‹ Itinéraire de Paris à la méditerranéeChapitre 19 sur 360 · MONTEREAU · texte numérisé non relu

MONTEREAU

et à un aulre Dauphinois qui les vinrent recevoir aux barrières avec des haches à leur ceinture ; néanmoins il passa outre, en frappant sur l'épaule de Tannegui et disant à sa suite : « Véez-ci en qui je me fiel — Vous avez bien tardé.' * répondirent les Dauphinois! et ils l'introduisirent précipitamment dans la loge, lui et le seigneur de Noailles, un des frères du comte de Foix. Les autres seigneurs bourguignons étaient un peu en arrière.

« Les barrières furent refermées derrière eux. Ce qui se passa ensuite a été rapporté très-diversement par les deux parties. Suivant les Bourguignons, le duc aborda le dauphin en ôtant son aumuse (chaperon à longues bandes) de velours noir et en fléchissant le genou : « Monseigneur, lui dit-il, je suis venu à votre mandement. Vous savez « la désolation de ce royaume, votre domaine à venir, entendez la ré- « paration d icelui. Quant à moi, je suis prêt d'y exposer le corps et les * biens de moi et de mes vassaux sujets et alliés. — Beau cousin, « répliqua le dauphin, vous dites si bien que l'on ne pourrait mieux; « levez- vous et vous couvrez. »

« Un signe fut alors, dit-on, échangé entre le dauphin et Tannegui, qui s'écria : « Il est temps! » et, à l'instant où le duc se releva, Tannegui « le férit si roidement d'une hache parmi le visage, que le duc « chut à genoux. >» Le duc mit la main à son épée et fit un effort pour se relever; mais le vicomte de Narbonne et les autres chevaliers du dauphin, qui étaient tous « armés à blanc » sous leurs robes, se ruèrent sur Jean et « l'abattirent à terre comme mort. » Un nommé Olivier Layet l'acheva en lui a boutant une épée par-dessous son haubergeon, tout « dedans le ventre. » Le sire de Noailles tomba au môme instant, la tête fendue par derrière d'un coup de hache. Les autres Bourguignons accoururent trop tard.... Un seul des dix compagnons du duc Jean s'échappa; tous les autres furent tues ou pris. Quant au dauphin, il avait été emmené par le président Louvet dès le commencement du tumulte.

« Les soldats dauphinois, embusqués près de l'extrémité du pont donnant sur la ville, s'étaient élancés en foule par la barrière ouverte de ce côté, tandis que l'autre barrière, du côté du château, avait été fermée, suivant les conventions, pour empêcher les gens d'armes bourguignons d'avancer. »

Tel est le récit bourguignon. Les Dauphinois prétendirent au contraire qu'il n'y avait point d'embûche ni « d'aguet. » Le dauphin, suivant eux, parla le premier et exhorta le duc Jean à s'unir franchement à lui contre les Anglais. Le duc lui répondit qu'on ne pourrait rien aviser ou faire, sinon en la présence du roi son père, et qu'il fallait qu'il y vînt. « J'irai devers monseigneur mon père, reprit le dauphin, quand bon me semblera, et non mie à votre volonté. » Le sire de Noailles, alors, aurait perté une main sur son épée et étendu l'autre comme pour saisir le dau-

phin, en disant : « Monseigneur, vous viendrez à présent à votre père! » Tannegui prit le dauphin dans ses bras et l'emporta hors du « parc, » tandis que le vicomte de Narbonne, Robert de Loire, Guillaume Bouteiiler et Frottier, frappaient sur le duc^t sur Noailles. ♦ Tu as coupé le poing à mon maître, s'écria Bouteiller, ancien serviteur du feu duc d'Orléans, je te couperai le tien. » Les détails mêmes de la version des Dauphinois, telle que la rapporte Juvénal, prouvent, ce qu'ils voudraient nier, la préméditation du meurtre.

L'escorte bourguignonne s'enfuit du côté de Bray, poursuivie l'épée dans les reins par les Dauphinois : le détachement qui occupait le château de Montereau se rendit, faute de vivres et d'artillerie. Le jeune comte de Clermont, le sire de Giac et Philippe Jossequin, prêtèrent serment au dauphin, ainsi que la dame de Giac, ce qu'on interpréta généralement comme un aveu de leur complicité. Tous les autres prisonniers déclarèrent qu'ils aimeraient mieux mourir que de suivre cet exemple : on leur imposa une rançon, excepté à l'amiral Charles de Lens, qui fut mis à mort.

« Ainsi finit Jean sans Peur, par une trahison aussi noire que celle dont il avait lui-même donné l'exemple, douze ans auparavant, envers le duc d'Orléans. Les conséquences en devaient être plus terribles encore; chacun des grands forfaits qui se succédaient périodiquement depuis l'avènement de Charles VI enfonçait la France plus avant dans l'abîme. La France venait d'être assassiuée, pour ainsi dire, avec le duc de Bourgogne. »

Le 20 juin 1420, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, secondé par le roi d'Angleterre, s'emparait de Montereau. Il fit déterrer le corps de son père, qui avait été inhumé « à peu d'honneur » en l'église Notre-Dame de Montereau, et, a après grand deuil et service solennel,» il l'envoya en un cercueil de plomb, « plein de sel et d'épices,» aux Chartreux de Dijon.

En 1437, Charles VII vint assiéger Montereau avec 6000 combattants. Les défenseurs de la ville (Anglais et Français reniés) se défendirent vaillamment p3ndant six semaines. Enfin, ils ne purent pas repousser un assaut terrible dans lequel le roi fit son devoir comme les autres, dit le chroniqueur Berri ; pour la première fois de sa vie, il paya de sa personne. La ville fut pillée, mais la vie des hommes et l'honneur des femmes furent respectés par ordre du roi ; Charles VII avait au moins pour vertu négative l'antipathie des excès des gens de guerre. La garnison se réfugia dans le château. Les canons et les bombardes des Français, dirigés pir Jean Bureau, battirent si furieusement cette forteresse, que les assiégés furent bientôt obligés de se rendre à discrétion ; les « Français reniés * n'eurent point de merci, la plupart furent pendus; le roi fut mi- . séricordieux aux Anglais pour l'amour du Dauphin, enfant de quinze ans,

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