LA
J'allai.me promener aux environs du village; le ciel étaitnéz
buleux, et l’air froid comme en France. C’était la première fois”
que je remarquais celte espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la
: puissance de là patrie : j’éprouvais un plaisir secret à contempler :
ce ciel grisâtre et altristé, au lieu de ce ciel pur que ‘j'avais eu si longtemps sur ma tête. QE |
Si, dans sa course déplore,
IL succombe au deruier sommeil, Sans revoir la douce contrée Où brilla son premier soleil; Là, son dernier soupir s'adresse ; Là, son expirante tendresse Veut que ses os soient rameués 3 D'une région étrangère
La terre serait moins légère
À ses mânes abandonnés !
Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gîte, et nous
commençâmes à gravir une région montueuse qui serait couverte 2 + À A A Q à , d’une admirable forêt de chênes, de pins, de phyllyrea , d'an-
drachnés, de térébinthes, si les Turcs laissaient eroitre quelque
chose; mais ils mettent le feu aux jeunes plants , et mütilent‘tes !
gros arbres. Ce peuple détruit tout, c'est um véritable fléau (4). Les villages, dans ces montagnes, sont pauvres; mais les trou: peaux sont assez communs et très-variés. Vous voyez dans la même: cour des bœufs, des buffles, des moutons ; des chèvres, des chevaux, des ânes, des mulets, mêlés à des poules, à des din-. dons, à des canards , à des oïes: Quelques oiseaux sauvages, tels
que les cigognes et les aloueltes, vivent familièrement avec ces animaux domestiques; au milieu de ces hôtes paisibles règne le:
chameau, le plus paisible de tous.
Nous viimes diner à Geujouck ; ensuite, continuant notre
route, nous bûmes le café au haut de la montagne de Zébecz; !
nous couchâmes à Ghia-Ouse. Tournefort et Spon nommént sur cette route un lieu appelé Courougonlgi. +: PAT Nous traversâmes le 9 des montagnes, plus élevées que celles’
que nous avions passées là veille. Wheler prétend qu'ellés for21
ment la chaine du mont Timnus. Nous dinâmes à Manda-Fora. Spon et Tournéfort écrivent Mandagoïa : on:y voit quelques co-
lonnes antiques. C'est ordinairement lacouchée : mais nous pas- :
‘sâmes outre , et mous nous arrêlâmes à neuf beures du soir au
café d'Émir-Capi, maison isolée au milieu des bois. Nous avions: * fait une route de treize heures : le maitre du lieu: venait d’expi=
rer. Il ét.it étendu sur sa natte; on Fen ôta bien vite-pour me
la donner : elle était encore tiède, et déjà tous les amis du mort:
ävaient déserté la maison. Une espèce de valet qui-restait seul im'assura bien que son maître n'était pas mort de-maludie contagieuse; je fis donc déployer ma couverture sur la nalte, je me couchai et m'endormis. D’autres dormiront à leur tour sur mon dernier lit, et ne penseront pas plus à moi que je ne pensais au Turc qui m'avait cédé sa place : « On jelle un peu de terre sur « la tête, et en voilà pour jamais (2). » :
Le 10, après six heures de marche > NOUS arrivämes pour-déjeuner au joli village de Souséverlé. Cest peut-être le Sousurluck de Thévenot; et wrès-certainement c'est le Sorisighirli de Spon, et le Sousonghirli d® Fournefort, c'est-à-dire le villigé des
(1) Tournefort dit qu'on met le feu à cvs forêts pour augmentié 6s to”
rages, ce qui est très-absurde de la part dis Turcs, car le bois miätique due oute la Turquie, et les pâturages y sont abondants dns (2) PASCAL. :
Buffles-d'Eau. Il est situé à la fin et sur le revers des montagnes que nous venions de passer, À cinq cents pas du village coule une rivière, et de l’autre côté de cette rivière s’éténd une belle et vasle plaine. Cette rivière de Sousonghirli n’est autre chose. que le Granique, et cetle plaine inconnue est la plaine de la Mysie (1):
Quelle est donc la magie de la gloire! Un voyageur va travel” ser un fleuve qui n’a rien de remarquable : on lui dit que ce fleuve se nomme Sousonghirli ; il passe et continue sa roule ; mals si quelqu'un lui crie : C’est le Graniquel il recule, ouvre des yeux élonnés, demeure les regards’attachés sur le cours de 1 eau, comme si celle eau avait un pouvoir magique, ou comme Sl quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. Et c’est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un désert ! Ici tombe un empire immense; ici s'élève un empire encore plus grand; l'Océan indien entend la chute du trône qui s'écroule près des mers de la Propontide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes (2), qui triomphe au bord du Granique; Babylone, que le roi bâtit dans l'éclat de sa puissance (3), ouvre ses portes pour recevoir un nouveau maitre; Tyr, reine des vaisseaux (4), s’abaisse, et sa rivale sortdes sables d'Alexandrie.
Alexandre commit des crimes : sa tête n’avait pu résister à l’enivrement de ses succès; mais par quelle magnanimilé ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout, chez Alexandre, sortait des entrailles, Il finit et commenca sa carrière par deux mols sublimes. Partant pour combatire Darius , il distribue ses États à ses capitaines : « Que vous réservez- vous donc ? » s’écrient ceux-ci étonnés. «L’'espérance! » — « A qui laissez-vous l'empire? » Jui disent les mêmes capitaines, comme il expirait. — « Au plus digne. » Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans, et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes, c’élait Alexañdre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chôse de divin à sa mémoire; car nous le voyons loujours jeune, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que l’âge et le temps amènent. Cette divinité s'évanouit, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage. « Son empire, dit le prophète, est donné € aux quaire vents du ciel (5) (b}. »
Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les PASSA tout entières à contempler le Granique. Il est trèsencaissé; son bord-occidental est raide et escarpé; l'eau brillante et limpide coule sur un fond de sable. Cette eau, dans l'endroit où Je l'ai vue, n'a guère plus de quarante pieds de largeur, sur lrois et demi de profondeur; mais au printemps elle s'élève et roule avec impétuosité. |
Nous quittèmes Sousonghirli à deux heures de l’après-diner ; nous traversämes le Granique, et nous nous avancèmes dans la plaine de la Mikalicie (6), qui était comprise dans la Mysie des anciens. Nous vinmes coucher à Tehutitsi, qui est peut-être le Squelicui de Tournefort. Le kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établimes sous de grands saules plantés en qüinconce, |
Le 11, nous partimes au lever du jour, et laissant à droite la |
roule de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de jones terrestres, où je remarquai les restes d’un aqueduc.
Nous arrivimes à neuf heures du malin à Mikalilza, grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle: elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n’est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu'il y a de certain, c’est qu'on découvre au loin un lac: dans la plaine. Dans ce cas, HE PReR UE
(1) Je ne sais d’après quel mémoire ou quel voyagenrd Anville donne an Grànique le nom d’Ousvola, La manière dont mon œeille à entendu prononcer le: nom de ce fleuve, Souséverle, se rapproche plus du nom écrit par d’Anville: que Sousonghirli ou Sousurluck. (Note des deux premières editions.)
Spon èt Tournefort prennent comme moi le Sous onghirli pour le Granique.
(2) DanieL. — (3) Jd. — (4) Isaïe.
(5) Daniec, — (6) Tournefort écrit Michalicie.
De
mai
Mikalitza serait le Rhyndaque, autrefois le Lytus, qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia; d'autant plus qu’elle a précisément à son embouchure la petite île (Besbicos) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n’est pas très-éloignée du Lopodion de Nicétas, qui est le Loupadi de Spon, le Lopadi, Loubat et Ou-: loubat de Tournefort. Rien n’est plus fatigant pour un voyageur! que cette confusion dans la nomenclature des lieux; et si j'ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables, je prie let lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s’y sont trompés (1).
Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendimes, ‘en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara , autrefois la Propontide, J’aperçus sur ma droite de surperbes plaines, un grand lae, et dans le lointain la chaîne de l'Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous tra versämes la rivière sur un pont de bois, et nous parvinmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là nous trouvâmes l’échelle ou le port de Mikalitza ; je congédiai mon fripon de guide, et je retins mon passage sur une barque lurque, prête à partir pour Constantinople. | A quatre heures de l’après-midi, nous commençâmes à des-
cendre la rivière : il y a seize lieues de l'échelle de Mikalitza à
la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de fa lar=! geur de la Seine ; elle coulait entre des monticules verts qui bai gnent leur pied dans les flots. La forme antique de notre galère,’ le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tiraient à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux, rendaient cette navigation Pitloresque et agréable.
A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal au fond duquel on apercevait les hau-
‘teurs d’où nous sortions, et dont les plans inclinés étaient colo-
rés par un soleil couchant qu'on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous, et des hérons allaient chercher à terre Jeur* rétraile accoutumée. Cela me rappelait assez bien les fleuves et. les scènes de l'Amérique, lorsque le soir je quittais mon canot d’écorce, et que j'allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre lesquelles nous circulions venant à se re2” plier à droite et à gauche, la mer s'ouvrit devant nous, Au pied des deux promontoires s’étendait une terre basse, à demi noyée,* formée par les alluvions du fleuve. Nous vinmes mouiller sous’ ; celte terre marécageuse, près d’une cabane, dernier kan de }'A:? nalolie. 2410 Le 12, à quatre heures du matin, nous levämes l'ancre: le vent était doux et favorable; et nous nous lrouvâmes en moins” d’une demi-heure à l'extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle’ mérite d’être décrit. L’aurore se levait à notre droite par-dessus
, les terres du continent ; à notre gauche s’étendait la mer de Mar-!
mara; la proue de notre barque regardait une île; le ciel à
lorient élait d'un rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière
croissait ; l'étoile du matin brillait dans cette lumière empourpréez et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le crois=" sant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus, Diane et l’Aurore venaient lui annon=" cer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais : bientôt des espèces de rayons roses et verts, ! partant d’un centre commun, montèrent du levant au zénith : ces
couleurs s’effacèrent, se ranimèrent, s’effacèrent de nouveau , jus=” qu’à ce que le soleil paraissant sur horizon confondit toutes les
(4) Pendant que je fais tous ces calculs, il peut exister telle géographie, tel ouvrage, où les points que je traite sont éclaireis, Cela ne fait pas qué j'aie négligé ce que je devais savoir. Je dois connaitre les grandes autorités : mais comment exiger que j'aie lu les nouveautés qui paraissent en Europe tous à lesaus®? Je n’enai malheureusement que trop lu, Parmi les ouvrages modernes sur la géographie, je dois remarquer toutefois le Précis de la géographie universelle, de M. Malte-Brun, ouvrage excellent, où l’on trouve une érudition très-rare, une critique sage, des aperçus nouveaux; un style clair spirituel et toujours approprié au sujef,