‹ Itinéraire de Paris à la méditerranéeChapitre 95 sur 360 · EXCURSION DE MACON A CLUNY ET A SAINT-POINT · texte numérisé non relu

EXCURSION DE MACON A CLUNY ET A SAINT-POINT

23 kil. — Voitures de correspondance : 3 départs par jour. Trajet en 2 h. 30 min. — Coupé, 1 fr. 85 c; intérieur et banquette, l fr. 60 c.

A peine sorti du faubourg Saint-Martin-des-Vignes, « on suit une route montueuse, dit M. de Lamartine (les Confidences) , à travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante. A dr. et à g., blanchissent des hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent, en pentes rapides et rocailleuses, des pelouses grises où l'on distingue, comme des points blancs, de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de* quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les dents, usées par le temps et par les vents, présentent à l'œil les formes et les déchirures de vieux châteaux démantelés. »

On passe au hameau de la Coupée, où les protestants eurent un temple célèbre, bâti en 1618 et converti en ferme après la révocation de l'édit de Nantes. A dr., entre les vignes, se montrent Levigny et Salornay, villages entourés de vignes.

3 kil. Charnay, v. de 1845 hab., qui exploite des carrières de moellon et de pierre de taille, est agréablement situé sur un coteau qui domine Mâcon, et d'où l'on peut apercevoir, en se retournant , la chaîne du Jura et les sommets les plus élevés des Alpes. Champgrenon, jolie propriété appartenant à M. le comte de Rambuteau, ancien préfet de la Seine, borde la route à g. En face de la route, au delà d'un vallon tout parsemé de villages et de châteaux, où la petite Grosne décrit des courbes capri-

cieuses, se dressent les montagnes du Mâconnais, aux formes variées, à l'aspect animé. On aperçoit au loin Solutré (solutam rupem), v. de 554 hab., bâti sur une colline, au pied d'une rocbe escarpée. Au sommet de ce rocher (485 mèt.), élevé à pic de plus de 100 mèt. au-dessus de la vallée, on voyait autrefois un château fort très-ancien. Soîutré et le hameau de Pouilly, qui en dépend, produisent des vins blancs renommés. — On descend à la Massonne (château moderne) et on laisse à g. Chevignes , où l'abbaye de Cluny avait un château qu'Abeilard habita deux ans pour y rétablir sa santé. Chevignes est un hameau de Davayé (550 hab.), qui possède un château et qui récolte de bons vins rouges, parmi lesquels on cite le Torrent-de la-Croix et le Bourg-de-Davayé. Du même côté, mais plus près de la route, se trouve Prissé, v. de 1381 hab., près duquel se montre Pierreclos. A dr. se trouvent Cheyagny-les-Chevrières (278 hab.), CJiampvent et Collonges. — Un petit chemin conduit sur la dr., en quelques minutes, à Montceau. — Ce château, entouré d'un riche vignoble et situé au pied d'une colline rocheuse d'où la vue embrasse un vaste horizon, doit uniquement sa célébrité au séjour qu'y fait chaque année M. de Lamartine avec sa famille. Il n'offre par luimême rien de remarquable, mais il contient, outre de nombreuses reliques de famille, quelques objets d'art curieux, et les étrangers qui auront l'honneur d'y être reçus par son propriétaire rapporteront de cette visite d'impérissables souvenirs.

A g. de la route, les regards sont attirés par le château de la Combe, appartenant à M. Destournelles.

Au delà de Collonges, la route s'élève de nouveau par une pente assez roide, pour descendre bientôt dans la vallée de la petite Grosne. Elle longe un instant la rive g. de cette rivière, puis côtoie le ruisseau de la File, l'un de ses affluents, en laissant à g. (8 kil.) la route de Roanne, au delà de laquelle on aperçoit le château des Esserteaux, dominé par une haute colline (412 mèt. d'altitude).

10 kil. Le Chaucher est un hameau de Saint-Sorlin, v. de 1126 hab., où se récoltent de bons vins, et dont l'église et les principaux groupes de maisons sont situés à dr., dans les vignes, sur le versant d'une colline haute de 427 mèt.

MONTGEAU. — MILLY. 267

A 1 kil. environ de Saint-Sorlin , on trouve à g. « un petit chemin étroit, voilé de saules, qui descend dans les prés, vers un ruisseau, où Ton entend perpétuellement battre la roue du moulin; » ce chemin est celui qu'il faut prendre, si Ton veut aller visiter Milly et la maison de M. de Lamartine.

Le village de Milly (390 hab.) est situé en partie sur un plateau, à moins d'un kil. de la route, c Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sept à huit maisons de paysans, * parmi lesquelles se cache, au fond d'une cour, celle de M. de Lamartine, e Bâtie dans le creux d'un large pli du vallon, a dit le poète dans ses Confidences, dominée de toutes parts par le clocher, par des bâtiments rustiques ou par des arbres , adossée à une haute montagne , ce n'est qu'en gravissant cette montagne et en se retournant qu'on'voit en bas cette maison basse, mais massive, qui surgit comme une grosse borne de pierre noirâtre, à l'extrémité d'un étroit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu'un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les murs n'en sont point crépis ; la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'abbaye.... »

D'une fenêtre du salon, ouverte au N., le regard plonge « sur un horizon de montagnes sombres et presque toujours nébuleux, d'où surgit, tantôt éclairé par un rayon de soleil orangé, tantôt du .milieu des brouillards, un vieux château en ruines (Berzé-le- Châtel), enveloppé de ses tourelles et de ses tours. C'est le trait caractéristique de ce paysage.... Le derrière de la maison donne sur le jardin, petit enclos de pierres brunes d'un quart d'arpent. Au fond du jardin, la montagne commence à s'élever insensiblement, d'abord cultivée et verte de vignes, puis pelée, grise et nue, comme ces mousses sans terre végétale qui croissent sur et qu'on ne distingue presque pas. Deux ou trois roches ternes la pierre aussi tracent une légère dentelure à son sommet. Pas un arbre pas même un arbuste ne dépasse la hauteur de la bruyère qui la tapisse. Pas une chaumière, pas une fumée ne l'anime.... »

M. de Lamartine a souvent célébré cette maison de Milly, où s'écoula une partie de son enfance, et qu'il a eu, en 1861, le regret de vendre à des étrangers. Gomment résister au plaisir de

rappeler ici ces beaux vers, dont le sujet est la terre natale, sur les lieux mêmes auxquels rêvait le poète en les écrivant?

.... Et c'est là qu'est mon cœur!

Ce sont là les séjours, les sites, les rivages, Dont mon âme attendrie évoque les images, Et dont, pendant les nuits, mes songes les plus beaux, Pour enchanter mes yeux, composent leurs tableaux.

Là, mon cœur en tout lieu se retrouve lui-même!

Tout s'y souvient de moi, tout m'y connaît, tout m'aime !

Mon œil trouve un ami dans tout cet horizon,

Chaque arbre a son histoire et chaque pierre un nom.

Qu'importe que ce nom, comme Thèbe ou Palmyre,

Ne nous rappelle pas les fastes d'un empire,

Le san^ humain versé pour le choix des. tyrans,

Ou ces fléaux de Dieu que l'homme appelle grands?

Ce site où la pensée a rattaché sa trame,

Ces lieux encor tout pleins des fastes de notre âme,

Sont aussi grands pour nous que ces champs du destin.

Où naquit, où tomba quelque empire incertain.

Rien n'est vil ! rien n'est grand 1 l'âme en est la mesure ;

Un cœur palpite au nom de quelque humble masure,

Et, sous les monuments des héros et des dieux,

Le pasteur passe et siffle en détournant les yeux.

En face de Milly, de l'autre côté de la route, on aperçoit Berzéla-Ville (705 hab.) et ses deux châteaux, dominés par une montagne haute de 508 mèt.. Laissant à g., au milieu des prairies et des peupliers, Sologny (867 hab.), qui possède aussi nn joli château, on passe à (14 kil.) la Croix- Blanche, hameau au delà duquel on remarque sur la dr. Berzé-le-Châtel (162 hab.}. Le château, qui a donné son nom à ce village, présente encore de magnifiques débris. Bâti sur la montagne et ceint de murs en terrasses, il est flanqué de tours et garni de mâchicoulis. A dr., une tour s'élève isolée sur la montagne. Ce château soutint plusieurs fois des sièges, pendant les guerres qui désolèrent le Mâconnais au xive et au xve s. — Un peu plus loin est un autre château féodal, appartenant aujourd'hui à M. Bouchacourt, célèbre médecin lyonnais.

La route monte en tournant. A mesure que l'on s'élève, le paysage devient plus grand et plus beau ; du point culminant de la

montée, on aperçoit la Saône et le Jura, mais on descend aussitôt dans la vallée de la Grosne, où l'horizon est plus borné. Laissant à g., (17 kil. 1/2), la route de Gharoîles par Bergesserin (F. cidessous), on aperçoit : à g., Mazille (F, ci-dessous), puis le ham. de Vaux et Jalogny (561 hab.) : à dr. un château moderne. Le clocher de Gluny se montre en face, au-dessus d'un rideau de peupliers. On franchit la Grosne au P ont- de-V Étang (1 kil. de Gluny).

23 kil. Cluny (hôt. de Bourgogne), ch.-l. de c, V. de 4412 hab., est située sur la Grosne, dans une large vallée, entre des montagnes boisées au sommet, couvertes de vignes et de prairies à la base.

Cluny n'était encore, au x' s. , qu'un petit village du Mâconnais, qui échut par héritage à Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. Celui-ci en fit présent, avec toutes les terres voisines, à Bernon, abbé de Gigny et de Baume, qui y bâtit un monastère où il installa douze moines. Saint Odon, second abbé de ce couvent, lui donna une grande importance en fondant de nombrenx prieurés qui en dépendaient. Ses successeurs l'imitèrent, et, grâce aux immunités accordées par les papes à l'abbaye et à toutes celles qui lui étaient affiliées, l'influence de Cluny devint bientôt considérable. Au temps de saint Hugues ( xr* s. ), fondateur du monastère de la Charité-sur-Loire, « sa domination, dit un historien, s'étendait sur 314 monastères et églises; l'abbé général était un prince temporel qui, pour le spirituel, ne dépendait que du saint siège. Il battait monnaie sur le territoire môme de Cluny, aussi bien que le roi de France dans sa royale cité de Paris.... »

L'église et l'abbaye ne suffisant plus alors au nombre des religieux, saint Hugues entreprit, en 1089, de la reconstruire. C'est vers cette époque que Grégoire VU, Urbain II et Pascal II sortirent de Cluny pour monter sur le trône pontifical. En 1134, Pierre le Vénérable était abbé; dans un chapitre général qu'il réunit, il put constater les immenses développements que son ordre avait pris encore depuis saint Hugues. L'institut clunisien comptait 2000 abbayes ou prieurés, immédiatement soumis à la maison mère, qu'habitaient alors 460 moines, et 314 églises, abbayes ou chapitres seulement affiliés. Après la mort de Pierre le Vénérable, Cluny eut souvent à souffrir des injustes agressions des seigneurs voisins, et, vers la fin du xh* s., il fallut ceindre la ville de murailles. Le monastè-re était fortifié depuis longtemps. En 1245, saint Louis eut une entrevue à Cluny avec Innocent IV au sujet du différend qui s'était élevé entre le souverain pontife et l'empereur Frédéric II. L'abbaye, bien qu'elle contînt 300 à 400 religieux, put loger le roi de France, le pape, 12 cardinaux, les patriarches d'An-

GLUNY.

tioche et de Constantinople , 17 évéques ou archevêques, la reine mère, le comte d'Artois, le prince d'Aragon, l'empereur de Constantinople, le prince de Castille, le duc de Bourgogne, le comte de Bourbon, et une foule d'ecclésiastiques et de seigneurs de tous les rangs, sans que les moines dussent quitter leur dortoir, leur réfectoire, ni aucun des lieux réputés conventuels.

Sous le règne de Philippe de Valois, l'abbé Pierre de Chasteilux acheta le palais des Termes, à Paris, sur l'emplacement duquel ses successeurs, Jean de Bourbon, fils naturel de Jean I, comte de Bourbon, et Jacques d'Amboise, firent élever l'hôtel de Cluny.

A la fin du xve s. , beaucoup d'abbayes étant tombées en commende, celle de Cluny échut à la maison de Lorraine ou de Guise, qui la garda

tmt*-*

Abbaye de Cluny.

jusqu'au temps où Richelieu, puis Mazarin se la firent octroyer. Les guerres religieuses du xvie s. pillèrent les trésors de l'abbaye et renversèrent les bâtiments claustraux, mais elles épargnèrent l'église. Vers 1750, le cardinal Dominique de La Rochefoucauld fit relever les bâtiments. La Révolution les détruisit de nouveau; la bibliothèque fut alors presque entièrement brûlée ; les cloches, envoyées à Mâcon , y furent fondues; l'église enfin fut vendue par lots pour la somme de cent mille livres. Toutefois ce ne fut qu'en 1811 qu'un préfet de l'Empire fit abattre les nefs pour ouvrir une rue, et que les clochers s'écroulèrent.

Aux termes d'une circulaire ministérielle du 9 août 1865, les bâtiments de l'ancienne abbaye ont été affectés à une École normale professionnelle, où seront formés à un enseignement spécial

des élèves boursiers envoyés, à la suite d'un concours, par les départements et par l'État.

L'église abbatiale de Cluny, reconstruite en 1089, dédiée en 1131, ne fut achevée qu'en 1220. Il n'en reste que le bras méridional du grand transsept, et quelques ruines (mon. hist.).

Cet édifice appartenait tout entier au style roman le plus pur. Du parvis, auquel on arrivait par un escalier de cinq marches, on descendait, par de vastes degrés entrecoupés de larges paliers, à l'entrée du narthex , que flanquaient deux tours carrées, hautes de 47 mèt. La tour méridionale servait de prison, celle du N. renfermait les archives de l'abbaye- Le narthex formait comme une première église à huit nefs, mesurant 38 mèt.

Abbaye de Cluny.

de longueur sur 27 de largeur. On croit qu'il était destiné à recevoir les pénitents, les pèlerins ou la suite des personnages de distinction qui visitaient l'abbaye, c Du vestibule, dit M. Violletle-Duc (Dictionnaire raisonné d'architecture française) y on entrait dans lagrande église par une porte plein cintre dont le linteau représentait probablement les vingt-quatre vieillards de la vision de saint Jean, bien que les descriptions ne relatent que vingt trois figures. Au-dessus, dans le tympan, était sculpté, de dimension colossale, le Christ assis, tenant l'Évangile et bénissant; autour de lui étaient les quatre évangélistes et quatre anges supportant l'auréole ovoïde dont il était entouré. La nef immense , bordée de doubles collatéraux, comme l'église Saint-Sernin de Toulouse, était

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