‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 4)Chapitre 33 sur 111 · C’EST ICI LA VILLE D'ADRIEN, ET NON PAS LA VILLE DE THÉSÉE · texte numérisé non relu

C’EST ICI LA VILLE D'ADRIEN, ET NON PAS LA VILLE DE THÉSÉE

Nous allâmes rendre à M. Roque la visite qu'il m'avait faite, et nous passâmes la soirée chez lui 5 à! vis quelques femmes. Les lecteurs qui seraient curieux de connaîtré l'habillement, les mœurs et les usages des femmes turques, grecques et albanaises à Athènes, peuvent lire le vingt-sixième chapitre du Voyage en Grèce de Chañdler. S'il n'était pas si long, je l'aurais transcrit ici tout entier. Je dois dire seulement que les Athéniennes m'ont paru moins grandes et moins belles que les Moraïtes, L'usage où elles sont de se peindre le tour des yeux en bleu, et le bout des doigts en ronge, est désagréable pour un élranger ; mais comme j'avais vu des femmes avec des perles aa nez, que les Iroquois trouvaient cela très-galant, et que j'étais tenté moi-même d'aimer assez cette mode, il ne faut pas disputer des goûts. Les femmes d'Athènes ne furent, au reste, jamais très-renommées pour leur beauté. On leur reprochait d’aimer le vin: La preuve que leur empire n'avait pas beaucoup de puissance, c'est que presque tous les hommes célèbres d'Athènes furent atlaché; à des étrangères : Périclès, Sophocle, Socrate, Aristote, et même le divin Platon,

Le 25 nous moutâmes à cheval de grand matin ; nous sortimes de la ville et prinies la route de Phalère, En approchant de la mer, le terrain s'élève et se termine-par des hauteurs dont les sie nuosités forment au levant et au couchant les ports de Phalère, de Muuychie et du Pirée. Nous découvrimes sur les dunes de Phalère les racines des murs qui enfermaient le port , et d'autres ruines absolument dégradées : c'étaient peut-être celles des temples de Junon et de Cérès. Aristide avait son petit champ et son tombeau près de ce lieu. Nous descendimes au port : e’est un bassin rond où la mer repose sur un sable fin : il pourrai 201 tenir une cinquantaine de bateaux : c’élait tout juste le uoinbre que Ménesthée conduisit à Troie,

To Ô Gpu nevriroyta pélutsae vñes ÉToyro.

. © I était suivi de cinquante noirs vaisseaux. » Thésée partit aussi de Phalère pour aller en Crète.

Pourquoi, trop jeune encor, ne pütes-vons alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, ete.

Ce ne sont pas toujours de grands vaisseaux et de grands ports qui donnent l’immortalité : Homère et Racine ne | isseront point mourir le nom d’une petile anse el d’une pelité barque.

Du port de Phalère nous arrivâmes au port de Munychie. Celuici st de forme ovale et un peu plus grand que le premier, Enfin, nous tournâmes l'extrémité d’une colline rocaillense, et, marchant de cap en cap, nous nous avançâmes vers le Pirée. M. Fauvel m'arrêta dans la courbure que fait une langue de terre, pour me montrer ün sépulere creusé dans le roc ; il n’a plus de voûile , et il est au niveau de la mer. Les flots, par leurs mouvements réguliers, le couvrent et le découvrent, et il se remplit et se vide tour à tour. À quelques pas de là, on voit sur le rivage les débris d’un monument. : |

M. Fauvel veut retrouver ici l'endroit où les os de Thémistocle avaient étédéposés. On lui conteste celle intéressante découverte, On lui objecte que les débris dispersés dans le voisinage sont trop beaux pour être les restes du tombeau de lhémistocle, En eflet, selon Diodore le géographe, cité par Plutarque, ce tombeau n’était qu'un autel:

L’objection est peu solide. Pourquoi veut-on faire entrer danè la question prinsitivé utie queslion étrangère à l’objet dont il s'a git? Les ruines de marbre blanc, dont on se plait à faire une difticulté, ne peuvent-elles pas avoir appartenu à un sépulcre tout différent de celut de Thémistocle ? Pourquoi, lorsque les haies

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furent apaisées, les descendants de Thémistocle n'auraient-ils pas décoré le tombeau de leur illustre aïeul, qu'ilsavaient d abord enterré modestement, ou même secrètement, comme le dit Thucydide ? Ne consacrèrent-ils pas un tableau qui représentait | histoire de ce grand homme? Et cetableau, du temps de Pausanias, ne se voyait-il pas publiquement au Parthénon®? Thémistocle avait de plus une statue au Prytanée: date.

L'endroit où M. Fauvel a trouvé ce tombeau est précisément le cap Alcime; et j'en vais donner une-preuve plus forteque celle de la tranquillité de l'eau danscet endroit. Il y a faute dans Plutarque : il faut lire Alimus, au lieu d’Alcime, selon la remarque de Meursius, rappelée par Dacier. Alimus était un Dêmos, ou bourg de V'Attique, de la tribu de Léontide, situé à lorient du Pirée. Or, les ruines de ce bourg sont encore visibles dags le voisinage du

tombeau dont nous parlons (1). Pausanias est assez confus dans

ce qu’il dit de la position de ce tombeau. Mais Diodore-Périégète est très-clair, et les vers de Platon le comique, rapportés par ce Diodore, désignent absolument le lieu et le sépulcre trouvés par M. Fauvel. & ..

« Placé dans un lieu découvert, ton sépulcre est salué par les € mariniers qui entrent au port ou qui en sortent; et, s’il se « donne quelque combat naval, tu seras témoin du choc des « Vaisseaux (22 »

Si Chandler fut étonné de la solitude du Pirée, je puis assurer que je n’en ai pas moins été frappé que lui. Nous avions fait le lour d’une côte déserte; trois ports s'étaient présentés à nous, et dans ces trois ports nous n’avions pas aperçu une seule barque. Pour tout Spectacle, des ruines, des rochers et la mer; pour tout bruit, les cris des alcyons et le murmure des vagues qui, se brisant dans le (tombeau de Thémistocle , faisaient sortir un éternel gémissement de la derneuve de l'éternel silence. Emportées par les flots, les cendres du vainqueur de Xerxès reposaient au fond dc me. flots, confondues avec les os des Perses. En vain je cherchais des yeux le temple de Vénus, la longue galerie, etla statue symbolique qui représentait le peuple d'Athènes : l'image de ce peuple inexorable était à jamais tombée près du puits où les citoyens exilés venaient inutilement réclamer leur patrie, Au lieu de ces superbes arsenaux, de ces portiques où l'on retirait les galères, de ces Agoræ retentissant de la voix des malelots ; au lieu de ces édifices qui représentaient dans leur ensemble l’aspect el

la beauté de la ville de Rhodes, je n'apercevais qu'un couvent délabré ct un magasin, Trisle sentinelle au rivage, et modèle d'unepalience sta

ss pide, c’estlà qu’un douanier turc est assis toute l’année dans une méchante baraque de bois : des moisentiers s’écoulent Sans qu’il voie arriver un bateau. Telle est le déplorable état ou Se trouvent aujourd'hui ces ports si fameux. Qui peut avoir détruit lant de monuments des diéux et des hommes ? celte force cachée qui renverse lout, et qui est elle-même soumise au Dieu IMconnu dont saint Paul avait va l'autel à Palère : Ayrootw On : Deo ignito. = Gé Sas Le port du Pirée décrit un arc dont les deux pointes en se rapprochant ne laissent qu’un étroit passage ; il se nomme aujourhui le Port-Lion, à cause d’un lion de marbre qu’on y voyail aulrefois, ét que Morosini fit transporter à Venise en 1686. Trois bassins, le Canthare, l’'Aphrodise et le Zéa, divisaient le port inlévieurement. On voit encore une darse à moilié comblée, qui

Pourrait bien avoir été l'Aphrodise. Strabon affirme que le grand

port des Athéniens était capable de contenir qualre cents vais- SCaUx; bPline en porte le nombre jusqu'à mille. Une cinquantaine de nos barques le rempliraient tout entier ; et je ne sais si deux régates yseraient à l'aise, surtout à présent que l’on mouille sur une Srande longueur de cäble. Mais l’eau est profonde , -la tenue bonne, etle Pirée entre les mains d’une nation civilisée

Pourrait devenir un port considérable, Au resle, le seul magasin

(4) Je ne veux dissimuler aneune diMie Alimus à l'Orient de Phalère, (2) PLur., Vit, Them,

ulté, et je sais qu'on place aussi Thucydide était du bourg d’Alimus.

que l’on y voit aujourd’hui est français d’origine ; il a, je crois, été bâti par M. Gaspari, ancien consul de France à Athènes. Ainsi il n’y a pas bien longtemps que les Athéniens étaient représentés au Pirée par le peuple qui leur ressemble le plus. : Après nous êlre reposés un moment à la douane ctau monastère Saint-Spiridion, nous retournâämes à Athènes en suivant le chemin du Pirée. Nous vimes partout des resies de la lonbue muraille. Nous passämes au tombean de l'amazone Anliope que M. Fauvel a fouillé; il a rendu compte de cette fouille dans ses Mémoires. Nous marchions au travers de vignes basses comme en Bourgogne, et dont le raisin commençait à rougir. Nous nous arrêtâämes aux citernes publiques, sous des oliviers : j’eus le chagrin de voir que le tombeau de Ménandre, le cénotaphe d'Euripide, et le petit temple dédié à Socrate, n’existaient plus; du moins ils n’ont point encore élé retrouvés. Nous continuâmes notre route, et, en approchant du Musée, M, Fauvel me fit remarquer un sentier qui monlait en tournant sur le flanc de cette colline. Il

me dit que ce sentier avait été tracé par le peintre russe qui tous

les jours allait prendre au même endroit des vues d'Athènes. Si

le génie n’est que la patience, comme l’a prétendu Buffon, ce

peintre doit en avoir beaucoup. $

Il y a à peu près quatre milles d'Athènes à Phalères, trois ou quatre milles de Phalères au Pirée, en suivant les sinuosités de là côte, et cinq milles du Pirée à Athènes : ainsi, à notre retour dans celte ville, nous avions faitenviron douze milles, ou quatre lieues.

Comme les chevaux étaient loués pour loute la journée, nous nous hâtâmes de diner, et nous recommencèmes nos courses à quatre heures du soir. ge 4

Nous sorlimes d’Athènes par le côté du mont Hymette, mon hôte me conduisit au village d’Angelo-Kipous, où il croit avoir retrouvé le temple de la Vénus aux Jardins, par les raisons qu'il en donne dans ses Mémoires. L'opinion de Chandler, qui place ce témple à Panagia-Spiliolissa , est également (rès-probable ; æ elle a pour elle Pautorité d’une inscriplion. Mais M. Fauvel pros duit en faveur de son sentiment deux vieux myrtes et de jolis dé-

bris d'ordre ionique : cela répond à bien des objections, Voilà

comme nous sommes, nous autres amateurs de l’antique : nous faisons preuve de tout. Le A

Après avoir vu les curiosités d'Angelo-Kipous, nous tohrnâmes droit au couchant, et, passant entre Athènes et le mont Auchesme, nousentrâmes dans le grand bois d'oliviers; il n°y a Point de ruines de ce côté, et nous ne faisions plus qu’une agréable promenade avec les souvenirs d'Athènes. Nous trouvâmes le Céphise, que

j'avais déjà salué plus bas en arrivant d'Éleusis : à cette hauteur il avait de l’eau; mais celle eau, je suis fâché de le dire, était un

peu bourbeuse : elle sert à arroser des vergers, et suftit pour entretenir sur ses bords une fraîcheur {op rare en Grèce. Nous revinmes ensuile sur nos pas, toujours à travers Ja forêt d’oliviers. Nous laissâmes à droite un petit tertre couvert de rochers : c'était Colone, au bas duquel on voyait autrefois le village de la retraite de Sophocle, etle lieu où ce grand tragique fit répandre au père d'Antigone ses dernières larmes. Nous suivimes quelque temps la voie d’Airain; on yremarque les vestiges du temple des Furies : de là, en nous rapprochant d'Athènes, nous errâmes assez long-

-témps dans les environs de PAcadémie, Rien ne fait plus recon-

naitre celte retraite des sages. Ses premiers platanes sont tombés sousla hache de Sylla, et ceux qu’Adrien y fit peut-être cultiver de nouveau n’ont point échappé à d’autres Barbares. L’antel de

l'Amour, celui de Prométhée et celui des Muses ont disparu : {out feu divin s'est éteint dans les bocages où Platon fut si souvent

inspiré. Deux traits suffiront pour faire connaitre quel charme et quelle grandeur Pantiquité trouvait aux leçons de ce philosophe : la veille du jour où Socrate recut Platon au nombre de ses disciples, il rêva qu'un cygne venait se reposer dans son sein; la mort ayant empêché Platon de finir le Critias. Plutarque déplore-ce malheur, et compare les écrits du chef de l’Académie aux temples d'Athènes, parmi lesquels celui de Jupiter-0lympien était le seul qui ne fût pas achevé,

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. où Athènes était encore l’école du monde, le

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Il y avait déjà une heure qu’il faisait nuit quand nous s0ngcâmes à retourner à Athènes : le ciel était brillant d'étoiles, et l'air d'une douceur, d’une transparence el d’une pureté inconipables ; nos chevaux allaient au pelit pas, et nous étions tombés dans le silence. Le chemin que nous parcourions était vraisemblablement l'ancien chemin de l’Académie, que bordaient les tombeaux des citoyens morts pour la palrie, et ceux des plus grands hommes de la Grèce : là reposaient Thrasybule, Périclès, Chabrias, Timothée, Harmodius et Aristogiton. Ce fut une noble idée de rassembler dansun même champ les cendres de ces personnages fameux qui vécurent dans différents siècles, et qui, comme les membres d'une famille illustre longtemps dispersée, étaient venus se reposer au giron de leur mère commune, Quelle variété de génie, de: grandeur et de couragel Quelle diversité de mœurs el de vertus onvaperçoit là d’un coup d'œil! Et ces vertus lempérées par la mort, comme ces vins généreux que l'on mêle, dit Platon, avec une divinité sobre, n’offusquaient plus les

regards des vivants. Le passant qui lisait sur une colonne funèbre ces simples mots :

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