‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 4)Chapitre 26 sur 111 · PT · texte numérisé non relu

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vendit très-cher. Les Grecs, à force de voir des voyageurs, commencent à connaître le prix de leurs antiquités.

Jene dois pas oublier qu'en errant parmi ces décombres je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c'était le nom de M. Fauvel écrit au crayon sur un mur. Il faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup; dans des lieux lointains et inconnus, un nom qui vous rappelle la patrie.

Nous continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heures par des terrains à demi cultivés, nous entrâmes dans un désert qui ne finit qu’à la vallée de la Laconie. Le lit desséché d’un torrent nous servait de chemin; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées, toutes semblables entre elles, ne présentant partout que des sommets pelés- et des flancs couverts d’une espèce de chêne -vert nain à feuilles de houx. Au bord de ce torrent desséché, et au centre à peu près de ces monticules, nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos montures : il y avait dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Nous repartimes avant le coucher du soleil, et nous nous arrètâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée, au bord d’un autre torrent qui conservait un peu d’eau.

Le chemin que nous suivions ne traversait aucun lieu célèbre : il avait servi tout au plus à la marche des troupes de Sparte, lors-

welles allaient combattre celles de Tégée dans les premières guerres de Lacédémone. On ne trouvait sur celte route qu'un temple de Jupiter-Scotitas vers le passage des Hermès : toutes ces montagnes ensemble devaient former différentes branches du Parnon, du Cronius et de l'Olympe.

Le 16, à la pointe du jour, nous bridâmes nos chevaux : le ‘anissaire fit sa prière, se lava les coudes, la barbe et les mains, se tourna vers l’orient comme pour appeler la lumière, et nous

artimes. En avançant vers la Laconie, les montagnes commencaient à s'élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois; les vallées étaient étroites et brisées ; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle, le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement de forêts. A midi nous découvrimes un kan aussi pauvre que celui de la veille, quoiqu'il fût décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c’étaient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : Ja fatigue et la faim nous obligèrent à rester dans ce sale gite plus longtemps que je ne l’aurais voulu. Le maitre du lieu, vieux Turc à la mine rébarbative, était assis dans un grenier qui régnait au-dessus des étables du kan; les chèvres montaient jusqu’à lui et lenvironnaient de leurs ordures, Il nous recut dans ce lieu de plaisance, et ne daigna pas se lever de son fumier pour faire donner quelque chose à des chiens de chréliens; il cria d’une voix terrible, et un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé

par la fièvre et par les coups de fouet, nous vint apporter du lait

de brebis dans un vase dégoûtant par sa malproprelé; encore fus-je obligé de sortir pour le boire à mon aise, car les chèvres et leurs chevreaux m'assiégeaient pour m'arracher un morceau de biscuit que je tenais à la main. J'avais mangé l’ours et le chien sacré avec les Sauvages; je partageai depuis le repas des Bédouins; mais je n’ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. C'était pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissaient les troupeaux de Ménélas, et qu’il offrit un festin à Télémaque : « On s’empressait dans le palais du « roi, les serviteurs amenaient les victimes ; ils apportaient aussi « un vin généreux, tandis que leurs femmes, le front orné de « bandelettes pures, préparaient le repas (1). »

Nous quittâmes le kan vers trois heures après midi : à cinq heures nous parvinmes à ane croupe de montagnes d’où nous découvrimes en face de nous le Taygète, que j'avais déjà vu du

(1) Odyss,, liv. 1v,

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côté opposé, Misitra, bâtie à ses pieds, et la vallée de la Laconie.

Nous y descendimes par une espèce d'escalier taillé dans le roc comme celui du mont Borée. Nous aperçûmes un pont léger et d’une seule arche, élégamment jeté sur .un petit fleuve, et réunissant deux hautes collines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux,

de beaux lauriers-roses en pleine fleur. Ge fleuve, que je passais

ainsi sans le connaître, était l’Eurolas. Une vallée tortueuse s'ouvrit devant nous ; elle cireulait autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable, et qui avaient l'air de monis artificiels ou de tumulus. Nous nous engageämes dans ces détours, et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tombait.

© M. Vial m’avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra, appelé Ibraïm-bey. Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m’introduisirent dans la salle des étrangers ; elle était remplie de musulmans qui tous étaient comme moi des voyageurs et des hôles d'Ibraïm. Je pris ma place sur le divan au milieu d’eux ; je suspendis comme eux mes armes au mur audessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en firent autant. Personne ne me demanda qui j'étais, d'où je venais : chacun continua de fumer, de dromir ou de causer avec.son voisin sans jeter les yeux sur moi.

Notre hôte arriva : on lui avait porté la lettre de M. -Vial. Ibraïm, agé d’environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi, me prit affectueusement la main, me bénit, essaya de prononcer le mot bon, moitié en français, moitié en italien, et s’assit à mes côtés. Il parla en grec à Joseph ; il me fit prier de l’excuser s’il ne me recevait pas aussi bien qu'ilaurait voulu : il avait un pelit enfant malade : un figliuolo, fépétait-il en italien ; et cela lui faisait tourner la tête, mi fa tornar la testa; etil serrait son turban avec ses deux mains. Assurément ce n’était pas la tendresse paternelle dans toute sa: naïveté que j'aurais été chercher à Sparte, et c'était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leur fils, en leur donnant le bouclier : # +üv, ñ ëxè räv, avec ou dessus. *

Ibraïm me quitta après quelques instants pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et le café; mais, comme l'heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau : il m'aurait cependant fait grand plaisir, car j'étais presque à Jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson dont il avalait des morceaux à l'insu des Turcs; il en offrail sous main au janissaire, qui délournait les yeux avec un mélange de regret et d'horreur. Le |

Je pris mon parti : je me couchai sur le divan, dans l’angle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s’ouvrait sur la vallée de Ja Laconie, où la lune répandait une clarté admirable. Appuyé sur le coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée, les sommets brillants et sombres du Taygète, selon qu'ils étaient dans l'ombre ou la lumière. Je pouvais à peine me persuader que je respirais dans la patrie d'Hélène et de Ménélas. Je me laissai entraîner à ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre, sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l’Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, au milieu de la mer, je m'étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie !

Un vieux Turc, homme, à ce qu'il paraissait, de grande considération, me tira de ces réflexions pour me prouver d’une manière encore plus sensible que j'étais loin de mon pays. Il était couché à mes pieds sur le divan : il se tournait, il s'asseyait, il soupirait, il appelait ses esclaves, il les renvoyait; il attendait le jour avec impatience. Le Jour vint (17 août) : le Tartare, entouré de ses domestiques, les uns à genoux, les autres debout, ôla son turban; il se mira dans un morceau de glace brisée, peigna sa barbe, frisa ses moustaches, se frotla les joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa loilette, il partit en traînant majestueus

| sement ses babouches et en me jetant un regard dédaigneux.

Mon hôte entra quelque temps après portant son fils dans en bras. Ce pauvre enfant, jaune etminé par la fièvre, était tou nu. Il avait des amulettes et des espèces de sorts suspendus AS cou. Le père le mit sur mes genoux, et il fallut entendre l'histoire de la maladie : l'enfant avait pris tout le quinquina de la Morée; on l'avait saigné (et c'était là le mal); sa mère lui avait mis des charmes, et elle avait attaché un turban à la tombe d'un santon : rien n’avait réussi. Ibraïm finit par me demander si Je connaissais quelque remède : je me rappelai que dans mon AE fance on m'avait guéri d’une fièvre avec de la petite centaurée ; je conseillai l'usage de cette plante comme l’aurait pu faire le plus grave médecin. Mais qu'était-ce que la centaurée ? Joseph pérora. Je prétendis que la centaurée avait été découverte par un certain médecin du voisinage appelé Chiron qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu'il avait connu ce Chiron, qu'il était de Calamate, et qu'il montait ordinairement un cheval blanc. Comme nous tenions conseil, nous vimes entrer un Turc que je reconnus pour un chef de la loi à son turban vert. Il vint à nous, prit la tête de l'enfant entre ses deux mains, et prononça dévotement une prière : tel est le caractère de la piété: elle est touchante et respectable même dans les religions les plus funéstes.

J'avais envoyé le janissaire me chercher des chevaux et un guide pour visiter d’abord Amyclée etensuite les ruines de Sparte, où je croyais être : tandis que j'attendais son retour, Ibraïm me fit servir un repas à la turque. J'étais loujours couché sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse ; un esclave me donna à laver; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz; je mangeais avec mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre; ensuite des figues , des olives, du raisin et du fromage, auouel, selon Guillet (4), Misitra doit aujourd’hui son nom. Entre chaque plat un esclave me versait de l'eau sur les mains, et un autre"me présentaitune ser vielle de grosse toile, maisfort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie : après le café on m'offrit du savon pour mes moustaches.

Pendant le repas le chef de la loi m'avait fait faire plusieurs questions par Joseph ; il voulait savoir pourquoi je voyageais , Puisque je n'étais ni marchand , ni médecin, Je répondis que je Voyageais pour voir les peuples, et surtout les Grecs qui étaient Del dir le fit rire : il répliqua que, puisque j'étais venu en

Nrquie, j aurais dû apprendre le.turc. Je trouvai pour lui une meilieure raison à mes voyages en disant que j'étais un pèlerin de Jérusalem. « Hadgi! hadgi (2)1» s’écria-t-il. H fut pleinement satisfait, La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvait comprendre que Je quittasse ma patrie pour un simple motif de curiosité; mais il trouva tout naturel que j’entreprisse un long voyage pour aller prier à un tombeau, pour demander à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraïm qui, en m’apportant son fils, m'avait demandé si j'avais des enfants, était persuadé que j'allais à Jérusalem afin d’en obtenir. J'ai vu les Sauvages du Nouveau-Monde indifférents à mes manières étrangères, mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma religion, c’est-à-dire aux deux choses qui protégent l’homme dans ses rapports de l’âme et du corps. Ce consentement unanime

des peuples sur la religion et cette simplicité d’idées m'ont paru valoir la peine d’être remarqués.

Au resle, cette salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante et qui rappelait les anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraïm n’étaient pas riches, il s’en fallait beaucoup; plusieurs même étaient de véritables

(1) M. Scrofani l’a suivi dans cette opinion. Si Sparte tirait son nom des genèts de son territoire, et non pas du Spartus, fils d'Amyclus, ou de Sparta, femme de Lacédémon, Misitra peut bien emprunter le sien d’un fromage.

(2) Pélerin! pelerin!

Tures qui avaient un grand train de chevaux et d'esclaves, Jo=

également ses hôtes, parlait à chacun, faisait donner À manger: 4

| relèverai ici une erreur qui ne laisse pas de jeter de la confusion

mendiants : pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les.

seph et mon janissaire étaient traités comme moi, si ce n’est pourtant qu’on ne les avait point mis à ma table. Tbraïm saluait M

à tous. Il y avait des gueux en haillons, à qui des esclaves portaient respectueusement le café. On reconnait là les préceptes charitables du Coran et la vertu de l'hospitalité que les Turcs ont empruntée des Arabes; mais celte fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte, et tel esclave a bu le café avec son, hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J'ai lu pourtant, et Von m'a dit qu'en Asie il y a encore des familles turques qui ont les mœurs, la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois, car Ibraïm est certainement un des hommes les plus vénérables que j’aie jamais rencontrés. (é Le janissaire revint avec un guide qui me proposait des che= vaux non-seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos: Il demanda un prix que j’acceptai. Le chef de la loi, témoin du marché, se leva tout en colère; il me fit dire que, puisque je voyageais pour connaître les peuples, j’eusse à savoir que j'avais, faire à des fripons; que ces gens-là me volaient ; qu'ils me des mandaient un prix extraordinaire; que je ne leur devais riens puisque j'avais un firman ; et qu’enfin j'étais complétement leur, dupe. I sortit plein d’indignation ; et je vis qu’il était moins animé par un esprit de justice que révolté de ma stupidité. 4 A huit heures du matin je partis pour Amyclée, aujourd'hui Selabochôrion : j'étais accompagné du nouveau guide et d'un | cicérone grec, très-bon homme, mais très-ignorant. Nous primes 4 le chemin de la plaine au pied du Taygèle, en suivant de petits. sentiers ombragés et fort agréables qui passaient entre des jardins; ces jardins, arrosés par des courants d’eau qui descendaient de la | montagne, élaient plantés de mûriers, de figuiers et de Sycomores.” On y voyait aussi beaucoup de paslèques, de raisins, de CONCOMA … bres et d'herbes de différentes sortes : à la beauté du ciel etäm l'espèce de culture près, on aurait pu se croire dans les environ p” de Chambéry. Nous traversämes la Tiase, et nous arrivàmes à M Amyciée, où je ne trouvai qu’une douzaine de chapelles grec= | ques dévastées par les Albanais, et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés. Le temple d’A= pollon, celui d’Eurotas à Onga, le tombeau d'Hyacinthe , tout as disparu. Je ne pus découvrir aucune inscription : je cherchais pourtant avec soin le fameux nécrologe des prêtresses d” Amyclées. que l'abbé Fourmont copia en 1731 ou 1732, et qui donne une série de près de mille années avant Jésus-Christ. Les destructions” se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce, que souvent un voyageur n’aperçoit pas le moindre vestige des monuments qu’un autre voyageur a adwirés quelques mois avant lui. Tan que je cherchais des fragments de ruines antiques parmi des monceaux de ruines modernes, je vis arriver des paysans cOn= duits par un papas; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d’une des chapelles, et entrèrent dans un sanctuaire quen je n'avais pas encore visité. J’eus la curiosité de les y suivre, eb je trouvai que ces pauvres gens priaient avec leurs prêtres dans ces débris : ils chantaient les litanies devant une image de la Pas« nagia (1), barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. HE avait bien loin de cette fête aux fêtes d'Hyacinthe ; mais la triplen pompe des ruines, des malheurs et des prières au vrai Dieu elta= çait à mes yeux toutes les pompes de la terre. E- Mes guides me pressaient de partir, parce que nous étions SU la frontière des Manioites, qui, malgré les relations modernesÿ« n’en sont pas moins de grands voleurs, Nous repassämes la Tiases et nous retournâmes à Misitra par le chemin de la montagne. Je

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