AIRE ES LT. TRE
Ja société de manière à voir beaucoup d’ choses, s’il veut seulement se donner la peine de retracer tous les accidents d’une de ses journées, ses conversations avec l'artisan ou le ministre, avec le soldat ou le prince; s’il veut rappeler les objets qui ont passé sous ses yeux, le bal ou le convoi funèbre, le festin du riche et la misère du pauvre; celui-là, dis-je, aura fait un drame à Ja manière du poëte anglais. Les scènes de génie pourront Y manquer; mais si l’on n’y trouve pas Shakespeare écrivain, on y trouvera Shakespeare dramatiste.
Il faut donc se persuader d’abord qu’écrire est un art; que cet art a nécessairement des genres, et que chaque genre a des règles, Et qu'on ne dise pas que les genres et les règles sont arbitraires: ils sont nés de la nature même : l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits, sans s'écarter de la ressemblance du grand modèle. La perfection ne détruit point la vérité ; et l’on peut dire que Racine, dans toute l'excellence de son art, est plus naturel que Shakespeare ; comme l'Apollon, dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu’une statue grossière de l'Égypte.
Mais si Shakespeare, dit-on, a péché contre toutes les règles, mêlé tous les genres, blessé toutes les vraisemblances , il a du moins mis plus de mouvement sur la scène et porté plus loin la terreur que les tragiques francais.
Je n’examinerai point jusqu’à quel degré cette assertion est véritable; si laliberté que l’onse donnede tout dire etdetoutreprésenter ne mêne pas naturellement à ce fracas de scène, à cette multitude
# Personnages qui en imposent : je n’examinerai pas si, dans les piéces de Shakespeare, tout marche rapidement à la catastrophe: si l'intrigue se noue et se dénoue avec art, en prolongeant et pré- Cipilant sans cesse l'intérêt pour le spectateur : je dirai seulement que, s'il est vrai que nos tragiques manquent de mouvement (ce que Je Suis fort loin d'accorder), il est bon qu’ils en mettent da- Yantage dans leurs sujets. Mais cela ne prouve pas qu’on doive introduire sur notre théâtre les monstruosités de cet homme que Voltaire appelait un Sauvage ivre. Une beauté dans Shakespeare m'excuse pas ses innombrables défauts : un monument gothique peut plaire par son obscurité et la difformité même de ses proportions, mais personne ne songe à bâtir un palais sur son modèle,
On prétend surlout que Shakespeare est un grand maître dans Part de faire verser des larmes. Je ne sais s’il est vrai que le premier des arts soit celui de faire pleurer, dans le sens où l’on entend ce mot aujourd’hui, Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu’il s’y mêle autant d'admiration
que de douleur, Si Sophocle me présente OEdipe tout sanglant, mon cœur est pr
ER roy êtà se briser ; mais mon oreille est frappée d'une raînement b Ù ré yeux sont enchantés par un spectacle souveent beau; j'éprouve à Ja fois du plaisir et de la peine ; j'ai cyant moi une afreuse vérité, et cependant je sens que ce n’est qu une InSénieuse imitation d’une action qui n’est plus, qui peutêtre n’a Jamais été : alors mes larmes coulent avec délices ; je Pleure, mais c’est au son de la lyre d’Orphée; je pleure, mais C'est aux accents des Muses: ces filles célestes pleurent aussi, Mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces, Les anciens donnaient aux Furies même un beau visage, apparemment parce qu'il y à une beauté morale dans les remords. Et puisque nous sommes sur ce sujet important, on me permeltra de dire un mot de la querelle qui divise aujourd'hui le monde littéraire. Une partie de nos gens de lettres n'admire plus que les ouvrages étrangers, tandis que l’autre tient fortement à notre ancienne école. Selon les premiers, les écrivains du siècle de Louis le Grand n’ont eu ni assez de mouvement dans
e style; ni surtout assez de pensées; selon les seconds, tout ce prétendu mouvement » lous les efforts du jour vers des pensées nouvelles, ne sont que décadence et corruption : ceux-là rejettent loutes règles; ceux-ci les rappellent toutes.
. «0 Pourrait dire aux premiers qu’on se perd sans relour aus- St que l’on abandonne les grands modèles, qui peuvent seuls TOUS relenir.dans les bornes délicates du goût; qu'on se trompe
VrSQU On prend pour de véritables mouvements une manière qui procède Sans fin par exclamations et par interrogations. Le second siècle de la ittérature latine eut les mêmes prétentions que notre siècle, Il est certain que Tacite, Sénèque et Lucain ontplus d’agitation dans le style et plus de variété dans les couleurs que Tite-Live, Cicéron et Virgile. [ls affectent cette concision d'idées, et ces effets brillants d'expression, que nous recherchons à présent ; ils chargent leurs descriptions, se plaisent à faire des ta-
hommes et beaucoup de
MÉLANGES LITTÉRAIRES
bleaux, à prononcer des sentences: car c’est toujours dans les temps de corruption qu’on parle le plus de morale, Cependant les siècles sont venus; et, sans s'embarrasser des penseurs de l’âge de Trajan, ils ont donné la palme à l’âge de l’imagination et des arts, à l'âge d’Auguste. :
Si les exemples instruisaient, je pourrais ajouter qu’une autre cause de la chute des lettres latines fut la confusion des dialecte dans l'empire romain. Lorsqu'on vit des Gaulois dans le sénat, lorsque Rome, devenue la capitale du monde, entendit ses murs retentir de tous les ; put juger que c'en était fait du goût d'Horace et de la langnede Cicéron. La ressemblance est frappante : pour peu que l’on continue en France à étudier les idiomes étrangers, et à nous inon= der de traductions, notre langue perdra bientôt cette fleur native et ces gallicismes qui faisaient son génie et sa grâce.
Une des sources de l'erreur où sont tombés les gens de lettres qui cherchent des routes inconnues vient de l'incertitude qu’ils ont cru remarquer dans les principes du goût. On est un grand homme dans un journal, et un misérable écrivain dans un autre; ici un génie brillant, là un pur déclamateur., Les nations entières varient: tous les étrangers refusent du génie à Racine, et de harmonie à nos vers; nous, nous jugeons des auteurs anglais tout différemment que les Anglais eux-mêmes; on serait étonné de savoir quels sont les grands hommes de France en Allemagne, et quels sont les auteurs français qu'on méprise dans ce pays.
Mais tout cela ne saurait jeter l'esprit dans l’incertitu e, et faire abandonner les principes, sous prétexle qu’on ne sait pas ce que c’est que le goût. Il ÿ a une base sûre où l’on peut se reposer : c’est la littérature ancienne ; elle est là pour modèle inva= riable, ; £
C'est donc autour de ceux qui nous pen à ces grands exemples, qu’il faut nous hâter de nous rallier, st nous voulons échapper à la barbarie. Quand les partisans de l'ancienne école iraient un peu trop loin dans leur haine des littératures étrangères, on devrait encore leur en savoir gré: c'est ainsi que Boileau s’éleva contre le Tasse, par la raison, comme il Je dit luimême, que son siècle avait trop de penchant à tomber dans les défauts de cet auteur. 5%
Cependant, en accordant quelque chose à un adversaire , ne le ramènerait-on pas plus aisément aux bons modèles? Est-ce qu'on ne pourrait pas convenir que les arts d imaginalion ont peut-être un peu trop dominé dans le siècle de Louis XIV? que ce qu’on appelle aujourd’hui peindre la nature était alors une chose presque inconnue? Pourquoi n’admetirait-on pas que le style du jour connait réellement plus de formes ; que la liberté que l'on a de traiter tous les sujetsa mis en circulation un plus grand nombre de vérités; que les sciences ont donné plus de fermeté aux esprits et de précision aux idées? Je sais qu’il y a des dangers à convenir de tout cela, et que si l’on cède sur un point, on ne saura bientôt plus où s'arrêter; mais enfin ne serait-il pas possible qu'un homme, marchant avec précaution entre les eux lignes, et se tenant toutefois beaucoup plus près de l'antique que
u moderne, parvint à marier les deux écoles, et à en faire sorüir le génie d’un nouveau siècle? Quoi qu’il en soit, tout effort pour obtenir cette grande révolution sera inulile, si nous demeurons irréligieux. L’imagination et le sentiment tiennent essen-
“liellement à la religion: or, une littérature d’où les enchantements el la tendresse sont bannis ne peut jamais être que sèche,
froide et médiocre.