‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 4)Chapitre 37 sur 111 · VOYAGE DE L’ARCHIPEL, DE L’ANATOLIE ET DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE L’ARCHIPEL, DE L’ANATOLIE ET DE CONSTANTINOPLE

Je changeais de théâtre : les îles que j'allais traverser étaient, dans l'antiquité, une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d'Asie à la véritable Grèce. Libres ou sujettes, attachées à la fortune de Sparte ou d'Athènes , aux destinées des Perses, À celles d'Alexandre et de ses successeurs, ellestombèrent souslé joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Véniliens, les Génois, les Catalans, les Napolitains, elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de l’Archipel. Enfin, les soudans de l'Asie descendirent vers la Méditerranée; et, pour annoncer à celle-ci sa future des= tinée, ils se firent apporter de l’eau de la mer, du sable et une rame. Les iles furent néanmoins subjuguées les dernières; mais enfin elles subirent le sort commun ; et la bannière latine, chassée de proche en proche par le Croïssant, ne s'arrêta que sur le rivage de Corfou. du

De cette lutte des Grecs, des Turcs et des Latins, ikrésulta que les îles de l'Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étaient sur la route de toutes ces flottes qui portaient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Égypte, en Barbarie; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et véniliens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d'Alexandrie : aussi retrouve-t-on les noms de Chio, de Lesbos; de Rhodes, à chaque page de la Byzantine ; et tandis qu'Athènes et Lacédémone étaient oubliées, on savait la fortune du plus petit écueil de l’Archipel. c

jusqu’au septième siècle : il n’y a pas un pèlerinage en Terres, Sainte qui ne commence par une descriplion de quelques rochers de la Grèce. Dès l’an1555, Belon donna en francais ses Observttions-de plusieurs singularités retrouvées en Grèce, le Voyage de Tournefort est entre les mains de tout le monde; la Description exacte des îles de Archipel, par le Flamand Dapfer, est un travail excellent, el il n’est personne qui ne connaisse les T'ablequæ de M. de Choiseul. * HR

Notre traversée fut heureuse. Le 30 août, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d’un aspect désert et sombre, à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n’aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en ruine et les magasins de la douane. Le village de Zéa est bâti sur la montagne à une lieue du côté du levant, etil occupe l'emplacement de l’ancienne Carthée. Je n'a perçus en arrivant que trois ou quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Je laissai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage : celte première vue d'une ile de l’Archipel ne me charma pas infiniment ; mais j'étais accoutumé aux mécomptes. | 204

Zéa, bâli ensamphithéätre sur le penchant inégal d’une mon- {agne, n’est qu'un villäge malpropre et désagréable, mais assez peuplé; les ânes, les cochons, les poules, vous y disputent le passage des rues; il y a une si grande mullitude de coqs, et ces coys chantent si souvent et si haut, qu’on en est véritablement étourdi: Je me rendis chez M. Pengali, vice-consul français à Zéa; je lui dis qui j'étais, d'où je venais, où je désirais aller; et je le prial de noliser une barque pour me porter à Chio ou à Smyrne.

M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port; il y trouva un caïque qui relournait à Tino, et qui devait mettre à la voile le lendemain; je résolus d'en pro® fiter : cela m'avançait loujours un peu sur ma roule, :

Le vice-consul voulait me donner l'hospitalité, au moins pour

De plus, les Voyages à ces îles sont sans nombre, et remontent

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le reste de la journée. Il avait quatre filles, et l’ainée était au momerit de se marier : On faisait déjà les préparatifs de la noce ; je passai done des ruines du temple de Sunium à un festin, C'est une singulière destinée que celle du voyageur. Le matin il quitte un hôte dans les larmes; le soir il en trouve un autre dans la joie; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m'avait conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc; j'appris à Zéa l'histoire du gendre de M. Pengali. Au fond, y a {-il rien de plus aimable que cette’naïve hospitalité? N’éles-vous as trop heureux qu’on veuille bien vous accueillir ainsi, dans des lieux où vous ne trouveriez pas le moindre secours? La confiance que vous inspirez, l'ouverture de cœur qu’on vous montre le plaisir que vous paraissez faire et que vous faites, sont ire nement des jouissances très-douces. Une autre chose me touchait encore beaucoup nc était la simplicitéavec laquelle on me chargeait de diverses commissions pour la France, pour Constantinople, pour. l'Égypte. On me demandait des seryices comme on m'en rendait; mes hôtes élaient persuadés que je ne les oublierais point, et qu’ils étaient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-lechamp à M. Pengali les ruines d'Toulis, où j'étais d'abord résolu d'aller, et je me déterminai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d’Aristonoüs . w E Zéa, l’ancienne Céos, fut célèbre dans l’antiquité par une cou-

tume qui existait aussi chez les Celtes, et que l’on à retrouvée

parmi les Sauvages de l'Amérique : les vieillards de Céos se donnaient la mort. Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles, ou un autre Aristée, roi d'Arcadie, se retira à Céos. Ge fut lui qui obtint de Jupiter les vents étésiens pour modérer l’ardeur de la canicule

Érasistrate le médecin et Ariston le philosophe étaient de la ville d'Joulis, ainsi que Simonide et Bacchylides : nous avons encore d'assez mauvais vers du dernier dans les Poctæ Græci minores

Simonide fut un beau génie; mais son esprit était plus élevé que son cœur. Il chanta Hipparque qui l'avait comblé de bienfaits, et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avaient préservé Simonide de la chute d’une RTE Il faut s'accommoder au temps, dit le sage : aussitôt les ingrats secouent le poids de la reconnaissance, les ambitieux abandonnent

° Je vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveila

leuse sagesse humaine, dont les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice,

et de refuge aux lâchetés du cœur!

Le commerce de Zéa consiste aujourd’hui dans les glands du velani (1) que l’on emploie dans les leintures. La gaze de soie en usage chez les anciens avait été inventée à Céos (2); les poëtes pour peindre sa transparence et sa finesse, l’appelaient du pe tissu. Zéa fournitencore*de la soie : « Les bourgeois de Zéa s’at- € troupent ordinairement pour filer de la soie, dit Tournefort, et

. «ils s’asseyént sur les bords de leurs terrasses , afin de laisser

« tomber leurs fuseaux jusqu’au bas de la rue, qu'ils retirent « ensuite en roulant le fil. Nous trouvâmes l’évêque grec en cette « posture : il demanda quelles gens nous étions , el nous fit dire que nosoccupalions étaient bien frivoles, si nous ne cherchions « que des plantes et des vieux marbres. Nous répondimes que « nous serions plus édifiés de lui voir à la main les œuvres de « Fu Chrysosôme ou de saint Basile que le fuseau. » avai . Les 3 . . * ou L , S ais continué à prendre du quinquina trois fois par jour : la ï vren'élaitpointrevenue ; mais] élais resté très-faible, et j'avais it une main et une joue noircies par le coup de soleil. J’éonce . “ ra ” L A é . .

D pr Mb ee gai de cœur, mais fort triste de figure. Re SPA 4% Es parent malheureux, je m’ébaudissais . Mon à i e me donnait l'exemple du courage : il souf-

si Espèce de chêne. .

Je + RE PET HE TS Foie RES mais il-est possible que Pline et Solin se | és. D'après le témoignage de Til | x | M pÉS. g ibulle, d'Horace, etc., la gaze de Soie se faisait à Cos, et non pas à Céos. © BRUNE

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frait dans ce moment même des maux cruels (1); et, au milieu du chant de ses filles, la douleur lui arrachait quelquefois des cris. Tout cela faisait un mélange de choses extêmement bizarres; CC passage subit du silence des ruines au bruit d’un mariage était étrange. Tant de tumulle à la porte du repos éternel! Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : Je me représentais mes amis occupés de moi en France; je les voyais me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéler de mes périls : ils auraient été bien surpris, s’il m’eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de mesdemoiselles Pengali, qui chantaient en grec : |

Ah vous dirai-jé, maman, etc. ; tandis que M.Pengali poussait des cris, que les cogs s’égosillaient, et que les souvenirs d'Ioulis, d’Aristée, de Simonide, étaieht complétement effacés. C'est ainsi qu'endébarquant à Tunis, après une traversée de cinquante-huit jours, qui fut une espèce de naufrage continuel, je tombai chez M. Devoise au milieu du carnaval : au lieu d'aller méditer sur les ruines de Carthage, je fus obligé de courir au bal, de m’habiller en Turc, et de me prêter à toutes les folies d’une troupe d'ofliciers américains , pleins de gaieté et

de jeunesse. RE à Le changement de scène, à mon départ de Zéa, fut aussi

brusque qu'il l'avait été à mon arrivée dans celte île. A onze heures du soir je quittai la Joyeuse famille : je descendis au port ; je m’embarquai de nuit, par un gros temps, dans un caïque dont l'équipage consistait en deux mousses et trois rhatelols. Joseph, très-brave à terre, n'était pas aussi courageux sur la mer. Il me fit beaucoup de représentations inutiles ; il lui fallut me suivre et achever de courir ma fortune. Nous allions vent largue; notre esquif, penché sous le poids de la voile, avait la quille ädfieur d'eau; les coups de la lame étaient violents; les courants de l’'Eubée rendaient encore la mer plus houleuse ; le temps était couvert; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des vagues. Je ne prétends point faire valoir mes travaux, qui sont très-peu de chose, mais j'espère cependant que quand on me verra narracher à mon pays et à mes amis, supporter la fièvre et les fatigues, traverser les mers de la Grèce dans de petits bateaux, recevoir les coups de fusil des Bédouins, et tout cela par respect pour le public, et pour donner à ce public un ouvrage moins imparfait que le Génie du Christianisme, j'espère, dis-je, qu'on me saura quelque gré de mes efforts. Quoi qu'en dise Ja fable de l’Aigle et du Corbeau, rien ne porle bonheur comme d’imiter un grand homme ; j'avais fait le César ; Quid times? Cæsarem vehis ; et j'acrivai où je voulais arriver, Nous touchâmes à Tino le 31 à six heures du matin; Je trouvat à l'instant même une felouque hydriotte qui partait pour Smyrne; et qui devait seulement relàcher quelques heures à Chio. Le caïque me mit à bord de la felouque, et Je ne descendis pas même à terre. | 6 1408 Tino, autrefois Ténos, n'est séparée d’Andros que par 0° ss canal : c’est une île haute qui repose sur UA rocher EP re. Les Vénitiens la possédèrent longtemps ; elle n es' célèbre dans l'antiquité que par ses serpents : la vipere avait Pr nom de cet île (2). M. de Choiseul a fait une description charmante des femmes de Tino; ses vues du port de San-Nicolo m on! paru

d FA Pen Jesmarins, était tombée, et le ciel s'était éclairei : Je déjeunai sur le pont en attendant qu’on levât l'ancre; à découvrais à différentes distances toutes les Cyclades : Scyros,

ë ance ; Délos, célèbre par la naissance de

où Achille passa son enf Diane et d’Apollon, par Son palmier , par ses fêtes; Naxos, qui

(1) M. Pengali était malheureusement attaqué de la pierre. (2) Une espèce de vipère nommée tenta était originaire de Ténos. L'ile fut appelée dans l'origine Ophissa et Hydrussa, à cause de ses serpents,

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