‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Voyage de Rhodes, de Jaffa, de Bethléem et de la mer Morte.

Nous étions sur le vaisseau à peu près deux cents passagers, hommes, femmes, enfants et vieillards. On voyait autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l'entrepont. Une bande de papier, collée contre le bord du vaisseau, indiquait le nom du propriétaire de la natte. Chaque pèlerin avait suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petitecroix. La chambre du capitaine était occupée par les papas conducteurs de la troupe. A l'entrée de cette chambre, on avait ménagé deux antichambres. J'avais l'honneur de loger dans un de ces trous noirs, d'environ six pieds carrés, avec mes deux domestiques; une famille occupait vis-à-vis de moi l'autre appartement. Dans cette espèce de république, chacun faisait son ménage à volonté : les femmes soignaient leurs enfants, les hommes fumaient ou préparaient leur dîner, les papas causaient ensemble. On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantait, on dansait, on riait, on priait. Tout le monde était dans la joie. On me disait : Jérusalem, en me montrant le midi; et je répondais : Jérusalem !

Le 21 septembre, à six heures du matin, on vint me dire que nous allions doubler le château des Dardanelles. Mes premiers regards tombèrent sur un haut promontoire couronné par neuf moulins : c'était le cap Sigée. Au pied du cap je distinguais deux turàulns, les tombeaux d'Achille et de Patrocle. L'embouchure du Simoïs était à la gauche du château neuf d'Asie; plus loin, derrière nous, en remontant

vers niellespont, paraissaient le cap Rhétée et le tombeau d'Ajax. Dans renfoncement s'élevait la chaîne du mont Ida, dont les pentes, vues du point où j'étais, paraissaent douces et d'une couleur harmonieuse. Ténédos était devant la proue du vaisseau : Est in conspectu Tenedos.

Je promenais mes yeux sur ce tableau et les ramenais malgré moi à la tombe d'Achille. Je répétais ces vers du poëte :

« L'armée des Grecs belliqueux élève sur le rivage un monument vaste et admiré; monument que l'on aperçoit de loin en passant sur la mer, et qui attirera les regards des générations présentes et des races futures. »

Les pyramides des rois égyptiens sont peu de chose, comparées à la gloire de cette tombe de gazon que chanta Homère et autour de laquelle courut Alexandre.

J'éprouvai dans ce moment un effet remarquable de la puissance des sentiments et de l'influence de l'âme sur le corps. J'étais monté sur le pont avec la fièvre : le mal de tète cessa subitement; je sentis renaître mes forces et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, toutes les forces de mon esprit. Il est vrai que vingt-yuatre heures après la fièvre était revenue.

Je m'étonne que les voyageurs, en parlant de la plaine de Troie, négligent presque toujours les souvenirs de Y Enéide, Troie a pourtant fait la gloire de Virgile, comme elle a fait celle d'Homère. C'est une rare destinée pour un pays d'avoir inspiré les plus beaux chants des deux plus grands poètes du monde. Tandis que je voyais fuir les rivages d'Ilion, je cherchais à me rappeler les vers qui peignent si bien la fl )tte grecque sortant de Ténédos et s'avançant, per silentia lunx, à ces bords solitaires qui passaient tour à tour sous mes yeux. Bientôt des cris affreux succédaient au silence de la nuit, et les flammes du palais de Priam éclairaient cette mer, où notre vaisseau voguait paisiblement.

La muse d'Euripide, «'emparant aussi de ces douleurs, prolongea les scènes de deuil sur ces rivages tragiques.

LE CHŒUR

« Hécube, voyez-vous Andromaque qui s'avance sur un char étranger? Son fils, le fils d'Hector, le jeune Astyanax, suit le sein maternel.

HÉCUBE

e 0 femme infortunée! en quels lieux êtes-vous conduite, entourée des armes d'Hector et des dépouilles de la Phrv-

gie?. . .

A>'L>]iO>JAQl'E.

0 douleurs !

HÉCUBE

' Mes enfants !

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