‹ Itinéraire de Paris à Jérusalem (volume 4)Chapitre 58 sur 111 · HE · texte numérisé non relu

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de quelques plaisanteries usées, que le royaume de Jérusalem était un misérable petit vallon, peu digne du nom pompeux dont on l'avait décoré : c'était un très-vaste et très-grand pays. L’Ecriture entière, les auteurs païens, comme Hécatée d’Abdère, Théophrasté, Strabon même, Pausanias, Galien, -Dioscoride, Pline, Tacite, Solin, Ammien Marcellin; les écrivains juifs, tels que Josèphe, les compilateurs du Talmud et de la Misna; les historiens et les géographes arabes, Massudi, Ibn-Haukal, Ibnal-Quadi. Hamdoullah, Abulfeda, Edrisi, etc. ; les voyageurs en Palestine, depuis les premiers temps jusqu’à nos jours, rendent unanimement témoignage à la fertilité de la Judée. L’abbé Guénée a discuté ces autorités avec une clarté et une critique admirables (1). Faudrait-il s'étonner d’ailleurs qu’une terre féconde fût devenue stérile après tant de dévastations? Jérusalem a été prise et saccagée dix-sept fois; des millions d'hommes ont été égorgés dans son enceinte, et ce massacre dure pour ainsi dire encore; nulle autre ville n’a éprouvé un pareil sort. Cette punition, si longue et presque surnaturelle, annonce un crime sans exemple; et qu'aucun châtiment ne peut expier. Dans cette contrée, devenue Îa proie du fer et de la flamme, les champs incultes ont perdu la fécondité qu’ils devaient aux sueurs de l’homme ; les sources ont été ensevelies sous des éboulemetits; la terre des montagnes, n’étant plus soutenue par l'industrie du vigneron, a été entraînée au fond des vallées, et les collinés, jadis couvertes de bois de sycomores, n’ont plus offert que des sommets arides (k).

Les chrétiens ayant donc perdu ce royaume en 1291, les soudans Baharites demeurèrent en possession de leur conquête jus: qu'én 1382. A cette époque les mamelucks circassiens usurpèrent l'autorité en Egypte, et donnèrent une nouvelle forme de gou= vernement à la Palestine, Si les soudans circassiens sont ceux aui avaient établi une poste aux pigeons et les relais pour apporter au Caire la neige du mont Liban, il faut convenir que pour des Barbares, ils connaissaient assez bien les agrémenits de la vié. Sélim mit fin à tant de révolutions en s’emparant, en 1716, dé l'Égypte et de la Syrie.

C'est cette Jérusalem des Turcs, cette dix-septième ombre de Ja Jérusalem primitive que nous allons maintenant examiner. ‘ En sortant du couvent nous nous rendimes à la citadelle. On ne permettait autrefois à personne de la visiter; aujourd’hni qu’elle est en ruines, on y entre pour quelques piastres. D’Anville prouve que ce château, appelé par les chrétiens le Chateau ou La Tour des Pisans , est bâti sur les ruines de l’ancien château de David, et qu'il occupe la place de la tour Psephina. Il n’a rien de remarquable : c'est une forteresse gothique, telle qu'il en existe partout, avec des cuurs intérieures, des fossés, des chemins couverts, etc. (2). On me montra une salle abandonnée, remplie de vieux casques. Quelques-uns de ces casques avaient la forme d'un bonnet égyptien : je remarquai encore des tubes de fer, de la longueur et de la grosseur d’un canon de fusil, dont j'ignore l’usage. Je m'étais intrigué secrètement pour acheter deux ou trois de ces antiquailles : je ne sais plus quel hasard fit manquer ma négociation. de

Le donjon du château découvre Jérusalem du couchant à l'orient, comme le mont des Oliviers la voit de lorient au couchant, Le paysage qui environne la ville est affreux : ce sont de toutes paris des montagnes nues, arrondies à leur cime, ou terminées en plateau ; plusieurs d’entre elles, à de grandewdistances, portent des ruines de tours ou de mosquées délabrées. Ces montagnes ne sont pas tellement serrées, qu’elles ne présentent des intervalles par où l'œil va chercher d’autres perspectives ; mais ces ouvertures ne laissent voir que d’arrière-plans de rochers aussi arides que les premiers plans.

Ce fut du baut de la tour de David que le roi-prophète découvrit Bethsabée se baignant dans les jardins d’Urie. La passion

(1) Dans les quatre Mémoires dont je parlerai, (2) Voyez la Dissertation de d'Anville, à la fin de cet ftinéraire.

qu’il conçut pour cette femme lui inspira dans la suite ces magnifiques Psaumes de la Pénitence,

« Seigneur, ne me reprenez point dans votre fureur, et ne me « châtiez pas dans votre colère. Ayez pitié de moi selou l’éten- « due de votre miséricorde... Mes jours se sont évanouis comme « la fumée. Je suis devenu semblable au pélican des déserts... « Seigneur, je crie vers vous du fond de l’abime, etc. »

On ignore pourquoi le château de Jérusalam porte le nom de Château des Pisans. D'Anville, qui forme à ce sujet diverses conjectures, a laissé échapper un passage de Belon assez curieux : .« Il convient à un chacun qui veut entrer äu Sepuülcre, bailler

neuf ducats, et n’y a personne qui en soit exempl, ne pauvres, ne riches. Aussi celui qui a prins la gabelle du Sepulcre à ferme, paye huit mille ducats au seigneur; qui est la cause pourquoi les rentiers rançonnent les pelerins, ou bien ils n'y entreront point. Les cordeliers et les caloyers grecs, et autres manieres de religieux chrestiens, ne payent rien pour y en- « trer. Les Turcs le gardent en grande reverence, et y entrent « avec grande devotion. L'on dit que les Pisans imposèrent cette « sôtnie de neuf ducats lorsqu'ils estoient seigneurs en Jerusa- « lem, et qu’elle a esté ainsi maintenue depuis leur temps, »

La citadelle des Pisans (1) était gardée quand je la vis par une éspèce d'aga demi-nègre : il ÿ tenait ses femmes renfermées, et il faisait bien, à en juger par l’empressement qu’elles mettaient à sé moñtrer dans cette triste ruine. Au resle, je n'aperçus pas un canon, et je ne sais pas si le recul d’une seule pièce ne ferait pas crouler tous ces vieux créneaux.

Nous sortimes du château après l'avoir examiné pendant une heure; nous primés une rüe qui se dirige de l'ouest à l’est, ét qu’on appelle la rue du Bazar ; c’est la grande rue et le beau quartier de Jérusalem. Mais quelle désolation et quellé misère ! N'aniticipons pas sur la description générale. Nous ne rencontrerions personne; car la plupart des habitants s'étaient retirés dans Ja montagne à l’arrivée du pacha. La porte de quelques boutiques abandonnées était ouverte; on aperçoit par celte porle de petites chambres de sept ou huit pieds carrés, où le maître, alors en fuite, mange, couche et dort sur la seule natte qui compose son ameublement; |

A la droite du Bazar, entre le temple et le pied de la montagne de Sion, noûs éntrâmes dans le quartier des Juifs. Ceux-ci, fortifiés par leur misère, avaient bravé l'assaut du pacha : ils étaient là tous en guenilles, assis dans la poussière de Sion, cherchant les insectes qui les dévoraient, et les yeux attachés sur le temple. Le drogman me fit entrer dans une espèce d’école : je voulus acheter le Pentateuque hébreu dans lequel un rabbin montrait à lire à un enfant, mais le rabbin ne voulut jamais me le vendre. On a observé que les Juifs étrangers qui se fixent à Jérusalem vivent peu de temps Quant à ceux de la Palestine, ils sont si pauvres, qu'ils envoient chaque année faire des quêtes parmi leurs frères en Egypte et en Barbarie. PER

J'avais commencé d'assez longues recherches sur l'état des Juifs à Jérusalem, depuis la ruine de cette ville par Titus jusqu'à nos jours; j'étais entré dans une discussion importante touchant la fertilité de la Judée: à la publication des derniers volumes des Mémoires de l’Académie des Insériptions. j'ai supprimé mon travail. On trouve dans ces volumes quatre Mémoires de l’ablié Guénée qui ne laissent rien à désirer sur lès deux sujets que je me proposais de traiter. Ces M émoires sont de vérilablés chefsd'œuvre de clarté, de critique et d’érudition. L'auteur des Letéres de quelques Juifs portugais est un de ces honitnes dont les éabales lifféraires ont étouifé la renommée durant sa vie, mais dont la réputation croîtra dans la postérité. Je renvoie le léctéur et rieux à ces excellents Mémoires ; il les trouvera aisément, puisqu'ils viennent d’être publiés, et qu’ils existent dans une collec-

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