ANTIQUITÉS ROMAINES
« tout entière des Parisiens était vouée misérablement au culte « de ce dieu par une servitude diabolique, » quand saint Denis vint leur annoncer que le règne du Christ était arrivé*. On peut visiter encore, sur le versant septentrional de Montmartre, près d'un lieu qui se nomme le Champ du Trésor, quelques restes de murailles et de citernes antiques, bien faciles à reconnaître à la symétrie de leur appareil.
Nous avons à citer, pour en finir avec la rive droite, plusieurs sections de voies romaines dont les travaux de l’immense rue de Rivoli ont donné occasion d’étudier le gisement, et les fragments de sculpture en pierre exhumés, il y a quelques mois, dans le périmètre de la tour Saint-Jacques. Ces derniers débris ont été déposés au musée de Cluny.
BivE GAUCHE DE LA SEINE. Le Parisien moderne a dédaigné la rive gauche du fleuve. Le luxe, le mouvement, les affaires ont passé à la rive droite. Il n’en était pas de même à l’époque qui nous occupe en*ce moment ; la rive gauche jouissait sans trouble du privilège de servir de séjour à l’aristocratie gallo-romaine. Un camp couvrait une partie de l’emplacement actuel du jardin du Luxembourg. En 1811, 1817, 1 836 et 1 838, on y a recueilli des poteries remarquables, des médailles, des bronzes, des statuettes, et même des fragments d’enduits peints pour la décoration des appartements. Il y avait aussi tout auprès des silos destinés à recevoir des approvisionnements de grains. Les puits et les fours à poteries se rencontrèrent en si grand nombre dans les fouilles pratiquées pour les fondations de la nouvelle église Sainte-Geneviève, que les travaux en furent notablement retardés. Du côté du quartier Saint- Victor, et près de la maison des Frères de la doctrine chrétienne, un amphithéâtre avait été disposé dans un lieu auquel un titre de 1284 donne le nom de Clos des Arènes. Les pentes de la montagne Sainte- Geneviève, vers les quartiers de Lourcine et Mouffetard,
1 Une figurine antique de Mercure en bronze, d’un joli travail, trouvée dans la Seine en 18A9, porte le n<> 1992 du catalogue du musée de Cluny.
ANTIQUITÉS ROViAINnS.
formaient à la ville une seconde nécropole, celle du midi. Les fouilles y ont produit, en 1630, des sculptures relatives au culte mystérieux de Milhra ; en 1635, des cercueils de pierre avec inscriptions grecques ; en 1 656, d’autres sépultures qui appartenaient aux premiers temps de rétablissement du christianisme. De nos jours encore, on a retrouvé, dans le voisinage du collège des Irlandais, les fragments d’un monument funéraire de la basse époque romaine. C’est tout dernièrement aussi, dans le cours des travaux de prolongement de la rue Soufflot, entre le Luxembourg et la rue Saint- Jacques, qu’on a dégagé, pour quelques jours seulement, les substructions d’un très-vaste édifice, d’où l’on a pu extraire des fragments de marbre de diverses natures et des anlrefixes en terre cuite.
Nous omettons un grand nombre de découvertes moins importantes. Ajoutons seulement qu’on peut aller voir au musée de Cluny un taureau antique en pierre, détaché de la base du clocher de l’ancienne église Saint-Marcel (no 5) ; des vitrines remplies de monnaies, de médailles et de petits objets de métal, provenant des fouilles du Palais de Justice et de la nouvelle mairie du XII® arrondissement (nos 1801 et 1802) ; des fragments de cercueils de plâtre fort anciens, trouvés aux environs de la vieille église Sainte-Geneviève, aux abords de Saint-Germain l’Auxerrois et sur plusieurs autres points de la ville. Ces cercueils, exécutés en plaques épaisses qui avaient été moulées, présentent sur leur surface extérieure des ornements grossiers, mais très-curieux.
LE PALAIS DES THERMES. 11 nous reste à décrire maintenant la plus importante de toutes les constructions que les Piomains avaient élevées sur notre sol. C’est heureusement tout autre chose qu’une ruine, et, par une suite de circonstances vraiment extraordinaires, la partie la mieux conservée de l’édifice est devenue un lieu d’asile inviolable pour tous les débris antiques qui peuvent se rencontrer aujourd’hui. Nous voulons parler du palais des Thermes et de sa grande salle, dont les proportions imposantes ne se retrouvent que dans les monuments les plus vantés de Rome.
11 est certain que l’empereur Julien a résidé dans ce palais, et
PALAIS DES THERMES
longtemps ce prince en a été regardé comme le fondateur. Mais une étude plus approfondie des matériaux, de l’appareil et du système de la décoration a fait prévaloir l’opinion qui attribue le monument à Constance Chlore, Julien y fut proclamé empereur en 360. Valentinien et Valens y passèrent l’hiver de 363. Plus tard, le roi Childebert 1er habitait le même palais, et Fortunat en attestait la magnificence. Abandonné par les empereurs carlovingiensL dévasté par les Normands, il cessa d’être le séjour de la puissance royale. Vers la lin du xii® siècle, \ 1 80 environ, les poésies de Jean de Hauteville nous montrent en langage pompeux les cimes du palais perdues dans les deux, tandis que les fondements descendaient jusqu’à l’empire des morts. Mais il faut se méfier des exagérations poétiques. Une charte en bonne forme constate d'un style prosaïque qu’en 1218, Philippe-Auguste donna le palais des Thermes à Henri, son chambellan, avec le pressoir situé dans le même édifice. Peut-on croire que le roi eût ainsi aliéné, sans plus de, façon qu’une construction ordinaire, un palais comme celui dont les vers de Jean de Hauteville nous tracent la figure? En 1360, Pierre de Chaslus, abbé de Cluny, se rendit acquéreur de ce qui subsistait encore. Deux autres abbés de Cluny, Jean de Bourbon et Jacques d’Amboise, élevèrent pour eux-mêmes et pour leurs successeurs, sur une partie de l’emplacement des Thermes, le somptueux hôtel de Cluny, qui contient aujourd’hui des collections si précieuses pour l’étude des arts.
La renaissance des lettres, le retour aux auteurs classiques, n’amenèrent pas de meilleurs jours pour la grande salle des Thermes; personne n’y songeait plus. En 1787, pour qui voulait la visiter, il fallait s’en aller frapper rue de la Harpe, à la porte d’une vieille et laide maison, qui avait pour enseigne la Croix de Fer, en face de l’hôtel du Bœuf couronné. Au fond d’une cour étroite se trouvait l’entrée de la salle principale, qui servait de magasin à un tonnelier. La voûte romaine portait sur sa croupe
1 On a dit qu’ Alcuin avait établi aux Thermes un atelier de manuscrits et de miniatures.
PALAIS DES THERMES
un jardin divisé en parterres et en potager, où les pommiers venaient à merveille dans une couche de terre haute de cinq ou six pieds. On arrivait à ce jardin suspendu de la Babylone moderne par une des salles du second étage de l’hôtel de Cluny. Ni le poids énorme des terres, ni l’inliltration des eaux, n’ont pu altérer pendant une si longue suite d’années la robuste constitution de la voûte. A l’intérieur, l’espace était coupé par des cloisons et des planchers, qui permettaient à peine au visiteur de se rendre compte du plan général; des futailles amoncelées contre les murs en interdisaient l’approche. Les choses restèrent à peu près en cet état jusqu’à l’année 1819. Le roi Louis XVIII, ce prince lettré, qui récitait de mémoire des livres entiers de Virgile et des épîtres d’Horace, prit intérêt à la conservation des Thermes. Les désirs des princes sont ordinairement des ordres. Le vieux monument fut donc acheté par les soins du préfet de la Seine, et dès l’année suivante, en 1 820, les travaux de réparation commencèrent. La maison de la Croix de Fer disparut; des ruines considérables furent mises à découvert du côté de la rue de la Harpe, et plus tard une grille placée en avant laissa voir sans obstacle l’ensemble des constructions antiques.
La grande salle est une fabrique immense, majestueuse d’aspect, merveilleuse de solidité, empreinte, comme les œuvres du peuple romain, d’une grandeur mâle et sévère. De semblables monuments se mesurent plutôt qu’ils ne se décrivent; ils tirent toute leur beauté du grandiose des proportions, de la régularité de l’appareil et de l’importance de leurs dimensions. Quelque nue et dépouillée qu’elle puisse être, la salle des Thermes, sur laquelle ont passé déjà quinze siècles, commande l’admiration et le respect. On contemple avec étonnement les hautes voûtes et les voussures hardiment projetées dont les retombées ont pour consoles des poupes de navire. L’œil suit avec curiosité les archivoltes des arcades et des niches, dont labrique etlapierre, découpées en claveaux d’une finesse charmante, composent alternativement le pourtour. Nous avions peine à croire, au premier abord, que, sous un climat humide et froid, comme le nôtre l’est une grande partie de l’année, les Romains n’eussent pas
PALAIS DES THERMES. 1 1
senti la nécessité de réduire les dimensions qu’ils étaient dans l’usage de donner à leurs constructions thermales de l’Italie ou de l’Orient, et que cette immense salle du palais de Paris n’eût réellement jamais eu d’autre destination. Mais la comparaison de nos Thermes avec des établissements semblables bien étudiés à Rome et ailleurs ne laisse pas même le droit d’émeltre un doute. 11 paraît aujourd’hui prouvé que la grande salle était le frigidarium, ou salle des bains froids. Elle est accompagnée, du coté du nord, d’une pièce en saillie, dont le sol est un peu plus bas, et qui formait la piscine. De l’autre côté, des arcades, aujourd’hui murées, communiquaient avec d’autres salles voisines, et de grandes niches présentent les vestiges bien apparents des canaux par lesquels les eaux tombaient dans les baignoires. La construction a été exécutée en petit appareil carré, avec des chaînes horizontales en briques destinées à maintenir les assises et à les régulariser. La hauteur de la grande salle est de 18 mètres, sa longueur de 20, sa largeur de 11,50. La piscine s’élève à une hauteur égale ; mais elle ii’a en surface que 1 0 mètres sur 5.
Si de la salle des bains froids on se dirige vers la rue de la Harpe, on parvient, après avoir traversé un vestibule, dans l’ancienne salle des bains chauds, le tepidarium, dont il ne reste plus que des murailles en ruines. Elle était bordée de grandes niches disposées en hémicycle. A l’extrémité de cette salle, on aperçoit, engagés sous le sol de la rue, quelques débris d’hypocauste, de réservoirs et d’escaliers de service.
Au-dessous du sol de la grande salle, il existe des restes d’aqueducs, des traces de réservoirs, et plusieurs salles curieuses, les unes voûtées, les autres couvertes en plafond.
La vue du palais que nous publions, a été prise de la rue de la Harpe. Au premier plan, les fragments dont nous venons de parler, qui se perdent sous la chaussée ; à la suite, la salle des bains chauds dépouillée de sa voûte ; puis la grande salle que nous avons décrite, et dont la gravure supprime la toiture moderne, pour mieux laisser au monument son véritable caractère ; à main droite, les hautes murailles de plusieurs salles enclavées soit dans l’hôtel
PALAIS DES THEUMES.
de Cluiiy, soit dans les maisons contiguës, et dont une demeure h peu près entière ; à main gauche, un mur d’enceinte.
En examinant avec quelque soin les bâtiments de l’hôtel de Cluny, surtout à leur jonction avec la salle des Thermes, on remarquera de tous côtés des fragments de constructions romaines. L’aile occidentale tout entière s’appuie à une muraille antique. La salle des tapisseries a pris la place d’une cour, qui elle-même était enclose par les murs d’une salle romaine dont la voûte avait été détruite.
Les dépendances du palais se trouvaient en rapport avec les dimensions de l’édilice. Le roi Childebert, installé dans l'ancien logis impérial, se rendait, sans quitter ses jardins, c’est Fortunat qui nous l’apprend, jusqu'à l’abbaye de Saint-Vincent, aujourd’hui Saint-Germain des Prés. Tout le quartier de la rue Hautefeuille, de l’École de Médecine, de Saint-André des Arcs, s’est formé aux dépens du terrain que les empereurs et les rois avaient voulu se réserver.
Rien n'avait été épargné pour faire du palais des Thermes une résidence vraiment splendide. Un aqueduc allait lui chercher des eaux saines et pures jusqu’aux sources de Rungis, c’est-à-dire à trois lieues environ du centre de Paris. Souterrain dans la plus grande partie de son cours, il traversait cependant le vallon d’Arcueil sur une suite de hautes arcades, dont le temps a respecté quelques piles, d’une belle structure, appareillées comme les murailles de la salle desThermes. L’aqueduc antique a été complètement reconnu dans toute son étendue; il est côtoyé par l’aqueduc moderne qui apporte à Paris les mêmes eaux.
Par un singulier caprice du sort, au moment où les ruines des Thermes allaient sortir enfin de leur état d’abandon et de misère, on retrouva l’effigie du prince dont le nom se rattache le plus vivement à ce palais, d’après les traditions populaires confirmées par le témoignage de Thistoire : une statue en marbre de l’empereur Julien fut découverte à Paris même, dans le magasin d’un marbrier. Quelle en était l’origine? avait-elle ainsi traversé la longue série des siècles, dans le plus strict incoynüoj sans sortir de
PALAIS DES THERMES
Paris? ne provenail-elle pas plutôt de quelqu’une de ces importations de figures antiques, qui se sont renouvelées assez fréquemment depuis le règne de François Rr, au profit de nos palais et de nos jardins publics? C’est ce que personne ne put dire. Le travail était évidemment antique, et de l’époque du Bas -Empire. Les savants en iconographie romaine décidèrent, après avoir consulté des monuments d’une incontestable authenticité, que ce marbre présentait tous les caractères d’un portrait de Julien, et l’administration des Musées s’empressa d’acheter la statue. Elle est aujourd'hui placée au Louvre, dans une des salles du rez-dechaussée affectées à la collection des figures impériales. Nous n’éprouvons certes aucune sympathie pour la personne, ni pour les doctrines de Julien, et nous ne léclumons aucun honneur pour sa mémoire. Nous regrettons cependant que cette statue, confondue avec tant d’autres dans les galeries du Louvre, n’ait pas été envoyée au palais des Thermes, où sa présence seule rappellerait tout d’abord l’oiigine et les grands souvenirs du monument; n’élaitce* pas d’ailleurs en quelque sorte une restitution ‘ ?
1 Pour le palais des Thermes et les autres antiquités romaines de Paris, voir les noliees et les rapports de M. Albert Lenoir, surtout les planches et cartes de la Statistique monumentale de Paris, publiée par ses soins, sous les auspices du ministère de l’instruction publique.