‹ Itinéraire de Paris à JérusalemChapitre 13 sur 63 · S ITINÉRAIRE · texte numérisé non relu

S ITINÉRAIRE

avoir recours à une espèce de trou qui , de l'aveu de Shaw, n'occupe pas cent verges en carré. Sur la mer du sud-est, au contraire, vous rencontrez de longues levées , des voûtes qui peuvent avoir été les magasins , ou même les loges des galères; vous voyez des canaux creusés de mains d'homme , un bassin intérieur assez grand pour contenir les barques des anciens; et au milieu de ce bassin, une petite île.

L'histoire vient à mon secours. Scipion l'Africain était occupé à fortifier Tunis , lorsqu'il vit des vaisseaux sortir de Cartilage pour attaquer la flotte romaine à Utique. (Tite- LiVE, Hv. X. ) Si le port de Carthage avait été au nord, de l'autre côté de l'isthme, Scipion, placé à Tunis, n'aurait pas pu découvrir les galères des Carthaginois; la terre cache dans cette partie le golfe d'Utique. Mais si l'on place le port au sud-est , Scipion vit et dut voir appareiller les ennemis.

Quand Scipion l'Émilien entreprit de fermer le port extérieur, il fit commencer la jetée à la pointe du cap de Carthage. (App. ) Or le cap de. Carthage est à l'orient, sur la baie même de Tunis. Appien ajoute que cette pointe de terre était près du port ; ce qui est vrai, si le port était au sud-est ; ce qui est faux , si le port se trouvait au nord-ouest. Vm chaussée, conduite de la plus longue pointe de l'isthme de Carthage pour enclore au nord-ouest ce qu'on appelle Vni- Mersa, est une chose absurde à supposer.

Enfin, après avoir pris le Cothon, Scipion attaqua Byrsa, ou la citadelle (Appien); le Cothon était donc au-dessous de la citadelle : or, celle-ci était bâtie sur la plus haute colline de Carthage, colline que l'on voit entre le midi et l'orient. Le Cothon placé au nord-ouest aurait été trop éloigné de Byrsa, tandis que le bassin que j'indique est précisément au pied de la colline du sud-est.

Si je m'étends sur ce point plus qu'il n'est nécessaire à beaucoup de lecteurs , il y en a d'autres aussi qui prennent un vif intérêt aux souvenirs de l'histoire , et qui ne cherchent dans un ouvrage que des faits et des connaissances positives

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^"'est-il pas singulier que dans une ville aussi fameuse que Carthage, on en soit à chercher l'emplacement même de ses ports, et que ce qui fit sa principale gloire soit précisément ce qui est le plus oublié ?

Shaw me semble avoir été plus heureux à l'égard du port marqué dans le premier livre de V Enéide. Quelques savants ont cru que ce port était une création du poète ; d'autres ont pensé que Virgile avait eu lïntention de représenter, ou le port d"Ithaque, ou celui de Carthagène, ou la baie dels'aples ; mais le chantre de Didon était trop scrupuleux sur la peinture des lieux pour se permettre une telle licence ; il a décrit dans la plus exacte vérité un port à quelque distance de Carthage. Laissons parler le docteur Shaw :

iiVJrvah-Reah, l'Aquilaria des anciens, est à deux « lieues à 1" est-nord-est de Seedy-Doude, un peu au sud « du promontoire de Mercure : ce fut là que Curion dé- « barqua les troupes qui furent ensuite taillées en pièces « par Saburra. Il y a ici divers restes d'antiquités , mais il « n'y en a point qui méritent de l'attention. La montagne « située entre le bord de la mer et le village , où il n'y a « qu'un demi-mille de distance , est à vingt ou trente pieds « au-dessus du niveau de la mer, fort artistement taillée , et « percée en quelques endroits pour faire entrer l'air dans « les voûtes que l'on y a pratiquées : on voit encore dans n ces voûtes, à des distances réglées, de grosses colonnes et « des arches pour soutenir la montagne. Ce sont ici les car- « rières dont parle Strabon, d'où les habitants de Carthage , « d'Utique et de plusieurs autres "villes voisines pouvaient R tirer des pierres pour leurs bâtiments ; et , comme le de- « hors de la montagne est tout couvert d'arbres , que les « voûtes qu'on y a faites s'omTent du côté de la mer, qu'il « y a un grand rocher de chaque côté de cette ouverture » vis-à-vis laquelle est l'île d"i£gimurus , et que de plus on « y trouve des sources qui sortent du roc , et des reposoirs « pour les travailleurs, on ne saurait presque douter, vu ■ que les circonstances y répondent si exactement , que et

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« ne soit ici la caverne que Virgile place quelque part dans « le golfe, et dont il fait la description dans les vers sui- « vants, quoiqu'il y ait des commentateurs qui ont cru que « ce n'est qu'une pure fiction du poëte. »

Est in secessu longo locus : insula portum Efficit objectu lalerum , quibiis omnis ah alto Frangitur inque sinus scindit sese unda reductos. Hinc atque hinc vastee rupes geminique minantur In cœluni scopuli , quorum sub ver lice laie yEquora tuta silent : tum sylvis scena coruscis Desuper, horrentiqne atriim nemus imminet umbra. Fronte sub adversa scopulis pendentibus antrum; Intus aquœ dulces , vivoque sedilia saxo , Nympharum domus , etc.

(ViRG., ^iieid., Ub. I, V. <o9-168.)

A présent que nous connaissons les ports , le reste ne nous retiendra pas longtemps. Je suppose que nous avons continué notre route le long de la mer jusqu'à l'angle d'où sort le promontoire de Carthage. Ce cap , selon le docteur Shaw , ne fut jamais compris dans la cité. Maintenant nous quittons la mer, et, tournant à gauche, nous parcourons en revenant au midi les ruines de la ville , disposées sur l'amphithéâtre des collines.

Nous trouvons d'abord les débris d'un très-grand édifice qui semble avoir fait partie d'un palais et d'un théâtre. Audessus de cet édifice , en montant à l'ouest , on arrive aux belles citernes qui passent généralement pour être les seuls restes de Carthage : elles recevaient peut-être les eaux d'un aqueduc dont on voit des fragments dans la campagne. Cet aqueduc parcourait un espace de cinquante milles , et se rendait aux sources du Zawan' et de Zungar. Il y avait des temples au-dessus de ces sources : les plus grandes arches de l'aqueduc ont soixante-dix pieds de haut; et les piliers de ces arches emportent seize pieds sur chaque face. Les citernes

r ' On prononce dans le pays Zauvan.

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sont immenses : elles forment une suite de voûtes qui prennent naissance les unes dans les autres , et qui sont bordées , dans toute leur longueur, par un corridor : c'est véritablement un magnifique omTage.

Pour aller des citernes publiques à la colline de B}Tsa , on traverse un chemin raboteux. Au pied de la colline , on trouve un cimetière et un misérable village, peut-être le Tents de lady Montagne ^ . Le sommet de l'Acropole offre un terrain uni , semé de petits morceaux de marbre , et qui est visiblement l'aire d'un palais ou d'un temple. Si l'on tient pour le palais , ce sera le palais de Didon; si l'on préfère le temple, il faudra reconnaître celui d'Esculape. Là, deux femmes se précipitèrent dans les flammes , l'une pour ne pas survi\Te à son déshonneur, l'autre, à sa patrie.

« Soleil , dont les regards embrassent l'univers; Reine des dieux , témoin de mes affreux revers ; Triple Hécate, pour qui dans l'ijorreur des ténèbres Retentissent les airs de hurlements funèbres; Pâles filles du Styx; vous tous, lugubres dieux , Dieux de Didon mourante, écoutez donc mes vœux î S'il faut qu'enfin ce monstre, échappant au naufrage, Soit poussé dans le port, jeté sur le rivage ; Si c'est l'arrêt du sort, la volonté des cieux , Que du moins, assailli d'un peuple audacieux , Errant dans les climats où son destin l'exile. Implorant des secours , mendiant un asile , Redemandant son fils arraché de ses bras , De ses plus chers amis il pleure le trépas !... Qu'une honteuse paix suive une guerre affreuse! Qu'au moment de régner, une mort malheureuse L'enlève avant le temps ! qu'il meure sans secours , Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours ! Voilà mon dernier vœu I Du courroux qui m'entlamme, Ainsi le dernier cri s'échappe avec mon âme. Et toi , mon peuple, et toi, prends son peuple en horreur :

• Les écuries des éléphants, dont parle lady Montagne, sont des cbaov bres souterraines qui n'ont rien de remarquable.

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Didon au lit de mort le lègue sa fureur ! En tribut à ta reine offre un sang qu'elle abhorre; C'est ainsi que mon ombre exige qu'on l'honore. Sors de ma cendre, sors, prends la flamme et le fer, Toi qui dois me venger des enfants de Teucer ! Que le peuple latin , que les fils de Carthage , Opposés par les lieux , le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux , que de leurs murs rivaux , Soldats contre soldats , vaisseaux contre vaisseaux , Courent ensanglanter et la mer et la terre I Qu'une haine éternelle éternise la guerre ! »

A peine elle achevait, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel. Ont vu sur le bûcher la reine défaillante. Dans ses sanglantes mains l'épée encor fumante.

Du sommet de Byrsa Toeil embrasse les ruines de Carthage, qui sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte , n'ayant rien de bien conservé , mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février ; les figuiers , les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin je promenais mes regards sur l'isthme , sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres , sur des montagnes azurées ; je découvrais des forêts , des vaisseaux , des aqueducs , des villages maures , des ermitages mabométans , des minarets , et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets , réunis en bataillons et ressemblant à des nuages , volaient au-dessus de ma tête. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d'Asdrubal ; je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d'Annibal , de Scipion et de César ; mes yeux voulaient reconnaître l'emplacement d'Utique : hélas! les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée , et l'on

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cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! Enfin , les terrihles Vandales , les légers Maures passaient tour à tour devant ma mémoire , qui m'offrait pour dernier tableau saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. Que le récit de la mort de ce prince termine cet Itinéraire : heureux de rentrer, pour ainsi dire , dans ma patrie , par un antique monument de ses vertus , et de finir au tombeau du roi de sainte mémoire ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.

Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d'outremer, il n'était plus jeune. Sa santé affaibUe ne lui permettait ni de rester longtemps à cheval , ni de soutenir le poids d'une armure ; mais Louis n'avait rien perdu de la vigueur de l'âme. Il assemble à Paris les grands du royaume; il leur fait la peinture des malheurs de la Palestine, et leur déclare qu'il est résolu d'aller au secours de ses frères les chrétiens. En même temps il reçoit la croix des mains du légat , et la donne à ses trois fils aînés.

Une foule de seigneurs se croisent avec lui : les rois de l'Europe se préparent à prendre la bannière. Charles de Sicile , Edouard d'Angleterre , Gaston de Béarn , les rois de Navarre et d'Aragon. Les femmes montrèrent le même zèle : la dame de Poitiers , la comtesse de Bretagne , lolande de Bourgogne , Jeanne de Toulouse, Isabelle de France, Amicie de Courtenay , quittèrent la quenouille que filaient alors les reines , et suivirent leurs maris outre-mer.

Saint Louis fit son testament : il laissa à Agnès , la plus jeune de ses filles , dix mille francs pour se marier, et quatre mille fi-ancs à la reine Marguerite ; il nomma ensuite deux régents du royaume , Matthieu , abbé de Saint-Denis , et Simon , sire de ISesle ; après quoi il alla prendre l'oriflamme.

Cette bannière , que Ton commence à voir paraître dans nos armées sous le règne de Louis le Gros , était un étendard de soie attaché au bout d'une lance : il était d'un vermeil samit^ à guise de gonfanoii a trois queUes, et avait autour des houpes de soie verte. On le déposait en temps de paii

sur l'autel de l'abbaye de Saint-Denis , parmi les tombeaux des rois , comme pour avertir que, de race en race, les Français étaient fidèles à Dieu , au prince et à l'bonneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de l'abbé , selon l'usage. 11 reçut en même temps l'escarcelle » et le bourdon ^ du pèlerin , que l'on appelait alors la consolation et la marque du. voyage^: coutume si ancienne dans la monarchie, que Charlemagne fut enterré avec l'escarcelle d'or qu'il avait habitude de porter lorsqu'il allait en Italie.

Louis pria au tombeau des martyrs , et mit son royaume sous la protection du patron de la France. Le lendemain de cette cérémonie, il se rendit pieds nus ,avec ses fils, du Pa^ lais de Justice à l'église de Notre-Dame. Le soir du même jour il partit pour Vincennes , où il fit ses adieux à la reine Marguerite , gentille , bonne reine , pleine de grand simplece , dit Robert de Sainceriaux ; ensuite il quitta pour jamais ces vieux chênes, vénérables témoins de sa justice et de sa vertu.

« IMaintefois ai vu que le saint homme roy s'alloit esbattre « au bois de Vincennes , et s'asseyoitau pied d'un chesne , et « nous faisoit seoir auprès de lui ; et tous ceux qui avoient « affaire à lui venoient lui parler, sans qu'aucun huissier leur « donnast empeschement.... Aussi plusieurs fois ai vu qu'au « temps d'esté le bon roy venoit au jardin de Paris , vestu « d'une cotte de camelot , d'un surcot de tiretaine sans man- « ches, et d'un mantel par-dessus de sandal noir; et faisoit « là eslendre des tapis pour nous asseoir auprès de lui , et là « faisoit depescher son peuple diligemment comme au bois « de Vincennes 4. »

Saint Louis s'embarqua à Aigues-Mortes le mardi 1" juillet 1270. Trois avis avaient été ouverts dans le conseil du roi avant de mettre à la voile : d'aborder à Saint-Jean d'Acre ,

' Une ceinture.

2 Un bâton. ,

3 Solatia et indicia itineris.

^ Sire de Joinville.

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d'attaquer rÉg>'pte, défaire une descente à Tunis. ^Malheureusement saint Louis se rangea au dernier avis, par une raison qui semblait assez décisive.

Tunis était alors sous la domination d'un prince que Geoffroy de Eeaulieu et Guillaume de >'angis nomment Omar-el- Muley-Moz-tanca. Les historiens du temps ne disent point pourquoi ce prince feignit de vouloir embrasser la religion des chrétiens ; mais il est assez probable qu'apprenant l'armement des croisés , et ne sachant où tomberait Forage , il crut le détourner en envoyant des ambassadeurs en France , et flattant le saint roi d'une conversion à laquelle il ne pensait point. Cette tromperie de l'infidèle fut précisément op qui attira sur lui la tempête qu'il prétendait conjurer. Louis pensa qu'il suffirait de donner à Omar une occasion de déclarer ses desseins , et qu'alors une grande partie de l'Afrique se ferait chrétienne, à l'exemple de son prince.

Une raison politique se joignait à ce motif religieux : les Tunisiens infestaient les mers-, ils enlevaient les secours que l'on faisait passer aux princes chrétiens de la Palestine ; ils fournissaient des chevaux , des armes et des soldats aux soudans d'Ég^-pte; ils étaient le centre des liaisons que Bondoc- Dari entretenait avec les ^Maures de ;Maroc et de l'Espagne. Il importait donc de détruire ce repaire de brigands, pour rendre plus faciles les expéditions en terre sainte.

Saint Louis entra dans la baie de Tunis au mois de juillet 1270. En ce temps-là un prince maure avait entrepris de rebâtir Carthage : plusieurs maisons nouvelles s'élevaient déjà au milieu des ruines , et l'on voyait un château sur la colline de Byrsa. Les croisés furent frappés de la beauté du pays, couvert de bois d'oliviers. Omar ne vint point au-devant des Français ; il les menaça au contraire de faire égorger tous les chrétiens de ses États, si l'on tentait le débarquement. Ces menaces n'empêchèrent point l'armée de descendre; elle campa dans l'isthme de Carthage , et l'aumônier d'un roi de France prit possession de la patrie d'Annibal en ces mots : Je vous dis le ban de Nostre-Seigyieur Jésus-Christ , et de

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Louys , roy de France, son sergent. Ce même lieu avait entendu parler le gétule , le tyrien , le latin, le vandale , le grec et l'arabe , et toujours les mêmes passions dans des langues diverses.

Saint Louis résolut de prendre Carthage avant d'assiéger Tunis , qui était alors une ville riche , commerçante et fortifiée. Il chassa les Sarrasins d'une tour qui défendait les citernes : le château fut emporté d'assaut, et la nouvelle cité suivit le sort de la forteresse. Les princesses qui accompagnaient leurs maris débarquèrent au port ; et , par une de ces révolutions que les siècles amènent, les grandes dames de France s'établirent dans les ruines des palais de Didon.

Mais la prospérité semblait abandonner saint Louis dès qu'il avait passé les mers; comme s'il eût toujours été destiné à donner aux infidèles l'exemple de l'héroïsme dans le malheur. Il ne pouvait attaquer Tunis avant d'avoir reçu les secours que devait lui amener son frère , le roi de Sicile. Obligée de se retrancher dans l'isthme , l'armée fut attaquée d'une maladie contagieuse qui en peu de jours emporta la moitié des soldats. Le soleil de l'Afrique dévorait des hommes accoutumés à vivre sous un ciel plus doux. Afin d'augmenter la misère des croisés, les Maures élevaient un sable brûlant avec des machines : livrant au souffle du midi cette arène embrasée, ils imitaient pour les chrétiens les effets du hansim , ou du terrible vent du désert : ingénieuse et épouvantable invention , digne des solitudes qui en firent naître l'idée , et qui montre à quel point l'homme peut porter le génie de la destruction. Des combats continuels achevaient d'épuiser les forces de l'armée : les vivants ne suffisaient pas à enterrer les morts ; on jetait les cada^Tes dans les fossés du camp , qui en furent bientôt comblés.

Déjà les comtes de Nemours , de Montmorency et de Vendôme n'étaient plus ; le roi avait vu mourir dans ses bras son fils chéri , le comte de Nevers. Il se sentit lui-même frappé. Il s'aperçut dès le premier moment que le coup était mortel : que ce coup abattrait facilement un corps usé par les fati-

gues de la guerre , par les soucis du trône , et par ces veilles religieuses et royales que Louis consacrait à son Dieu et à son peuple. Il tâcha néanmoins de dissimuler son mal, et de cacher la douleur qu'il ressentait de la perte de son fils. On le voyait, la mort sur le front , visiter les hôpitaux, comme un de ces pères de la Merci, consacrés dans les mêmes lieux à la rédemption des captifs et au salut des pestiférés. Des œu- \Tes du saint il passait aux devoirs du roi , veillait à la sûreté du camp, montrait à l'ennemi un visase intrépide , ou, assis devant sa tente , rendait la justice à ses sujets comme sous le chêne de Vinceunes.

Philippe , fils aîné et successeur de Louis , ne quittait point son père, qu'il voyait près de descendre au tombeau. Le roi fut enfin obligé de tarder sa tente : alors, ne pouvant plus être lui-même utile à ses peuples , il tâcha de leur assurer le bonheur dans l'avenir, en adressant à Philippe cette instruction qu'aucun Français ne hra jamais sans verser des larmes. Il l'écrivit sur son lit de mort. Du Gange parle d'un manuscrit qui paraît avoir été l'original de cette instruction : l'écriture en était grande, mais altérée : elle annonçait la défaillance de la main qui avait tracé l'expression d'une âme si forte.

« Beau filz , la première chose que je t'enseigne et com- « mande à garder, si est que de tout ton cœur tu aimes Dieu, « car sans ce, nul homme ne peut estre sauvé. Et garde bien « de faire chose qui lui déplaise; car tu de\Tois plutost desi- « rer à souffrir toutes manières de tourments , que de pécher « mortellement.

« Si Dieu t'envoie adversité , reçois-la benignement , et lui « en rends grâce : et pense que tu l'as bien desservi, et que « le tout te tournera à ton preu. S'il te donne prospérité, si « l'en remercie très-humblement , et garde que pour ce tu « n'en sois pas pire par orgueil , ne autrement. Car on ne doit « pas guerroyer Dieu de ses dons.

« Prends-toi bien garde que tu aies en ta compagnie pru- * des gens et loyaux^ qui ne soient point pleins de convoi-

« tises, soit gens d'Église, de religion, séculiers ou autres. « Fuis la compagnie des mauvais , et t'efforce d'escouter les « paroles de Dieu , et les retiens en ton cueur.

« Aussi fais droicture et justice à chacun , tant aux pau- « vres comme aux riches. Et à tes serviteurs sois loyal, lift beral et roide de paroles , à ce qu'ils te craignent et aiment « comme leur maistre. Et si aucune controversité ou action « se meut , enquiers-toi jusqu'à la vérité , soit tant pour toi « que contre toi. Si tu es averti d'avoir aucune chose d'au- « trui qui soit certaine, soit par toi ou partes prédécesseurs, « fais-la rendre incontinent.

« Regarde en toute diligence comment les gens et sujets « vivent en paix et en droicture dessous toi , par especial es « bonnes villes et cités , et ailleurs. Maintiens tes franchises « et libertés , esquelles tes anciens les ont maintenues et gar- « dées , et les tiens en faveur et amour.

«• Garde-toi d'esmouvoir guerre contre hommes chresliens « sans grand conseil , et qu'autrement tu n'y puisses obvier. « Si guerre et débats y a entre tes sujets , apaise-les au plus- « tost que tu pourras.

« Prends garde souvent à tes baillifs , prevosts et autres « officiers , et t'enquiers de leur gouvernement, afin que , si « chose y a en eux à reprendre , que tu le fasses.

« Et te supplie , mon enfant , que , en ma fin , tu ayes de « moi souvenance, et de ma pauvre ame; et me secoures par « messes , oraisons , prières , aumosnes et bienfaits, partout « ton royaume. Et m'octroye partage et portion en tous tes « bienfaits , que tu feras.

« Et je te donne toute bénédiction que jamais père peut « donner à enfant, priant à toute la Trinité du paradis, le « Père , le Fils et le Saint-Esprit , qu'ils te gardent et defen- « dent de tous maux; à ce que nous puissions une fois, après « cette mortelle vie', estre devant Dieu ensemble , et lui ren- « dre grâces et louange sans fin. »

Tout homme près de mourir , détrompé sur les choses du monde , peut adresser de sages instructions à ses enfants ;

mais , quand ces instructions sont appuyées de l'exemple de toute une vie d'innocence ; quand elles sortent de la bouche d'un grand prince , d'un guerrier intrépide , et du cœur le plus simple qui fut jamais ; quand elles sont les dernières expressions d'une âme divine qui rentre aux étemelles demeures , alors heureux le peuple qui peut se glorifier en disant : « L'homme qui a écrit ces instructions était le roi de mes « pères! »

La maladie faisant des progrès , Louis demanda l'extrêmeoncti^n. Il répondit aux prières des agonisants avec une voix aussi ferme que s'il eût donné des ordres sur un champ de bataille. Il se mit à genoux au pied de son lit pour recevoir le saint viatique, et on futobhgé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme, dans cette dernière communion Depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre, et se crut acquitté envers ses peuples. Eh ! quel monarque avait jamais mieux rempli* ses devoirs ! Sa charité s'étendit alors à tous les hommes : il pria pour les infidèles qui firent à la fois la gloire et le malheur de sa \\e ; il invoqua les saints patrons de la France , de cette France si chère à son âme royale. Le lundi matin, 25 août, sentant que son heure approchait, il se fit coucher sur un lit de cendres , oii il demeura étendu les bras croisés sur la poitrine , et les yeux levés vers le ciel.

On n'a vu qu'une fois , et l'on ne reverra jamais un pareil spectacle : la flotte du roi de Sicile se montrait à l'horizon ; la campagne et les collines étaient couvertes de l'armée des Maures. Au miUeu des débris de Carthage le camp des chrétiens offrait l'image de la plus affreuse douleur : aucun bruit ne s'y faisait entendre, les soldats moribonds sortaient des hôpitaux , et se traînaient à travers les ruines , pour s'approcher de leur roi expirant. Louis était entouré de sa famille en larmes , des princes consternés , des princesses défaillantes. Les députés de l'empereur de Constantinople se trouvaient présents à cette scène : ils purent raconter à la Grèce la merveille d'un trépas que Socrate aurait admiré. Du lit de

cendres où saint Louis rendait le dernier soupir, on décou\Tait le rivage d'Utique : chacun pouvait faire la comparaison de la mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien. Plus heureux que Caton , saint Louis ne fut point obligé de lire un traité de l'immortalité de l'âme pour se convaincre de l'existence d'une vie future : il en trouvait la preuve invincible dans sa religion , ses vertus et ses malheurs. Enfin , vers les trois heures de Taprès-midi , le roi , jetant un grand soupir, prononça distinctement ces paroles : « Sd- « gneur, j'entrerai dans votre maison , et je vous adorerai « dans votre saint temple ^ ; » et son âme s'envola dans le saint temple, qu'il était digne d'habiter.

On entend alors retentir la crompette des croisés de Sicile : leur flotte arrive pleine de joie et chargée d'inutiles secours. On ne répond point à leur signal. Charles d'Anjou s'étonne , et commence à craindre quelque malheur. Il aborde au rivage , il voit des sentinelles , la pique renversée, exprimant encore moins leur douleur par ce deuil militaire que par l'abattement de leur visage. Il vole à la tente du roi son frère : il le trouve étendu mort sur la cendre. Il se jette sur les reliques sacrées , les arrose de ses larmes, baise avec respect les pieds du saint, et donne des marques de tendresse et de regrets qu'on n'aurait point attendues d'une âme si hautaine. Le visage de Louis avait encore toutes les couleurs de la vie, et ses lèvres même étaient vermeilles.

Charles obtint les entrailles de son frère, qu'il fit déposer à Montréal près de Salerne. Le cœur et les ossements du prince furent destinées à l'abbaye de Saint-Denis , mais les soldats ne voulurent point laisser partir avant eux ces restes chéris , disant que les cendres de leur souverain étaient le salut de l'armée. Il plut à Dieu d'attacher au tombeau du grand homme une ver lu qui se manifesta par des miracles. La France, qui ne pouvait se consoler d'avoir perdu sur la terre un tel monarque , le déclara son protecteur dans le ciel.

• Psaïm.

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Louis , placé au rang des saints , devînt ainsi pour la patrie une espèce de roi éternel. On s'empressa de lui élever des ealises et des chapelles plus magnifiques que les simples palais où il avait passé sa vie. Les vieux chevaliers qui l'aecompasnèrent à sa première croisade furent les premiers à reconnaître la nouvelle puissance de leur chef : « Et j'ay fait « faire , dit le sire de Joinville , un autel en Thonneur de « Dieu et de monseîirneur saint Loys. «

La mort de Louis, si touchante, si vertueuse, si tranquille, par où se termine l'histoire de Carthage , semble être un sacrifice de paix offert en expiation des fureurs, des passions et des crimes dont cette ville infortunée fut si longtemps le théâtre. Je nai plus rien à dire aux lecteurs: il est temps qu'ils rentrent avec moi dans notre commune patrie.

Je quittai M. Devoise , qui m'avait si noblement donné l'hospitalité. Je m'embarquai sur le schooner américain , où , comme je l'ai dit, M. Lear m'avait fait obtenir un passage. ^'ous appareillâmes de la Goulette le lundi 9 mars 1807, et nous fîmes voile pour l'Espagne. >'ous prîmes les ordres d'une frégate américaine dans la rade d'Alger. Je ne descendis pointa terre : Alger est bâti dans une position charmante, sur une côte qui rappelle la belle colline du Pausilype. >'ous reconnûmes l'Espagne le 19 à sept heures du matin , vers le cap de Gatte, à la pointe du royaume de Grenade. Nous suivîmes le rivage , et nous passâmes devant Malaga. Enfin nous vînmes jeter l'ancre, le vendredi-saint, 27 mars, dans la baie de Gibraltar.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J'en partis le 4 avril pour Cadix , où j'arrivai deux jours après , et où je fiis reçu avec une extrême politesse par le consul et le vice-consul de France , AIM. Leroi et Canclaux. De Cadix je me rendis à Cordoue : j'admirai la mosquée, qui fait aujourd'hui la cathédrale de cette ville. Je parcourus l'ancienne Bétique , où les poètes avaient placé le bonheur. Je remontai jusqu'à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir Grenade. L'Alhambra me parut digne d'être regardé , même après les temples

de la Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse , et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maui-es regrettent un pareil pays.

Je partis de Grenade pour Aranjuès ; je traversai la patrie de l'illustre chevalier de la Manche , que je tiens pour le plus noble , le plus brave , le plus aimable et le moins fou des mortels. Je vis le Tage à Aranjuès, et j'arrivai le 21 avril à Madrid.

M. de Beauharnais , ambassadeur de France à la cour d'Espagne , me combla de bontés ; il avait connu autrefois mon malheureux frère , mort sur Féchafaud avec son illustre aïeul '. Je quittai Madrid le 24. Je passai à l'Escurial , bâti par Philippe II sur les montagnes désertes de la Vieille-Castille. La cour vient chaque année s'établir dans ce monastère , comme pour donner à des solitaires morts au monde le spectacle de toutes les passions , et recevoir d'eux ces leçons dont les passions ne profitent jamais. C'est là que l'on voit encore la chapelle funèbre où les rois d'Espagne sont ensevelis dans des tombeaux pareils , disposés en échelons ; de sorte que toute cette poussière est étiquetée et rangée en ordre comme les curiosités d'un muséum. 11 y a des sépulcres vides pour les souverains qui ne sont point encore descendus dans ces lieux.

De l'Escurial je pris ma route pour Ségovie ; l'aqueduc de cette ville est un des plus grands omTages des Romains ; mais il faut laisser M. de la Borde nous décrire ces monuments dans son beau Voyage. A Burgos , une superbe cathédrale gothique m'annonça l'approche de mon pays. Je n'oubliai point les cendres du Cid :

Don Rodrigue surtout n'a trait à son visage Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image , Et sort d'une maison si féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. Il adorait Chimène.

' M. de Malesherbes.

DE PAKIS A JERUSALEM. 203

A Mirauda, je saluai l'Èbre , qui vit le premier pas de cet Annibal dont j'avais si longtemps suivi les traces.

Je traversai Vittoria et les charmantes montagnes de la Biscaye. Le 3 de mai je mis le pied sur les terres de France : j'arrivai le 5 à Bayonne , après avoir fait le tour entier de la Méditerranée, visité Sparte, Athènes, SmvTne, Constantmople , Rhodes , Jérusalem , Alexandrie , le Caire , Carthage , Cordoue , Grenade et Madrid.

Quand les anciens pèlerins avaient accompli le voyage de la terre sainte, ils déposaient leur bourdon à Jérusalem , et prenaient pour le retour un bâton de palmier : je n'ai point rapporté dans mon pays un pareil symbole de gloire , et je n'ai point attaché à mes derniers ti^avaux une importance qu ils ne méritent pas. Il y a vingt ans que je me consacre à 1 étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagi'ins, diversa exîlia et désertas quœrere terras : un grand^nombre de feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence : ce sont là des droits à l'indulgence, et non des titres à la gloire. J'ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs, et je les renouveUe dans ces mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre oun-age. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie; si la Providence me refuse ce repos , je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune ; je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret , ne nous attirent au dehors que des orages : dans tous les cas , j'ai assez écrit si mon nom doit vivre ; beaucoup trop s'il doit mourir.

¥iy DU SECOND VOLUME DE l'iTLNÉRAIRE.

Note 1 , page 23.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

« Toute l'étendue de Jérusalem est environnée de hautes raontà- « gnes ; mais c'est sur celle de Sion que doivent être les sépulcres de « la famille de David , dont on ignore le lieu. En effet, il y a quinze « ans qu'un des murs du temple , que j'ai dit être sur la montagne de « Sion, croula. Là-dessus, le patriarche donna ordre à un prêtre de « le réparer des pierres qui se trouvaient dans le fondement des mu- « railles de l'ancienne Sion. Pour cet effet , celui-ci fit marché avec en- « viron vingt ouvriers, entre lesquels il se trouva deux hommes amis « et de bonne intelligence. L'un d'eux mena un jour l'autre dans sa « maison pour lui donner à déjeûner. Étant revenus après avoir mangé « ensemble , l'inspecteur de l'ouvrage leur demanda la raison pour- « quoi ils étaient venus si tard , auquel ils répondirent qu'ils compen- « seraient cette heure de travail par une autre. Pendant donc que le « reste des ouvriers furent à dîner, et que ceux-ci faisaient le travail « qu'ils avaient promis, ils levèrent une pierre qui bouchait l'ouver- « ture d'un antre , et se dirent l'un à l'autre : Voyons s'il n'y a pas « là-dessous quelque trésor caché. Après y être entrés , ils avancèrent « jusqu'à un palais soutenu par des colonnes de marbre, et couvert

■ de feuilles d'or et d'argent. Au-devant il y avait une table avec un « sceptre et une couronne dessus : c'était là le sépulcre de David , roi « d'Israël ; celui de Salomon , avec les mêmes ornements , était à la « gauche, aussi bien que plusieurs autres rois de Juda de la famille « de David , qui avaient été enterrés en ce lieu. Il s'y trouva aussi des « coffres fermés ; mais on ignore encore ce qu'ils contenaient. Les « deux ouvriers ayant voulu pénétrer dans le palais, il s'éleva un « tourbillon de veut qui, entrant par l'ouverture de l'antre, les renversa • par terre, où ils demeurèrent, comme s'ils eussent été morts, jus-

■ qu'au soir. Un autre soufïle de vent les réveilla, et ils entendirent « une voix semblable à celle d'un homme, qui leur dit : Levez-vous , % et sortez de ce lieu. La frayeur dont ils étaient saisis les fit retirer

« en diligence , et ils rapportèrent tout ce qui leur était arrivé au pa- « triarche , qui le leur lit répéter en présence d'Abraham de Constau- « linople, le pharisien, et surnommé le Pieux, qui demeurait alors « à Jérusalem. Il l'avait envoyé chercher pour lui demander quel « était son sentiment là-dessus ; à quoi il répondit que c'était le lieu « de la sépulture de la maison de David , destiné pour les rois de Juda. « Le lendemain , on trouva ces deux hommes couchés dans leurs lits, ce et fort malades de la peur qu'ils avaient eue. Ils refusèrent de re- « tourner dans le même lieu, à quel prix que ce fût, assurant qu'il ti n'était pas permis à aucun mortel de pénétrer dans un lieu dont « Dieu défendait l'entrée; de sorte qu'elle a été bouchée par le comti mandement du patriarche, et la vue en a été ainsi cachée jusqu'au- « jourd'hui. «

Cette histoire paraît être renouvelée de celle que raconle Josèphe au sujet du même tombeau. Hérode le Grand, ayant voulu faire ouvrir le cercueil de David , il en sortit une flamme qui l'empêcha de poursuivre son dessein.

Note 2, page 28.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

«< A peine, dit Massillon, l'âme sainte du Sauveur a-telle ainsi ac- '< cepté le ministère sanglant de notre réconciliation , que la justice " de son Père commence à le regarder comme un homme de péché, 'c Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien-aimé , en qui il avait mis « toute sa complaisance ; il n'y voit plus qu'une hostie d'expialion et « de colère, chargée de toutes les iniquités du monde, et qu'il ne H peut plus se dispenser d'immoler à toute la sévérité de sa vengeance. « Et c'est ici que tout le poids de sa justice commence à tomber sur « cette âme pure et innocente : c'est ici où Jésus-Chriflt, comme le " véritable Jacob , va lutter toute la nuit contre la colère d'un Dieu '« môme, et où va se consommer par avance son sacrifice, mais d'une « manière d'autant plus douloureuse que son âme sainte va expirer, « pour ainsi dire , sous les cou ps de la justice d'un Dieu irrité , au lieu « que sur le Calvaire elle ne sera livrée qu'à la fureur et à lapuis- « sance des hommes

« L'âme sainte du Sauveur, pleine de grâce, de vérité et de lu- • mière ; ah ! elle voit le péché dans toute son horreur; elle en voit le

^OTES. 207

« désordre , l'injustice , la tache immortelle ; elle en voit les suites dé- ■ plorables : la mort, la malédiccion , l'ignorance, l'orgueil, la corrup- « tion, toutes les passions de cette source fatale nées et répandues « sur la terre. En ce moment douloureux, la durée de tous les siècles « se présente à elle : depuis le sang d'Abel jusqu'à la dernière consom- « malion, elle voit une tradition non interrompue de crimes sur « la terre; elle parcourt cette histoire affreuse de l'univers, et rien « n'échappe aux secrètes horreurs de sa tristesse; elle y voit les plus a monstrueuses superstitions établies parmi les hommes : la connais- « sance de son père effacée; les crimes infâmes ériges en divinités; « les adultères , les incestes , les abominations avoir leurs temples et « leurs autels; l'impiété et l'irréligion devenues le parti des plus mo- « dérés et des plus sages. Si elle se trouve vers les siècles des chré- « liens, elle y découvre les maux futurs de son Église : les schismes , « les erreurs, les dissensions qui devaient déchirer le mystère pré- « cieuxde son unité, les profanations de ses autels, l'indigne usage « des sacrenaents, l'extinction presque de sa foi, et les mœurs corrom-

« pues du paganisme rétablies parmi ses disciples

« Aussi, cette âme sainte ne pouvant plus porter le poids de ses K maux, et retenue d'ailleurs dans son corps par la rigueur de la jus- « tice divine , triste jusqu'à la mort, et ne pouvant mourir, hors d'é- « tat et de finir ses peines , et de les soutenir, semble combattre, par « les défaillances et les douleurs de son agonie, contre la moit et n contre la vie; et une sueur de sang qu'on voit couler à terre est le « triste fruit de ses pénibles efforts : Etfactus est sudor ejiis sicut «. guttœ sanguinis decurrentis in terram. Père juste, fallait-il tt encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils? N'est-ce pas « assez qu'il doive être répandu par ses ennemis? Faut-il que votre « justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir répandre? «

Note 3 , page 28.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

La destruction de Jérusalem, prédite et pleurée par Jésus-Christ, mérite bien qu'on s'y arrête. Écoutons Josèphe, témoin oculaire de cet événement La ville étant prise, un soldat met le feu au temple.

t Lorsque le feu dévorait ainsi ce superbe temple, les soldats, ar- « dents au pillage, tuaient tous ceux qu'ils y rencontraient. Ils ne

« pardonnaient ni à l'âge ni à la qualité : les vieillards aussi bien que « les enfants, et les prêtres comme les laïques, passaient par le tran» « chant de l'épée : tous se trouvaient enveloppés dans ce carnage gé- « néral , et ceux qui avaient recours aux prières n'étaient pas plus hu- « mainement traités que ceux qui avaient le courage de se défendre « jusqu'à la dernière extrémité. Les gémissements des mourants se « mêlaient au bruit du pétillement du feu , qui gagnait toujours plus « avant; et l'embrasement d'un si grand édifice , joint à la hauteur de « son assiette , faisait croire à ceux quiae le Toyaient que de loin que « toute la ville était en feu.

« On ne saurait rieu imaginer de plus terrible que le bruit dont '< l'air retentissait de toutes parts; car, quel n'était pas celui que fai- « saient les légions romaines dans leur fureur? Quels cris ne jetaient « pas hs factieux qui se voyaient environnés de tous côtés du fer et do « feu ? Quelle plainte ne faisait point ce pauvre peuple qui, se trouvant « alors dans le temple, était dans une telle frayeur, qu'il se jetait, en « fuyant, au milieu des ennemis! Et quelles voix confuses nepous- <t sait point jusqu'au ciel la multitude de ceux qui , de dessus la mon- « tagne opposée au temple, voyaient un spectacle si affreux! Ceux « même que la faim avait réduits à une telle extrémité que la mort « était prête à leur fermer pour jamais les yeux, apercevant cet era- « brasement du temple , rassemblaient tout ce qui leur restait de for- « ces pour déplorer un si étrange malheur ; et les échos des montagnes

■ d'alentour et du pays qui est au delà du Jourdain redoublaient en- « core cet horrible bruit; mais quelque épouvantable qu'il fût, les « maux qui le causaient l'étaient encore davantage. Ce feu qui dévo- « rait le temple était si grand et si violent, qu'il semblait que la mon. « tagne même sur laquelle il était assis brûlât jusque dans ses fonde- « ments. Le sang coulait en telle abondance , qu'il paraissait disputer « avec le feu à qui s'étendrait davantage. Le nombre de ceux qui

■ étaient tués surpassait celui de ceux qui les sacrifiaient à leur colère « et à leur vengeance ; toute la terre était couverte de corps morts ; et K les soldats marchaient dessus pour suivre par un chemin si effroya-

K ble ceux qui s'enfuyaient

« Quatre ans avant le commencement de la guerre, lorsque Jéru- « salem était encore dans une profonde paix et dans l'abondance, « Jésus , fds d'Ananus , qui n'était qu'un simple paysan , étant venu « à la fôte des Tabernacles , qui se célèbre tous les ans dans le tem- « pie en l'honneur de Dieu , cria : « Voix du côté de l'orient ; voix

« ifu càié de Toccident ; voix du côté des quatre vents ; vois contre

■ Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux mariés

■ et les nouvelles mariées; voix contre tout le peuple. » Et il ne ces- « sait point, jour et nuit, de courir par toute la ville en répétant « même chose. Quelques pei-sonnes de qualité , ne pouvant souffrir « des paroles d'un si mauvais présage, le firent prendre et extrôme-

« ment fouetter

« Mais à chaque coup qu'on lui donnait , il répétait d'une voix plahi- '< tive et lamentable : « Malheur! malheur sur Jérusalem! »

« Quand Jérusalem fut assiégée , on vit l'effet de ses prédictions. Et « faisant alors le tour des murailles de la ville, il se mit encore à « crier : Malheur ! malheur sur la ville ! malheur sur le peuple ! mal- « heur sur le temple ! »> A quoi ayant ajouté : « et malheur sur « moi ! » , une pierre poussée par une machine le porta par terre, et « il rendit l'esprit en proférant ces mêmes mots. »

Note 4, page 29.

« On verra, dit encore Massillon,leFils de l'Hornme parcourant des « yeux, du haut des airs, les peuples et les nations confondus et as- « semblés à ses pieds, relisant dans ce spectacle l'histoire de l'um-

■ vers, c'est-à-dire des passions ou des vertus des hommes : on le verra

* rassembler ses élus des quatie vents, les choisi^ de toute langue, « de tout état , de toute nation ; réunir les enfants d'Israël dispersés « dans l'univers; exposer l'histoire secrète d'un peuple saint et nou- « veau ; produire sur la scène des héros de la foi, jusque ià incon- « nus au monde : ne plus distinguer les siècles par les victoires des « conquérants, par l'établissement ou la décadence des empires, par u la politesse ou la barbarie des temps, par les grands hommes qui « ont paru dans chaque âge, mais par les divers triomphes de la n grâce, par les victoires cachées des justes sur leurs passions , par « l'établissement de son règne dans un cœur, parla fermeté héroïque « d'un fidèle persécuté

1 La disposition de l'univers ainsi ordonnée; tous les peuples de

* la terre ainsi séparés ; chacun immobile à la place qui lui sera tom- « bée en partage; la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion, « peints sur le visage des uns ; sur celui des autres la joie , la sérénité , »i la confiance; les yeux des justes levés en haut vers le Fils de

■ l'Homme d'où ils attendent leur délivrance; ceux des impies ûx6§

« d'une manière affreuse sur la terre, et perç^int presque les abîmes « de leurs regards, comme pour y marquer déjà la place qui leur est « destinée. »

Notées, page 31.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

Bossuet a renfermé toute cette histoire en quelques pages , mais ces pages sont sublimes :

« Cependant la jalousie des pharisiens et des prêtres le mène à un « supplice infâme; ses disciples l'abandonnent; un d'eux le trahit; « le premier et le plus zélé de tons le renie trois fois. Accusé devant « le conseil, il honore jusqu'à la fin le ministère des prêtres, et ré- « pond en termes précis au pontife qui l'interrogeait juridiquement; K mais le moment était arrivé où la synagogue devait être réprouvée. n Le pontife et tout le conseil condamnent Jésus Christ, parce qu'il « se disait le Christ, Fils de Dieu. Il est livré à Ponce-Pilate , prési- « dent romain : son intiocence est reconnue par son juge, que la port lilique et l'intérêt font agir contre sa conscience : le Juste est con- « damné à mort : le plus grand de tous les crimes donne lieu à la « plus parfaite obéissance qui fut jamais. Jésus, maître de sa vie et de « toutes choses, s'abandonne volontairement à la fureur des mé- « chants, et offre ce sacrifice qui devait être l'expiation du genre hu- « main. A la croix , il regarde dans les prophéties ce qui lui restait à 'c faire : il l'achève, et dit enfin : « Tout est consommé. »

« A ce mot, tout change dans le monde : la loi cesse, les figures « passent, les sacrifices sont abolis par une oblation plus parfaite. <c Cela fait, Jésus Christ expire avec un grand cri : toute la nature « s'émeut; le centurion qui le gardait, étonné d'une telle mort, s'é- « crie qu'il est vraiment le Fils de Dieu ; et les spectateurs s'en re- K tournent frappant leur poitrine. Au troisième jour il ressuscite; il « paraît aux siens qui l'avaient abandonné, et qui s'obstinaient à ne « pas croire sa résurrection. Ils le voient, il lui parlent, ils le tou- •tchent, ils sont convaincus

« Sur ce fondement, douze pêcheurs entreprennent de convertir le « monde entier, qu'ils voient si opposé aux lois qu'ils avaient à lui " prescrire, et aux vérités qu'ils avaient à lui annoncer. Ils ont ordre de

« commencer par Jérusalem, et de là de se répandre par toute la terre, « pour instruire toutes les nations et les baptiser au nom du Père, « du Fils, et du Saint-Esprit. Jésus-Christ leur promet d'être avec •« eux jusqu'à la consommation des siècles, et assure par cette parole « la perpétuelle durée du ministère ecclésiastique. Cela dit, il monte « aux cieux en leur présence. «

>'0TE 6, page 43.

Cette citation faisait partie du texte dans les deiLX premières éditions.

« Voyant le roi qui avoit la maladie de l'ost et la menaison comme « les autres que nous laissions , se fust bien garanti s'il eust voulu es « grands gallées; mais il disoit qu'il aimoit mieux mourir que laisser n son peuple : il nous commença à hucher et à crier que demouras- « sions, et nous tiroit de bons garrots pour nous faire demeurer jus- « qu'à ce qu'il nous donnast congé de nager. Or je tous lerray ici, « et TOUS diiai la façon et manière comme fut prins le roi ainsi que « lui-mesme me conta. Je lui ouï dire qu'il avoit laissé ses gens d'ar- « mes et sa bataille , et s'estoit mis lui et messire Geoffroy de Ser- « gîneen la bataille de messire Gaultier de Chastillon, qui faisoit '< l'arrière-garde. Et estoit le roi monté sur un petit coursier, une 't housse de soie \estue; et ne lui demeura, ainsi que lui ai depuis « oy dire, de tous ses gens d'armes, que le bon chcTalier messire «Geoffroy de Sergine, lequel se rendit jusques aune petite Tille « nommée Cascl , là où le roi fiit prins. Mais aTant que les Turcs le u pussent voir, lui oy conter que messire Geoffroy de Sergine le def- « fendoit en fa façon que le bon serviteur deffend le hanap de son « seigneur, de peur des mouches. Car toutes les fois que les Sarrazins « l'appruchoient , messire Geoffroy le detïendoit à grands coups d'es- « pée et de pointe , et ressemblait sa force lui estre doublée d'oultre « moitié , et son preux et hardi courage. Et à tous les coups les chas- « soit de dessus le roi. Et ainsi lemmena jusqu'au lieu de Casel, et « la fut descendu au giron d'une bourgeoisie qui estait de Paris, Et « là le cuidèrentToir passer le pas de mort, et n'esperoient point que « jamais il peust passer celui jour sans mourir ^ »

C'était déjà un coup assez surprenant de la fo;tune, que d'aToir livré un des plus grands rois que la France ait eus aux mains d'un

' Sire de Joinville.

jeune Soudan d'Éj^ypte, dernier héritier du grand Saladin. Mais cette fortune, qui dispose des empires, voulant, pour ainsi dire, montrer en un jour l'excès de sa puissance et de ses caprices , fit égorger le roi vainqueur sous les yeux du roi vaincu.

n Et ce voyant le Soudan qui estoit encore jeune , et la malice qui « avoit esté inspirée contre sa personne , il s'enfuit en sa haute tour, « qu'il avoit près de sa chambre , dont j'ai devant parlé. Car ses gens « mesme de la Haulequa lui avoient jà abattu tous ses pavillons, et « environnoient celte tour, où il s'en estait fui. Et dedans la tour il « y avait trois de ses evesques, qui avaient mangé avec lui, qui lui « escrivirent qu'il descendist. Et il leur dit que volontiers il descen* « droit, mais qu'ils l'assurassent. Ils lui respondirent que bien le fe- « roient descendre par force , et malgré lui ; et qu'il n'estoit mye en- « core à Damiète. Et tantostils vont jecter le feu gregecis dedans cette « tour, qui estoit seulement de perches de sapin et de toile, comme j'ai « devant dit. Et incontinent fut embrasée la tour. Et vous promets que « jamais ne vis plus beau feu, ne plus soudain. Quand le sultan vit que « le feu le pressoit, il descendit par la voie du Prael , dont j'ai devant « pailé , et s'enfuit vers le fleuve ; et en s'enluyant , l'un des chevaliers « de la Haulequa le ferit d'un grand glaive parmi les costes, et il se « jecte à tout le glaive dedans le fleuve. Et après lui descendirent « environ de neuf chevaliers , qui le tuèrent là dans le fleuve, assez « près de nostre gallée. Et quand le Soudan fut mort, l'un desdits « chevaliers, qui avait nom Faracataie, le fendit, et lui tira le cœur « du ventre. Et lors il s'en vint au roi, sa main toute ensanglantée, « et lui demanda : « Que me donneras-tu dont j'ai occis ton ennemi •< qui t'eust fait mourir s'ils eust vescu ? »• Et à cette demande ne lui « respondit oncques un seul mot le bon roi saint Louis. »»

Note 7, page 44.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

Le tableau du royaume de Jérusalem, tracé par l'abbé Guénée, mérite d'être rapporté. Il y aurait de la témérité à vouloir refaire un ouvrage qui ne pèche que par des omissions volontaires. Sans doute l'auteur, ne pouvant pas tout dire, s'est contenté, des principaux traits.

« Ce royaume s'étendait , dit-il, du couchant au levant , depuis la « mer Méditerranée jusqu'au désert de r.\rabie; et du midi au nord,

« depuis le fort de Darum au delà du torrent d'Égyple jusqu'à la ri- « vière qui coule entre Bérith et Biblos. Ainsi , il comprenait d'abord « les trois Palestinés, qui avaient pour capitales : la première , Jéru- « salem; la deuxième, Césarée maritime; et la troisisième, Bethsan, « puis Nazareth : il comprenait en outre tout le pays des Philistins, « toute la Phénicie avec la deuxième et la troisième Arabie, et quel- « ques parties de la première. »

« Cet État, disent les Assises de Jérusalem , avait deux chefs sei- « gneurs , l'un spirituel et l'autre temporel : le patriarche était le « seigneur spirituel , et le roi, le seigneur temporel.

« Le patriarche étendait sa juridiction sur les quatre archevêqnes « de Tyr, de Césarée, de Nazareth et de Krak; il avait pour suffra- « gants les évêques de Bethléem, de tyde et d'Hébron ; de lui dépen- « daient encore les six abbés de Mont-Sion , de la Latine , du Temple, «du Mont-Olivet, de Josaphat et de Saint-Samuel; le prieur du <c Saint-Sépulcre, et les trois abbesses de Notre-Dame la Grande , de « Sainte-Anne et de Saint-Ladre.

« Les archevêques avaient pour suffragants : celui de Tyr, les évê- «'. ques de Bérith , de Sidon , de Panéas et de Ptolémaïs; celui de Cé- « sarée, l'évêque de Sébaste; celui de Nazareth, l'évêque de Tibé- « riade et le prieur du Mont-Tabor ; celui de Krak , l'évêque du Mont- « Sinaï.

« Les évêques de Saint-George , de Lyde et d'Acre , avaient sous « leur juridiction -. le premier, les deux abbés de Saint-Joseph d*A- « rimathie et de Saint-Habacuc, les deux prieurs de Saint-Jean l'É- « vangélisle et de Sainte-Catherine du Mont-Gisart, avec l'abbesse « des Trois-Ombres ; le deuxième, la Trinité et les Repenties.

« Tous ces évêchés, abbayes , chapitres , couvents dhommes et de « femmes, paraissent avoir eu d'assez grands biens, à en juger par « les troupes qu'ils étaient obligés de fournir à l'État. Trois ordres « surtout religieux et militaires tout à la fois se distinguaient par leur «opulence; ils avaient dans le pays des terres considérables, des « châteaux et des villes.

«■ Outre les domaines que le roi possédait en propre , comme Jéru- « salem, Naplouse, Acre, Tyr et leurs dépendances, ou comptait •i dans le royaume quatre grandes baronnies : elles comprenaient, la « première , les comtés de Jafa et d'Ascalon , avec les seigneuries de « Rama, de Mirabel et d'Ybelin; la deuxième, la principauté de Ga- «lilée; la troisième, les seigneuries de Sidon, de Césarée et de « Bethsan; la quatrième, les seigneuries de Krak, de Montréal et

« d'Hébron. Le comté de Tripoli formait une principauté à part , dé- « pendante , mais distinguée du royaume de Jérusalem.

« Un des premiers soins des rois avait été de donner un code à m leur ppïii)le. De sages hommes furent chargés de recueillir les « principales lois des différents pays d'où étaient venus les croisés, et « d'en lormer un corps de législation, d'après lequel les affaires ci- « viles (t criminelles seraient jugées. On établit deux cours de jiist tice : la haute pour les nobles, l'autre pour la bourgeoisie et toule « la roture. Les Syriens obtinrent d'être jugés suivant leurs propres « lois.

« Les différents seigneurs, tels que les comtes de Jafa, les sei- « gneurs d'Ybelin, de Césarée, de Caïfas, de Krak, rarchevêque de H Nazareth, etc., eurent leurs cours et justice; et les piincipales « villes, Jérusalem, Naplouse, A.cre , Jafa, Césarée, Bethsan, Hé- «bron, Gades, Lyde,Assur, Panéas, Tibériade, Nazareth , etc., « leurs cours et justices bourgeoises : les justices seigneuriales et «< bourgeoises, au nonibre d'abord de vingt à trente de chaque es- « pèce, augmentèrent à proportion que l'État s'agrandissait.

« Les baronnies et leurs dépendances étaient chargées de fournir rt deux mille cavaliers; les ailles de Jérusalem, d'Acre et de Na- « plouse en devaient six cent soixante-six, et cent treize sergents; « les cités de Tyr, de Césarée, d'Ascalon, de Tibériade, mille ser- « gents.

« Les églises , évêques , abbés, chapitres, etc., devaient en donner « environ sept mille, savoir : le patriarche, l'église du Saint-Sépul- « ère, l'évêque de Tihériade, et l'abbé du Mont-Tabor, chacun six « cent; l'archevêque de Tyr et l'évêque de Tibériade, chacun cinq <( cent cinquante; les évêques de Lyde et de Bethléem, chacun deux « cents ; et les autres à proportion de leurs domaines.

« Les troupes de l'État réunies firent d'abord une armée de dix à « douze mille hommes ; on les porta ensuite à quinze; et quand Lu- « signan fut défait par Saladin, son armée montait à près de vingt- « deux mille hommes, toutes troupes du royaume.

« Malgré les dépenses et les pertes qu'entraînaient des guerres * presque continuelles, les impôts étaient modérés, l'abondance ré- « gnait dans le pays, le peuple se multipliait, les seigneurs trouvaient « dans leurs fiefs de quoi se dédommager de ce qu'ils avaient quitté ■ en Europe; et Beaudouin du Bourg lui-môme ne regretta pas long- « temps son riche et beau comté d'Édesse. »

KOTES. 215

Note 8, page 48.

Cette citation faisait partie du texte dans les deux premières éditions.

Je ne puis cependant m'em pêcher de donner ici un calcul qui faisait partie de mon travail ; il est tiré de Vlltnéraire de Benjamin de Tudèle. Ce juif espagnol avart parcouru la terre au treizième siècle pour déterminer l'état du peuple hébreu dans le monde connu '. J'ai relevé, la plume à la main, Its nombres donnés par le voyageur, et j'ai trouvé sept cent soixanlehnit mille huit cent soixantecinq jnifs dans l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Il est vrai que Benjamin parle des juifs d'Allemagne sans eu citer le nombre, et qu'il se tait sur les juifs de Londres et de Paris. Portons la somme totale à un million d'hommes; ajoutons à ce million d'hommes un million de femmes et deux millions d'enfants, nous aurons quatre millions d'individus pour la population juive au treizième siècle. Selon la supputation la plus probable, la Judée proprement dite, la Galilée, la Palestine ou l'Idumée, comptaient, du temps de "\'espasien, environ six ou sept millions d'habitants ; quelques auteurs portent ce nombre beaucoup plus haut : au seul siège de Jérusalem par Titus il périt onze cent mille Juifs. La population juive aurait donc été, au treizième siècle, le sixième de ce qu'elle était avant sa dispersion. Voici le tableau tel que je l'ai composé d'après V Itinéraire de Benjamin. Il est curieux d'ailleurs pour la géographie du moyen âge; mais les noms des lieux y sont souvent estropiés par le voyageur : l'original hébreu a dû se refuser à leur véritable orthographe dans certaines lettres; Arias Montanus a porté de nouvelles altérations dans la version latine, et la traduction française achève de défigurer ces noms :

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