HIC DE YIRGINE MARIA JESUS CHRISTUS NATIFS EST
Une table de marbre, qui sert d'autel, est appuyée contre le rocher, et s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie vint à la lumière. Cet autel est éclairé par trois lampes, dont la plus belle a été donnée par Louis XIII.
A sept pas de là, vers le midi, après avoir passé l'entrée d'un des escaliers qui montent à l'église supérieure, vous trouvez la crèche. On y descend par deux degrés, car elle n'est pas de niveau avec le reste de la grotte.. C'est une voûte peu élevée, enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, exhaussé d'un pied au-dessus du sol et creusé en forme de berceau, indique l'endroit même où le souverain du ciel fut couché sur la paille.
« Joseph partit aussi de la ville de Nazareth qui est en Galilée, et vint en Judée à la ville de David, appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David,
(( Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était grosse.
« Pendant qu'ils étaient en ce lieu, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s'accomplit ;
a Et elle enfanta son premier-né ; el3 l'ayant emmaillotté, elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. »
A deux pas, vis-à-vis de la crèche, est un autel qui occupe la place où Marie était assise lorsqu'elle présenta l'enfant des douleurs aux admirations des mages.
« Jésus étant donc né clans Bethléem, ville de la tribu de Juda, du temps du roi Hérode, des mages vinrent de l'Orient en Jérusalem ;
a Et ils demandèrent : Où est le roi des Juifs qui est nouvellement né? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer.
a Et en même temps l'étoile qu'ils avaient vue en Orient ' allait devant eux, jusqu'à ce qu'étant arrivée sur le lieu où i était l'enfant, elle s'y arrêta.
« Lorsqu'ils virent l'étoile, ils furent tout transportés de
I Joie ;
« Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfant avec Marie sa mère, et, se prosternant en terre, ils l'adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. »
Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église
| souterraine. Elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Ces tableaux représentent les mystères de ces lieux, des Vierges et des Enfants d'après Raphaël,
i des Annonciations , l'Adoration des Mages, la Venue des Pasteurs, et tous ces miracles mêlés de grandeur et d'inno-
j cence.
Les ornements ordinaires de la crèche sont de satin bleu brodé en argent. L'encens fume sans cesse devant le i berceau du Sauveur. J'ai entendu un orgue, fort bien touché, jouer à la messe les airs les plus doux et les plus tendres des meilleurs compositeurs d'Italie. Ces concerts charment l'Arabe chrétien, qui, laissant paître ses chameaux, vient, comme les antiques bergers de Bethléem, adorer le Roi des rois dans sa crèche. J'ai vu cet habitant du désert communier à l'autel des Mages. « Nul endroit dans l'univers, dit le père Néret, n'inspire plus de dévotion... L'abord continuel des caravanes de toutes les nations. chrétiennes... les prières publiques, les prosternations. . . la richesse même des présents que les princes chrétiens y ont envoyés... tout cela excite en votre âme des choses qui se font sentir beaucoup mieux qu'on ne peut les exprimer. »
Ajoutons qu'un contraste extraordinaire rend encore ces choses plus frappantes ; car en sortant de la grotte, où vous avez retrouvé la richesse, les arts, la religion des peuples civilisés, vous êtes transporté dans une solitude profonde,
au milieu des masures arabes, parmi des sauvages demi-nus et des musulmans sans foi. Ces lieux sont pourtant ceux-là mêmes où s'opérèrent tant de merveilles; mais cette terre sainte n'ose plus faire éclater au dehors son allégresse, et les souvenirs de sa gloire sont renfermés dans son sein.
Nous descendîmes de la grotte de la Nativité dans la chapelle souterraine où la tradition place la sépulture des Innocents : a Hérode envoya tuer à Bethléem et en tout le pays d'alentour tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous : alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie : Vox in Rama àudita est. »
La chapelle des Innocents nous conduisit à la grotte de saint Jérôme ; on y voit le sépulcre de ce docteur de l'Église, celui de saint Eusèbe et les tombeaux de sainte Paule et de sainte Eustochie.
Saint Jérôme passa la plus grande partie de sa vie dans cette grotte. C'est de là qu'il vit la chute de l'empire romain ; ce fut là qu'il reçut ces patriciens fugitifs qui, après avoir possédé les palais de la terre, s'estimèrent heureux de partager la cellule d'un cénobite. La paix du saint et les troubles du monde font un merveilleux effet dans les lettres du savant interprète de l'Écriture.
Sainte Paule et sainte Eustochie sa fille étaient deux grandes dames romaines de la famille des Gracques et des Scipions. Elles quittèrent les délices de Rome pour venir vivre et mourir à Bethléem dans la pratique des vertus monastiques.
On voit dans l'oratoire de saint Jérôme un tableau où ce saint conserve l'air de tète qu'il a pris sous le pinceau du Carrache et du Bominiquin. Un autre tableau offre les images de Paule et d' Eustochie. Ces deux héritières de Scipion sont représentées mortes et couchées dans le même cercueil. Par une idée touchante, le peintre a donné aux deux saintes une ressemblance parfaite ; on distingue seulement la fille de la mère à sa jeunesse et à son voile blanc :
Tune a marché plus longtemps et l'autre plus vite dans la vie; et elles sont arrivées au port au même moment.
L'escorte arabe étant arrivée, je me préparai à partir pour la mer Morte. En déjeunant avec les religieux qui formaient un cercle autour de moi, ils m'apprirent qu'il y avait au couvent un père, Français de nation. On l'envoya chercher : il vint les yeux baissés, les deux mains dans ses manches, marchant d'un air sérieux ; il me donna un salut froid et court. Je n'ai jamais entendu chez l'étranger le son d'une voix française sans être ému.
Après un si long temps
Oh! que cette parole à mon oreille est chère !
Je fis quelques questions à ce religieux. Il me dit qu'il s'appelait le père Clément; qu'il était des environs de Mayenne ; que, se trouvant dans un monastère en Bretagne, il avait été déporté en Espagne avec une centaine de prêtres comme lui; qu'ayant reçu l'hospitalité dans un couvent de son ordre, ses supérieurs l'avaient ensuite envoyé missionnaire en terre sainte. Je lui demandai s'il n'avait point envie de revoir sa patrie et s'il voulait écrire à sa famille. Voici sa réponse mot pour mot : « Qui est-ce qui se souvient encore de moi en France? Sais-je si j'ai encore des frères et des sœurs? J'espère obtenir, par le mérite de la crèche du Sauveur, la force de mourir ici, sans importuner personne et sans songer à un pays où je suis oublié. »
Le père Clément fut obligé de se retirer : ma présence avait réveillé dans son cœur des sentiments qu'il cherchait à éteindre. Telles sont les destinées humaines : un Français gémit aujourd'hui sur la perte de son pays aux mêmes bords dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l'amour de la patrie :
Super flumina Babylonis, etc.
Mais ces fils d'Aaron, qui suspendirent leurs harpes aux saules de Babylone, ne rentrèrent pas tous dans la cité de David ; ces filles de Judée, qui s'écriaient sur les bords de l'Euphrate :
0 rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux ! etc. ,
ces compagnes d'Esther ne revirent pas toutes Emmaûs et Belhel : plusieurs laissèrent leurs dépouilles aux champs de la captivité.
A dix heures du matin nous montâmes à cheval et nous sortîmes de Bethléem. Six Arabes bethléémites à pied, armés de poignards et de longs fusils à mèche, formaient notre escorte. Ils marchaient trois en avant et trois en arrière de nos chevaux. Nous avions ajouté à notre cavalerie un âne qui portait Teau et les provisions. Nous primes la route du monastère de Saint-Saba, d'où nous devions descendre à la mer Morte et revenir par le Jourdain.
Nous suivîmes d'abord le vallon de Bethléem, qui s'étend au levant, comme je l'ai dit. Nous passâmes une croupe de montagnes où l'on voit sur la droite une vigne nouvellement plantée, chose assez rare dans le pays pour que je l'aie remarquée. Nous arrivâmes à une grotte appelée la grotte des Pasteurs. Les Arabes l'appellent encore Dta-el-Natour, le village des Bergers. On prétend qu'Abraham faisait paître ses troupeaux dans ce lieu, et que les bergers de Judée furent avertis dans ce même lieu de la naissance du Sauveur.
u Or, il y avait aux environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs, veillant tour à tour à la garde de leurs troupeaux.
« Et tout d'un coup un ange du Seigneur se présenta à eux, et une lumière divine les environna, ce qui les remplit d'une extrême crainte.
« Alors l'ange leur dit : Ne craignez point, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie.
« C'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.
K Et voici la marque à laquelle vous le reconnaîtrez : Vous trouverez un enfant emmaillotté, couché dans une crèche.
« Au même instant il se joignit à l'ange une grande troupe de l'armée céleste, louant Dieu et disant :
« Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de honne volonté, chéris de Dieu! p
La piété des fidèles a transformé cette grotte en une chapelle. Elle devait être autrefois tres-ornée : j'y ai remarqué trois chapiteaux d'ordre corinthien et deux autres d'ordre ionique. La découverte de ces derniers était une véritable merveille, car on ne trouve plus guère après le siècle d'Hélène que l'éternel corinthien.
En sortant de cette grotte et marchant toujours à l'orient, une pointe de compas au midi, nous quittâmes les montagnes Rouges pour entrer dans une chaîne de montagnes blanchâtres. Nos chevaux enfonçaient dans une terre molle et crayeuse, formée des débris d'une roche calcaire. Cette terre était si horriblement dépouillée, qu'elle n'avait pas même une écorce de mousse. On voyait seulement croître çà et là quelques touffes de plantes épineuses aussi pâles que le sol qui les produit, et qui semblent couvertes de poussière comme les arbres de nos grands chemins pendant l'été,
En tournant une des croupes de ces montagnes, nous aperçûmes deux camps de Bédouins : l'un formé de sept tentes de peaux de brebis noires disposées en carré long, ouvert à l'extrémité orientale; l'autre composé d'une douzaine de tentes plantées en cercle. Quelques chameaux et des cavales erraient dans les environs.
11 était trop tard pour reculer : il fallut faire bonne contenance et traverser le second camp. Tout se passa bien d'abord : les Arabes touchèrent la main des Dethléémites et
la barbe d'Ali-aga. Mais à peine avions-nous franchi les dernières tentes, qu'un Bédouin arrêta l'âne qui portait nos vivres. Les Bethléémites voulurent le repousser; l'Arabe appela ses frères à son secours. Ceux-ci sautent à cheval : on s'arme, on nous enveloppe. Ali parvint à calmer tout ce bruit pour quelque argent. Ces Bédouins exigèrent un droit de passage ; ils prennent apparemment le désert pour un grand chemin; chacun est maître chez soi. Ceci n'était que le prélude d'une scène plus violente.
Une lieue plus loin, en descendant le revers d'une montagne, nous découvrîmes la cime de deux hautes tours qui s'élevaient dans une vallée profonde : c'était le couvent de Saint Saba. Comme nous approchions, une nouvelle troupe d'Arabes, cachée au fond d'un ravin, se jeta sur notre escorte en poussant des hurlements. Dans un instant nous vîmes voler les pierres, briller les poignards, ajuster les fusils. Ali se précipite dans la mêlée; nous courons pour lui prêter secours : il saisit le chef des Bédouins par la barbe, l'entraîne sous le ventre de son cheval, et le menace de l'écraser s'il ne fait finir cette querelle. Pendant le tumulte, un religieux grec criait du haut d'une tour: il cherchait inutilement à mettre la paix. Nous étions tous arrivés à la porte de Saint-Saba. Les frères, en dedans, tournaient la clef, mais avec lenteur; car ils craignaient que dans ce désordre on ne pillât le monastère. Le janissaire, fatigué de ces délais, entrait en fureur contre les religieux et contre les Arabes. Enfin, il tira son sabre et allait abattre la tête du chef des Bédouins, qu'il tenait toujours par la barbe avec une force surprenante, lorsque le couvent s'ouvrit. Nous nous précipitâmes tous pêle-mêle dans une cour, et la porte se referma sur nous. L'affaire devint alors plus sérieuse * nous n'étions point dans l'intérieur du couvent; il y avait une autre cour à passer, et la porte de cette cour n'était point ouverte. Nous étions renfermés dans un espace étroit, où nous nous blessions avec nos armes, et où nos chevaux,
animés par le bruit, étaient devenus furieux. Ali prétendit avoir détourné un coup de poignard qu'un Arabe me portait par derrière, et il montrait sa main ensanglantée; mais Ali, très-brave homme d'ailleurs, aimait l'argent, comme tous les Turcs. La dernière porte du monastère s'ouvrit; le chef des religieux parut, dit quelques mots, et le bruit cessa. Nous apprîmes alors le sujet de la contestation.
Les derniers Arabes qui nous avaient attaqués appartenaient à une tribu qui prétendait avoir seule le droit de conduire les étrangers à Saint-Saba. Les Bethléémites, qui désiraient avoir le prix de l'escorte, et qui ont une réputation de courage à soutenir, n'avaient pas voulu céder. Le supérieur du monastère avait promis que je satisferais les Bédouins, et l aifaire s'était arrangée. Je ne leur voulais rien donner, pour les punir. Ali-Aga me représenta que si je tenais à cette résolution nous ne pourrions jamais arriver au Jourdain; que ces Arabes iraient appeler les autres tribus; que nous serions infailliblement massacrés; que c'était la raison pour laquelle il n'avait pas voulu tuerie chef; car, une fois le sang versé, nous n aurions eu d'autre parti à prendre que de retourner promptement à Jérusalem.
Je doute que les couvents de Scété soient placés dans des lieux plus tristes et plus désolés que le couvent de >amt- Saba. Il est bâti dans la ravine même du torrent de Cédron, qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet endroit. Ce torrent est à sec et ne roule qu'au printemps une eau fangeuse etrougie. L'église occupe une petite éminence dans le fond du lit. De là les bâtiments du monastère s'élèvent par des escaliers perpendiculaires et des passages creusés dans le roc, sur le flanc de ia ravine, et parviennent ainsi jusqu'à la croupe de la montagne, où ns se terminent par deux tours carrées. L'une de ces tours est hors du couvent; elle servait autrefois de poste avancé pour surveiller les Arabes. Du haut de ces tours, on découvre les sommets stériles des montagnes de Judée; au-dessous de soi
l'œil plonge dans le ravin desséché du torrent de Cédron, où l'on voit des grottes qu'habitèrent jadis les premiers anachorètes. Des colombes bleues nichent aujourd'hui dans ces grottes, comme pour rappeler, par leurs gémissements, leur innocence et leur douceur, les saints qui peuplaient autrefois ces rochers. Je ne dois point oublier un palmier qui croit clans un mur sur une des terrasses du couvent ; je suis persuadé que tous les voyageurs le remarqueront comme moi : il faut être environné d'une stérilité aussi affreuse pour sentir le prix d'une touffe de verdure.
Quant à la partie historique du couvent de Saint-Saba, le lecteur peut avoir recours à la lettre du père Néret et à la Vie des Pères du Désert. On montre aujourd'hui dans ce monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui sont celles des religieux massacrés parles infidèles. Les moines me laissèrent un quart d'heure tout seul avec ces reliques : ils semblaient avoir deviné que mon dessein était de peindre un jour la situation de l'âme des solitaires de la Thébaïde.
Nous quittâmes le couvent à trois heures de l'après-midi; nous remontâmes le torrent de Cédron ; ensuite, traversant la ravine, nous reprîmes notre route au levant. Nous découvrîmes Jérusalem par une ouverture des montagnes. Je ne savais trop ce que j'apercevais ; je croyais voir un amas de rochers brisés; l'apparition subite de cette cité des désosolations au milieu d'une solitude désolée avait quelque chose d'effrayant ; c'était véritablement la ruine du désert.
Nous avancions : l'aspect des montagnes était toujours le même, c'est- à-dire blanc, poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe et sans mousse. A quatre heures et demie, nous descendîmes de la haute chaîne de ces montagnes sur une chaîne moins élevée. Nous cheminâmes pendant cinquante minutes sur un plateau assez égal. Nous parvînmes enfin au dernier rang des monts qui bordent à l'occident la vallée du .Jourdain et les eaux de la mer Morte. Le soleil était
près de se coucher : nous mîmes pied à terre pour laisser reposer les chevaux, et je contemplai à loisir le lac, la vallée et le fleuve.
Quand on parle d'une vallée, on se représente une vallée cultivée ou inculte : cultivée, elle est couverte de moissons, de vignes, de villages, de troupeaux ; inculte, elle offre des herbages ou des forêts; si elle est arrosée par un fleuve, ce fleuve a des replis ; les collines qui forment cette vallée ont elles-mêmes des sinuosités dont les perspectives attirent agréablement les regards.
Ici, rien de tout cela : qu'on se figure deux longues chaînes de montagnes, courant parallèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. La chaîne du levant, appelée montagne d'Arabie, est la plus élevée : vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur perpendiculaire, tout à fait semblable au Jura par sa forme et par sa couleur azurée : on ne distingue pas un sommet, pas la moindre cime; seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale sur le ciel eût tremblé dans quelques endroits.
La chaîne du couchant appartient aux montagnes de Judée. Moins élevée et plus inégale que la chaîne de l'est, . elle en diffère encore par sa nature : elle présente de grands monceaux de craie et de sable qui imitent la forme de faisceaux d'armes, de drapeaux ployés, ou détentes d'un camp assis au bord d'une plaine. Du côté de l'Arabie, ce sont, au contraire, de noirs rochers à pic, qui répandent au loin leur ombre sur les eaux de la mer Morte. Le plus petit oiseau du ciel ne trouverait pas dans ces rochers un brin d'herbe pour se nourrir ; tout y annonce la patrie d'un peuple réprouvé ; tout semble y respirer l'horreur.
La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée ; des plages de sel, une vase desséchée, des sables
mouvants et comme sillonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorce a le goût et l'odeur de la fumée. Au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l'engloutit. On ne dislingue son cours au milieu de l'arène que par les saules et les roseaux qui la bordent : l'Arabe se cache dans ses roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin.
Tels sont ces lieux, fameux par les bénédictions et par les malédictions du ciel : ce fleuve est le Jourdain; ce lac est la mer Morte ; elle parait brillante, mais les villes coupables qu'elle cache dans son sein semblent avoir empoisonné ses flots. Ses abîmes solitaires ne peuvent, nourrir aucun être vivant; jamais vaisseau n'a pressé ses ondes; ses grèves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure; et son eau, d'une amertume affreuse, est si pesante, que les vents les plus impétueux peuvent à peine la soulever.
Quand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui saisit le cœur ; mais lorsque , passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère; chaque grotte déclare l'avenir; chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords; les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entrouverts, attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et Ton dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Eternel.
Nous descendîmes de la croupe de la montagne afin
d'aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, notre petite troupe se resserra : nos Bethléémites préparèrent leurs fusils et marchèrent en avant avec précaution. Nous nous trouvions sur le chemin des Arabes du désert, qui vont chercher du sel au lac, et qui font une guerre impitoyable au voyageur.
Nous marchâmes ainsi pendant deux heures le pistolet à la main, comme en pays ennemi. Nous suivions, entre les dunes de sable, les fissures qui s'étaient formées dans une vase cuite aux rayons du soleil. Une croûte de sel recouvrait l'arène et présentait comme un champ de neige, d'où s'élevaient quelques arbustes rachitiques. Nous arrivâmes tout à coup au lac; je dis tout à coup parce que je m'en croyais encore assez éloigné. Aucun bruit, aucune fraîcheur ne m'avait annoncé l'approche des eaux. La grève semée de pierres élait brûlante, le flot était sans mouvement et absolument mort sur la rive.
Il était nuit close : la première chose que je fis en mettant pied à terre fut d'entrer dans le lac jusqu'aux genoux et de porter l'eau à ma bouche. Il me fut impossible de l'y retenir. La salure en est beaucoup plus forte que celle delà mer, et elle produit sur les lèvres l'effet d'une forte solution d'alun. Mes bottes furent à peine séchées, qu'elles se couvrirent de sel; nos vêtements et nos mains furent en moins de trois heures imprégnés de ce minéral.
Nous établîmes notre camp au bord du lac, et les Bethléémites firent du feu pour préparer le café. Ils ne manquaient pas de bois, car le rivage était encombré de branches de tamarin apportées par les Arabes. Outre le sel que ceux-ci trouvent tout formé dans cet endroit, ils le tirent encore de l'eau par ébullilion. Telle est la force de l'habitude, nos Béthléémites avaient marché avec beaucoup de prudence dans la campagne, et ils ne craignirent point d'allumer un feu qui pouvait bien plus aisément les trahir.
L'un d'eux se servit d'un moyen singulier pour faire prendre le bois : il enfourcha le bûcher et s'abaissa sur le feu; sa tunique s'enfla par la fumée; alors il se releva brusquement : l'air aspiré par cette espèce de pompe fit sortir du foyer une flamme brillante. Après avoir bu le café, mes compagnons s'endormirent, et je restai seul éveillé avec nos Arabes.
La lune, en se levant à deux heures du matin, amena une forte brise qui ne rafraîchit pas l'air, mais qui agita un peu le lac. Le flot chargé de sel retombait par son poids et battait à peine la rive. Un bruit lugubre sortit de ce lac de mort, comme les clameurs étouffées du peuple abîmé dans ses eaux.
L'aurore parut sur la montagne d' Arabie en face de nous. La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d'une couleur admirable ; mais une si riche apparence ne servait qu'à mieux faire paraître la désolation du fond.
Le lac fameux qui occupe l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe est nommé mer )lorte ou mer Salée dans l'Écriture; Asphaltite, par les Grecs et les Latins: Almotemàh et Bahar-Loth, par les Arabes ; Uia-Degnisi, par les Turcs. Je ne puis être du sentiment de ceux qui supposent que la mer Morte n'"est que le cratère d'un volcan. J'ai vu le Vésuve, la Solfatare, le Monte-Nuovo dans le lac Fusin, le pic des Açores, le Mamelife vis-à-vis de Carthage, les volcans éteints d'Auvergne; j'ai partout remarqué les mêmes caractères, c'est à-dire des montagnes creusées en entonnoir, des laves et des cendres où l'action du feu ne se peut méconnaître. La mer Morte, au contraire, est un lac assez long, courbé en arc, encaissé entre deux chaînes de montagnes qui n'ont entre elles aucune cohérence de forme, aucune homogénéité de sol. Elles ne se rejoignent point aux deux extrémités du lac : elles continuent, cTun côté, à border la vallée du Jourdain en se rapprochant vers le nord jusqu'au lac de Tibériade ; et de l'autre, elles vont , en s'écartant, se perdre au midi, dans les sables de l'Yémen.
[1 est vrai qu'on" trouve du bitume, des eaux chaudes et des pierres phosphoriques dans la chaîne des montagnes d'Arabie; mais je n'en ai point vu dans la chaîne opposée. D'ailleurs la présence des eaux thermales, du soufre et de l'asphalte, ne suffit point pour attester l'existence antérieure d'un volcan. C'est dire assez que, quant aux villes abîmées, je m'en tiens au sens de l'Écriture, sans appeler la physique à mon secours. D'ailleurs, en adoptant l'idée du professeur Michaëlis et du savant Busching dans son Mémoire sur la mer Morte, la physique peut encore être admise dans la catastrophe des villes coupables, sans blesser la religion. Sodome était bâtie sur une carrière de bitume, comme on le sait par le témoignage de Moïse et de Josèphe, qui parlent des puits de bitume de la vallée de Siddim. La foudre alluma ce gouffre; et les villes s'enfoncèrent dans l'incendie souterrain. M. Malte-Brun conjecture très-ingénieusement, que Sodome et Gomorrhe pouvaient être elles-mêmes bâties en pierres bitumineuses et s'être enflammées au feu du ciel.
Strabon parle de treize villes engloulies dans le lac Asphaltite ; Etienne de Byzance en compte huit ; la Genèse en place cinq in valle silvestri, Sodome, Gomorrhe, Adam, Seboïm et Bala ou Ségor ; mais elle ne marque que les deux premières comme détruites par la colère de Dieu : le Deutéronome en cite quatre : Sodome, Gomorrhe, Adam et Seboïm ; la Sagesse en compte cinq sans les désigner : Descendente igne in Pentapolim.
Jacques Cerbus ayant remarqué que sept grands courants d'eau tombent dans la mer Morte, Reland en conclut que cette mer devait se dégager de la superfluité de ses eaux par des canaux souterrains ; Sandy et quelques autres voyageurs ont énoncé la même opinion : mais elle est aujourd'hui abandonnée, d'après les observations du docteur Halley sur l'évaporation ; observations admises par Shaw, qui trouve pourtant que le Jourdain roule par jour à la mer
Morte six millions quatre-vingt-dix mille tonnes d'eau, sans compter les eaux de l'Arnon et de sept autres torrents. Plusieurs voyageurs, entre autres Troïle et d'Arvieux, disent avoir remarqué des débris de murailles et de palais dans les eaux de la mer Morte. Ce rapport semble confirmé par Maundrell et par le père Nau. Les anciens sont plus positifs à ce sujet : Josèphe, qui se sert d'une expression poétique, dit qu'on apercevait au bord du lac les ombres des cités détruites. Strabon donne soixante stades de tour aux ruines de Sodome; Tacite parle de ces débris : je ne sais s'ils existent encore, je ne les ai point vus; mais, comme le lac s'élève ou se retire selon les saisons, il peut cacher ou découvrir tour-à-tour les squelettes des villes réprouvées.
Les autres merveilles racontées de la mer Morte ont disparu devant un examen plus sévère. On sait aujourd'hui que les corps y plongent ou y surnagent, suivant les lois de la pesanteur de ces corps et de la pesanteur des eaux du lac. Les vapeurs empestées qui devaient sortir de son sein se réduisent à une forte odeur de marine, à des fumées qui annoncent ou suivent lémersion de l'asphalte, et à des broui lards, à la vérité malsains comme tous les brouillards. Si jamais les Turcs le permettaient, et qu'on pût transporter une barque de Jaffa à la mer Morte, on ferait certainement des découvertes curieuses sur ce lac. Les anciens le connaissaient beaucoup mieux que nous, comme on le voit par Arislote, Strabon, Diodore de Sicile, Pline, Tacite, Solin, Josèphe, Galien. Dioscoride, Etienne de Byzance. Nos vieilles cartes tracent aussi la forme de ce lac d'une manière plus satisfaisante que les cartes modernes. Personne jusqu'à présent n'en a fait le tour, si ce n est Daniel, abbé de Saint- Saba. Nau nous a conservé dans son Voyage le récit de ce solitaire. Nous apprenons par ce récit « que la mer Morte, à sa fin, est comme séparée en deux, et qu'il y a un chemin par où on la traverse n'ayant de l'eau qu'à mi-jambes, au moins en été; que là, la terre s'élève et borne un autre
petit lac, de figure ronde un peu ovale, entouré de plaines et de montagnes de sel; que les campagnes des environs sont peuplées d'Arabes sans nombre, » etc. Nyembourg dit à peu près les mêmes choses; l'abbé Mariti et M. de Volney ont fait usage de ces documents. Quand nous aurons le voyage de M. Seetzen, nous serons vraisemblablement mieux instruits.
Il n'y a presque point de lecteur qui n'ait entendu parler du fameux arbre de Sodome : cet arbre doit porter une pomme agréable à l'œil, mais amère au goût et pleine de cendres.
Tacite, dans le cinquième livre de son Histoire, et Josèphe, dans sa Guerre des Juifs, sont, je crois, les deux premiers auteurs qui aient fait mention des fruits singuliers de la mer Morte. Foulcher de Chartres, qui voyageait en Palestine vers Tan H 00, vit la pomme trompeuse et la compara aux plaisirs du monde. Depuis cette époque, les uns, comme Ceverius de Vera, Baumgarten (Peregrinationis in JEyyptum, etc.), Pierre de la Vallée ( Viaggi), Troïlo et quelques missionnaires confirment le récit de Foulcher , d'autres, comme Reland, le père Néret, Maundrell, inclinent à croire que ce fruit n'est qu'une image poétique de nos fausses joies, mala mentis gaudia; d'autres enfin, tels que Pococke, Shaw, etc., doutent absolument de son existence.
Amman semble trancher la difficulté ; il décrit l'arbre, qui, selon lui, ressemble à une aubépine : « Le fruit, dit-il, est unepelite pomme d'une belle couleur, » etc.
Le botaniste Hasselquist survient ; il dérange tout cela. La pomme de Sodome n'est plus le fruit d'un arbre ni d'un arbrisseau, mais c'est la production du solamim melongena, de Linné. « On en trouve, dit-il quantité près de Jéricho, dans les vallées qui sont près du Jourdain, dans le voisinage de la mer Morte : il est vrai qu'ils sont quelquefois remplis de poussière. Mais cela n'arrive que lorsque le fruit est attaqué par un insecte (tenthredo), qui convertit tout le dedans
en poussière, ne laissant que la peau entière sans lui rien faire perdre de sa couleur. »
Qui ne croirait après cela la question décidée sur l' autorité d Hasselquist, et sur celle beaucoup plus grande de Linné, dans sa Flora Palœstina? Pas du tout : M. Seetzen, savant aussi, et le plus moderne de tous ces voyageurs, puisqu'il est encore en Arabie, ne s'accorde point avec Hasselquist sur le solanum soclomœnm. « Je vis, dit-il, pendant mon séjour à Karrak, cbez le curé grec de cette ville, une espèce de coton ressemblant à la soie. Ce coton, me dit-il, vient dans la plaine El-Gor, à la partie orientale de la mer Morte, sur un arbre pareil au figuier, et qui porte le nom d'Aoescha-èz; on le trouve dans un fruit ressemblant à la grenade. « J'ai pensé que ces fruits, qui n'ont point de chair intérieurement et qui sont inconnus dans tout le reste de la Palestine, pourraient bien être les fameuses pommes de Sodome. »
Me voilà bien embarrassé, car je crois aussi avoir trouvé le fruit tant recherché : l'arbuste qui le porte croit partout à deux ou trois lieues de l'embouchure du Jourdain; il est épineux et ses feuilles sont grêles et menues : il ressemble beaucoup à 1 arbuste décrit par Amman ; son fruit est tout à fait semblable, en couleur et en forme, au petit limon d'Egypte. Lorsque ce fruit n'est pas encore mûr, il est enflé d'une séve corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre qu'on peut comparera des cendres et dont le goût ressemble à un poivre amer. J'ai cueilli une demi-douzaine de ces fruits; j'en possède encore quatre desséchés, bien conservés, et qui peuvent mériter l'attention des naturalistes.
J'employai deux heures entières (5 octobre) à errer au bord de la mer Morte, malgré les Bethléémites, qui me pressaient de quitter cet endroit dangereux. Je voulais voir le Jourdain à l'endroit où il se jette dans le lac, point essentiel qui n'a encore été reconnu que par Hasselquist; mais les Arabes
refusèrent de m'y conduire, parce que le fleuve, à une lieue environ de son embouchure, fait un détour sur la gauche et se rapproche de la montagne d'Arabie. Il fallut donc me contenter de marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée de nous. Nous levâmes le camp et nous cheminâmes pendant une heure et demie, avec une peine excessive, dans une arène blaache et fine. Nous avancions vers un petit bois d'arbres de baume et de tamarins, qu'à mon grand étonnement je voyais s'élever du milieu d'un sol stérile. Tout à coup les BethSéémites s'arrêtèrent et me montrèrent de la main, au fond d'une ravine, quelque chose que je n'avais pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c'était, j'entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l'immobilité du sol. Je m'approchai de ce singulier objet, et je vis un fleuve jaune que j'avais peine à distinguer de l'arène de ses deux rives. Il était profondément encaissé et roulait avec lenteur une onde épaissie : c'était le Jourdain.
J'avais vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaisir qu1 inspirent la solitude et la nature ; j'avais visité le Tibre avec empressement, et recherché avec le même intérêt l'Eu rotas et le Céphise; mais je ne puis dire ce que j'éprouvai à la vue du Jourdain. Non seulement ce fleuve me rappelait une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que jamais la plus belle poésie ait confiés à la mémoire des hommes, mais ses rives m'offraient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de l'âme, par ce mélange, un sentiment et des pensées qu'aucun autre lieu ne peut inspirer.
Les Bethléémites se dépouillèrent et se plongèrent dans le Jourdain. Je n'osai les imiter, à cause de la fièvre qui me tourmentait toujours ; mais je me mis à genoux sur le bord avec mes deux domestiques et le drogman du monastère. Ayant oublié d'apporter une Bible, nous ne pûmes réciter les
passages de l'Évangile relatifs au lieu où nous étions; mais le drogman, qui connaissait les coutumes, psalmodia Y Ave, maris Stella. Nous y répondîmes comme des matelots au terme de leur voyage : le sire de Joinville n'était pas plus habile que nous. Je puisai ensuite de l'eau du fleuve dans un vase de cuir : elle ne me parut pas aussi douce que du sucre, ainsi que le dit un bon missionnaire ; je la trouvai, au contraire, un peu saumâtre; mais, quoique j'en busse en grande quantité, elle ne me fit aucun mal ; je crois qu'elle serait fort agréable si elle était purgée du sable qu'elle "harrie.
Ali-Aga fit lui-même des ablutions : le Jourdain est un /leuve sacré pour les Turcs et les Arabes, qui conservent plusieurs traditions hébraïques et chrétiennes, les unes dérivées dTsmaël, dont les Arabes habitent encore le pays, les autres introduites chez les Turcs à travers les fables du Coran.
A environ deux lieues de l'endroit où nous étions^arrêtés, j'aperçus plus haut, sur le cours du fleuve, un bocage d'une grande étendue. Je le voulus visiter; car je calculai que c'était à peu près là, en face de Jéricho, que les Israélites passèrent le fleuve, que la manne cessa de tomber, que les Hébreux goûtèrent les premiers fruits de la terre promise, que Naaman fut guéri de la lèpre, et qu'enfin Jésus-Christ reçut le baptême de la main de saint Jean-Baptiste. Nous marchâmes vers cet endroit pendant quelque temps : mais, comme nous en approchions, nous entendîmes des voix d'hommes dans le bocage. Malheureusement la voix de l'homme, qui vous rassure partout, et que vous aimeriez à entendre au bord du Jourdain, est précisément ce qui vous alarme dans ces déserts. Les Bethlèérnites et le drogman voulaient à l'instant s'éloigner. Je leur déclarai que. je n étaispas venu si loin pour m'en retourner si vite; que je consentais à ne pas remonter plus haut, mais que je voulais revoir le fleuve en face de l'endroit où nous nous trouvions.
On se conforma à regret à ma déclaration, et nous re-
vînmes au Jourdain, qu'un détour avait éloigné de nous sur la droite. Je lui trouvai la même largeur et la même profondeur qu'à une lieue plus bas, c'est-à-dire, six à sept pieds de profondeur sous la rive, et à peu près cinquante pas de largeur.
Les guides m'importunaient pour partir; Ali-Aga même murmurait. Après avoir achevé de prendre les notes qui me parurent les plus importantes, je cédai au désir de la caravane; je saluai pour la dernière fois le Jourdain; je pris une bouteille de son eau et quelques roseaux de sa rive. Nous commençâmes à nous éloigner, pour gagner le village de Rihha, l'ancienne Jéricho, sous la montagne de Judée. A peine avions-nous fait un quart de lieue dans la vallée, que nous aperçûmes sur le sable des traces nombreuses de pas d'hommes et de chevaux. Ali proposa de serrer notre troupe, afin d'empêcher les Arabes de nous compter. « S'ils peuvent nous prendre, dit-il, à notre ordre et à nos vêtements, pour des soldats chrétiens, ils n'oseront pas nous attaquer. Quel éloge de la bravoure de nos armées!
Nos soupçons étaient fondés. Nous découvrîmes bientôt derrière nous, au bord du Jourdain, une troupe d'une trentaine d'Arabes qui nous observaient. Nous fîmes marcher en avant notre infanterie, c'est-à-dire nos six Bethléémites, et nous couvrîmes leur retraite avec notre cavalerie; nous mîmes nos bagages au milieu : malheureusement l'âne qui les portait était rétif et n'avançait qu'à force de coups. Le cheval du drogman ayant mis le pied dans un guêpier, les guêpes se jetèrent sur lui, et le pauvre Michel, emporté par sa monture, jetait des cris pitoyables; Jean, tout Grec qu'il était, f lisait bonne contenance; Ali était brave comme un janissaire de Mahomet IL Quant à Julien, il n'était jamais étonné ; le monde avait passé sous ses yeux sans qu'il l'eût regardé; il se croyait toujours dans la rue Saint-Honoré, et me disait du plus grand sang-froid du monde, en menant son cheval au petit pas : « Monsieur, est-ce qu'il n'y a pas
de police dans ce pays ci pour réprimer ces gens-là? )> Après nous avoir regardés longtemps, les Arabes firent quelques mouvements vers nous ; puis, à notre grand étonnement, ils rentrèrent dans les buissons qui bordent le fleuve. Ali avait raison : ils nous prirent sans doute pour des soldats chrétiens. Nous arrivâmes sans accident à Jéricho.
L'abbé Mariti a très-bien recueilli les faits historiques touchant cette ville célèbre ; il a aussi parlé des productions de Jéricho, de la manière d'extraire l'huile de zaccon, etc. ; il serait donc inutile de le répéter, à moins de faire, comme tant d'autres, un Voyage avec des Voyages. On sait aussi que les environs de Jéricho sont ornés d'une source dont les eaux, autrefois amères, furent adoucies par un miracle d'Elisée. Cette source est située à deux milles au-dessus de la ville, au pied de la montagne où Jésus-Christ pria et jeûna pendant quarante jours. Elle se divise en deux bras. On voit sur ses bords quelques champs de doura, des groupes d'acacias, 1 arbre qui donne le baume de Judée, et des arbustes qui ressemblent au lilas pour la feuille, mais dont je n'ai pas vu la fleur. Il n'y a plus de roses ni de palmiers à Jéricho, et je n'ai pu y manger les nicolaïs d'Auguste ; ces dattes, au temps de Belon, étaient fort dégénérées. Un vieil acacia protège la source ; un autre arbre se penche un peu plus bas sur le ruisseau qui sort de cette source et forme sur ce ruisseau un pont naturel.
J'ai dit qu Ali-Aga était né dans le village de Rihha (Jéricho) et qu'il en était le gouverneur. Il me conduisit dans ses États, où je ne pouvais manquer d'être bien reçu de ses sujefs : eu effet, ils vinrent complimenter leur souverain. Il voulut me faire entrer dans une vieille masure qu'il appelait son château ; je refusai cet honneur, préférant dîner au bord de la source d'Elisée, nommée aujourd'hui source du Roi. En traversant le village, nous vîmes un jeune Arabe assis à l'écart, la tète ornée de plumes et paré comme dans
un jour de fête. Tous ceux qui passaient devant lui s'arrêtaient pour le baiser au front et aux joues : on me dit que c'était un nouveau marié. Nous nous arrêtâmes à la source d'Élisée. On égorgea un agneau, qu'on mit rôtir tout entier à un grand bûcher au bord de l'eau ; un Arabe fit griller des gerbes de doura. Quand le festin fut préparé, nous nous assîmes en rond autour d'un plateau de bois, et chacun déchira avec ses mains une partie de la victime.
On aime à distinguer dans ces usages quelques traces des mœurs des anciens jours, et à retrouver chez les descendants d'Ismaël des souvenirs d'Abraham et de Jacob.
Les Arabes, partout où je les ai vus, en Judée, en Egypte et même en Barbarie, m'ont paru d'une taille plutôt grande que petite. Leur démarche est fière. Ils sont bien faits et légers. Ils ont la tête ovale, le front haut et arqué, le nez aquilin, les yeux grands et coupés en amandes, le regard humide et singulièrement doux : rien n'annoncerait chez eux le sauvage s'ils avaient toujours la bouche fermée ; mais, aussitôt qu'ils viennent à parler, on entend une langue bruyante et fortement aspirée, on aperçoit de longues dents éblouissantes de blancheur, comme celles des chacals et des onces : différents en cela du sauvage américain, dont la férocité est dans le regard et l'expression humaine dans la bouche.
La plupart des Arabes portent une tunique nouée autour des reins par une ceinture. Tantôt ils ôtent un bras de la manche de cette tunique, et ils sont alors drapés à la manière antique ; tantôt ils s'enveloppent dans une couverture de laine blanche, qui leur sert de toge, de manteau ou de voile, selon qu'ils la roulent autour d'eux, la suspendent à leurs épaules ou la jettent sur leur tête. Ils marchent pieds nus. Ils sont armés d'un poignard, d'une lance ou d'un long fusil. Les tribus voyagent en caravane ; les chameaux cheminent à la file. Le chameau de tête est attaché par une corde de bourre de palmier au cou d'un Ane, qui est le guide
de la troupe : celui-ci, comme chef, est exempt de tout fardeau et jouit de divers privilèges ; chez les tribus riches les chameaux sont ornés de franges, de banderoles et de plumes.
Les juments, selon la noblesse de leurs races, sont traitées avec plus ou moins d'honneurs, mais toujours avec une rigueur extrême. On ne met point les chevaux à l'ombre ; on les laisse exposés à toute l'ardeur du soleil, attachés en terre à des piquets par les quatre pieds, de manière à les rendre immobiles ; on ne leur ôte jamais la selle ; souvent ils ne boivent qu'une seule fois et ne mangent qu'un peu d'orge en vingt -quatre heures. Un traitement si rude, loin de les faire dépérir, leur donne la sobriété, la patience et la vitesse. J'ai souvent admiré un cheval arabe ainsi enchaîné dans le sable brûlant, les crins descendant épars, la tête baissée entre ses jambes pour trouver un peu d'ombre, et laissant tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Avez-vous dégagé ses pieds des entraves, vous êtes-vous élancé sur son dos, il écume, il frémit, il dévore la terre; la trompette sonne, il dit : Allons ! et vous reconnaissez le cheval de Job.
Tout ce qu'on dit de la passion des Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer un exemple : pendant la nuit que nous venions de passer sur la grève de la mer Morte, nos Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les chevaux attachés à des piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le silence, à l'exception du cheik. Je voyais à la lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons l'écoutaient dans une attention profonde, tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt répétant avec emphase les gestes du conteur ; quelques têtes de chevaux qui s'avançaient au-dessus de la troupe, et qui
se dessinaient dans l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y joignait un coin du paysage de la mer Morte et des montagnes de Judée.
Si j'avais étudié avec tant d'intérêt au bord de leurs lacs les hordes américaines, quelle autre espèce de sauvages ne contemplais-je pas ici ! J'avais sous les yeux les descendants de la race primitive des hommes, je les voyais avec les mêmes mœurs qu'ils ont conservées depuis les jours d'Agar et d'ismaël ; je les voyais dans le même désert qui leur fut assigné par Dieu en héritage : Moratus est in solitadine, habitavitque in déserta Pharan. Je les rencontrais dans la vallée du Jourdain, au pied des montagnes de Samarie, sur les chemins d'Habron, dans les lieux où la voix de Josué arrêta le soleil, dans les champs de Gomorrhe encore fumants de la colère de Jéhovah, et que consolèrent ensuite les merveilles miséricordieuses de Jésus-Christ.
Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du nouveau monde, c'est qu'à travers la rudesse des premiers on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs mœurs : on sent qu'ils sont nés dans cet Orient d'où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. Caché aux extrémités de l'Occident, dans un canton détourné de l'univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts éternelles et arrosées par des fleuves immenses ; l'Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l'Afrique et l'Asie, erre dans les brillantes régions de l'aurore, sur un sol sans arbre et sans eau. Il faut, parmi les tribus des descendants d'ismaël, des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l'homme est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance : au lieu de la couverture de laine, il a la peau d'ours ; au lieu de la lance, la flèche ; au lieu du poignard, la massue; il ne connaît point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait de chameau :
il veut à ses festins de la chair et du sang. Il n'a point tîssu le poil de chèvre pour se mettre à l'abri sous des tentes : l'orme tombé de vétusté fournit l'écorce à sa hutte. 11 n'a point dompté le cheval pour poursuivre la gazelle : il prend lui-même l'original à la course. Il ne tient point par son origine à de grandes nations civilisées, on ne rencontre point le nom de ses ancêtres dans les fastes des empires : les contemporains de ses aïeux sont de vieux chênes encore debout. Monuments de la terre et non de l'histoire, les tombeaux de ses pères s'élèvent inconnus dans les forêts ignorées. En un mot, tout annonce chez l'Américain le sauvage qui n'est point encore parvenu à l'état de civilisation ; tout indique chez l'Arabe l'homme civilisé retombé dans l'état sauvage.
Nous quittâmes la source d'Elisée le 6, à trois heures de l'après-midi, pour retourner à Jérusalem. Nous passâmes à Bahurim, où David, fuyant devant Absalon, faillit d'être lapidé par Seméi. Un peu plus loin, nous mimes pied à terre à la fontaine où Jésus-Christ avait coutume de se reposer avec les apôtres en revenant de Jéricho. Nous commençâmes à gravir les revers de la montagne des Oliviers; nous traversâmes le village de Béthanie, où l'on montre les ruines de la maison de Marthe et le sépulcre de Lazare. Ensuite nous descendîmes la montagne des Oliviers, qui domine Jérusalem, et nous traversâmes le torrent de Cédron, dans la vallée de Josaph.it. Un sentier qui circule au pied du temple, et s'élève sur le mont Sion, nous conduisit à la porte des Pèlerins, en faisant le tour entier de la ville. Il était minuit, Ali-Aga se fit ouvrir. Les six Arabes retournèrent à Bethléem. Nous rentrâmes au couvent. Mille bruits fâcheux s'étaient déjà répandus sur notre compte : on disait que nous avions été tués par les Arabes ou par la cavalerie du pacha, on me blâmait d'avoir entrepris ce voyage avec une escorte aussi faible ; chose qu'on rejetait sur le caractère imprudent des Français. Les événements qui suivirent
Prouvèrent pourtant que, si je n'avais pas pris ce parti et mis à profit les premières heures de mon arrivée à Jérusalem, je n'aurais jamais pu pénétrer jusqu'au Jourdain.