NOISOT, GRENADIER DE L'ÎLE D'ELBE, ET RUDE, STATUAIRE
Sur un bastion gazonné, au milieu d'une plantation de cyprès, un socle immense en marbre funéraire d'un noir violacé, parsemé de taches blanches en forme de larmes, porte la statue en bronze de Napoléon. Rude a représenté l'Empereur au moment où il s'éveille à l'immortalité. Son front est couronné de lauriers ; sa figure calme porte l'empreinte de la tristesse et de la résignation ; ses paupières sont encore appesanties par le sommeil de la mort, mais sa main droite soulève doucement un pan du manteau qui l'enveloppe comme un linceul. L'aigle est gisante à ses pieds. A une autre extrémité, on aperçoit près de la poignée d'une épée et sur une couronne de feuilles de chêne, où sont
FIXIN. — GEVREY-CHAMBERTIN. 219
inscrits les noms de cent batailles, le chapeau devenu populaire. Un bout de chaîne est rivé au rocher basaltique....
« L'ensemble de ce bronze, écrivait un critique à l'époque de l'inauguration du monument, est d'un aspect grave et sévère. L'artiste semble avoir été inspiré par les impressions personnelles de son ami, pour qui Napoléon est un héros transfiguré , une sorte de dieu martyr et crucifié dans une longue agonie, en expiation des rêves de grandeur qu'il avait formés pour son peuple. x»
L'espèce de forteresse qui avoisine le monument est la maison du gardien. Le petit bois voisin invite à s'y promener; un sentier y conduit. En suivant ce sentier, on gagne la jolie combe de Fixin , dans laquelle M. Noisot a ouvert un chemin pittoresque à travers les rochers.
Brochon (454 hab.), qui se trouve situé entre Fixin et Gevrey, se divise en trois parties distinctes. Dans la seconde, composée seulement de quelques maisons de vignerons et de trois domaines, une élégante maison bourgeoise, récemment reconstruite ou restaurée, remplace le manoir des anciens propriétaires du fief de Craisbillon ou Crébillon. Ce fief fut acquis en 1686 par un notaire nommé Melchior Jolyot, dont le fils Prosper, né à Dijon en 1674, prit le surnom de Crébillon qu'il a illustré. On conserve la chambre, située dans un pavillon isolé du jardin, où Crébillon a, selon la tradition locale, composé son Electre , représentée pour la première fois à Paris en 1708. Les vins du Clos de Crébillon (120 hect. en gamai, 20 seulement en pinot) sont de première cuvée. Brochon possède, outre ses vignobles, de belles carrières de pierre.
42e STATION. — GEVREY-CHAMBERTIN-
11 kil. de Dijon. — 326 kil. de Paris. — 186 kil. de Lyon.
Voitures de correspondance pour : (4 kil.) Brochon (25 c); - (5 kil.) Fixin (25 c.) ; — (3 kil.) Gevrey (30 c).
Gevrey-Chambertin , ch.-l. de c. de 1612 hab. situé au pied de la côte d'Or, près de la route de terre, à l'entrée d'un vallon boisé et rocheux appelé la comoe de Lavaux et d'une autre combe nommée la Boissière% séparée de la première par la colline de
Châteaurenard, d'où l'on découvre une vue étendue , se compose de trois parties distinctes, les Baraques, la rue Basse et la rue Haute, qui finiront par se réunir. Les Baraques ont dù leur origine à la construction de la route de terre ouverte de 1740 à 1750); la rue Basse renferme, outre la nouvelle halle bâtie en 1830 et servant aussi d'hôtel de ville depuis 1843, un grand nombre de maisons bourgeoises ; la plupart de ces maisons ont appartenu à la famille de Claude Jobert de Ghambertin, décédé en 1768, négociant intelligent qui a donné aux bonnes cuvées de la côte de Gevrey la réputation dont elles jouissent. C'est dans la rue Haute que se trouvent le château, les sources des fontaines, l'église paroissiale et d'anciens bâtiments qui ont appartenu à diverses corporations religieuses. Du château, bâti vers la fin du xme s., par Yves de Chazan, trentième abbé de Cluny, dévasté en 1576 par les reitres du prince de Deux-Ponts, vendu en 1790 comme bien national, revendu depuis, il ne reste plus qu'une tour carrée dont les souterrains servaient de prisons. L'église paroissiale, consacrée à saint Aignan (très-beau baptistère du xive s.), date de la fin du xiii« s. ou du commencement du xivc. Un de ses bas-côtés, le méridional, est incomplet.
Les premiers habitants de Gevrey furent des moines de l'abbaye de Bèze, qui, vers le milieu du vne s., obtinrent sur le territoire d'Amalgaire, duc de la basse Bourgogne, des terres qu'ils défrichèrent pour y planter de la vigne. Ils formèrent le clos de Bèze, qui existe encore aujourd'hui, près du climat de Ghambertin. En 895, Richard le Justicier, duc de Bourgogne, donna, sur le même territoire, d'autres terres à l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon, qui y fonda la maison dite de VAumônerie, dont il ne reste que le porche voûté de la principale entrée. En 1019, Hugues de Vergy, comte de Chàlon et évôque d'Auxerre, donna à Odilon, cinquième abbé de Cluny, et aux religieux de ce monastère, la portion du territoire et de la seigneurie de Gevrey qui lui était échue en partage. Le village formé autour de ces trois établissements principaux acquit bientôt une telle importance, qu'il dut se bâtir une église. Alors l'évêque de Langres, dans le diocèse duquel se trouvait cette nouvelle église, acheta, en 1219, des religieux de l'abbaye de Bèze, toutes les
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vignes qu'ils possédaient à Gevrey. Enfin, en 1275, l'abbé de Cluny, déjà propriétaire de la moitié de la seigneurie de Gevrey, acquit l'autre moitié du duc de Bourgogne Robert II, ainsi que la haute, moyenne et basse justice.
On peut faire d'agréables promenades dans la Combe de Lavaux, dont les rochers pittoresques sont en partie couronnés de bois.
« A Gevrey-Chambertin, dit M. Auguste Luchet (la Côte-d'Or à vol d'oiseau), commence, à proprement parler, la célèbre côte de Xuits, cette première haute fraction de la côte d'Or, comme la côte de Beaune en est la seconde. On dit, dans le pays, que les vins de la côte de Nuits
Château de Gevrey-Chambertin.
sont plus particulièrement vineux, corsés et riches en couleur; et ceux de la côte de Beaune fins, friands et délicats.
« Gevrey possède environ 400 hectares de vignes, dont une moitié en gamai et l'autre en pinot (noirien) mêlé d'un peu de blanc. Les bons vins qu'on y récolte se divisent ainsi : tête de cuvée, ou vin extra; première cuvée de finage, vin de dessert; seconde, vin d'entremets; troisième, grand ordinaire riche. Une cuvée, en Bourgogne, représente à peu près 20 pièces du môme vin, obtenu de raisins d'une même vigne ; c'est la valeur rigoureuse du mot. Mais où le bon plant est rare et la propriété très-divisée, la cuvée peut être moindre, et souvent môme se composer de l'apport en grappes de pljsieurs propriétaires qui se partagent ensuite l'extrait de cette confusion.
• Chambertin (champ Bertin) proprement dit, et le clos de Bèze sont la tête de cuvée de Gevrey.
« Après la tête de cuvée, vient la première cuvée. Elle comprend Saint- Jacques et le clos Saint-Jacques, Fouchère, Haute-Chapelle, Haut-Mazy, Ruchotte-du-Dessus, Charmes-Hauts, Haute-Gri Hotte, Véroilles-Vieilles, Étournelles, Castiers-Hauts.
« La perfection des vins de Chambertin, qui ne sont parfaits qu'à dix ou douze ans, tient surtout à l'ancienneté de la plantation qui, pour le clos de Bèze, par exemple, remonte à douze siècles au moins (les moines de l'abbaye de Bèze cultivaient déjà en 630). Durant cette éternité de culture, la savante tradition des saints vignerons ne s'est pas un seul instant égarée. Le sol, admirablement exposé, couronné de bois (j'insiste sur ce point), soigneusement sarclé et nettoyé de toute production étrangère ou parasite, garanti surtout de tout engrais azoté, s'est enrichi des seuls détritus de la vigne, auxquels ceux des arbres qui la surmontent apportaient leur âpre et vigoureux contingent. Ainsi s'est lentement créé un humus exceptionnel et d'une homogénéité typique, avec lequel s'identifiait de plus en plus le plan premier, qui n'a jamais été changé. Telle est la marche historiquement suivie dans les grands crûs de la Côte-d'Or, et que nous retrouvons presque entière au clos de Vougeot. La France lui doit sans doute exclusivement ces vins illustres et sans pair, ducaux, épiscopaux et royaux, que les Belges appellent vins de race, et les Anglais vins de grande famille, comme, à propos de viande, ils ont le baron Rump et le chevalier Roatsbeef. »
En face de Chambertin, à g. du chemin de fer, on aperçoit dans la plaine, Saint-Philibert, y. de 202 hab., où jaillit une source qui, selon la tradition catholique, a le privilège de guérir toutes les plaies. Aussi elle est visitée chaque année par de nombreux pèlerins, surtout le lundi de Pâques et le 20 août. Les Templiers, qui eurent une maison à Saint-Philibert, agrandirent l'église construite au vme s.
Un peu au delà de Saint-Philibert, à dr., au pied de la Côte, se montre Morey (593 hab.), qui appartient au canton de Gevrey. Ses vins les plus estimés (90 hect. en gamal, 70 hect. en pinot noir) sont : — le clos de Tart (tête de cuvée). Ce clos a appartenu, depuis le milieu du xne s. jusqu'à la Révolution, aux religieuses de Notre-Dame de Tart; — les Bonnes Mares, les Lambrays, le clos Saint-Denis et le clos de Laroche (première cuvée). Chambolle (454 hab.) que l'on voit ensuite, a donné son nom à une tranchée longue de plus d'un kilomètre; il est situé à l'entrée d'un vallon
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pittoresque, bientôt divisé en deux combes par un mont isolé nommé le Grognot, et dont les curieux rochers affectent des formes bizarres. Cette commune produit les vins les plus délicats de la côte de Nuits (à peu près 150 bect. dont moitié en gamai et moitié en pinot noir mêlé d'un vingtième de blanc). Ses principaux climats sont : les Musîgny, les Petits Musigny (tête de cuvée), les Bonnes Mares, les Varoilles, les Fuées, les Cras, les Amoureuses et la Combe-d'Orveau.
43e STATION. - VOUGEOT.
6 kil. de Gevrey. — 332 kil. de Paris. — 180 kil. de Lyon.
Vougeot, (Hôtel de la Rose)y. de 225 hab., est situé à dr. de sa station, sur la Vouge, qui y prend sa source. La route de terre le traverse. C'est à son extrémité méridionale que s'étend le Clos dont les vins sont connus dans le monde entier. Chose étrange, en dehors de ce clos si justement célèbre, on ne récolte à Vougeot aucun vin de première cuvée.
Le Clos de Vougeot a une superficie de 50 hect. 80 ares 45 centiares. Ce n'était, au commencement du xir» s., qu'une friche sans valeur, concédée par ses divers possesseurs aux moines de Ctteaux, qui y fondèrent alors un établissement viticole qu'ils conservèrent jusqu'à la Révolution.
En 1551, dom Jean Loisier, abbé de Clteaux, fit construire le château qui subsiste aujourd'hui, mais qui resta inachevé. Il a conservé de belles portes et de belles cheminées de la Renaissance.
Confisqué à la Révolution, le clos de Vougeot fut adjugé le 17 janvier 1791 comme bien national, avec la terre de Gilly, les Richebourg, quelques terres et d'autres vignes, à M. Focard, propriétaire à Paris, moyennant la somme de 1 140600 fr., non compris le douzième. Le dernier des pères celleriers, dom Gobiez, mourut à Dijon en 1810. Quand le général Bonaparte revint de Marengo, il passa à Dijon (18 juillet 1800). On demanda pour lui du vin de Vougeot à dom Gobiez. <r S'il veut du Vougeot de quarante ans, répondit le vieux moine, qu'il en vienne boire chez moi, je n'en vends pas. »
Le clos de Vougeot a eu successivement pour propriétaires MM. Focard, Tourton, Ravel et Ouvrard père, le célèbre fournis-
seur de l'Empire. Il appartient aujourd'hui à M. le marquis de Lagarde, qui a épousé une nièce de M. Ouvrard fils.
La ouverte forme un beau quadrilatère à cour centrale, dont les galeries ont 30 mètres de long, sur 10 de large, éclairées chacune par trois fenêtres élevées, donnant un demi-jour favorable. Trente-quatre cuves de tailles différentes y sont rangées en bataille. Elles peuvent cuver à la fois 450 pièces; l'épaisseur de leurs parois n'est que de 3 centimètres, d'où Ton conclut leur ancienneté. Un couvercle descendant, à fond foré d'un seul trou , les recouvre toutes. Ces foudres, de bonne construction et bien entretenus, ont été fabriqués avec du chêne d'Allemagne, en bois de sente, et par des ouvriers rhénans.
Le pressoir monacal contient encore les quatre antiques pressoirs, énormes et grossières machines, dont six pièces, liées tant bien que mal, composent l'arbre.
Deux celliers : l'un de 5 mètres en hauteur, l'autre de 3 mètres, peuvent recevoir 16 000 pièces. Ils ne sont point voûtés, mais le plafond est chargé de 66 centimètres de terre recouverte d'un dallage. La lumière y est facilement réglée à l'aide de volets, et l'air atmosphérique introduit par de petites fenêtres à lancette. De la sorte, les thermomètres peuvent marquer 5 degrés centigrades en hiver et 12 degrés en été. Il est reconnu que cet usage de varier et de régler la lumière et la température est excellent.
Le Clos est planté en petit noir. Le chardenet ou pinot blanc, qui, il y a vingt ans, s'y trouvait dans la proportion d'un cinquième, a été successivement réduit au quinzième et le sera au vingtième. Enfin, cinq ou six cents pieds dé bureau ou pinot gris sont disséminés dans le vignoble.
La vigne du Clos-Vougeot a plus de 2000 ans et cette plantation donne sur le même terrain des produits toujours très-estimés.
Le Clos donne 13 hectolitres par hectare en moyenne, quantité un peu inférieure à ce qui s'obtient dans la contrée. Quoi qUe la malveillance ait pu répandre, il est visible, il est certain qu'on ne fume point; on apporte seulement quelques terres végétales et des marcs distillés, uniquement pour le provinage, qui s'opère par vingtièmes. Le sol reçoit quatre façons, suivant l'usage de la Bourgogne.
A g. du chemin de fer, presque en face de Vougeot, on aperçoit le clocher de GilUj-les-Cîteaux (536 hab.), dont M. Joseph Garnier a écrit l'histoire dans le tome premier des Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or. En 1370, les abbés de Citeaux se firent bâtir dans ce village (ils en avaient acquis
LE GLOS-VOUGEOT. — VOSNE. 225
le prieuré au xn0 s.) un château que le duc de Nemours assiégea et prit en 1599. En 1636, les troupes impériales, qui envahirent la Bourgogne sous les ordres de Galas, l'incendièrent ; il fut rétabli de 1638 à 1648, et vendu en 1791 comme propriété nationale.
L'abbaye deClteaux (V. ci-dessous) est à 11 kil. de la station de Vougeot. Dans la plaine, à côté de Gilly, se trouve le village de Flagey-leZ'Gilly (275 hab.), dont le territoire, se prolongeant
Le Clos-Vougeot.
sur la Côte en une bande étroite entre Vougeot et Vosne, comprend le climat tête de cuvée des Grands Écheseaux et neuf climats de première cuvée.
Vosne (541 hab.) est situé à dr. de la voie ferrée, au pied de la Côte, au delà de la route de terre. Son vignoble compte près de 200 hect. dont plus des trois quarts sont consacrés aux plants fins. 11 est sans contredit le premier de la Côte-d'Or. Au milieu de ses climats, on a peine à établir une classification. M. Lavalle cite sous le titre de tête de cuvée : Romanée-Conti
(1 hect. 83 ares 53 centiares) et Richebourg (k hect. 93 ares kb centiares); la Tache (1 hect. 43 ares 5 centiares); la Romanée (83 ares 45 centiares). Avant la Révolution, le climat de la Tache appartenait au chapitre de Nuits, et les autres climats de Vosne étaient possédés en grande partie par des ordres religieux.
On traverse le ruisseau la Bornue, un des affluents delà Vouge, avant de s'engager dans une profonde tranchée (2 kiL de longueur).