‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 25 sur 44 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Départ de Tiflis. — M. Camberlain. -> Msohett. — Plaine du Mougran. — Gori. — Épitaphes. — Jumards. — Diner à la Géorgienne. — Cotais. — Monastères. — Porte de fer de Derbent. — Le Caucase. — Prométhée. — » Le vautour et le lièvre. — Marani. — Le Phase. — Adieux aux Russes.

Le 18 mai 18189 nous quittâmes Tiflis vers huit heuies du matin. Le temps était superbe, le ciel pur et élevé. Ce n'était point cet azur presque som- Lre du ciel de la Méditerranée , qui semble se rapprocher de la terre ; mais une teinte plus claire et plus vague remplissait tout le firmament : c'était comme un océan de lumière. Au nord ouest, c'est-àdire dans la direction de Mschett et en suivant les rives du Kour, nous apercevions distinctement le sommet grisâtre du Caucase , toujours couronné de nuages. Arrivés sur une hauteur et nous retournant pour saluer les lieux que nous quittions à jamais , nos yeux se reposèrent longtemps sur une scène magnifique. A droite, au sommet d'un rocher immense , s'élevait un vieux et sombre château , dont la fondation remonte sans doute aussi loin que celle de la ville même ( * ) ; à gauche, mais plus bas, le Kour se

(*) Tifli»fut fondée, vers Fan 469, par le roi Wagtang I".

déroulait lentement sous les saules de ses bords; devant nous s'étendait Tiflis avec ses dômes nombreux , ses rues étroites > ses maisons carrées, ses toits en terrasses qui semblaient tout couverts de neige : effet produit parles fleurs du Lepidium vesicarium qui y vient partout de lui-même. A la droite du faubourg de Garéh-Touban , s'étendait un vaste cimetière Arménien : le Paganum harmala en couvrait toute la surlace : ses fleurs violâtres , pareilles à celles de la cléniatite et plus nombreuses que sies feuilles même, donnaient à la faille des mortSy comme disent les Orientaux, un aspect sombre, en contraste avec la teinte brillante de la viHe et du paysage. Plus loin nous apercevions des plaines riches comme celles de la Lombardie. L'horizon était couronné par les hauteurs de Boimbaki , toutes bril-

Cette ville ne renferme d'autre curiosité remarquable que des sources d'eaux thermales pareilles à celles de Tibériade : leur analyse donne , sur cent livres d'eau :

Subcarbonate de soude.

Sulfate de soude.

Muriate de soude.

Subcarbonate de chaux.

— ^ -^ — d« magnésie.

— — — de fer.

Terre siliceuse.

Extrait résineux. ''

La source la plus chaude a 4^ degrés de chaleur (therm. de Réaumur. )

grains

id.

id.

id.

id.

id.

id.

id.

106 ITINÉRAIRE DE TIELIS

lantes des feux que le soleil semblait y avoir laissés. C'était un mauvais moment cependant pour admirer ces beaux lieux. Un retour sur les objets qu'il qmtte amollit Pâme du voyageur, surtout quand il prévoit sur la route des obstacles ou des dangers. Il faudrait toujours, comme Ovide, partir avant le jour et ne point s'arrêter pour regarder derrière soi.

Là , nous prîmes congé des différentes personnes tant russes que géorgiennes, qui étaient Venues nous accompagner. Parmi elles se trouvait le R. P. Philippe da Forano, préfet des missions en Géorgie. J'avais encore près de moi un de mes compatriotes^ dont je rappelle ici la mémoire avec un douloureux plaisir: M. Joseph Camberlain, né à Anvers, sculp^ teur et architecte distingué , membre de l'académie des sciences de Pétersbourg, après avoir construit dans cette capitale le palais de la bourse et plusieurs monuments sépulcraux qui font honneur à son talent, avait été envoyé à Tiflis en qualité d'architecte du gouvernement. Il ne put me quitter, lui^ dès la première halte : un triste pressentiment l'accablait. Enfin , après avoir hésité à différentes reprises :(c Allez, me dit-il en nie serrant fortement la main, allez revoir l'Escaut; je ne serai point si heureux : du moins quand vous apercevrez les tours de notre ville natale, pensez un instant à moi. Allez. y> Il se détourna brusquement et s'éloigna à grands pas. A quelque distance, il se retourna encore pour me

crier dans le langage de notre pays, Goejre reis zudle , ( bon voyage ) : quelques secondes après je Peusperdu de vue. Le pauvre artiste ne se trompait point : trois ans après il mourut à Tiflis ('*'). /

Nous continuâmes notre route vers Mschett en gardant toujours le £our à notre droite. Nous cheminions lentement : moi , mon (ils aîné et notre escorte russe y à pied ; ma femme et nos jeunes enfants, dans une calèche ; et nos domestiques avec nos efifets , sur une arba^ sorte de charrette particulière au pays, dont l'essieu 9 fixé aux deux roues, tourne avec elles sous la caisse. Je ne saurais trop dire si cette construction augmente ou diminue les frottements et facilite ou non le mouvement : il paraît seulement qu'elle cahotte tout aussi bien qu'une carriole d'Europe.

Cette première journée fut £|ssez agréable. La chaleur était tempérée par l'ombrage de quelques arbres qui portaient des vignes. Nous échappâmes à l'enn ni en admirant et étudiant la flore Ibérienne, qui déployait alors toutes ses richesses. Sur les bords du fleuve, dans un terrain sablonneux , nous découvrîmes des iris magnifiques (/6mca, reticûlata et Ccmcasicd): nous y vîmes la scorzoneralanata y mêler ses fleurs bleuâtres au jaune pourpre du crocus biflorUs : les saules qui s'élevaient parmi èes plantes

(*) Le5i liinv.1821. r. 5<. Il avait atteint l'âge de 54 ans.

108 ITINÉRAIRE DE TIFU^

étaient de l'espèce nommée angustifolia : le mélange de toutes ces teintes de feuillage et de fleurs produisait les plus riants contrastes. Sur les hauteurs au contraire , l'épineuse spirea crenata dominait presque partout et ne laissait que peu de place à différentes espèces de Vastragalus : l'aspect de cette végétation était plus monotone et plus sauvage.

Plus loin quelques rhododendrons la variaient davantage ; on voyoit même, çà et là , une helie espèce d^acaQia(mimosa) élever sa tête touffue et laisser pendre comme les girandoles d'un lustre ses belles grap- |3es de fleurs blanchâtres : cet arbrisseau appartient généralement à la zone torride ; et pourtant il soutient là pendant l'hiver un froid extrêmement rigoureux. ('*')

Nolis arrivâmes ainsi à Mschett, ville qui fut jusqu'à la fondation de Tiflis la résidence des Czars géorgiens : dévastée par Tamerlan en liii^ elle n'a rien conservé ni repris depuis lors de son ancienne splendeur. La cathédrale, monument gothique qui n^a rien de remarquable y renferme la sépulture des Czars. Nous vîmes près de la viUe l'oratoire de sainte Ninon. Rien dans ce pays n'a échappé aux

{*) Le lecteur trouvera, à la fin de ce chapitre, lalUte de toutes les plantes que j'ai rencontrées, tant sur la route de Tiflis à Poti que dans toutes mes excursions sur les bords de la mer noire : j'y joindrai un aperçu de l'histoire des autres règnes dans ces contrées.

A CON8TANTINOPUE. 100

dévastations des barbares , si ce n'est les monuments religieux [*) : singulière tolérance, dont les mahométans ne donnent d'ailleurs que cette seule marque! serait-ce de la part de ces barbares une cruelle ironie ? Le lendemain , ayant traversé le Kour au-dessus de l'embouchure de l'Aragui , nous le côtoyâmes encore en le gardant à notre gauche et nous dirigeant vers Gertiskal , où nous passâmes la nuit assez commodément, grâce aux provisions, ustensiles et literies que nous portions sur notre arba : car il ne faut pas songer en un pareil pays à l'hospitalité que l'on pourrait acheter dans une auberge , ni à celle que l'on pourrait recevoir chez les habitants. La malpropreté qui règne partout avec la misère oblige à coucher en plein air ou sous une tente : encore faut-il avoir soin d'examiner si la place que l'on choisit n'a point été récemment occupée par quelques voyageurs. Le respect que les orientaux portent à tous lesouvrages du créateur fait que, pour se débarrasser de certains animaux incommodes , ils se contentent de les déposer proprement dans l'endroit où ils ont passé la nuit , laissant ainsi , tout le long de leur

(*) De même, quand Aga Mahommet Khan, prit Tiilis, le 1 1 septembre 1795 , tr. st, , et qu'il emmena en esclavage environ 10000 Géorgiens^ hommes, fenmies et enfàntS;,il ruina la ville de fond en comble, mais il respecta les églises.

route, des traces vivantes (ju'il faut craiùdre d'eftacer.

Le 20 nous fîmes route à travers la plaine ou plutôt la vallée de Mougran, vaste terrain parfaitement cultivé en avoine, orge, froment, ett. Le menu gibier s'y trouve en abondance : on y voit quantité de cailles, de râles et de perdrix rouges. Les rois de Géorgie allaient y chasser annuellement vers le mois de septembre. Héraclius surtout étoit grand amateur de la chasse au faucon. Pendant plusieurs jours, une vaste tente persane était élevée dans la plaine : les premiers seigneurs de la cour étaient invités à accompagner le souverain , et les plus avancés dans ses bonnes grâces recevaient, comme une marqué de faveur, le lièvre sur lequel il avait lancé son faucon. Près du village de Mougran , un prince de la famille Bagration , nommé par les Géorgiens Mougrcaï Batofini , ( Seigneur de Mougran ) , nous montra plusieurs lièvres empaillés suspendus au plancber du salon : c'étaient autant de monuments de la faveur dont son père avait joui près du Czar : ce dont, il ne laissait pas d'être fier.

Le soir, notre petite caravane arriva à Gori, capitale de la Cartalinie. Cette ville est située au confluent de la Pschaw et de la Liagwa, qui elle même se jette dans le Kour à une werste plus bas. Elle est entourée de murs et défendue par une citadelle, dont la construction remonte à une très haute antiquité. Une place de cette importance devait avoir un com-

A CONSTANTINOFI4E. 111

mandant ; ce fut chez lui qne nous descendîmes. Le major T.... et sa famille étaient plongés dans une affliction que leur politesse cherchait en Tain, à nous dissimuler. Nous apprîmes plus tard la cause de cette douleur, sur laquelle nous n'osions les interroger. G)mme j'étais allé visiter le couvent des capucins, le père Marins de Cologne , que j'y rencontrai, me mena dans le cimetière pour m'y montrer une épitaphe de sa composition. Je lus sur une pierre fraîchement enchâssée dans le mur cette inscription latine.

Page 1