin des fragmens considérables d'animaux. Tous ces curieux débris sont actuellement dans la collection géologique du Cabinet du Roi.

Dans mes tournées investigatrices à travers cette contre'e, je rencontrai souvent les restes des curieux monumens e'ieve's par les castors, mais leurs industrieux constructeurs avaient disparu , et ces ruines commençaient à devenir méconnaissables. Je trouvai aussi dans un mare'cage la ramure complète du grand cerf w^apity, le cervus canadensis de Buffon. A l'inspection de ce bois, je reconnus qu'il était tombé naturellement; l'extrémité de la couronne qui s'implante sur la tête, et les andouillers, n'étaient nullement endommagés. Je jugeai par le nombre de ces appendices que cette ramure devait avoir appartenu à un animal âgé de dix

ans; elle avait cinq pieds de longueur en totalité'. Le cerf wapity se rencontre assez fréquemment dans cette contrée , c'est au sud-ouest de ce pays qu'a été pris le premier des trois que j'ai embarques vivans pour le Jardin du Roi. L'un d'eux, mourut à bord par suite des blessures qu'il reçut pendant une tempête qui assaillit le vaisseau et le força de relâcher en Irlande. Les deux autres sont morts au Jardin du Roi, et leurs squelettes font actuellement l'ornement de la galerie d'anatomie comparée, tandis que leurs peaux montées se trouvent dans les salles du Muse'um. BufFon donna à cette belle espèce de cerfs le surnom de canadensis, à une époque oii la partie méridionale du fleuve Saint-Laurent n'avait pas encore e'te' explorée par les Français e'tablis au Canada ; il la crut particulière à ce dernier pays, mais il est bien plus probable qu'elle était commune aux deux contrées qui forment les rives du Saint-Ijanrent, et qu'elle voyageait de l'une à l'autre par le fleuve qui, pendant l'hiver, est gelé de manière à pouvoir porter les plus lourds fardeaux. Ce cerf porte dans la langue des habitans de cette contrée plusieurs noms difFérens, mais il est connu des sauvages delà partie méridionale sous le nom de wapity, que les professeurs du Jardin du Roi lui ont conservé, pour le distinguer du cervus alces , variété de l'élan d'Europe , que les indigènes appellent moos et les Américains naturalisés orignal.

Le wapity, ainsi que le cerf à dagues de Pannat, a été vu par le commodore Parry au-delà de la baie d'Hudson ; il se rencontre en outre dans les contrées hérissées de rochers et dans les vallées encore peu explorées qui avoisinent le Mississipi. Ce bel animal s'apprivoise très-bien; en effet, M. R. Levingston m'a assuré en avoir possédé deux qu'il faisait atteler au traîneau, et moi-même, à la campagne de M. Peel, propriétaire du beau cabinet d'histoire naturelle de Philadelphie, j'ai vu un wapity employé à tourner un manège pour tirer l'eau du puits. Après ces deux exemples, s'il m'est permis de citer ma propre expérience, j'ajouterai que celui de ces animaux que j'acquis le premier, resta chez moi longtemps et devint tellement familier que, se dressant sur ses pieds de derrière, il posait ses pieds de devant sur mes épaules , et me léchait le sommet de la tête. Avant de l'envoyer en Europe, je m'attachai à connaître ses goûts et ses habitudes ;

il préferait la pomme de terre et l'herbe des champs nouvellement coupée à toute autre nourriture ; il n'avait aussi de goût que pour l'eau la plus limpide. Ayant remarque qu'il prenait un plaisir extrême à se frotter contre les troncs d'arbres et contre les angles de sa clôture, je lui ôtai ses liens, et fis sceller en terre, au milieu de sa cour, en guise d'arbre, une perche raboteuse afin qu'il pùt s'y gratter tout à son aise, ce qu'il ne manquait pas de faire tous les matins. Cette habitude me suggéra l'idée de le faire e'triller, et cette ope'ration fut tellement à son gre' , qu'il en témoigna sa reconnaissance en léchant celui que je chargeai de ce soin ; je voulus l'étriller moi-même et j'en reçus les mêmes marques d'amitié. Sur ces entrefaites, la chute de son bois s'étant opérée, je profitai de la circonstance pour l'envoyer en France. Je fis construire, sur le pont du navire qui devait le transporter, une grande cage bien matelassée en dedans, pour le garantir, en cas de gros temps , de la violence des roulis.

Désirant , autant qu'il était en mon pouvoir, naturaliser cette belle espèce de cerfs dans les forêts royales, je me mis, aussitôt après le départ du premier, en quête d'une femelle que je ne tardai pas à me procurer. Betzy, c'est ainsi que je l'appelais, reçut les mêmes soins que celui que je venais de quitter. Je lui donnai pour compagne une jeune femelle de la petite espèce du cerf à dagues, et toutes les deux parvinrent tellement à s'apprivoiser, qu'elles pénétraient sans cesse dans l'intérieur de la maison. La plus petite même, plus alerte que sa compagne, montait jusque dans ma chambre et venait se poster près de la cheminée pour s'y chauffer. En hiver, Betzy se plaisait dans la neige, sur laquelle elle dormait comme sur la meilleure litière. Il était alors impossible de la faire rester dans sa loge. Plus d'une fois la chaleur de son corps ayant fait fondre la neige qui l'environnait, et le froid de la nuit venant à condenser de nouveau cette humidité, je fus obligé d'employer des aspersions d'eau tiède pour la faire sortir de ce lit de glace dans lequel elle était emprisonnée. Je pris le parti, pour obvier à cet inconvénient, de relever la neige en un monceau au milieu de la cour, et ce fut pour les deux compagnes un grand sujet d'amusement ; la plus légère montait sur la cime, tandis que l'autre , en essayant de l'atteindre, roulait jusqu'en bas, entraînée

Page 1