‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 4)Chapitre 23 sur 111 · VOYAGE DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE LA GRÈCE

J'avais arrêté le plan des Martyrs : la plupart des livres de cet ouvrage élaient ébauchés; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d'avoir vu le pays où ma scène était placée : d'autres ont leurs FESSOUTCES en eux-mêmes; moi j'ai besoin.de suppléer à Ce qui me manque par toutes sortes de travaux. Ainsi, quand on ne trouvera pas dans cet Jtinéraire la description de tels ou tels lieux célèbres, il faudra la chercher dans les Martyrs.

Au principal motif qui me faisait, après lant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient d'autres considérations : un voyage en Ürient complétait le cercle des éludes que je m'é-

{D D’Axv. Disiert. sur lance. Jerus., pag, &

ais toujonrs promis d'achever, Pavais contemplé dans les déserts de F'Amérique les monuments de la nature : parmi les ion :ments des hommes, je ne connaissais encore que deux sorts d'antiquités, l'antiquité celtique et l'antiquité romaine; il me re:tait à parcourir les ruines d'Athènes, de Memphis et de Carthage. Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusatemn :

5 5 de 4e es + 51: + =‘ Quideyoto Il gran Sepolcro adora, e scioglie il voto.

Il peut paraître étrange aujourd'hui de parler de vœux et de pèlerinages: mais sur ce point je suis sans pudeur, el Je ine suis rangé depuis longtemps dans la classe des superslitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte, avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin. Mais si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucÿ, de Nesles, de Chastillon, de Monfort, du moins la foi me reste : à cette marque je pourrais encore me faire reconnaître des antiques éroisés.

« Et quanq je voulus partir et me mettre à la voye, dit le sire « de Joinville, je envoyé querir l'abbé de Cheminon, pour me « reconcilier à lui. Et me bailla et ceignit mon escherpe, et «me mit mon bourdon en la main. Et tantost je m'en pars de « Jonville, sans ce que rentrasse onques puis au chastel, jusques & au retour du veage d'outre-mer. Et m'en allay premier à de « saints veages, qui estoiént illeques près... tout à pié deschaux, « et en lange. Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint-Urban, « qu'il me falloit passer auprès du chastel de Jonville, je n'osé «onques tourner la face devers Jonville, dé paour d’avoir trop « grant regret, et que le cueur me attendrist. »

En quittant de nouveau ma patrie, le 43 juillet 1806, je ne

craignis point de tourner Ja têté comme le sénécbal de Champagne : presque étranger dans mon pays, je n’abañdonnais après moi ni château ni chaumière, . De Paris à Milan, je connaissais la route. A Milan, je pris le chemin de Venise : je vis partout, à peu près comme dans le Milanais, un marais fertile et monotone. Je m’arrétai quelques in- Slanis aux monuments de Vérone, de Vicence et de Padoue. J'arrivai à Venise le 23; j'examinai pendant cinq jours les restes de Sa grandeur passée : on ine montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce der2 nier peintre, et j’eus quelque peine à le trouver : la mêiné chose m'était arrivée à Rome pour’ le tombeau du Tasse., Après tout, les cendres‘ d'un poëte religieux et infortuné ne sont pas tro» inal placées dans un ermitage : le chantre de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ; il remplit le monde de sa renommée, et repose lui-même inconnu sous l'oranger de saint Onuphre. |

Je quittai Venise le 28, et je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait as sez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. À mesure que la barque s’éloignait, je voyais s’enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise , et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée, Ces iles, au lieu d'être couvertes de foris et de bastions, SOnt OC cupées par des églises et des monastères: Les cloches des hospices et des lazarels se faisaient entendre; et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des terñpêles et des dangers. Nous nous approchänics assez d'une de ces rez traites, pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre goridole ; ils avaient l'air de | ne nauloniers rentrés au port après de louigues traverses : pent-éire bénissaient.ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir élé comme lui Clrangers dans la terre d'Égypte : « Fuistis enümn et vos advenæ in terra Ægyypti. »

-J'arrivar avant le lever du jour en terre ferme, et je pris un chariot de posté pour me conduire à Trieste. Je ne me détournai

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point de mon chemin pour voir Aquilée ; je ne fus point tenté de visiter la brèche par où des Goths et des Huns pénétrèrent dans

la patrie d’'Horace et de Virgile, ni de chercher les traces de ces

armées qui exécutaient la vengeance de Dieu. J'entrai à Trieste le 29 à midi. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d’une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument. Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence.

M. Séguier, consul de France à Trieste, eut la bonté de me faire chercher un bâtiment; on en trouva un prêt à mettre à la voile pour Smyrne : le capitaine me prit à son bord avec mon domeslique. Il fut convenu qu’il me jetterait en passant Sur les côtes de la Morée, que je traverserais par terre le Péloponèse ; que le vaisseau m’attendrait quelques jours à la pointe de l’Attique, au bout desquels jours, si je ne paraissais point, il poursuivrait SON voyage.

Nous appareillâmes le 4e août à une heure du matin. Nous

eûmes les vents contraires en sortant du port. L'Istrie présentait le long de la mer une terre basse, appuyée dans l'intérieur sur une chaïne de montagnes. La Méditerranée, placée au centre des pays civilisés, semée d’iles riantes, baignant des côles plantées de myrtes, de palmiers etd’oliviers, donne sur-le-champ l’idée de celte mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus; tandis que l'Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues,

devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le do-

maine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si imposante

de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu.

Le 2 à midi le vent devint favorable, mais les nuages qui s’assemblaient au couchant nous annoncèrent un orage. Nous entendimes les premiers coups de foudre sur les côtes de Ja Croatie. A lrois heures on plia les voiles, et l’on suspendit une petite lumière dans la chambre du capitaine, devant une image de la sainte Vierge. J’ai fait remarquer ailleurs combien il est touchant ce culte qui soumet l'empire des mers à une faible femme. Des marinsà {erre peuvent devenir des esprits forts comme toutle monde; mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l’homme dans ce moment devient religieux, et le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone.

À sept beures du soir l'orage était dans toute sa force. Notre PAU autrichien commença une prière au milieu des torrents A de tonnerre. Nous priâmes pour l’em pereur D pe Me e pour les mariniers « sepolti in queslo Re tee ae elots, les uns debout et découverts, les au- * L'ordpecétit ù es canons, répondaient au capitaine. Ex ie “ + ne une partie de la nuit, Toutes les voiles étant lit és. ae PRE reliré, je restai presque seul auprès du matedre Ja barre du gouvernail. J'avais ainsi passé autrefois

nuits entières sur des mers plus orageuses; mais j'étais j alorss bte Dot ae Plus orageuses; mais j'étais jeune ? es vagues, la solitude de l’Océan, les vents, les

écuei RTE 5 Re veils, les périls, étaient pour moi autant de jouissances. Je me suis aper

cha oO : : : + a FAR pour moi. Je sais ce que valent à présent toutes ces rêve-

7 Rs. jeunesse ; et pourtant telle est l’inconséquence core à l'es Fa Je traversais encore les flots, que je me livrais encher de 1e que j'allais encore recueillir des images, cherpeut-être dou pour orner des tableaux qui devaient m'altirer sur Je PE IP 22 Mer et des persécutions. (1). Je me promenais ner une note à Ro et de temps en temps Je venais crayonpilote, Ce ble ueur de la lampe qui éclairait le compas du je crois, pote RTE regardait avec étonnement; il me prenait, Come UE ES que officier de la marine française, occupé nr ét ge du vaisseau : ilne savait pas que ma bous- AE pas aussi bonne que la sienne, et qu'il trouverait le port plus sûrement que moi. *

(1) Cette phrase se trouve d elle est ici : je n’ai pas cru dev Eté écrite après l'événement ; or

ans mes notes originales exactement comme oir la retrancher, quoiqu’elle ait l'air d’avoir 1 sait Ce qui m'est arrivé pour les Martyrs.

passènes rapidement l'ile de Pommo et celle de Pelagosa. Nous laissimes à gauche les dernières îles de la Dalmatie, et nous dé-

J'Adriatique, c’est-à-dire entre le cap d’Otrante en Italie, et le

çu, dans ce dernier voyage, que la face des objets à |’ teau suffirait alors pour passer de cette île à celle de Schérie (COr=«

Le lendemain, 3 août, le vent s'étant fixé au nord-ouest, nous

couvrimes à droite le mont Saint-Angelo, autrefois le mont Gargane, qui couvre Manfredonia, près des ruines de Sipontum, sur les côtes de l'Italie.

Le 4 nous tombâmes en calme : le mistral se leva au coucher du | soleil, et nous continuâmes notre route. À deux heures, la nuit étant superbe, j'entendis un mousse chanter le commencement du septième chant de la Jérusalem :

Intanto Erminia infra | ombrose piante, etc.

L'air était une espèce de récitatif très-élevé dans l'intonation, et descendant aux notes les plus graves à la chute du vers, Ce ta= bleau du bonheur champêtre, retracé par un matelot au milieu de la mer, me parut encore plus enchanteur. Les anciens, nos maîtres en tout, ont connu ces oppositions de mœurs; Théocrite a quelquefois placé ses bergers au bord des flots, et Virgile se plait à rapprocher les délassements du laboureur des travaux du marinier :

Invitat genialis hyems, curasque resolvit :

Ceu pressæ cum jam portum tetigere carinæ ; Puppibus et læti nautæ imposuere coronas.

Le 5, le vent souffla avec violence; il nous apporta un oiseau grisâtre, assez semblable à une alouelte. On lui donna l’hospita= lité. En général, ce qui forme contraste avec leur vie agitée plaît aux marins ; ils aiment tout ce qui se lie dans leur esprit au sou= venir de la vie des champs, tels que les aboïements du chien, le chant du coq, le passage des oiseaux de terre. À onze heures du matin de la même journée, nous nous trouvâmes aux portes de

cap de la Linguetta en Albanie. | J'étais là sur les frontières de l'antiquité grecque, et aux con fins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé celte mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l'inconstance de ces mères flots ! Et moi, voyageur obscur, passant Sur la trace effacée des vaisseaux qui. portèrent les grands hommes de la Grèce et de YTialie, j'allais chercher les muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, . et les dieux n’habitent plus l'Olympe.

Nous avancions vers l'ile de Fano. Elle porte, avec l’écueil de Merlère, le nom d’Othonos ou de Calypso dans quelques cartes ‘anciennes. D'Anville semble l'indiquer sous ce nom, et M. Lechevalier s'appuie sur l'autorité de ce géographe pour retrouver dans Fano le séjour où Ulysse pleura si longtemps sa patrie. Pross cope observe quelque part, dans son Histoire mélée, que si l'on prend pour l'ile de Calypso une des petites Îles qui environnent, Corfou, cela rendra probable le récit d'Homère. En effet, un bas

cyre ou Corfou); mais cela souffre de grandes difficultés. Ulysse part avec un vent favorable, et, après dix-huit jours de naviga=M tion, il aperçoit les terres de Schérie, qui s'élève comme un bou=M clier au-dessus des flots : |

EXcuro D, üç 0Te pryoy Év mepoctdét TOvTu.

Or, si Fano est l’île de Calypso, cette île touche à Schérie. Loin de mettre dix-huit jours entiers de navigation pour découvrir less côtes de Corfou, Ulysse devait les voir de la forêt même où il bis tissait son vaisseau. Pline, Ptolémée, Pomponius Méla, l'ANO= nyme de Ravenne, ne donnent sur ce point aucune lumière; mais on peut consulter Wood et les modernes, touchant la géographie.

d'Homère, qui placent tous, avec Strabon, l’île de Calypso sur la côte d'Afrique, dans la mer de Malle.

Au reste, je veux de tout mon cœur que Fano soit l'ile en»

chantée de Calypso, quoique je n’y aie découvert qu’une petite masse de roches blanchâtres : jy planterai, si l'on veut, avec Homère «une forêt desséchée par les feux du soleil, des pins et des « aunes chargés du nid des corneilles marines; » ou bien, avec Fénelon, j'y trouverai des bois d'orangers et des « montagnes « dont la figure bizarre forme un horizon à souhait pour le plai- « sir des yeux. » Malbeur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon et d'Homère |

Le vent étant tombé vers les huit heures du soir, et la mer s'étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce, Nous avions à gauche l’ile de Fano, et celle de Corcyre qui s’allongeait à l’orfent : on découvrait par-dessus ces îles les hautes terres du continent de l’'Épire ; les monts Acrocérauniens que nous avions passés formaient au nord, derrière nous, un cercle qui se terminait à l’entrée de lAdriatique ; à notre droite, c’est-à-dire à l'occident, le soleil se couchait par delà les côtes d’Otrante; devant nous était la pleine mer, qui s’élendait jusqu'aux rivages de l’Afrique.

Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages qu'il peignait de rose ; il s’enfonça sous l'horizon, et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith, et gris de perle au levant, Les étoiles percèrent l’une après l’autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes ; mais leur lumière était dorée, et d’un éclat si doux, que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de l’île de Fano ou de Calypso on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs : avec un peu d’imagination j'aurais pu voir les nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. Il n’aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa folàtrer avec ses compagnes, où Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs, puisque j'entrevoyais au loin, dans la transparence des ombres, les montagnes de Schérie et de Buthrotum (1).

Prodigiosa veterum mendacia vatum.

Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. En Grèce, par exemple, lout est suave, tout est adouci, tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l'architecture du Parthénon a des proportions si heureuses, comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de Corinthe et de l’Ionie. Dans cette patrie des Muses la nature ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire à ramener l'esprit à l’amour des choses Anis formes et harmonieuses,

Le calme continua le 6, et j’eus tout le loisir de considérer Corfou, appelée tour à tour dans l'antiquité Drepanum, Macria , Schér ie, Cor Cara Ephise, Cassiopée, Céraunia, et même Argos. C'est dans cette île qu'Ulysse fut jeté nu après son naufrage : plût à Dieu que la demeure d’Alcinoüs n’eût jamais été fameuse ue par lesfictions du malheur !Je me rappelais malgré moiles (ROUE de Corcyre, que T hucydide a si éloquemment racontés, Il semble As qu son 2 chantant les jardins d'Alcinoüs, eût attaché quelque chose de poéti - pm Er des Aribès PEER : ge merveilleux aux destinées

4 ; ans l'exil les erreurs d’une passion que la philosophie ne surmonte pas loujours; Alexandre encore jeune , éloigné de la cour de Philippe desce dit dans cette ile célèbre : les Corcyréens virent le ne TR

LAN à Pa 0 premier pas de ce voyageur ee qui en visiler tous les peuples de Ja terre. Plusieurs citoyens de Corcyre è :

Olympiques : leurs an UE me AS Re monide et par les statues de Pol clète "Fidèle à Re ER RUE ASPIRE olÿ le. Fidèle à sa double des-

, aciEnS Conlinua d’être sous les Romains le

(1) Voyez, pour les nuits de la Grèce, les Martyrs, livres 1 et x,

Zante a réellement été

théâtre de la gloire et du malheur ; Cuton, après la bataille ‘de Pharsale, rencontra Cicéron à Corcyre : ce serait un bien beau tableau à faire que celui de l’entrevuede ces deux Romains! Quels hommes! quelle douleur! quels coups de fortune ! On verrait Caton voulant céder à Cicéron le commandement des dernières légions républicaines, parce que Cicéron avait été consul : ils se séparent ensuite; l’un va se déchirer les entrailles à Utique, et l'autre porter sa tête aux triumvirs. Peu de temps après, Antoine et Octavie célébrèrent à Corcyre ces noces fatales qui coûtèrent tant de larmes au monde; et à peine un demi-siècle s'était écoulé, qu'Agrippine vint étaler au même lieu les funérailles de Germanicus : comme si cette île devait fournir à deux historiens rivaux de génie, dans deux langues rivales (1), le sujet du plus admirable de leurs tableaux.

Un autre ordre de choses et d'événements, d'hommes et de mœurs, ramène souvent le nom de Corcyre (alors Corfou) dans la Bysantine, dans les Histoires de Naples et de Venise et dans la collection Gesta Dei per Francos. Ce fut de Corfou que partit cette armée de croisés qui mit un gentilhomme français sur le trône de Constantinople. Mais si je parlais d'Apollidore, évêque de Corfou, qui se distingua par sa doctrine au concile de Nicée, de Georges et de saint Arsène, autres évêques de cetle île devenue chrétienne : si je disais que l'Église de Corfou fut la seule qui échappa à la persécution de Dioclétien; qu'Hélène, mère de Constantin, commença à Corfou son pèlerinage en Orient, j’aurais bien peur de faire sourire de pitié les esprits forts. Quel moyen de nommer saint Jason et saint Sosistrate, apôtres des Corcyréens , sous le règne de Claude, après avoir parlé d'Homère, d'Aristote, d'Alexandre, de Cicéron, de Caton, de Germanicus? et pourtant un martyr de l'indépendance est-il plus grand qu’un martyr de la vérité? Caton se dévouant à la liberté de Rome est-il plus héroïque que Sosistrate se laissant brüler dans un taureau d’airain, pour annoncer aux hommes qu ils sont frères, qu'ils doivent s'aimer, se secourir et s'élever jusqu’à Dieu par la pratique des vertus? |

J'avais le lemps de repasser dans mon esprit tous ces souvenirs à la vue des rivages de Corfou, devant lesquels nous étions arrêtés par un calme profond. Le lecteur désire peut-être qu'un bon vent me porte en Grèce et le débarrasse de mes digtessions : c’est ce qui arriva le 7 au matin. La brise du nord-ouest se leva, et nous mîmes le cap sur Céphalonie. Le 8, nous avions à notre gauche Leucate, aujourd'hui Sainte-Maure, quise confondaitavec un haut promontoire de l'ile d’'Ithaque et les terres basses de Céphalonie. On ne voit plus dans la patrie d'Ulysse ni la forêt du mont Nérée, ni les treize poiriers de Laërte : ceux-ci ont disparu, ainsi que ces deux poiriers, plus vénérables encore, que Henri IV donna pour ralliement à son armée, lorsqu il combattit à Ivry. Je saluai de loin lachaumière d’Eumée et le tombeau du chien fidèle. On ne cite qu’un seul chien célèbre par son ingratitude :il È 's pelait-Math, et son maître était, je crois, un roi d Angleterre e la maison de Lancastre, L'histoire s’est plu à retenir le nom de ce chien ingrat comme elle conserve le nom d'un homme reslé fidèle au malheur. J 2

Le 9, nous longeâmes Céphalonie, et nous soir ment vers Zante, nemorosa Zacynthos. Les habitants se

i ‘antiquité ir une origine troyenne ; ils prépassaient dans l'antiquité pour avoir u ons ER À tendaient descendre de Zacynthus, fils de Dar ce de GE duisità Zacynthe une colonie. Ils HAE RE se ER ; ils aimaient les arts et se plaisaient à entendre chan et ë ie d'Homère ; ils donnèrent souvent asile aux Romains proscrits ; on veut même avoir retrouvé chez eux les cendres de Cicéron. Si le refuge des bannis, je lui voue volontiers un culte, et je souscris à Ses noms d'Isola d'oro, de Fior di Livante, Ce nom de fleur-me rappelle que l'hyacinthe était originaire de l'ilede Zante, et que celte ile reçutson nom dela plante qu’elle avait portée : c’est ainsi que, pour louer une mère, dans

(1) Thucydide et Tacite,

gi-4

J'antiquité, on joignait quelquefois à son nom le nom de sa fille. Dans le moyen âge on trouve sur l'ile de Zante une ion assez peu connue. RobertGuiscard à Zante en allant en Palestine, On lui

rait à Jérusalem ; d'où l’on a conclu que Zante portait le noi de Jérusalem au quatorzième siècle , ou qu’il y avait dans celte île quelque lieu appelé Jérusalem. Au reste, Zante est célèbre aujourd hui par ses sources d'huile de pétrole, comme elle l'était du temps d'Hérodote; etses raisins rivalisent avec ceux de Corinthe.

Du pèlerin normand Robert Guiscard jusqu'à moi pèlerin breton, il y a bien quelques années; mais dans l'intervalle de nos deux voyages, le seigneur de Villamont, mon compatriote, passa

à Zante. Il partit de la duché de Bretagne, en 4588, pour Jéru- Salem. « Bening lecteur, dit-il à la têt

« vras ce mien petit labeur, et su & Qui S Y pourroient rencontrer:

« que Je te le présente, tu me d

« n’estre chiche de ce que j’aur « et de l'oc

Le seign

autre tradi- , duc de la Pouille, mourut avail prédit qu’il trépasse-

e de son Voyage, tu receppleeras (s’il te plaist) aux fautes et le recevant d'aussi bon cueur onneras courage à l’advenir de ; ai plus exquis rapporté du temps Casion, servant à la France selon mon desir. Adieu. » eur de Villamont ne s’arrêta point à Zante, Il vint comme moi à la vue de cette ile, et, comme moi, le vent du Ponent magistral le poussa vers la Morée. J’attendais avec impatience le Moment où je découvrirais les côtes de la Grèce ; je les cherchaisdes yeux à l'horizon, et je les voyaisdanstous les nuages. Le 10 au matin j'étais sur le pont avant le lever du soleil. Comme il sortait de la mer, j'aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : ©’étaient celles de l'Élide. I faut que la gloire soil quelque chose de réel, puisqu'elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n'en est que le juge. À dix heures, nous passämes devant Navarin, l’ancienne Pylos, couverte par l'ile dé Sphactérie : noms également célèbres, l'un dans la Fable, l’autre dans l’histoire. À midi nous jelâmes l'ancre devant Modon , autrefois Méthone en Messénie, À une heure j'étais descendu à terre, je foulais le sol de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas : il n’y avait pas un mois que j'avais quitté Paris.

Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon , entre le canal formé par le continent et les iles Sapienza et Cabrera, autrefois (Enussæ. Vues de ce point, les côtes du Péloponèse vers Navarin paraissent sombres et arides. Derrière ces côtes s'élèvent, à quelque distance dans les terres, des montagnes qui de être d'un sable blane recouvert d’une herbe flétrie + Ne “top les monts Égalées, au pied desquels Pylos M eniourée dar pa aux regards qu'une ville du moyen Ed : ofUlications gothiques à moitié tombantes. Pas

n , 48 le port; pas un homme sur la rive : partout le stence, l'abandon et l'oubli.

A de ee dans la chaloupe du bâtiment avec le capicbIE: Pét er prendre langüe à terre. Nous approchions de la

+ J ; as prêt à m’élancer sur un rivage désert, et à saluer la L: RATE Me et k sénie, lorsqu'on nous héla d'une des portes bird PR Ness ARE tourner la proue vers le chàrochèr. des Re is pe mes qe loin, sur la pointe d un tés par la € Janissaires armés € toules pièces, et des Turcs attilénaRe urlosité. Aussitôt qu'ils furent à la portée de la voix, Grec, je Crièrent en italien : Ben venuti! Comme un véritable sd 2? RE attention à ce premier mot de bon augure entendu pour ti 8e de la Messénie. Les Tures se jetèrent dans l’eau

rer notre ch : : "Ja ; alo et ils nous ai ur le rocher. il upe à terre, dèrent à sauters

na bite Parlaient tous à la fois et faisaient mille questions demi ruinée de Fate en italien. Nous entrâmes par la porte à tôt dans un ve: " M le. Nous pénétrâmes daus une rue, ou plu-

ni Vétilable camp ; qui me rappela sur-le-champ la belle CRE ONE M. de Bonald : « Les Turcs sont campés en Europe. » Il est incroyable à quel point celte expression est juste

dans toute son étendue et Sous tous ses rapports. Ces Taïtares de

Modou étaie

ut assis devant leurs portes, les jambes croisées, sur | lis, et qui donne de très-bons conseils aux Messénieus, garde le

des espèces d’échoppes ou de tables de bois, à l'ombre de méchantes toiles tendues d'une maison à l’autre. Is famaient leurs pipes, buvaient le café; et, contre l’idée que je m'étais formée de la taciturnité des Tures, ils riaient, causaient ensemble et faisaient grand bruit.

Nous nous rendîmes chez l’aga, pauvre hère, juché sur une sorte de lit de camp, dans un hangar; il me reçut avec assez de cordialité. On lui expliqua l’objet de mon voyage. Il répondit qu’ilme ferait donner deschevaux et un janissaire pour me rendre à Coron, auprès du consul français M. Vial; que je pourrais aisément traverser la Morée parce que les chemins étaient libres, vit qu'on avait coupé la tête à trois ou quatre cents brigands, et que rien n’empêchait plus de voyager, à

Voici l’histoire de ces trois ou quatre cents brigands. Il y avait vers le mont Ihome une troupe d'une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de la Morée, Osman-Pacha, se transporta sur les lieux; il fit cerner les villages où les voleurs M avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer l’innocent du coupable: ont. assomma comme des bêtes fauves lout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent, il est vrai, mais avec trois cents paysans grécs qui n'étaient pour rien dans cette affaire,

De la maison de l’aga nous allâmes à l'habitation du vice-consul d'Allemagne. La France n’avait point alors d’agent à Modon: Il demeurait dans la bourgade des Grecs, hors de la ville. Dans {ous les lieux où le poste est militaire, les Grecs sont séparés des Turcs, Le vice-consul me confirma ce que m'avait dit l’aga sur l’état de la Morée; il m’offrit l'hospitalité pour la nuit : je l’acceplai, et je relournai un moment au vaisseau, sur un caïque qui devait ensuite me ramener au rivage. {

Je laissai à bord Julien, mon domestique français, que j'en= voyai m'attendre avec le vaisseau à la pointe de l'Altique , ou à Smyrne si je manquais le passage du vaisseau. J'attachai autour de moi une ceinture qui renfermait ce que je possédais en or, je m’armai de pied en cap, et je pris à mon service un Milanais, nommé Joseph, marchand d'étain à Smyrne : cet homme par= lait un peu le grec moderne, et il consenti, pour une somme convenue, à me servir d’interprète. Je dis adieu au capitaine ; et je descendis avec Joseph dans le caïque. Le vent était violent et contraire. Nous mimes cinq heures pour gagner le port dont nous M n'étions éloignés que d’une demi-lieue, et nous fûmes deux fois M près de chavirer. Un vieux Turc, à barbe grise, les yeux vifs et énfoncés sous d’épais sourcils, montrant de longues dents extrê= | mement blanches, tantôt silencieux, tantôt poussant des cris say" vages, tenait le gouvernail : il représentait assez bien le Temps passant dans sa barque un voyageur aux rivages déserts de Ia Grèce. Le vice-consul m'attendait sur la grève. Nous allâmes lo ger au bourg des Grecs. Chemin faisant j'admirai des tombeaux tures qu'ombrageaient de grands cyprès au pied desquels la mer venait se briser. J’aperçus parmi ces tombeaux des femmes en- … veloppées de voiles blancs, et semblables à des ombres : ce fut la seule chose qui me rappela un peu la patrie des Muses. Le cime= tière des chrétiens touche à celui des musulmans : il est délabré, sans pierres sépulcrales et sans arbres; des melons d’eau qui végètent çà et là sur ces tombes abandonnées ressemblent, par leur forme et leur päleur, à des crânes humains qu’on ne s’est pas. donné la peine d’ensevelir. Rien n’est triste comme ces deux ci=. metières, où l’on remarque, jusque dans légalité et l’indépen= dance de la mort, la distinction du tyran et de l’esclave. À L’abbé Barthélemy a trouvé Méthone si peu intéressante dans l'antiquité, qu’il s’est contenté de faire mention de son puits d’eau bilumineuse. Sans gloire au milieu de toutes ces cités bâties par les dieux ou céiébrées par les poëles, Méthone ne se retrouve point dans les chants de Pindare, qui forment, avec les ouvrages d'Ho= mère, les brillantes archives de la Grèce. Démosthènes, baran= guant pour les Mégalopolitains, et rappelant l’histoire de la Mess sénie, ne parle point de Méthone. Polybe, qui était de Mégalo|)0=

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même silence. Plutarque et Diogène Laërce ne citent aucun héros, aucun philosophe de cette ville. Athénée, Aulu-Gelle et Macrobe ne rapportent rien de Méthone. Enfin Pline, Ptolémée, Pornponius Méla et l’Anonyme de Ravenne, ne font que la nommer dans le dénombrement des villes de la Messénie ; mais Strabon et Pausanias veulent retrouver Méthone dans la Pédase d'Homère. Selon Pausanias, le nom de Méthone où de Motone lui vient d’une fille d'Oous, compagnon de Diomède, ou d’un rocher qui ferme

J'entrée du port. Méthone reparaît assez souvent dans l’histoire

ancienne, mais jamais pour aucun fait important. Thucydide cite quelque corps d’hoplites de Méthone, dans la guerre du Péloponèse. On voit, par un fragment de Diodore de Sicile, que Brasidas défendit cette ville contre les Athéniens. Le même Diodore l'appelle une ville de la Laconie, parce que la Messénie était une conquête de Lacédémone ; celle-ci envoya à Méthone une colonie de Naupliens, qui ne furent point chassés de leur nouvelle patrie lorsque Épaminondas rappela les Messéniens, Méthone suivit le sort de la Grèce quand celle-ci passa sous le joug des Romains. Trajan accorda des priviléges à Méthone. Le Péloponèse étant devenu l'apanage de l’empire d'Orient, Méthone subit les révolutions de la Morée : dévastée par Alaric, peut-être plus maltraitée par Stilicon, elle fut démembrée de l’empire grec en 1124 par les Vénitiens. Rendue à ses anciens maîtres l’année d’après, elle retomba au pouvoir des Vénitiens en 1204. Un corsaire génois l’enleva aux Véniliens en 1208. Le doge Dandolo la reprit sur les Génois. Mahomet II l’enleva aux Vénitiens, ainsi que toute la Grèce, en 1498. Morosini la reconquit sur les Tures en 1686, et les Turcs y entrèrent de nouveau en 1715. Trois ans après, Pellegrin passa dans cette ville, dont il nous a fait la description, en

mêlant la chronique scandaleuse de tous les consuls français : ceci forme, depuis Homère jusqu’à nous, la suite de l’obscure histoire de Méthone. Pour ce qui regarde le sort de Modon pendant l’expédition des Russes en Morée, on peut consulter le premier volume du Voyage de M. de Choiseul, et l'Histoire de Pologne, par Rulhière.

Le vice-consul allemand, logé dans une méchante cahutte de plâtre, m'offrit de très-bon cœur un souper composé de pastèques, de raisins et de pain noir : il ne faut pas être difficile sur des repas lorsqu'on est si près de Sparte. Je me retirai ensuite dans la chambre que l'on m'avait préparée, mais sans pouvoir fermer les yeux. J’entendais les aboïements du chien de la Laconie et le bruit du vent de l’Élide; comment aurais-je pu dormir ? Le 41, à trois heures du matin, la voix du janissaire de l’aga m’avertit qu’il fallait partir pour Coron.

Nous montâmes à cheval à l'instant. Je vais décrire l’ordre de la marche, parce qu’il a été le même dans tout le voyage.

A notre lête paraissait le guide ou le postillon grec à cheval, tenant un autre Cheval en laisse : ce second cheval devait servir de remonte en cas qu’il arrivàt quelque accident aux chevaux des voyageurs. Venait ensuite le janissaire, le turban en tête deux pistolets et un poiguard à la ceinture, un sabre au côté, et un fouet à la main pour faire avancer les chevaux du guide, Je suivais, à peu prés armé comme le janissaire, portant de plus un fusil de chasse ; Joseph fermait la marche, Ce Milanais était un petit homme blond à gros ventre, le teint fleuri, l'air affable : il était tout habillé de velours bleu ; deux longs pistolets d'arçon, passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d’une manière SI grotesque, que le Janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m'asseoir, une pipe, un poêlon à café, et quelques schalls pour m'envelopper la tête pendant la nuit. Nous partions au signal donné par le guide ; nous grimpions au grand trot les montagnes, et nous les descendions au galop à travers les précipices : il faut prendre son parti; les lurcs militaires ne connaissent pas d'autre manière d'aller, et le moindre sigue de frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris, Vous êtes assis d’ailleurs sur des selles de marmeloucks dont les étriers larges et courts vous plient les jambes, vous rompent les pieds, et déchirent les flancs de votre

cheval. Au moindre faux mouvement, le pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine, et si vous vous renversez en arrière, le haut rebord de la selle vous brise les reins. On finit pourtant

ar trouver ces selles utiles, à cause de la solidité qu’elles donnent à cheval, surtout dans des courses aussi hasardeuses.

Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux: on leur laisse prendre baleine sans manger à peu près à moitié chemin; on remonte ensuite et l’on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un kan, masure abandonnée où l’on dort

armi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce kan lorsque vous n'avez pas de firman de poste : c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m’obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'oliviers, où bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd’hui dans le pays d'Alcibiade et d’Aspasie.

Il faisait encore nuit quand nous quittâmes Modon; je croyais errer dans les déserts de l'Amérique : même solitude, même silence. Nous traversàmes des bois d’oliviers en nous dirigeant au midi. Au lever de l'aurore nous nous trouvâmes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j'aie jamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures. Ces sommets labourés par les torrents avaient l'air de guérets abandounés, le jonc marin et une espèce de bruyère épineuse et flétrie y croissaient par touffes. De gros caïeux de lis de montagnes, déchaussés par les pluies, paraissaient à la surface de la terre. Nous découvrimes la mer vers l’est, à travers un bois d'oliviers clair -semés ; nous descendimes ensuite dans une gorge de vallon où l’on voyait quelques champs d'orge et de coton. Nous passâmes un torrent desséché : son lit était rempli de lauriers-roses et de gatilliers (l'Agnus castus), arbuste à feuille longue, pâlé et menue, dont la fleur lilas, un peu cotonneuse, s’allonge en forme de quenouille. Je cite ces deux arbustes parce qu’on les retrouve dans toute la Grèce, et qu’ils décorent presque seuls ces solitudes jadis si riantes et si parées, aujourd'hui si nues et si tristes. À propos de torrent desséché, je dois dire aussi que je n’ai vu dans la palrie de l’Ilissus, de l’Alphée et de l’Érymante, que trois fleuves dont l’urne ne füt pas tarie : le Pamisus, le Céphise et l'Eurotas. Il faut qu'on me pardonne encore l'espèce d’indifférence et presque d'impiété avec laquelle j'écrirai quelquefois les noms les plus célèbres ou les plus harmonieux. On se familiarise malgré soi en Grèce avec Thémistocle, Épaminondas, Sophocle, Platon, Thucydide: et il faut une grande religion pour ne pas franchir le Cythéron, le Ménale ou le Lycée comme on passe des monts vulyaires. É

Au sorlir du vallon dont je viens de parler, nous commençâmes à gravir de nouvelles montagnes : mon guide me répéta plusieurs fois des noms inconnus ; mais, à en juger par leur position, ces montagnes devaient faire une partie de la chaîne du mont Témathia. Nous ne tardâmes pas à entrer dans un bois d’oliviers, de lauriers-roses, d’esquines, d'agnus-castus et de cornouilliers, Ce bois était dominé par des sommets rocailleux. Parvenus à cette dernière cime, nous découvrimes le golfe de Messénie, bordé de toutes parts par des montagnes entre lesquelles l'Hihome se distinguait par son isolement, et le Taygèle par ses deux flèches aiguës : je saluai ces monts fameux par tout ce que je savais de beaux vers à leur louange. à

Un peü au-dessous du sommet du Témathia, en descendant vers Coron, nous aperçümes une misérable ferme grecque dont les habitants s’enfuirent à notre approche. A inesure que uous descendions, nous découvrions au-dessous de nous la rade et le port de Coron, où l'on voyait quelques bâtiments à l'ancre: la flotte du capitan-pacha élut mouillée de lautre côt£6 du golfe, vers Calanate. En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes, et qui s étend jusqu’à la mer, nous laissäines sur notre

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Lars

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40 | +. JTINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEN.

s ; à à droite un village au centre duquel s'élevait une espèce de chàteau-fort : le tout, c’est-à-dire le village et le château, était comme environné d’un immense cimetière ture couvert de cyprès de tous les âges. Mon guide, en me montrant ces HAE ne 2 LES. mait parissos. Un ancien habitant de la Messénie m'aurait a < fois conté l'histoire entière du jeune homme d’Amyclée, dont le Messénien d’aujourd’hui n’a retenu que la moitié du nom; mais ce nom, tout défiguré qu’il est, prononcé sur les lieux, à fe de

un cyprès et des sommets du Taygète, me fit un PERS ee les Poëles comprendront. J'avais une consolation en regardant les tombes des Tures : elles me rappelaient que les barbares SR Quérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier Jour “e ri celte terre ravagée par eux. Au resle, ces tombes étaient AGE agréables : le laurier-rose y croissait au pied des cypres, qui fessemblaient à de | grands obélisques noirs ; des tourterelles blanches et des pigeons bleus Yolligeaientet roucoulaient dans ces

arbres ; l'herbe

flotlait autour de

petites colonnes fu- il

\ # EE nèbres que sur- je NOT Montaitun{urban; eo $

une fontaine bâtie Par un chérif répandait son eau dans le chemin pour le voyageur: on se serait volontiersarrèté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par les Cyprès de l'Orient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière Teposait dans celieu. ‘

De ce cimetière à Coron il ya près de deux heures de marche : nous che- Minmes à travers

un bois continuel d’oliviers e terrain

(re

DAT fat NA LED jp dti

, planté de froment à demi moissonné.

<rran, qui de loin parait une plaine unie, est coupé par des ravines inégales et profondes. M. Vial, alors consul de France à Coron, me reçut avec cette hospitalité si remarquable dans les consuls du Levant. Je lui remis une des lettres de recommandation que-M. de Talleyrand, sur la prière de M. d’Hauterive, m'avait poliment accordées pour les consuls français dans les Échelles.

M. Vial voulut bien me loger chez lui. Il renvoya mon janis- ‘aire de Modon, et me donna un de ses propres janissaires pour traverser avec moi la Morée, et me conduire à Athènes. Le ca- Pitan-pacha étant en guerre avec les Maniottes, je ne pouvais me rendre à Sparte par Calamate, que l'on prendra, si l’on veut, pour Calathion, Cardamyle ou Thalame, sur la côte de la Laconie, presque en face de Coron. Il fut donc résolu que je ferais un long détour ; que j'irais chercher le défilé des portes de Léondari, l'un des Hermæum de la Messénie ; que je me rendrais à Tripolizza atin d'obtenir du pacha de la Morée le firman nécessaire pour passer l'isthme : que je reviendrais de Tripolizza à Sparte, el que de Sparte je prendrais par la montagne ie chemin d’Argos, de Mycènes et de Corinthe. \

Coroné, ainsi que Messène et Mégalopolis, ne remonte pas à

L'enfant malade d’Ibrahim-Bey.

une grande antiquité, puisqu'elle np De Le La nues sur les ruines de l’ancienne Épéa. à: usqu cie se à AS Re Coroné, d’après l'opinion de d Anville. J a que À du Le ce point : selon Pausanias, Coroné était sie pe Ca 4 ER Témathia, vers l'embouchure du Pamisus au eur à DUR éloignée de ce fleuve; elle est bâlie sur une F RS dau Ja position où le même Pausanias pue ë pee U EE lon Corinthus, ou plutôt dans la position RE à Ge la trouve vers le fond du golfe de Messénie des ruines au bord de k : Dourraient bien être celles de la véritable Goroné, à mena) AS es n’appartiennent au village d’Ino. Coronelli s’est AE Coroné pour Pédase, qu'il faut, selon Strabon RS retrouver dans Méthone. 3e à L'histoire moderne de Goron ressemble id à À À SEE . don: Coronfuttour

mes époques que cette dernière vil=

à tour, et aux mê- ;

Les Espagnols l’assiégèrent et l’enlevèrent aux infidè= les en 1633. Les

te se distinguèrent

mémorable. Vertot fait à ce sujet une singulière fau= te en prenant Coron pour Chéronée, patrie de Plu= tarque , qui n’est pas elle-même la Chéronée où Philippe donna des chaînes à la Grèce.

Retombée au pou x voir des Turcs, C0= ron fut assiégée et prise de nouveau par Morosini en 1685 : on remar= que à ce siége deux . de mes compas , ge

triotes. Coronelli ne cite que le commandeur S La Pour TUE périt glorieusement; mais Giacomo Diedo parle a Nu ee à quis dé Courbon. J'aimais à retrouver les traces e RES français dès mes premiers pas dans la Res € F ag ci et dans le pays d'un peuple qui fut si bon juge de la rs Mais où ne retrouve-t-on pas ces traces? À LES n à Rhodes, en Syrie, en Égypte, à Carthage, partout où j at abor ne | on m'a montré le camp des Français, la tour des Français, le château des Français : PArabe m'a fait voir les tombes de nos. soldats sous les sycomores du Caire, et le Siminole sous les peu i la Floride. 2 D pe dans cette même ville de Coron que M. de Choiseul a commencé ses tableaux. Ainsi le sort me conduisait au même lieu où mes compatriotes avaient cueilli cette double palme des talents et des armes, dont la Grèce aimait à couronner ses enfants. Si j'ai moi-même parcouru sans gloire, mais non A | honneur, les deux carrières où les citoyens d Athènes et de Spar ; acquirent tant de renommée, je m'en console en songeant que d’autres Français ont été plus heureux que moi.

Er :

(1) Gette opinion est aussi celle de M, de Choiseul.

| | le, possédée par L 5 LL | æ UT les Vénitiens, les ï tft UNI fs A | r .

cn) | | \h GénoisetlesTures.

Ul fl | (Il |

chevaliers de Mal-

à ce siége assez \

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