‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE

« Accours, mon époux !...

HÉCUBE

u Oui, viens, lléau des Grecs ! Oh! le premier de mes enfants! rends à Piiam, dans les enfers, celle qui, sur la terre, lui fut si tendrement unie.

LE CHŒUB .

« Il ne nous reste que nos regrets et les larmes que nous versons sur ces ruines. Les douleurs ont succédé aux douleurs.,. Troie a subi le joug de l'esclavage.

HÉCUBE

« Ainsi le palais où je devins mère est tombé !

LE CHŒUR

a 0 mes enfants, votre patrie est changée en désert ! » etc.

Tandis que je m'occupais des douleurs d'Hécube, les descendants des Grecs avaient encore l'air, sur notre vaisseau,

de se réjouir de la mort de Priam. Deux matelots se mirent à danser sur le pont, au son d'une lyre et d'un tambourin : ils exécutaient une espèce de pantomime. Tantôt ils levaient les bras au ciel, tantôt ils appuyaient une de leurs mains sur le côté, étendant l'autre main comme un orateur qui prononce une harangue. Ils portaient ensuite cette môme main au cœur, au front et aux yeux. Tout cela était entremêlé d'attitudes plus ou moins bizarres, sans caractère décidé, et assez semblables aux contorsions des sauvages. On peut voir, au sujet des danses des Grecs modernes, les lettres de M. Guys et de madame Chénier. A cette pantomime succéda une ronde, où la chaîne, passant et repassant par différents points, rappelait assez bien les sujets de ces bas-reliefs où l'on voit des danses antiques. Heureusement l'ombre des voiles du vaisseau me dérobait un peu la figure et le vêtement des acteurs, et je pouvais transformer mes sales matelots en bergers de Sicile et d'Arcadie.

Le vent continuant à nous être favorable, nous franchîmes rapidement le canal qui sépare l'île de Ténédos du continent, et nous longeâmes la côte de l'Anatolie jusqu'au cap Baba, autrefois Lectum promontorium. Nous portâmes alors à l'ouest, pour doubler, à l'entrée de la nuit, la pointe de l'île de Lesbos. Ce fut à Lesbos que naquirent Sapho et Alcée, et que la tête d'Orphée vint aborder en répétant le nom d'Eurydice :

Ah! miseram Eurydicen, anima fugienle, vocabat.

Le 22, au matin, la tramontane se leva avec une violence extraordinaire. Nous devions mouiller à Chio, pour prendre d'autres pèlerins ; mais, par la frayeur et la mauvaise manœuvre du capitaine, nous fûmes obligés d'aller jeter l'ancre au port de Tchesmé,sur un fond de roc assez dangereux, près d'un grand vaisseau égyptien naufragé.

Nous attendîmes, le 22 et le 25, les pèlerins de l'île de Chio. Jean descendit à terre, et me fit une ample provision

de grenades de Tchesmé : elles ont une grande réputation dans le Levant, quoiqu'elles soient inférieures à celles de Jaffa. Mais je viens de nommer Jean, et cela me rappelle que je n'ai point encore parlé au lecteur de ce nouvel interprète, successeur du bon Joseph. C'était l'homme le plus mystérieux que j'aie encore rencontré : deux petits yeux renfoncés dans la tête et comme cachés par son nez fort saillant, deux moustaches rouges, une habitude continuelle de sourire, quelque chose de souple dans le maintien, donneront d'abord une idée de sa personne. Quand il avait un mot à me dire, il commençait par s'avancer de côté, et, après avoir fait un long détour, il venait presque en rampant me chuchoter dans l'oreille la chose du monde la moins secrète. Aussitôt que je l'apercevais, je lui criais : Marchez droit et parlez haut ; conseil qu'on pourrait adresser à bien des gens. Jean avait des intelligences avec les principaux papas : il racontait de moi des choses étranges ; il me faisait des compliments de la part des pèlerins qui demeuraient à fond de cale, et que je n'avais pas remarqués. Au moment des repas, il n'avait jamais d'appétit, tant il était au-dessus des besoins vulgaires ; mais aussitôt que Julien avait achevé de dîner, ce pauvre Jean descendait dans la chaloupe où l'on tenait mes provisions, et, sous prétexte de mettre de l'ordre dans les paniers, il engloutissait des morceaux de jambon, dévorait une volaille, avalait une bouteille de vin, et tout cela avec une telle rapidité qu'on ne voyait pas le mouvement de ses lèvres. Il revenait ensuite d'un air triste me demander si j'avais besoin de ses services. Je lui conseillais de ne pas se laisser aller au chagrin et de prendre un peu de nourriture, sans quoi il courait risque de tomber malade. Le Grec me croyait sa dupe; et cela lui faisait tant de plaisir, que je le lui laissais croire. Malgré ces petits défauts, Jean était au fond un très-honnête homme, et il méritait la confiance que ses maîtres lui accordaient. Au reste, je n'ai tracé ce portrait, et quelques autres, que pour satis-

faire au goût de ces lecteurs qui aiment à connaître les personnages avec lesquels on les fait vivre. Pour moi, si j'avais eu le talent de ces sortes de caricatures, j'aurais cherché soigneusement à l'étouffer ; tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime : on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie, la raillerie fine, la grande ironie du style oratoire et le haut comique.

Dans la nuit du 22 au 25, le bâtiment chassa sur son ancre, et nous pensâmes nous perdre sur les débris du vaisseau d'Alexandrie, naufragé auprès de nous. Les pèlerins de Chio arrivèrent le 23 à midi : ils étaient au nombre de seize. A dix heures du soir nous appareillâmes par une fort belle nuit, avec un vent d'est modéré, qui remonta au nord le 24, au lever du jour.

Le 25, à six heures du matin, nous jetâmes l'ancre au port de Rhodes, afin de prendre un pilote pour la côte de Syrie. Je descendis à terre et je me fis conduire chez M. Magallon, consul français.

Ici commençait pour moi une antiquité qui formait le passage enlre l'antiquité grecque que je quittais, et l'antiquité hébraïque dont j'allais chercher les souvenirs. Les monuments des chevaliers de Rhodes ranimèrent ma curiosité, un peu fatiguée des ruines de Sparte et d'Athènes.

Rhodes m'offait à chaque pas des traces de nos mœurs et des souvenirs de ma patrie. Je retrouvais une petite France au milieu de la Grèce :

Proeedo, et parvam Trojam sîmulutaque magnis

Pergama ;

Agnosco.

Je parcourais une longue rue^ appelée encore la rue des Chevaliers. Elle est bordée de maisons gothiques ; les murs de ces maisons sont parsemés de devises gauloises et des armoiries de nos familles historiques. Je remarquai les lis de

France, couronnés et aussi frais que s'ils sortaient delà main du sculpteur. Les Turcs, qui ont mutilé partout les monuments de la Grèce, ont épargné ceux de la chevalerie : l'honneur chrétien a étonné la bravoure infidèle, et les Saladin ont respecté les Couci.

Au bout delà rue des Chevaliers on trouve trois arceaux gothiques qui conduisent au palais du grand maître. Ce palais sert aujourd'hui de prison. Un couvent à demi ruiné, et desservi par deux moines, est tout ce qui rappelle à Rhodes cette religion qui y fit tant de miracles. Les pères me conduisirent à leur chapelle. On y voit une Vierge gothique, peinte sur bois ; elle tient son enfant dans ses bras : les armes du grand maître d'Aubusson sont gravées au bas du tableau. Cette antiquité curieuse fut découverte, il y a quelques années, par un esclave qui cultivait le jardin du couvent. 11 v a dans la chapelle un second autel dédié à saint Louis, dont on retrouve l'image dans tout l'Orient, et dont j'ai vu le ht de mort cà Carthage. Je laissai quelques aumônes à cet autel, en priant les pères de dire une messe pour mon bon voyage, comme si j'avais prévu les dangers que je courrais sur les cotes de Rhodes à mon retour ci'É-

gypte-

Le port marchand de Pdiodes serait assez sûr si l'on rétablissait les anciens ouvrages qui le défendaient. Au fond de ce port s'élève un mur flanqué de deux tours. Ces deux tours, selon la tradition du pays, ont remplacé les deux rochers qui servaient de base au colosse. On sait que les vaisseaux ne passaient point entre les jambes de ce colosse, et je n'en parle que pour ne rien oublier.

Assez près de ce premier port se trouve la darse des galères et le chantier de construction. On y bâtissait alors une frégate de trente canons, avec des sapins tirés des montagnes de l'île; ce qui m'a paru digne de remarque.

Les rivages de Rhodes, du côté de la Caramanie (la Doride et la Carie] , sont à peu près au niveau de la mer ; mais

l'île s'élève dans l'intérieur, et Ton remarque surtout une haute montagne, aplatie à sa cime, citée par tous les géographes de l'antiquité. 11 reste encore à Linde quelques vestiges du temple de Minerve. Camire et Ialyseont disparu. Rhodes fournissait autrefois de l'huile à toute l'Anatolie; elle n'en a pas aujourd'hui assez pour sa propre consommation. Elle exporte encore un peu de blé. Les vignes donnent un vin très-bon, qui ressemble à ceux du Rhône : les plants en ont peut-être été apportés du Dauphiné par les chevaliers de cette langue, d'autant plus qu'on appelle ces vins, comme en Chypre, vins de Commanderie.

Nos géographies nous disent que l'on fabrique à Rhodes des velours et des tapisseries très-estimés : quelques toiles grossières, dont on fait des meubles aussi grossiers, sont, dans ce genre, le seul produit de l'industrie des Rhodiens. Ce peuple, dont les colonies fondèrent autrefois Naples et Agrigente, occupe à peine aujourd'hui un coin de son île déserte. Un aga, avec une centaine de janissaires dégénérés, suffisent pour garder un troupeau d'esclaves soumis. On ne conçoit pas comment l'ordre de Malte n'a jamais essayé de rentrer dans ses anciens domaines : rien n'était plus aisé que de s'emparer de l'île de Rhodes ; il eût été facile aux chevaliers d'en relever les fortifications, qui sont encore assez bonnes ; ils n'en auraient point été chassés de nouveau, car les Turcs, qui les premiers en Europe ouvrirent la tranchée devant une place, sont maintenant le dernier des peuples dans Tart des sièges.

Je quittai M. Magallon le 25 à quatre heures du soir, après lui avoir laissé des lettres qu'il me promit de faire passer à Constantinople, parla Caramanie. Je rejoignis dans un caïque notre bâtiment, déjà sous voile avec son pilote côtier : ce pilote était un Allemand établi à Rhodes depuis plusieurs années. Nous fîmes route pour reconnaître le cap à la pointe de la Caramanie, autrefois le promontoire de la Chimère en Lycie. Rhodes offrait au loin, derrière nous, une chaîne de

côtes bleuâtres, sous un ciel d'or. On distinguait dans cette chaîne deux montagnes carrées, qui paraissaient taillées pour porter des châteaux, et qui ressemblaient assez par leur coupe aux Acropolis de Corinthe, d'Athènes et de Pergame.

Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un petit coin du gaillard d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avaient cédé qu'en grommelant. C'était là que je dormais, le 50 septembre, à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix : j'ouvris les yeux, et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c'était ; on me cria: Signor, il Carmdol le Carmel ! Le vent s'était levé la veille à huit heures du soir, et dans la nuit nous étions arrivés à la vue des côtes de Syrie. Comme j'étais couché tout habillé, je fus bientôt debout, m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la montrer de la main ; mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d'auguste ; tous les pèlerins, le chapelet à la main, étaient restés en silence dans la même attitude, attendant l'apparition de la terre sainte ; le chef des papas priait à haute voix : on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau, que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s'élevait de la proue quand on revoyait le Carmel. J'aperçus enfin moi-même cette montagne, comme une tache ronde au-dessus des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce : mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de crainte et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement parlant,

s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la face du monde, je veux dire la venue du Messie ; j'allais aborder à ces rives que visitèrent comme moi Godefroi de Bouillon , Raimond de Saint-Gilles , Tancrède le Brave , Hugues le Grand, Richard Cœur de lion, et ce saint Louis dont les vertus furent admirées des infidèles. Obscur pèlerin, comment oserais-je fouler un sol consacré par tant de pèlerins illustres?

A mesure que nous avancions et que le soleil montait dans le ciel, les terres se découvraient devant nous. La dernière pointe que nous apercevions au loin, à notre gauche vers le nord, était la pointe de Tyr ; venaient ensuite le cap Blanc, Saint-Jean d'Acre, le mont Carmel, avec Ca'ïfe à ses pieds; Tartoura, autrefois Dorea; le Château-Pèlerin et Césarée, dont on voit les ruines. Jaffa devait être sous la proue même du vaisseau, mais on ne le distinguait point encore ; ensuite la côte s'abaissait insensiblement jusqu'à un dernier cap au midi, où elle semblait s'évanouir : là commencent les rivages de l'ancienne Palestine, qui vont rejoindre ceux de l'Egypte, et qui sont presque au niveau de la mer, La terre, dont nous pouvions être à huit ou dix lieues, paraissait généralement blanche, avec des ondulations noires, produites par des ombres; rien ne formait saillie dans la ligne oblique qu'elle traçait du nord au midi : le mont Carmel même ne se détachait point sur le plan ; tout était uniforme et mal teint. L'effet général était à peu près celui des montagnes du Bourbonnais, quand on les regarde des hauteurs de Tarare. Une file de nuages blancs et dentelés suivait à l'horizon la direction des terres, et semblait en répéter l'aspect dans le ciel.

Le vent nous manqua à midi; il se leva de nouveau à quatre heures; mais par l'ignorance du pilote, nous dépassâmes le but. Nous voguions à pleines voiles sur Gaza, lorsque les pèlerins reconnurent, à l'inspection de la côte, la méprise de notre Allemand : il fallut virer de bord ; tout

cela fit perdre du temps, et la nuit survint. Nous approchions cependant de Jaffa : on voyait même les feux de la ville, lorsque le vent du nord-ouest venant à souffler avec une nouvelle force, la peur s'empara du capitaine ; il n'osa chercher la rade de nuit : tout à coup il tourna la proue au large, et regagna la haute mer.

J'étais appuyé sur la poupe, et je regardais avec un vrai chagrin s'éloigner la terre. Au bout d'une demi-heure, j'aperçus comme la réverbération lointaine d'un incendie sur la cime d'une chaîne de montagnes : ces montagnes étaient celles de la Judée. La lune, qui produisait l'effet dont j'étais frappé, montra bientôt son disque large et rougissant au-dessus de Jérusalem. Une main secourable semblait élever ce phare au sommet de Sion, pour nous guider à la Cité sainte. Malheureusement nous ne suivîmes pas comme les mages l'astre salutaire, et sa clarté ne nous servit qu'à fuir le port que nous avions tant désiré.

Le lendemain, mercredi 1er octobre, au point du- jour, nous nous trouvâmes affalés à la côte, presque en face de Césarée : il nous fallut remonter au midi, le long de la terre. Heureusement le vent était bon, quoique faible. Dans le lointain s'élevait l'amphithéâtre des montagnes de la Judée. Du pied de ces montagnes, une vaste plaine descendait jusqu'à la mer. On y voyait à peine quelques traces de culture, et pour toute habitation un château gothique en ruine, surmonté d'un minaret croulant et abandonné. Au bord de la mer, la terre se terminait par des falaises jaunes ondées de noir, qui surplombaient une grève où nous voyions et où nous entendions se briser les flots. L'Arabe, errant sur cette côte, suit d'un œil avide le vaisseau qui passe à l'horizon; il attend la dépouille du naufragé au même bord où Jésus-Christ ordonnait de nourrir ceux qui ont faim et de vêtir ceux qui sont nus.

A deux heures de l'après-midi nous revîmes enfin Jaffa. On nous avait aperçus de la ville. Un bateau se détacha du

port, et s'avança au-devant de nous. Je profitai de ce bateau pour envoyer Jean à terre. Je lui remis la lettre de recommandation que les commissaires de terre sainte m'avaient donnée à Constantinople, et qui était adressée aux pères de Jaffa.

J'écrivis en même temps un mot à ces pères.

Une heure après le départ de Jean, nous vînmes jeter l'ancre devant Jaffa, la ville nous restant au sud-est, et le minaret de la mosquée à Test quart sud-est. Je marque ici les rumbs du compas, par une raison assez importante : les vaisseaux latins mouillent ordinairement plus au large; ils sont alors sur un banc de rochers qui peut couper les câbles ; tandis que les bâtiments grecs, en se rapprochant de la terre, se trouvent sur un fond moins dangereux, entre la darse de Jaffa et le banc de rochers.

Jaffa ne présente qu'un méchant amas de maisons rassemblées en rond, et disposées en amphithéâtre sur la pente d'une côte élevée. Les malheurs que cette ville a si souvent éprouvés y ont multiplié les ruines. Un mur qui, par ses deux points, vient aboutir à la mer, l'enveloppe du côté de terre, et la met à l'abri d'un coup de main.

Des Caïques s'avancèrent bientôt de toutes parts pour chercher les pèlerins : le vêtement, les traits, le teint, l'air de visage, la langue des patrons de ces Caïques m'annoncèrent sur-le-champ la race arabe et la frontière du désert. Le débarquement des passagers s'exécuta sans tumulte, quoique avec un empressement très-légitime.

Je vis venir un bateau dans lequel je distinguai mon domestique grec, accompagné de trois religieux. Ceux-ci me reconnurent à mon habit franc, et me firent des salutations de la main, de l'air le plus affectueux. Ils arrivèrent bientôt à bord. Quoique ces pères fussent Espagnols et qu'ils parlassent un italien difficile à entendre, nous nous serrâmes la main comme de véritables compatriotes. Je descendis avec eux dans la chaloupe ; nous entrâmes dans le port par

une ouverture pratiquée entre les rochers, et dangereuse même pour un caïque.

Nous nous rendîmes à l'hospice des pères, simple maison de bois bâtie sur le port, et jouissant d'une belle vue de la mer. Mes hôtes me conduisirent d'abord à la chapelle, que je trouvai illuminée, et où ils remercièrent Dieu de leur avoir envoyé un frère : touchantes institutions chrétiennes, par qui le voyageur trouve des amis et des secours dans les pays les plus barbares ; institutions dont j'ai parlé ailleurs, et qui ne seront jamais assez admirées.

En sortant de la chapelle, les pères m'installèrent dans ma cellule.

Les flots se brisaient avec fracas contre les rochers du port : la fenêtre fermée, on eût dit d'une tempête ; la fenêtre ouverte, on voyait un beau ciel, une lune paisible, une mer calme et le vaisseau des pèlerins mouillé au large. Les pères sourirent de la surprise que me causa ce contraste. Je leur dis en mauvais latin : Ecce monachis similitude mundi : quantumeumque mare fremitum reddat, eis placidx semper undœ videntiu\ omnia tranquillitas serenis mu mis.

Je passai une partie de la nuit à contempler cette mer de Tyr, que l'Écriture appelle la grande mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles allaient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon ; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes, cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes ; cette mer qui vit Dieu et qui s'enfuit. Ce n'étaient là ni l'Océan sauvage du Canada, ni les flots riants de la Grèce. Au midi s'étendait l'Egypte, où le Seigneur était entré sur un nuage léger pour sécher les canaux du Nil et renverser les idoles : au nord s'élevait la reine des cités, dont les marchands étaient des princes : Ululate, navet maris, quia devastata est fort itudovestra!...Attrita est civitas vanitatis. clama est omnis (lomus nullointroeunte,., quia fixe erunt in medio terrx..,

DE PARTS A JÉRUSALEM

qnomodo sipaucx olivx remanserunt excutiantar ex olea, et racemi, cum fuerit fmita vindemia. « Hurlez, vaisseaux de la mer, parce que votre force est détruite... La ville des vanités est abattue ; toutes les maisons en sont fermées et personne n'y entre plus... Ce qui restera d'hommes en ces lieux... sera comme quelques olives demeurées sur l'arbre après la récolte, comme quelques raisins suspendus au cep après la vendange. » Voilà d'autres antiquités expliquées par un autre poëte : lsaïe succède à Homère.

Et ce n'était pas tout encore ; car la mer que je contemplais baignait, à ma droite, les campagnes de la Galilée, et, à ma gauche, la plaine d'Àscalon : dans les premières je retrouvais les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur; dans la seconde, je rencontrais les souvenirs des croisades et les ombres des héros de Jérusalem :

Grande e mirabil cosa era il vedere, Quando quel campo e questo a fronte venne : Corne spiegate in ordine le schiere, Di mover già, già d' assalire accenne : Sparse al vento ondeggiando ir le bandiere, E ventolar sui gran cimier le penne : Abiti, fregi, impresse, arme e colori D? oro e di ferro al sol lampi e fulgori,

« Quel grand et admirable spectacle, de voir les deux camps s'avancer front contre front, les bataillons se déployer en ordre, impatients de marcher, impatients de combattre ! Les bannières ondoyantes flottent dans les airs, et le vent agite les panaches sur les hauts cimiers. Les habits, les franges, les devises, les couleurs, les armes d'or et de fer resplendissent aux feux du soleil. »

J. B. Rousseau nous peint ensuite le succès de cette journée :

La Palestine enfin, après tant de ravages,

Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages

Dans le vague des airs fuir devant l'aquilon; Et du vent du midi la dévorante haleine

N'a consumé qu'à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

Ce fut à regret que je m'arrachai au spectacle de cette mer qui réveille tant de souvenirs ; mais il fallut céder au sommeil.

Le père Juan de la Conception, curé de Jaffa et président de l'hospice, arriva le lendemain matin, 2 octobre. Je voulais parcourir la ville et rendre visite à l'aga, qui m'avait envoyé complimenter ; le président me détourna de ce dessein :

« Vous ne connaissez pas ces gens-ci, me dit-il; ce que vous prenez pour une politesse est un espionnage. On n'est venu vous saluer que pour savoir qui vous êtes, si vous êtes riche, si on peut vous dépouiller. Voulez-vous voir l'aga, il faudra d'abord lui porter des présents; il ne manquera pas de vous donner malgré vous une escorte pour Jérusalem, l'aga de Rama augmentera cette escorte; les Arabes, persuadés qu'un riche Franc va en pèlerinage au Saint-Sépulcre, augmenteront les droits de Caffaro, ou vous attaqueront.

« Croyez-moi, demain nous nous déguiserons en pèlerins et nous irons ensemble à Rama, là je recevrai la réponse de mes exprès ; si elle est favor able vous partirez dans la nuit, vous arriverez sain et sauf à Jérusalem. »

Le père appuya son raisonnement de mille exemples, et en particulier de celui d'un évêque polonais, à qui un trop grand air de richesse pensa coûter la vie, il y a deux ans. Je ne rapporte ceci que pour montrer à quel degré la corruption, l'amour de l'or, l'anarchie et la barbarie sont poussés dans ce pays.

Je m'abandonnai donc à l'expérience de mes hôtes.

Je passai cinq jours à Jaffa à mon retour de Jérusalem, et je l'examinai dans le plus grand détail : je ne devrais donc

en parler qu'à cette époque; mais, pour suivre l'ordre de ma marche, je placerai ici mes observations ; d'ailleurs, après la description des saints lieux, il est probable que les lecteurs ne prendraient pas un grand intérêt à celle de Jaffa,

Jaffa s'appelait autrefois Joppé, ce qui signifie belle ou agréable, pulchrittido aut décor v dit Adrichomius. D'Ànville dérive le nom actuel de Jaffa d'une forme primitive de Joppé, qui est Japho.

S'il faut en croire les interprètes et Pline lui-même, l'origine de cette ville remonterait à une haute antiquité, puisque Joppé aurait été bâtie avant le déluge. On dit que ce fut à Joppé que Noé entra dans l'arche. Après la retraite des eaux, le patriarche donna en partage à Sem, son fils ainé, toutes les terres dépendantes de la ville fondée par son troisième fils Japhet. Enfin Joppé, selon les traditions du pays, garde la sépulture du second père du genre humain.

Joppé passa avec toute la Syrie sous le joug des Sarrasins. On la retrouve dans les historiens des croisades. L'Anonyme qui commence la collection Gesta Dei per Francos raconte que, l'armée des croisés étant sous les murs de Jérusalem, Godefroi de Bouillon envoya Raymond Pilet, Achard de Mommellou et Guillaume de Sabran pour garder les vaisseaux génois et pisans arrivés au port de Jaffa : Qui fideliter custodirent homines et naves in portu Japhxi. Benjamin de Tudèle en parle à peu près à celte époque sous le nom de Gapha : Quinque abhinc leucis est Gapha, olim Japho, aliis Joppe dicta, ad mare sita;ubi anus tarttum Judxus, isqae lanx inficiendx artifex est. Saladin reprit Jaffa sur les croisés, et Richard Cœur de lion l'enleva à Saladin. Les Sarrasins y rentrèrent et massacrèrent les chrétiens. Mais, lors du premier voyage de saint Louis en Orient, elle n'était plus au pouvoir des infidèles ; car elle était tenue par Gautier de Brienne, qui prenait le titre de comte de Japhe, selon l'orthographe du sire de Joinville.

« Et quand le comte de Japhe vit que le roy venait, il assorta et mist son chastel de Japhe en tel point, qu'il ressembloit bien une bonne ville deffensable. Car à chascun créneau de son chastel il y avoit bien cinq cents hommes, à tout chascun une targe et ung penoncel à ses armes. Laquelle chose estoit fort belle à veoir. Car ses armes estoient de fin or, à une croix de gueules pâtées faicte moult richement. Nous nous logeasmes aux champs tout à l'entour d'icelui chastel de Japhe, qui estoit séant rez de la mer, et en une isle. Et fist commancer le roy à faire fermer et édifier une bourge tout à l'entour du chastel, dès Tune des mers jusques à l'aultre, en ce qu'il y avoit de terre. »

Ce fut à Jaffa que la reine, femme de saint Louis, accoucha d'une fille nommée Blanche ; et saint Louis reçut dans la même ville la nouvelle de la mort de sa mère. Il se jeta à genoux, et s'écria : « Je vous rends grâces, mon Dieu, de ce que vous m'avez preste madame ma chère mère tant qu'il a plu à vostre volonté ; et de ce que maintenant, selon vostre bon plaisir, vous Lavez retirée à vous. Il est vrai que je l'aimois sur toutes les créatures du monde, et elle le méritoit ; mais puisque vous me l'avez ostée, vostre nom soit béni éternellement ! »

Jaffa, sous la domination des chrétiens, avait un évêque suffragant du siège de Césarée. Quant les chevaliers eurent été contraints d'abandonner entièrement la terre sainte, Jaffa retomba avec toute la Palestine sous le joug des soudans d'Egypte, et ensuite sous la domination des Turcs.

Depuis cette époque jusqu'à nos jours on retrouve Joppé ou Jaffa dans tous les voyages à Jérusalem ; mais la ville, telle qu'on la voit aujourd'hui, n'a guère plus d'un siècle d'existence, puisque Monconys, qui visita la Palestine en 1647, ne trouva à Jaffa qu'un château, et trois cavernes creusées dans le roc. Thévenot ajoute que les moines de terre sainte avaient élevé devant les cavernes des baraques de bois, et que les Turcs contraignirent les pères de les

démolir. Cela explique un passage de la relation d'un religieux vénitien. Ce religieux raconte qu'à leur arrivée à j Jaffa on renfermait les pèlerins dans une caverne. Brève, Opdam, Deshayes, Nicole leHuen, Barthélemi de Salignac, j Duloir, Zuallart, le père Roger, et Pierre de la Vallée, sont unanimes sur le peu d'étendue et la misère de Jaffa.

On peut voir dans M. de Volney ce qui concerne la moderne Jaffa, l'histoire des sièges qu'elle a soufferts pendant les guerres de Dâher et d'Aly-faey, ainsi que les autres détails sur la bonté de ses fruits, l'agrément de ses jardins, etc. J'ajouterai quelques remarques.

Indépendamment des deux fontaines de Jaffa citées par les voyageurs, on trouve des eaux douces le long de la mer, en remontant vers Gaza ; il suffît de creuser avec la main dans le sable pour faire sourdre au bord même de la vague une eau fraîche ; j'ai fait moi-même avec M. Contessini cette curieuse expérience, depuis l'angle méridional de la ville jusqu'à la demeure d'un santon, que l'on voit à quelque distance sur la côte.

Jaffa, déjà si maltraitée dans les guerres de Dâher, a beaucoup souffert par les derniers événéments. Les Français, commandés par Bonaparte, la prirent d'assaut en 1799. Lorsque nos soldats furent retournés en Egypte, les Anglais, unis aux troupes du grand vizir, bâtirent un bastion à l'angle sud-est de la ville. Abou-Marra, favori du grand vizir, fut nommé commandant de la ville. Djezzar, pacha d'Acre, ennemi du grand vizir, vint mettre le siège devant Jaffa après le départ de l'armée ottomane. Abou-Marra se défendit vaillamment pendant neuf mois, et trouva moyen de s'échapper par mer. Les ruines qu'on voit à l'orient de la ville sont les fruits de ce siège. Après la mort de Djezzar, Abou-Marra fut nommé pacha de Gedda, sur la mer Rouge. Le nouveau pacha prit sa route à travers la Palestine : par une de ces révoltes si communes en Turquie, il s'arrêta dans Jaffa, et refusa de se rendre à son pachalic. Le pacha

d'Acre, Suleiman-pacha, second successeur de Djezzar, reçut ordre d'attaquer le rebelle, et Jaffa fut assiégée de nouveau. Après une assez faible résistance, Abou-Marra se réfugia auprès de Mohamet - pacha - Adem, alors élevé au pachalic de Damas.

J'espère qu'on voudra bien pardonner l'aridité de ces détails, à cause de l'importance que Jaffa avait autrefois, et de celle qu'elle a acquise dans ces derniers temps.

J'attendais avec impatience le moment de mon départ pour Jérusalem. Le 5 octobre, à quatre heures de l'aprèsmidi, mes domestiques se revêtirent de savons de poils de chèvre, fabriqués dans la haute Egypte, et tels que les portent les Bédouins ; je mis par-dessus mon habit une robe semblable à celle de Jean et de Julien, et nous montâmes sur de petits chevaux. Des bâts nous servaient de selles; nous avions les pieds passés dans des cordes en guise d'étriers.

Le président de l'hospice marchait à notre tête, comme un simple frère ; un Arabe presque nu nous montrait le chemin, et un autre Arabe nous suivait, chassant devant lui un âne chargé de nos bagages. Nous sortîmes par les derrières du couvent, et nous gagnâmes la porte de la ville, du côté du midi, à travers les décombres des maisons détruites dans les derniers sièges. Nous cheminâmes d'abord au milieu des jardins, qui devaient être charmants autrefois : le père Neret et M. de Volney en ont fait l'éloge. Ces jardins ont été ravagés par les différents partis qui se sont disputé les ruines de Jaffa : mais il y reste encore des grenadiers, des figuiers de Pharaon, des citronniers, quelques palmiers, des buissons de nopals, et des pommiers, que Ton cultive aussi dans les environs de Gaza, et même au couvent du mont Sinaï.

Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron, dont l'Ecriture loue la beauté. Quand le père Neret y passa, au mois d'avril 1 7 1 5, elle était couverte de tulipes. « La variété

de leur couleur, dit-il, forme un agréable parterre. » Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célèbre sont les roses blanches et roses, le narcisse, l'anémone, les lis blancs et jaunes, les giroflées et une espèce d'immortelle très-odorante. La plaine s'étend le long cle la mer, depuis Gaza au midi jusqu'au mont Carmel au nord. Elle est bornée au levant par les montagnes de Judée et de Samarie. Elle n'est pas d'un niveau égal : elle forme quatre plateaux, qui sont séparés les uns des autres par un cordon de pierres nues et dépouillées. Le sol est une arène fine, blanche et rouge, et qui parait, quoique sablonneuse, d'une extrême fertilité. Mais, grâce au despotisme musulman, ce sol n'offre de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entremêlées de chétives plantations de coton, de doura, d'orge et de froment. Çà et là paraissent quelques villages toujours en ruine, quelques bouquets d'oliviers et de sycomores. A moitié chemin de Rama à Jaffa, on trouve un puits indiqué par tous les voyageurs : l'abbé Mariti en fait l'histoire.

Près de ce puits, on remarque un bois d'oliviers plantés en quinconce, et dont la tradition fait remonter l'origine au temps de Godefroi de Bouillon. On découvre de ce lieu Rama ou Ramlé, situé dans un endroit charmant, à l'extrémité d'un des plateaux ou des plis de la plaine. Avant d'y entrer nous quittâmes le chemin pour visiter une citerne, ouvrage de la mère de Constantin. On y descend par vingt-sept marches ; elle a trente-trois pas de long sur trente de large ; elle est composée de vingt-quatre arches et reçoit les pluies par vingt-qualre ouvertures. De là, à travers une forêt de nopals, nous nous rendîmes à la tour des Quarante Martyrs, aujourd'hui le minaret d'une mosquée abandonnée, autrefois le clocher d'un monastère dont il reste d'assez belles ruines : ces ruines consistent en des espèces de portiques assez semblables à ceux des écuries de Mécène à Tibur ; ils sont remplis de figuiers sauvages.

On veut que Joseph, la Vierge et l'Enfant se soient arrêtés dans ce lieu lors de la fuite en Egypte : ce lieu certainement serait charmant pour y peindre le repos de la sainte Famille ; le génie de Claude Lorrain semble avoir deviné ce paysage, à en juger par son admirable tableau du palais Doria à Rome.

Sur la porte de la tour, on lit une inscription arabe rapportée par M. de Volney : tout près de là est une antiquité miraculeuse décrite par Muratori.

Après avoir visité ces ruines, nous passâmes près d'un moulin abandonné : M. de Volney le cite comme le seul qu'il eût vu en Syrie ; il y en a plusieurs autres aujourd'hui. Nous descendîmes à Rama et nous arrivâmes à l'hospice des moines de terre sainte. Ce couvent avait été saccagé cinq années auparavant, et Ton me montra le tombeau d'un des frères qui périt dans cette occasion. Les religieux venaient enfin d'obtenir, avec beaucoup de peine, la permission de faire à leur monastère les réparations les plus urgentes.

De bonnes nouvelles m'attendaient à Rama : j'y trouvai un drogman du couvent de Jérusalem, que le gardien envoyait au-devant de moi. Le chef arabe que les pères avaient fait avertir, et qui me devait servir d'escorle, rôdait à quelque distance dans la campagne ; car l'aga de Rama ne permettait pas aux Bédouins d'entrer dans la ville. La tribu la plus puissante des montagnes de Judée fait sa résidenceau village de Jérémie ; elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. Le cheik de cette tribu était mort depuis très-peu de temps ; il avait laissé son fils Utman sous la tutelle de son oncle Abou-Gosh : celui-ci avait deux frères , Djiaber et Ibraïm-Habd-el-Rouman, qui m'accompagnèrent à mon retour.

Il fut convenu que je partirais au milieu de la nuit. Comme le jour n'était pas encore à sa fin, nous soupâmes sur les terrasses qui forment le toit du couvent. Les monastères de terre sainte ressemblent à des forteresses lourdes et écrasées, et ne rappellent en aucune façon les monastères

de l'Europe. Nous jouissions d'une vue charmante : les maisons de Rama sont des cahutes de plâtre, surmontées d'un petit dôme tel que celui d'une mosquée ou d'un tombeau de santon ; elles semblent placées dans un bois d'oliviers, de figuiers, de grenadiers, et sont entourées de grands nopals qui affectent des formes bizarres , et entassent en désordre les unes sur les autres leurs palettes épineuses. Du milieu de ce groupe confus d'arbres et de maisons s'élancent les plus beaux palmiers de l'Idumée. Il y en avait un surtout dans la cour du couvent que je ne me lassais point d'admirer : il montait en colonne à la hauteur de plus de trente pieds, puis épanouissait avec grâce ses rameaux recourbés, au-dessus desquels les dattes à moitié mûres pendaient comme des cristaux de corail.

Rama est l'ancienne Àrimathie, patrie de cet homme juste qui eut la gloire d'ensevelir le Sauveur. Ce fut à Lod, Lydda ou Diospolis, village à une demi-lieue de Rama, que saint Pierre opéra le miracle de la guérison du paralytique. Pour ce qui concerne Rama, considérée sous les rapports du commerce, on peut consulter les Mémoires du baron de Tott, et le Voyage de M. de Volney.

Nous sortîmes de Rama le 4 octobre, à minuit. Le père président nous conduisit par des chemins détournés à l'endroit où nous attendait Abou-Gosh, et retourna ensuite à son couvent. Notre troupe était composée du chef arabe, du drogman de Jérusalem, de mes deux domestiques, et du Rédouin de Jaffa, qui conduisait l'âne chargé du bagage. Nous gardions toujours la robe et la contenance de pauvres pèlerins latins, mais nous étions armés sous nos habits.

Après avoir chevauché une heure sur un terrain inégal, nous arrivâmes à quelques masures placées au haut d'une éminence rocailleuse. Nous franchîmes un des ressauts de la plaine, et, au bout d'une heure de marche, nous parvînmes à la première ondulation des montagnes de Judée. Nous tournâmes par un ravin raboteux autour d'un monti-

culê isolé et aride. Au sommet de ce tertre on entrevoyait un village en ruine et les pierres êparses d'un cimetière abandonné : ce village porte le nom du Latroun ou du Larron ; c'est la patrie du criminel qui se repentit sur la croix, et qui fit faire au Christ son dernier acte de miséricorde. Trois milles plus loin , nous entrâmes dans les montagnes. Nous suivions le lit desséché d'un torrent : la lime, diminuée d'une moitié, éclairait à peine nos pas dans ces profondeurs; les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris, à la désolation de ces bords, comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. Quand le jour fut venu, nous nous trouvâmes au milieu d'un labyrinthe de montagnes de forme conique, à peu près semblables entre elles, et enchaînées Tune à l'autre par la base. La roche qui formait le fond de ces montagnes perçait la terre. Ses bandes ou ses corniches parallèles étaient disposées comme les gradins d'un amphithéâtre romain, ou comme ces murs en échelons avec lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie. A chaque redan du rocher croissaient des touffes de chênes nains, des buis et des lauriersroses.

Dans le fond des ravins s'élevaient des oliviers ; et quelquefois ces arbres formaient des bois entiers sur le flanc des montagnes. Nous entendîmes crier divers oiseaux, entre autres des geais. Parvenu- au plus haut point de cette chaîne, nous découvrîmes derrière nous (au midi et à l'occident , la plaine de Saron jusqu'à Jaffa, et l'horizon de la mer jusqu'à Gaza; devant nous (au nord et au levant) s'ouvrait le vallon de Saint-Jérémie , et, dans la même direction, sur le haut d'un rocher, on apercevait au loin une vieille forteresse appelée le Château des Machabées. On croit que l'auteur des Lamentations vint au monde dans le village qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes :

il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.

Cependant, en approchant de Saint-Jérémie, je fus un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes, des moutons à large queue, des ânes qui rappelaient par leur beauté l'onagre des Écritures, sortaient du village au lever de l'aurore. Des femmes arabes faisaient sécher des raisins dans les vignes ; quelques-unes avaient le visage couvert d'un voile, et portaient sur leur tête un vase plein d'eau, comme les filles de Madian. La fumée du hameau montait en vapeur blanche aux premiers rayons du jour ; on entendait des voix confuses, des chants, des cris de joie; cette scène formait un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit. Notre chef arabe avait reçu d'avance le droit que la tribu exige des voyageurs , et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français : « En avant ! Marche ! » je tournai la tête, et j'aperçus une foule de petits Arabes tout nus qui faisaient l'exercice avec des bâtons de palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma première vie me tourmente ; et quand on me parle d'un soldat français, le cœur me bat ; mais voir de petits Bédouins dans les montagnes de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur; les entendre prononcer ces mots qui sont, pour ainsi dire, les mots d'ordre de nos armées, et les seuls que sachent nos grenadiers, il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amoureux que moi de la gloire de sa patrie. Je ne fus pas si effrayé que Robinson quand il entendit parler son perroquet, mais je ne fus pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médins au petit bataillon , en lui disant : « En avant ! Marche! » Et afin de ne rien oublier, je lui criai : « Dieu le veut! Dieu le veut ! » comme les compagnons de Godefroi et de saint Louis.

IttB ITINÉRAIRE

, De la vallée de Jérèmie nous descendîmes dans celle de Térèbinthe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes , et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Nous passâmes ce torrent sur un pont de pierre, le seul qu'on rencontre dans ces lieux déserts : le torrent conservait encore un peu d'eau stagnante. Tout près de là, à main gauche, sous un village appelé Kaloni , je remarquai parmi des ruines plus modernes les débris d'une fabrique antique. L'abbé Mai iti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien, l'erreur est grossière. Si l'architecture de ce monument n'est pas hébraïque, elle est certainement romaine : l'aplomb, la taille et le volume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.

Après avoir passé le torrent, on découvre le village de Kériet-Lefta au bord d'un autre torrent desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. El-Biré se montre au loin au sommet d'une haute montagne, sur la route de Nablous, Pïabolos, ou Nabolosa, la Sichem du royaume d'Israël et la Néapolis des Hérodes. Nous continuâmes à nous enfoncer dans un désert, où des figuiers sauvage clair-semés étalaient au vent du midi leurs feuilles noircies. La terre, qui jusqu'alors avait conservé quelque verdure, se dépouilla, les flancs des montagnes s'élargirent, et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa: les mousses mêmes disparurent. L'amphithéâtre des montagnes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées, pour atteindre un col élevé que nous voyions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure, sur un plateau nu, semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'extrémité de ce plateau, j'aperçus une ligne de murs gothiques flanqués de tours carrées, et derrière lesquels s'élevaient quelques pointes d'édifices. Au

pied de ces murs paraissait un camp de cavalerie turque dans ] toute la pompe orientale. Le guide s'écria : « El-Cods ! » La | Sainte (Jérusalem) ! et il s'enfuit au grand galop.

Je conçois maintenant ce que les historiens et les voyageurs rapportent de la surprise des croisés et des pèlerins à la première vue de Jérusalem.

Je puis assurer que quiconque a eu comme moi la patience de lire à peu près deux cents relations modernes de la terre sainte, les compilations rabbiniques et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem, mesurant la hauteur de ses murs, recevant à la fois tous les souvenirs de l'histoire depuis Abraham jusqu'à Godefroi de Bouillon, pensant i au monde entier changé par la mission du Fils de l'homme, et cherchant vainement ce temple dont il ne reste pas pierre \ sur pierre. Quand je vivrais mille ans, jamais je n'oublierais ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort.

Les cris du drogman, qui me disait de serrer notre troupe parce que nous allions entrer dans le camp, me tirèrent de la stupeur où la vue des lieux saints m'avait jeté. Nous passâmes au milieu des tentes ; ces tentes étaient de peaux de brebis noires : il y avait quelques pavillons de toile rayée, entre autres celui du pacha. Les chevaux sellés et bridés étaient attachés à des piquets. Je fus surpris de voir quatre pièces d'artillerie à cheval; elles étaient bien montées et le charronnage m'en a paru anglais. Notre mince équipage et nos robes de pèlerins excitaient la risée des soldats. Comme nous approchions de la porte de la ville, le pacha sortait de Jérusalem. Je fus obligé d'ôter prompte- | ment le mouchoir que j'avais jeté sur mon chapeau pour me défendre dit soleil, dans la crainte de m'attirer une disgrâce pareille à celle du pauvre Joseph à Tripolizza.

Nous entrâmes dans Jérusalem par la porte des Pèlerins. Auprès de cette porte s'élève la tour de David, plus connue

sous le nom de la Tour des Pisans. Nous payâmes le tribut et nous suivîmes la rue qui se présentait devant nous : puis, tournant à gauche, entre des espèces de prisons de plâtre qu'on appelle des maisons, nous arrivâmes, à midi vingtdeux minutes, au monastère des pères latins. Il était envahi par les soldats d'Abdallah, qui se faisaient donner tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance.

11 faut être dans la position des pères de terre sainte pour comprendre le plaisir que leur causa mon arrivée. Ils se crurent sauvés par la présence d'un seul Français. Je remis au père Bonaventure de Nola, gardien du couvent, une lettre de M. le général Sébastiani. « Monsieur, me dit le gardien, c'est la Providence qui vous amène. Vous avez des firmans de route? Permettez-nous de les envoyer au pacha: il saura qu'un Français est descendu au couvent; il nous croira spécialement protégés par l'empereur. L'année dernière, il nous contraignit de payer soixante mille piastres ; d'après l'usage, nous ne lui en devons que quatre mille, encore à titre de simple présent. Il veut cette année nous arracher la même somme, et il nous menace de se porter aux dernières extrémités si nous la refusons. Nous serons obligés de vendre les vases sacrés; car, depuis quatre ans, nous ne recevons plus aucune aumône de l'Europe : si cela continue, nous nous verrons forcés d'abandonner la terre sainte, et de livrer aux mahométans le tombeau de Jésus- Christ. »

Je me trouvai trop heureux de pouvoir rendre ce léger service au gardien. Je le priai toutefois de me laisser aller an Jourdain avant d'envoyer les firmans, pour ne pas augmenter les difficultés d'un voyage toujours dangereux : Abdallah aurait pu me faire assassiner en route, et rejeter le tout sur les Arabes.

Le père Clément Pérès, procureur général du couvent, homme très-instruit, d'un esprit fin, orné et agréable, me conduisit à la chambre d'honneur des pèlerins. On y déposa

mes bagages, et je me préparai à quitter Jérusalem quelques heures après y être entré. J'avais cependant plus besoin de repos que de guerroyer avec les Arabes de la mer Morte. Il y avait longtemps que je courais la terre et la mer pour arriver aux saints lieux : à peine touchais-je au but de mon voyage, que je m'en éloignais de nouveau. Mais je crus devoir ce sacrifice à des religieux qui font eux-mêmes un perpétuel sacrifice de leurs biens et de leur vie. D'ailleurs j'aurais pu concilier l'intérêt des pères et ma sûreté en renonçant à voir le Jourdain ; et il ne tenait qu'à moi de mettre des bornes à ma curiosité.

Tandis que j'attendais l'instant du départ, les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants, et j'appris que l'on célébrait la féte du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, le jour de la Saint-François, joui' de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur, et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in clolore. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi. Je considérais avec respect ces religieux qui chantaient les louanges du Seigneur à trois cents pas du tombeau de Jésus-Christ; je me sentais touché à la vue de cette faible mais invincible milice restée seule à la garde du Saint-Sépulcre, quand les rois l'ont abandonné :

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle!

Le père gardien envoya chercher un Turc, appelé Aliaga, pour me conduire à Bethléem. Cet Ali-aga était fils d'un aga de Rama, qui avait eu la tête tranchée sous la tyrannie de Djezzar. Ali était né à Jéricho, aujourd'hui Rihha, et il se disait gouverneur de ce village. C'était un homme de tête et de courage, dont j'eus beaucoup à me louer. 11 commença d'abord par nous faire quitter à moi et

à mes domestiques le vêtement arabe pour reprendre l'habit français : cet habit, naguère si méprisé des Orientaux, inspire aujourd'hui le respect et la crainte. La valeur française est rentrée en possession de la renommée qu'elle avait autrefois dans ce pays : ce furent des chevaliers de France qui rétablirent le royaume de Jérusalem, comme ce sont des soldats de France qui ont cueilli les dernières palmes de l'Idumée. Les Turcs vous montrent à la fois et la Tour de Baudouin et le camp de l'empereur : on voit au Calvaire l'épée de Godefroi de Bouillon, qui, dans son vieux fourreau, semble encore garderie Saint-Sépulcre.

On nous amena à cinq heures du soir trois bons chevaux ; Michel, drogman du couvent, se joignit à nous ; Ali se mil à notre tête, et nous partîmes pour Bethléem, où nous devions coucher et prendre une escorte de six Arabes. J'avais lu que le gardien de Saint-Sauveur est le seul Franc qui ait le privilège de monter à cheval à Jérusalem, et j'étais un peu surpris de galoper sur une jument arabe; mais j'ai su depuis que tout voyageur en peut faire autant pour son argent. Nous sortîmes de Jérusalem par la porte de Damas; puis, tournant à gauche et traversant les ravins au pied du mont Sion, nous gravîmes une montagne sur le plateau de laquelle nous cheminâmes pendant une heure. Nous laissions Jérusalem au nord derrière nous , nous avions au couchant les montagnes de Judée, et au levant, par delà la mer Morte, les montagnes d'Arabie. Nous passâmes le couvent de Saint-Élie. On ne manque pas de faire remarquer, sous un olivier et sur un rocher au bord du chemin, l'endroit où ce prophète se reposait lorsqu'il allait à Jérusalem. A une lieue plus loin, nous entrâmes clans le champ de Rama, où l'on trouve le tombeau de Rachel. C'est un édifice carré, surmonté d'un petit dôme : il jouit des privilèges d'une mosquée; les Turcs, ainsi que les Arabes, honorent les familles des patriarches. Les traditions des chrétiens s'aecordônt à placer le sépulcre de Rachel dans ce lieu : la cri-

tique historique est favorable à cette opinion ; mais malgré Thévenot.

Nous aperçûmes dans la montagne (car la nuit était venue) les lumières du village de Rama. Le silence était profond autour de nous. Ce fut sans doute dans une pareille nuit que Ton entendit tout à coup la voix de Rachel : Vox in Rama audita est, ploratas , et idulatus midtus Rachel plorans filios stws, et noluit consolari, quia non sunt. Ici la mère d'Astyanax et celle d'Euryale sont vaincues : Homère et Virgile cèdent la palme de la douleur à Jérémie.

Nous arrivâmes par un chemin étroit et scabreux à Bethléem. Nous frappâmes à la porte du couvent; l'alarme se mit parmi les religieux, parce que notre visite était inattendue, et que le turban d'Ali inspira d'abord l'épouvante ; mais tout fut bientôt expliqué.

Bethléem reçut son nom d'Abraham, et Bethléem signifie la Maison de pain. Elle fut surnommée Ephrata (fructueuse), du nom de la femme de Galeb , pour la distinguer d'une autre Bethléem de la tribu de Zabulon. Elle appartenait à la tribu de Juda; elle porta aussi le nom de Cité de David ; elle était la patrie de ce monarque, et il y garda les troupeaux dans son enfance. Abissan, septième juge d'Israël; Élimelech, Obed, Jessé et Booz naquirent comme David à Bethléem; et c'est là qu'il faut placer l'admirable églogue de Rulh. Saint Matthias, apôtre, eut aussi le bonheur de recevoir le jour dans la cité où le Messie vint au monde.

Les premiers fidèles avaient élevé un oratoire sur la crèche du Sauveur. Adrien le fit renverser pour y placer une statue d'Adonis. Sainte Hélène détruisit l'idole et bâtit au même lieu une église dont l'architecture se mêle aujourd'hui aux différentes parties ajoutées par les princes chrétiens. Tout le monde sait que saint Jérôme se retira à Bethléem. Bethléem, conquise par les croisés, retomba avec Jérusalem sous le joug infidèle ; mais elle a toujours été l'objet de la vénération des pèlerins. De saints religieux, se

dévouant à un martyre perpétuel, l'ont gardée pendant sept siècles.

Le 5 octobre, à quatre heures du matin, je commençai la revue des monuments de Bethléem. Quoique ces monuments aient été souvent décrits, le sujet par lui-même est si intéressant que je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails.

Le couvent de Bethléem tient à l'Église par une cour fermée de hautes murailles. Nous traversâmes cette cour, et une petite porte latérale nous donna passage dans l'église. Cette église est certainement d'une haute antiquité, et, quoique souvent détruite et souvent réparée, elle conserve les marques de son origine grecque. Sa forme est celle d'une croix. La longue nef, ou si l'on veut, le pied de la croix, est ornée de quarante-huit colonnes d'ordre corinthien, placées sur quatre lignes. Ces colonnes ont deux pieds six pouces de diamètre près la base, et dix-huit pieds de hauteur, y compris la base et le chapiteau. Comme la voûte de cette nef manque, les colonnes ne portent rien qu'une frise de bois qui remplace 1 architrave et tient lieu de l'entablement entier. Une charpente à jour prend sa naissance au haut des murs et s'élève en dôme pour porter un toit qui n'existe plus, ou qui n'a jamais été achevé. On dit que cette charpente est de bois de cèdre, mais c'est une erreur. Les murs sont percés de grandes fenêtres : ils étaient ornés autrefois de tableaux en mosaïque et de passages de l'Evangile, écrits en caractères grecs et latins : on en voit encore des traces.

Les restes des mosaïques que l'on aperçoit çà et là, et quelques tableaux peints sur bois, sont intéressants pour l'histoire de l'art : ils présentent en général des figures de face, droites, roides, sans mouvement et sans ombre ; mais l'effet en est majestueux et le caractère noble et sévère.

La secte chrétienne des Arméniens est en possession de la nef que je viens de décrire. Cette nef est séparée des trois autres branches de la croix par un mur, de sorte que l'é-

glise n'a plus d'unité. Quand vous avez passé ce mur, vous vous trouvez en face du sanctuaire ou du chœur qui occupe le haut de la croix. Ce chœur est élevé de trois degrés audessus de la nef. On y voit un autel dédié aux Mages. Sur le pavé, au bas de cet autel, on remarque une étoile de marbre : la tradition veut que cette étoile corresponde au point du ciel où s'arrêta rétoile miraculeuse qui conduisit les trois rois. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'endroit où naquit le Sauveur du monde se trouve perpendiculairement au-dessous de cette étoile de marbre, dans l'église souterraine de la Crèche. Je parlerai de celle-ci dans un moment. Les Grecs occupent le sanctuaire des Mages, ainsi que les deux autres nefs formées par les deux extrémités de la traverse de la croix. Ces deux dernières nefs sont vides et sans autels.

Deux escaliers tournants, composés chacun de quinze degrés, s'ouvrent aux deux côtés du chœur de l'église extérieure, et descendent à l'église souterraine, placée sous ce chœur. Celle-ci est le lieu à jamais révéré de la nativité du Sauveur. Avant d'y entrer, le supérieur me mit un cierge à la main et me fit une courte exhortation. Cette sainte grotte est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long, onze pieds trois pouces de large et neuf pieds de haut. Elle est taillée dans le roc : les parois de ce roc sont revêtues de marbre, et le pavé de la grotte est également d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à sainte Hélène. L'église ne tire aucun jour du dehors et n'est éclairée que par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents princes chrétiens. Tout au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où la Vierge enfanta le Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent, radié en forme de soleil. On lit ces mots alentour :

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