CHAPITRE VI
Importance des possessions rosses. — Pa]:;ticu\aritëB peucdnnûes. — Leurs véritables limites du côté de la Perse; — du eôté des possessions tur<|ues. — < Organisatian intérieure. — Commerce. —•Jonction de la mer Caspienne à la mer Noire. — * t'rojet de Pierre le Grand. — Je para.
On a VU jusqu'ici comment la réunion de la Géologie à l'empire russe était devenue nécessaire , tant pour l'accomplissement des vues de cette dernière puissance que pour le bien-être de la province eUemême. On a vu aussi comment cette réunion s'était préparée et accomplie. Il reste à chercher quels sont les moyens de la .rendre durable et profitable aux deux paities.
L'importance des acquisitions de h Russie audelà du Caucase est suflisamment prouvée par les efforts qu'ont faits des puissances européennes pour les enlever à leur rivale. L'habileté militaire , les res^urces de tous genres que les Persans développèrent durant la campagne de 1 8 1 3 , ne laissent plus aucun doute que leurs opérations n'aient été combinées avec celles de l'armée française en Europe. Quoique l'envoyé français eût été renvoyé de Téhéran par l'influence britannique, Napoléon avait toujours conservé dans cette cour un partisan dé-
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voué dans la personne du premier miniistre Mirza- Bezôurkd) ennemi juré de ]a Russie.
Àbbas Mirza, second fils du souverain actuel ^ héritier présomptif de la couronne y entretenait y depuis le départ de l'ambassade française , une correspondance très-suivie avec un français, of-* ficier du génie , honune très -instruit et très-^fin, €pn, lors du départ de l'ambassadeur , était resté à Bassora. Il n'y a point de doute que le général Àndréossy, alors ambassadeur à C!onstantinople , n'ait pressé la Perse d'user de tous ses moyens » en lui faisant voir que, le moment était venu et qu'en agissant de concert avec la Fiance , elle pouvait, de son côté , reconquérir les provinces qu'elle avait perdues. On ne manquait point de faire parvenir en toute dib'gence de Gonstantinople à la cour de Téhéran , chaque nouveau bulletin des opérations de la grande armée : ainsi ces récits souvent fabuleux , presque toujours exagérés, n^étaient point destinés seulement à tromper la France ; ils allaient jusqu'en Asie échaufier les imaginations orientales et, par le prestige de prétendus succès, conquérir au vainqueur de nouveaux alliés.
Il est inutile que je rappelle ici les détails de cette campagne : la rébellion suscitée par le Czarewitch Alexandre , sa défaite et celle des Lesghis (voy. p.53) , les différents passages de l'Araxe , la retraite précipitée de l'ennemi à la nouvelle de la prise du fort de
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^ Letikoran ( *) , et surtout à celte des avantages rem* portés par lesTmcheman^ (^). Eu iSiS, les affaires d'Europe ayant pris une tournure plus favorable et l'mnefni commun étant repoussé au delà du Rhin ^ rien n^empëchait, selon moi , de poui^suivre la gneme en Asie : il fall^dt combattre ^elque temps encore pour obtenir enfin une paix durable. Notre centre pouvait franchir l'Araxe et aller dicter dans Tabris ( Tauris) de& conditions que la Perse aurait de fcM*ce acceptées. Bien loin cependant de blâmer dans tout son ensemble le fameux traité de Goulistan^ basé sur le status quo ad prœseritem y \e me plais à reconnaître qu'il nous assurait , au*9elà du Kom* et de l'Axâxe, le long de la mer Caspienne, des positions militaires tellement formidables, que la Perse, pour les reprendre , devait en venir bientôt à un nouvel arrangement par échange. Mais^ tout en admirant ces grands résultats, j'en aurais voulu de plus grands encore. Dès lors j'avais pensé et nettement exprimé dans une occasion qu'il est inutile de rappeler, que les monts Ararath au-delà dé l'Araxe et, plus bas.
{*) Fort régulier; bâti par un ma}or anglais , sur les bords de la mer Caspienne , dans lequel s'étaient jetés 4000 persans. Ils ne connaissaient point les baïonnettes russes; leur triste sort apprît à leurs compatriotes le pouvoir de cette arme redoutable.
{**) Voyez la note à la fin du ohapitre.
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les plaines du Mougan devaient former notre frontière natorelle du coté de la Perse. Cette limitation nous assurait les avantages qae je vais détailler, lo L'ancienne capitide de l'Arménie, Ani^ ville aujourd'hui ruinée, mais qui serait facilement rétablie, se serait trouvée dans les limites russes, ainsi que le célèbre monastère d'Etchmiazin, siège patriarchal de toute l'Arménie. On sait dans tout l'Orient et les gens instruits n'ignorent point en Europe ce que valent les Arméniens : attachés à leur religion et par C(Hiséquent à la civilisation chrétienne , probes, généralement plus instruits que les autres orientaux, les Arméniens sont les sujets qui conviennent le mieux k l'empire. Cent mille familles arméniennes venues d'au-delà de l'Araxe régénéreraient la Géorgie : elles y ranimeraient le goût du commerce et de l'agriculture; elles propageraient l'atrtachement au gouvernement impérial, attachement dont les Arméniens ont donné tant de preuves durant la crise de 1812; elles renforceraient tous les éléments d'ordre et de légalité , et par conséquent éteindraient l'esprit de révolte et d'insubordination ; en un mot la barbarie nationale reculerait devant ces étrangers , conquérants d'une nouvelle espèce. Voilà les hommes dont la Russie a besoin pour les opposer aux races sauvages qui infestent encore de^ parties de sontemtoire.Or Ani , l'ancienne demeure de leurs rois, réduite en cendres parTamerlan, où
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fut transféré au io« siècle le siège du patriarchat ; où fut sacré Pierre h^ le plus illustre des rois de ce pays, Anî aurait rallié toutes leurs idées d'unité monarchique; Etchmiazin qui y outre les débris de l'Àrche arrêtée sur le mont Ârarath , outre le bras de Saint Grégoire, dit Pilluminateury fondateur de ce monastère même, possède encore hi laiice qui perça le flanc du Seigneur, la lance de Longin, trouvée par lès Croisés à Antioche et donnée par eux à Pemrpereur Alexis, Etchmiazin aurait rallié toutes leurs croyances religieuses. En politique on peut user presque de tout.
2» La funeste influence des Persans sur l'esprit public de ]a Géorgie se serait éteinte par l'éloignément, une fois que la ville d'Iravan, ou Érivan, comme disent les Européens, aurait appartenu k Pempire. Cette ville, forte par sa position et par quelques retranchements assez habilement construits (*), a toujours été le repaire des brigands envoyés tout exprès par la Perse, ou des réfugiés, des déserteurs Géorgiens qui en sortaient pour ravager la Kalhétie ou achever d^épuiser la malheu-
(*) En i8o4 9 le général Tsîtsîanoflf (Voy. p. 72) fît assiéger Érivan ; fly employa 6000 hommes dUnfanterle, 2000 hommes de cavalerie et un train d'artillerie de siège et de campagne. Il perdit la moitié de ses chevaux et au moins un tiers de ses soldats, tant par suite de mala-
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reuse Somghétîe. Le cfaef-4ieu de la province étant transféré à. Axii et une garnison annéno-rasse établie à Érivan , tout ce qui était préjudice auparavant serait devenu avantage. Il faut avoir de pa^ reilles places sur ses frontières et il est bon que l'ennemi n'en ait point.
3<> Sous le rapport financier , les frontières de ce côté étant très-peu marqpée^ , la fraude des noarcbandises persanes s'y opére^ comme la désertion > avejc la plus grande facilité. Lés nouvelles linaites de l'ÂrarathetduMougann'auraient point eu cet inconvénient. En outre ,1e revenu cpie ]a province d'Iravan
dies qu'à rescaladecfuMl fit tenter. Les échelles, préparées d'après les instructions du colonel Dreniakin, quartiermaître-général, se trouvèrent trop courtes de deux pieds : un espion arménien, soit méprise, soit perfidie, avait indiqué une fausse mesure. Cette particularité ne donnerait pas une haute idée des connaissances d'un état-major qui cependant possède des officiers fort instruits ; mais une sorte de fatalité sembla présider à toute celte échauffourrée. Pendant le siège , le major Montrésor fût envoyé à Tiilis pour commander des vivres; il avait avec lui une compagnie d'infanterie et deux, pièces d'artillerie : cette petite expédition fut surprise parles Persans à 12 werstes de Karaklis , et tous les hommes qui la composaient furent massacrés après une défense héroïque. Montrésor mourut sur Tun de ses canons. Le siège fut enfin levé. On sait déjà pourquoi, sous les ordres de Tsitsianoff, rien ne pouvait se faire d'honorable ou d*heurcux. (Voy. encore p. 72 et suiv.)
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rapporte à la Perse , est de sept cent soixante-quinze raille roubles d'argent ; la Géorgie fournit à ses voisins cette même quantité de numéraire par les achats de coton qu'elle est obligée de faire chez evoi : par eojiséquent , cette somme au lieu de sortir du pays , serait entrée désormais dans les cofibes de l'empereur^ et on l'aurait gagnée pour ainsi dire drâx fois.
E3i bien ! ce que je demandais dès-^lors est maintenant accompU à la le.Ure. Le traité de Turckmen- Tcfaaï (19 février 1828) est le véritable complément de celui de Goulistan. La frontière russopersane est maintenant assise pour un long espace de temps. La frontière turco-russe va 4,'être de même : un nouveau traité d'Odessa peut aussi achever celui d'Ackermann.
En effet , uqe réforme analogue à celle que je désirais du côté de la Perse ^ est nécessaire du coté des Turcs ; et l'on peut déjà voir par la marche des armées que toutes les opérations militaires sur le rivage oriental de la mer Noire tendent à ce but. D'un côté, l'on doit se féliciter d'avoir pour limites le cours de l'Araxe et celui du Kour, défendus , Pun par l'Ararath , l'autre par les Steppes du Mougan , contrée aride, sans fourrage, sans eau, et infestée durant l'été de cette race de serpents qui, au rapport de Plutarque, fit reculer l'année de Pompée; de l'autre côté,leBatoumi, qui se jette dans la Mer noire, est une limite tout aussi avantageusje ,
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î'oseitii dir^ tout aussi indispensable. Les souit:es duBatoumi et ceUqsde l'Araxe sont voisines ^ et la nature semble par là ayoir marqué elle-même les limites véiitahlçs du territoire russe yers le sudouest : la yille de Kars serait un peu en deçà de la ligne de jonction des deux fleuves ( * )•
Arrivé à Batwm » dans le cours de mon Itinéraire, je ferai voir y je l'espère , de quelle importance Gommierciale et militaire deviendrait alors cette ville , située sur le fleuve du même nom. Mais cet avantage , comme la possession des villes de l'Arménie dont je parlais tout à l'heure , ne serait point purement loçaL Tout le pays , situé en deçà du Batoùmi jusqu'à Tiflis, est continuellenient dévaste par les Tmts qui y hors Aghalsiké et Kars , n'y laissent guèresque des mines , s'attendant bien à s'en voir chassés au premier jour ; ce pays, l'un desr plus fertiles du globe ^ mais presque conti- Buellemeut en friche parce que personne ne peut dire ^e la récolte serait à lui , ce beau pays se repeuplerait, se oouvrinût d'habitations et rendrait bientôt au centuple le peu qu'il aurait coûté» Depuis
(*) La ville de Kars, située sur la pente des monts Caradagh , a été emportée d'assaut par le général Paskewitch, le 3 juillet v. si. ( i5)» pendant Timpression de ce chapitre. Ainsi s'est accomplie Tune des prédictions que Ton vient de lire.
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quatorze ans 9 le mal dure; depuis quatorze ans, le remède est là : faire un pas en ayant et s'assurer une frontière défendue par deux fleuves et quelques forts. En veiiu du même traité, enlevant aux Turcs toute prétention sur la forteresse d'Anapa et la bicoque de Poti {*) , qui sans doute au montent où je tiens la plume leur sont déjà enlevées par la force des armes, on isolerait tout le pay% de l'influence mahométane, on arrêterait Penlèvement et la vente comme esclaves des enfants des deux sex.es de la Géorgie et de la Mingrélie : tous les marchands de chair humaine établis dans ces hideux repaires les verraient rasés; jusqu'aux fondements en réparation de tant d'outrages faits à Phumanité. Les Lesghis, alors plus éloignés du territoire turc,n'au« raient plus l'occasion de traverser la Gé^gie en la ravageant pour porter leurs armes chez les infidèles étrangers, et de revenir avec eux comniettre des excès nouveaux : resserrés, cernés dans leurs montagnes, ils n'en pourraient descendre que pour reconnaître leurs frères dans des hcmnnes vivant sous l'empire du christianisme: et des lois. Un autre fléau plus terrible que les Turcs, l'esclavage et les Lesghis même , un fléau que l'Islamisme semble porter partout avec lui , la peste en un mot, disparaî-
{*) Anapa a été priis dans le mois de julUet, et Poli dans les premiers îpurs d*août.
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trait à mesure qoe la domination musulmane serait éloignée. Des €ord<Mis, des lazareths s'établi«raient facilement sur les nouyelles frontières. Aujourd'hui , il suffit à un Turc de tourner Tiflis et d'y entrer par la pprfe du nord pour que la peste y entre librement avec lui. Du resfe , la province ainsi limitée, el bientôt enrichie ^ se fournirait à elle-même toutes les denrées de première nécessité , et le besoin des produits étrangers ne forcerait personne à courir le risque d^acheter la mort avec eux.
Une fois donc ces nouvelles limites établies ^ et elles le sont en partie dès aujourd'hui , elles lé seront entièrement dès demain, la Russie peut déployer paisiblement toutes ses ressources intéiîeures y concentrer ses forces sur elle-même et consolider^ justifier sa domination par le bonheur de ses peuples ; disons mieux: il n'est plus question de domination^ c'est une fusion qui doit s'accomplir. La Russie a en tout genre un beau rôle à jouer. Ici elle reçoit dans son sein les peuplades qui voudront s'européaniser ; elle soumet 9 elle éteint, non par la force, mais par la privation de leurs ressources ordinaires, par la répression du pillage et d'un trafic de sang, celles qui tiennent à rester asiatiques. La démarcation géographique entre deux parties du monde pourrait bien se déplacer de ce côté comme elle a changé déjà entre l'Asie et l'Afrique.
' Pour arriver à ce bût , il ne faut point se dissi-
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muler cpiè de grandes difficultés sont encore à 3iArmonter. Ce serait^ selon inoi > une bien grande imprudence que de maintenir encore loog-leinps U^ choses en ce pays sur le pîed de guerre 9Cti?Q et de vouloir dès à présent dépasser les frontières quç je viens de décrire. Mais il y durait une imprudence encore plus grande, ce serait de se mettre sur le pied de paix absolue et de croire avoir tout teç-miné par la conquête. Un homme doit se trouver y qui , né dans le pays, se soit attaché k la métropole sans se détacher de la provinee^ qui sache ident^er les intérêts dû peuple avec ceux de la counmne ; qui ramène des esprits peut-être aigris , j'pse le dire^ et qu'il arrête certains impatients dont, les mesuires pourraient les aigrir davantage^ qu'il calme les passions en détruisant les maux qui les excitent^ qu'il aaréte la raipacité et encourage le^ sacrifices volontaires : cet homme , on peut le trouver ; on le dpit : dains les circonstances difficiles, il se révèle toujours par quelque part un ^tre qui répond aux besoins» du moment.
Jusqu'en 18x2, et c'est là qu'il faut les ra^oniçr, les Géorgiais , inîégulièrem^it organisés , avaient servi presque volontairement dans nos rangs ; une expédition malheureuse contre Aghalziké; où ils se crurent sacrifiés et abandonnés , lès malheurs qui en furent la suite , des réquisitions , des exactions même amenèrent la révolte. On l'éteignit dans le^ sang ;
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mais soa esprit survécut Un aysAme nouveau peut seul réveiller l^attachemant qu'un odieu:i système a prescfue éteint
lies Géoiçiens se soumettraient y comme je l'ai indiqué, à un gouvenieur de leur naticm; ils ver-* raient avec joie la punition ou du moins le renvoi des employés dxmt ils ont le plus à se plaindre ; ils réclament une organisation indépendante de la jus* tice criminelle , ^civile et commerciale ; ils souhaitent que les lois soient empruntées autant que posr sîble au code de leurs anciens rois y et l'on ne doit point tant mépriser comme barbares de$ peuples dont les vœux témoignent à la fois Pamour de la justice géuÀale et un esprit na^nai aussi piononcé ; ils désirent > qu'une sage réforme dan$ les douanes leur assure les mêmes bénéfices qu'au reste de l'empire^ ils demandent enfin à être admissibles selon leur mérite auxemploisqui ne se donnent jusqu'ici qu'à la faveur, et, bien plus ,.ilsTOudraient élire eux-mêmes leurs magistrats municipaux, leurs mofuravs ou bail-^ lii&.. Mais c'est presque une constitution que ces gms là demandent ? -— Et pourquoi pas : les personnes t^ les ont vus de près les croient mûrs.pour ce bienfaiit^ et quand il s'agit de libertés , iout dépend de là.
Des concessicrnsmodéréesebsur certains points grar duées, que Pou accorderait à ces vœiix, prouveraient aux Géorgiensnn £ait,que je crois bien réd ^ maisdont quelques-uns d'entre eux ont pudouter, c'est qu'en