‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 7 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

par le poids de son corps. Je gardai ces jolis animaux auprès de moi pendant un hiver, et je profitai de la belle saison suivante pour les faire passer en France oîi ils arrivèrent sans accideus. A mon retour je n'ai plus retrouvé la petite femelle du cerf à dagues, mais Betzy vit encore, me reconnaît toujours parfaitement et accourt au premier son de ma voix.

Le lecteur me pardonnera celte digression clans laquelle je suis entre pour prouver avec quelle facilite on peut apprivoiser les animaux de celte contrée. J'obtins un résultat aussi satisfaisant avec le bison, mais le temps me manqua pour tenter sur sa femelle une semblable e'preuve; en effet, lorsque je la reçus, la belle saison qui s'ouvrait m'appelait h de nouvelles excursions, et je fus force de la faire partir très-peu de temps après son arrivée à New-York , des bords du Mississipi.

Je reviens enfin à Leray- Ville dont celte digression m'a insensiblement éloigne. Chaque matinée de mon séjour fut, comme je l'ai dit, marquée par quelque excursion nouvelle, et chaque excursion par quelque découverte intéressante. Ainsi, en parcourant les vastes forets qui couvrent la contrée, j'aperçus une famille de porc-épics que j'essayai de poursuivre, mais que je ne pus atteindre, malgré la lenteur de leur marche habituelle, parce qu'ils cherchèrent leur refuge au milieu de débris de roches et de troncs renversés, où il m'était impossible de les suivre; heureusement je réparai peu de temps après cette perte, en me procurant ce curieux animal. Je rencontrai aussi aux mêmes lieux une famille de didelphes ^ qu'il m'eût été facile de surprendre et d'emmener prisonniers, puisque, blottis sous des monceaux de feuillage, ils restent plongés dans une espèce de sommeil qui dure à peu près tout le jour; mais j'avais déjà possédé chez moi celte intéressante espèce, dans le but d'approfondir le prétendu mystère de sa généralion, et j'en avais même fait parvenir des individus vivans au Jardin du Roi. J'ajouterai seulement ici à leur description bien connue que, cachés pendant tout le jour dans leur retraite, ils n'en sortent que la nuit, à moins d'attaque sou-

* V opossum des Américains ; ces curieux animaux font partie de la famille des marsupiaux.

daine ; ils tiennent alors constamment ouverte et prête à mordre leur large bouche armée de cinquante dents. Les petits s'accrochent ordinairement à leur mère, ou montent aux arbres .en s'aidant de leur queue prenante, qui fait l'office d'une cinquième main ; mais au moment du danger, ils se réfugient tous sous elle, et les plus jeunes rentrent même dans la poche qu'elle porte sous son ventre : on n'aperçoit alors, hors de ce sac naturel, que leur long museau blanc sur lequel se détachent deux yeux du noir le plus foncé.

Je ne dois point omettre, parmi les animaux curieux que je surpris dans ces solitudes, l'écureuil volant, nommé aussi polatouclie. C'est un charmant petit quadrupède à poil gris, délicatement cendré sur le dos, et dont le ventre est d'un blanc velouté comme l'hermine. A l'aide d'une espèce de parachute que lui forme une membrane qui s'étend de ses jambes de devant à celles de derrière, il a la propriété, lorsqu'il s'élance en l'air, d'y rester suspendu quelques instans, et de rendre sa chute beaucoup moins pesante. Sa téte est un peu pointue, et ses yeux sont ronds , noirs , saillans et très-vifs. Comme tous les écureuils , il s'apprivoise facilement, et devient même très-familier; il vit en liberté dans l'intérieur des maisons, vient à la voix de son maître, mais malheureusement tombe souvent sous la patte du chat, qui le traite alors comme une souris. J'en ai possédé plusieurs que je laissais jouir d'une entière liberté; ils passaient la nuit dans mon lit, mais à leur réveil rien ne pouvait contenir leur vivacité, et je finis par les perdre.

Enfin, malgré la bienveillante hospitalité dont j'étais l'objet à Leray -Ville, je songeai à effectuer mon départ, que, par ses instances réitérées, mon hôte était parvenu à différer successivement de plusieurs jours. M. de Chaumont mit alors le comble à ses affectueuses prévenances , non-seulement en me chargeant de provisions recherchées, telles qu'un baril de ces excellentes truites du lac dont j'ai déjà parlé, mais encorq en prenant sur lui d'expédier à New- York ma nombreuse collection; ce qui me tira d'un grand embarras, et me délivra à peu près de tout bagage importun, pour la nouvelle excursion que j'allais commencer. Je partis donc un matin de Leray-Ville, et je me dirigeai d'abord vers le village de

Brown- Ville, d'où je me proposais de gagner la baie de Chaumont. Je me joignis, pour faire ce petit voyage, à un quaker qui était habitant du pays, et qui retournait dans ses foyers; je pris place dans sa voiture. Il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que , parmi les membres de cette secte souverainement amie de la simplicité' et de l'uniformité' dans toutes les habitudes domestiques, tous les meubles, comme les vêtemens, semblent modele's sur une forme unique et en quelque sorte consacre'e; ainsi la voiture dans laquelle nous voyagions, commode quoique e'conomiquement construite, portait l'empreinte de ce type d'uniformité et de simplicité' que j'avais remarque dans tout ce qui leur appartient. Elle était semblable à toutes celles que j'avais déjà vues : une caisse carrée et découverte, portée sur des ressorts en bois très-élastiques, en formait la partie principale j une impériale , soutenue par quatre tringles de fer , et des rideaux qui se déroulent pour préserver de la pluie, en composaient le complément nécessaire. Elle était attelée d'un cheval dont le principal mérite était dans sa vigueur et son activité. Le chemin, depuis Brown- Ville jusqu'au bourg de Chaumont, étant à peu près direct, nous arrivâmes de bonne heure à ce dernier endroit, situé au fond de la baie de Chaumont à laquelle il emprunte son nom, et près de l'embouchure d'une petite rivière qui porte aussi la même dénomination. Nous nous arrêtâmes dans une belle taverne dont mon conducteur était propriétaire , et l'on m'assigna pour mon logement une chambre charmante , dans laquelle je trouvai un excellent lit. Plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de faire remarquer qu'aux Etats-Unis les tavernes, même celles des plus petits villages, étaient tenues avec une propreté qu'on trouve à peine dans les auberges de nos villes principales; je ne ferais donc que rappeler au lecteur une chose connue, si je répétais les mêmes observations à propos de la taverne du bourg de Chaumont; j'ajouterai cependant que, sans doute en raison du caractère particulier de ceux qui tenaient cet établissement, les soins d'ordre et de propreté y étaient poussés jusqu'au raffinement, jusqu'à la minutie. Au reste, quand on a vu l'intérieur d'une famille de ces religionnaires, on les connaît aussi bien que si l'on avait pénétré chez toutes les autres; c'est partout la même simplicité et la même

uniformité : leurs caractères, leurs mœurs et leurs habitudes semblent modèles d'après un type unique comme leurs meubles ou leurs habits. Quoique le spectacle de ces mœurs simples et sérieuses , et d'une vie entièrement consacrée au travail, laisse parfois dans l'esprit une impression de monotonie et d'ennui , cependant on ne peut s'empêcher d'y trouver quelque chose d'antique et de patriarcal qui charme et se'duit; on ne peut aussi, quelle que soit l'opinion qu'on embrasse sur la doctrine et les opinions de ces sectaires , refuser d'admettre l'influence de leurs mœurs pures et de leur vie paisiblement occupée sur leur constitution physique. En effet, tous jouissent d'une santé presque inaltérable j la plupart des femmes brillent par la fraîcheur de leur teint, et beaucoup sont même d'une beauté remarquable. J'eus occasion de vérifier cette observation , et d'admirer le calme et la sérénité' qui régnent habituellement sur leurs visages, en soupant avec toute la famille de mon nouvel hôte. On peut croire que toute cérémonie, toute e'tiquette furent exclues de ce repas, puisque ces règles tyranniques sont par eux bannies de toutes les actions de la vie , et qu'ils ne se découvrent même jamais devant qui que ce soit; au reste, on va en juger par le trait suivant. On me demanda au commencement du repas mes nom et prénoms, et je ne fus pas peu surpris lorsque, peu d'instans après, la fille de la maison, en me présentant un morceau d'un gâteau de sa façon , me dit : (( Tiens , Jacques , prends ta part. » J'étais déjà témoin que les hommes se tutoyaient entre eux, mais cette application rigoureuse de ce principe de fraternité, faite par une jeune personne envers un étranger, mit le comble à mon étonnement.

Le bourg de Chaumont, qui fait partie du comté de Jefferson, est d'origine récente ; je ne doute point que depuis mon passage il ne se soit rapidement augmenté, mais à cette époque il était encore peu considérable; parmi ses principales constructions, il fallait d'abord compter la taverne où j'étais logé, établissement de première nécessité et qui dans ce pays précède en quelque sorte tous les autres; c'était de toutes les habitations la mieux située puisqu'elle était beaucoup plus rapprochée du rivage de la baie. Elle était en outre solidement bâtie avec une espèce de pierre à chaux qu'on trouve aux environs du lac, et présentait, sur une

de ses faces, un portique ouvert h sept arcades pour la promenade des maîtres et des pensionnaires. Un autre bâtiment situe à peu de distance, et renfermant les écuries et les remises, était également décore d'un portique destiné à servir d'abri momentané aux chevaux des voyageurs. Je ne dois point oublier l'enseigne delà taverne, ornement accessoire beaucoup plus important dans ce pays que chez nous j semblable au reste à toutes celles qu'on rencontre aux Etats-Unis et même dans les provinces de l'Angleterre, elle était placée à quelque distance du corps de logis, sur le bord de la route et de manière à être aperçue de très-loin; elle se composait d'un énorme tableau mobile qui , suspendu entre deux poteaux façonnés de vingt pieds de hauteur, se balançait à tous les vents avec un bruit assez incommode. Selon un autre usage du pays, on avait fixé une mangeoire au-dessous du tableau et entre les deux poteaux, de sorte que cette vaste machine présentait la double utilité d'annoncer la qualité de la maison et de servir de point d'attache aux chevaux des voyageurs. Non loin de la taverne, et près du rivage de la baie, s'élevaient cinq ou six jolies maisons bâties en planches, décorées de portiques, et entièrement peintes en blanc ainsi que les élégantes barrières qui entouraient leurs jardins. Parmi ces habitations, la plupart occupées par des marchands de diverses denrées , on remarquait une pharmacie, le bureau de la poste aux lettres de l'endroit, et celui de la recelte du droit de péage pour l'entretien de la grande route qui vient se terminer à ce bourg. Sur les bords de la route, mais à une certaine distance du rivage, s'élevaient quelques autres maisons construites avec cette pierre à chaux dont j'ai déjà parlé, et assez élégamment décorées; l'une d'entre elles surtout, composée de deux étages surmontés de mansardes, ornée d'un riche perron , et accompagnée d'un bâtiment particulier renfermant les cuisines et autres réserves, présentait une apparence de luxe et de splendeur qui faisait im contraste frappant avec la solitude du bourg naissant.

La baie de Chaumout, au fond de laquelle est situé le bourg du même nom, est formée par un renfoncement profond du rivage du lac Ontario , et protégée en outre à son ouverture par plusieurs îles boisées que j'apercevais de la position élevée de Sackett's-Harbour et que j'ai désignées en cet endroit par leur nom. Le

rivage méridional de cette baie fournit une belle pierre qu'on emploie dans la construction et dont on fait d'excellente chaux. Aussi a-t-orf établi dans ces environs plusieurs chaufours appartenant à des quakers qui les exploitent eux-mêmes. La population de la contrée environnante se compose en grande partie de ces religionnaires qui, outre l'exploitation des fours h chaux, se livrent encore h la culture des terres et à la pèche dans le lac. Cette dernière branche d'industrie est même très-productive et forme, aux époques du printemps et de l'automne, un article de commerce considérable. Le poisson est salé, mis en barils, et ensuite expédié pour tous les points de l'intérieur. L'ichthyologie complète de cet immense bassin d'eau douce ne serait pas une des parties les moins intéressantes de l'histoire naturelle de cette contrée j en effet les espèces et les variétés de poissons y sont très-nombreuses, et leur corps offre un éclat et une vivacité de couleurs qui ne le cèdent en rien à ceux des espèces qui vivent dans la mer. On distingue parmi eux le Lépisostée à bec allongé comme le gavial {esox osseus, VA.), espèce de brochet couvert d'écaillés grandes et dures; celui à museau élargi, ou le Lépisostée cdiman de Lacépède ; des p)ercJies qui diffèrent peu de celles d'Europe, mais que MM. Cuvier et Valenciennes ont désignées sous le nom de Perça granulosa, Perça Jlavescens , Perça acuta, Perça serrato-granidata; des truites, des saumons et des carpes à museau gros et obtus (les Catostomes de Lesueur), qui atteignent la plus grande dimension. On rencontre également dans ces eaux, comme dans celles du lac Erié, une des plus belles espèces de poissons, Vojnbre, dont le corps d'un jaune clair et orangé est diapré de taches blanches, bleues, jaunes, noires et argentées, et dont la queue irisée reflète les plus vives couleurs. Lesueur avait déjà signalé l'existence de cette espèce dans le lac Erié et je l'avais moi-même pêchée à Black-Rock. Enfin on y trouve une multitude de cyprins variés , tellement brillans , que lorsqu'on les aperçoit frappés des rayons du soleil, on croit voir une masse métallique diversement colorée.

On a remarqué, relativement aux familles de poissons qui vivent dans les grands lacs de l'Amérique septentrionale, que plusieurs sont particulières à chacun de

ces lacs, et qu'un certain nombre sont communes à tous ou seulement à plusieurs d'entre eux. L'exactitude de cette observation rend prësumable l'opinion, que certaines espèces de poissons qui appartiennent aux lacs supérieurs sont descendues dans les lacs immédiatement inférieurs, et se sont même successivement répandues dans tous, en traversant les étroits couloirs par lesquels ces lacs se déversent les uns dans les autres. 11 n'est pas même absurde de supposer qu'un certain nombre, ayant échappé h la mort en franchissant le saut du Niagara, auront propagé leur espèce dans le lac Ontario, puisqu'on retrouve dans ce dernier bassin des variétés qui semblent plus particulièrement appartenir aux lacs supérieurs. On admettra facilement que la même chose a dù se passer relativement aux petits lacs de l'intérieur des terres qui versent leurs eaux dans le lac Ontario, et que l'anguille et le poisson -soleil (sim-Jish des Américains, jjomotis auritus Cuvier et Valenciennes ) ont pu suivre ces dégorgeoirs et se mêler aux familles qui appartiennent exclusivement à l'Ontario. J'ai omis de dire, en parlant des diverses espèces qui vivent dans les eaux de ce lac, qu'on y trouve un grand nombre de magnifiques esturgeons. Les ha])itans qui se livrent à la pêche et à la préparation des salaisons , n'ont point encore songé à tirer parti des œufs de ce poisson pour en fabriquer cet assaisonnement si recherché nommé caviar.

On s'étonnerait sans doute en voyant toutes les espèces de poissons abonder au printemps dans l'Ontario , puis disparaître si complètement pendant l'été que les eaux de ce lac semblent entièrement dépeuplées, et enfin reparaître en automne, si l'on ne savait que ces animaux sont très-sensibles aux vicissitudes du chaud et du froid, et qu'ils souffrent également des extrêmes de température. Ils s'enfoncent donc pendant les grandes chaleurs dans les profondeurs du lac où ils trouvent des eaux d'une température toujours 'égale, et ce n'est que sur les bords, à l'endroit où des arbres épais, inclinés sur les eaux, forment des abris impénétrables aux rayons du soleil , qu'on peut espérer d'en rencontrer en tout temps.

x\ux deux époques du printemps et de l'automne, lorsque la pêche est dans toute son activité, le lac, couvert d'une infinité de barques de toute forme et de toute grandeur , présente le spectacle le plus animé et le plus pittoresque.

C'est ordinairement à la fin du jour qu'elles quittent le rivage pour aller croiser au large, et comme alors chacune d'entre elles arbore un ou plusieurs fanaux, la réunion de tous ces points lumineux, réfléchis en outre par les eaux paisibles du lac, ofFre l'aspect d'une vaste et mobile illumination, en sorte que le spectateur, qui du rivage contemple ce singulier tableau, ctoit assister à quelque magnifique féte navale. A la même époque du printemps , on remarque , le long des rivages du lac, une espèce d'écume blanchâtre et gluante, qui fl.otte sur les eaux et se dépose sur la plage ; j'ai interrogé les habitans sur la nature de cette espèce de résidu, et tous m'ont assuré que c'était un produit du frai des poissons. Il suffirait des inductions qu'on pourrait tirer de cette observation, si elle était exacte, pour donner idée de la prodigieuse quantité de poissons que nourrit ce vaste bassin ; mais il est beaucoup plus probable que cette matière doit être considérée comme provenant du pol/e/i des végétaux , que les vents enlèvent et déposent sur les eaux du lac : c'est d'ailleurs ce que les recherches et les expériences récentes d'un observateur exact semblent démontrer.

Les rivages du lac aux environs de Chaumont^ et l'embouchure de la petite rivière du même nom, me fournirent une nombreuse coUeciion de coquilles fluviatiles que j'allai chercher jusque dans les terrains submergés des marécages, et jusque dans la vase des rives. Ces recherches pénibles, fûtes pendant les heures du jour oii régnait la plus haute température, m'incommodèrent beaucoup et faillirent me devenir pernicieuses; en effet, je ressentis quelques atteintes de la fièvre qui, chaque année, infeste à cette époque cette humide contrée. J'eus l'occasion de constater les tristes effets de cette maladie, en visitant quelques enfans et même des adultes qu'elle avait attaqués et réduits à un état de maigreur effrayante. Cependant voulant, autant qu'il était en mon pouvoir, tout explorer, et ne laisser que le moins possible à recueillir après moi, je redoublai d'activité, et après deux jours de séjour à Chaumont, je me remis en voyage pour le cap Vincent, situé à peu de distance, mais sur le fleuve Saint-Laurent. Je pris pour m'y rendre une route de péage (Turnjnke) tracée d'abord presque constamment au milieu de forêts de l'aspect le plus triste, et où l'on n'aperçoit

Page 1