‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 33 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PoU. «^ Lac Baliostron. — Importance du fort Je Poii.-^^Uae nuit sur les bords du Phase. — La mer Noire. —Omar Aga. — Un antique. -—Départ.

Le fort de Poti est un quarré long , flanqué de quatre grosses tours garnies d'artillerie : il est situe sur la rive gauche du Phase et près de l'embouchure de ce fleuve. Plusieurs savants ont prétendu qu'en cet endroit se trouvait jadis la superbe Ma. , capitale de la Colchide ; mais nous avons déjà vu plusbaut, sur le Phase, le véritable emplacementde cette ville. Il est assez constant que les Argonautes eurent à remonter le fleuve pour arriver aux lieux où se trouvât' la toison d'or, c'est-à-dire les trésors du roi qu'ils venaient piller. Valerius Flaccus fait dire à Pallas ,

Nil quippe reperto.

Phaaide, nil 4omUis actum Symplegados updin , Guncta que adhuc magni yeniant dum régis ad urbem Ambigua.

Af'gonautic, Lib. V. v. 3oo (*).

. (*) Ce n'est rien d'avoir atteint le Phase ^ rien d'avoir dompté les flots des Symplegades» tout est encore

C'est seulement là , selon le même poète, que fut élevé le tombeau de Phryxus.

En outre, observons qu'Arrien, envoyé par Trajan pour inspecter les forteresses et les garnisons romaines de la mer Noire et rendant compte de sa mission à son maître, ne fait aucune mention d'iEa , ni des ruines, qui auraient dû subsister encore de son temps, etqu'il aurait vues, si elles se fussent trouvées à l'entrée du fleuve.

On avance encore une troisième hypothèse touchant la situation de la cité d'uEètès. A une werste environ au sud de Poti , on voit un lac assez étendu et très-abondant en poissons. Les pécheurs , en jetant leui-s filets , croient apercevoir au fond de l'onde limpide des dômes et des colonnades restes d'une ville antique , engloutie , à ce que rapporte la tradition, à la suite d'un tremblement de terre. Les habitants du pays appellent ce lac BoUostron^ nom grec mais qui ne justifie gucres les conjectures ci-dessus mentionnées : à moins que du commencement de ce mot, on jie fasse B«f/x«i* (royale); le champ des recherches étymologiques est ici , comme toujours, plus vaste que fécond.

Quoi qu'il en soit, Arrien vit seulement à l'em-

incertain , tant qu'ils no seront point arrivés à la ville du puissant i£étè8.

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bondhure.da'Pimfie^ à>sa droite, c'estrà^lite à Ja gauche du fleurie ^rài'endroit tnéme où s'élève Poti 9 il yT^t^dis^JQ^un&stfttuede la déesse Phasienne^doot iesattribufs y udêcymbale. et des lions , éfiiieui ceux de fiJaéa. Ojq lui montra uoe'aucre eu fer déforme ancietuii^, qufoa lui dit. aire celle' du liavire Ai^O. Mais ' il ie^aaVa plutôt cette dernière dnuâ .ube TÎeiUe ancre de {ôerrei dont les débris étaient iépairs sur le sable duritage* Iln^s^rçutrien d'ailiers gui rappelai les exp^ts- faits par Jâson plus de; 2000 ads avant lui^ et nioi) dix-nsept siècles plus tai!d| je np trouvai plùsni la déessè^ni Ttincred^ fer^ ni le moiiir dre débris de .cjeUe de pierre) dont je me serais aisément contenté.

Le cbàtoaudesR(pMtîns,bâti.SQnsdoi(^te-]\ar'l^rQi^ dePont^étaili tr^s-fprt uUyait 4Qohani^pSidegAï9i^son; et celui que l'on yo;t aujourd'hui, a prpibal^l^pa^i^t été construit sur les fondations mêmes de Pancien.Pris su^ lies Grecs de l?emp«re|>ar]Mbhbmet II, il tomba à diy«iises:i!eprises an p<M*Y0ir des caars d'Émérér tiie ;: puis il appariât «ux, Russes > qui mi i^v^ le rendirwt à la Porte; .

La possession de Poti isemble au premier abord moins imporlanjt^ qu'elle n'est en eflf^t ; et pouttaÀt, ainsi;que ji^.Pai fait fentendrepluiî;baut/^piand;ia Rusls^e.ne retirefait'de^a prétient^ guerre contre l4s Turcs. d'atttr>e avantage qiàé la, .ppssessiQu de ce foit, celled'Anijpayefc la.detettoinatibn de sesi frdirtières

156 ITINÉRAIBE DE TSFÏA8

"parle Bataumi^ iau-delà de Batoum , d'Aidjara y d'Aghalzicfaé et d^Agbalkûlaki , elle auiaît par là temikié réellement la conquête de toutes les provinces qu'elle ne possède presque que de nom au delà du Caticase. C'est à Poti que les Turcs chargent toais le maïs qui leurarrive de b Mingiiéliepar le Phase étile Tsohénisghali : mais ce commerce , fatal d'ailleurs à k Géorgie durant les années de disette qu'est encore qu'un prétexte qui couvre un trafic plus odieus. En descend dant le fleuve,. les Mingréliens amènent avec eux leuts (itles, leurs sœurs ou ceHes de leurs amis, qu'ils vont vendre auxTiitx^s à Poti. Il est itnpossible aux Russes de visiter tous les bateaux , et d'ailleurs , ces jeunes personnes, dans leur ignorance, se livrent presque de plein gré. Au retour^ nos lionnétés trafiquants ramènent ay'ec eux quelque agent turc, quel-^ que espion, quelque mollah, qui s'en va pailcourir les campagnes, nourrir aVec soin le fanatisme mahométan et préparer 4^ nouveaux marchés d'esclaves. Voilà quel échange se fait entre les deux pays, isans cqmpter la peste qui circule en toute liberté. Toute la côte du Gouriël ési peuplée de gens qui ne vivent que de cet horrible commerce ; ' Karasou, Tcfaourouksbu scM les. principaux repaires 'Aéces pirates de terrei Et il rte faut pas croirie que le recrutement des harems de Constantinople se fasse toujours ainsi à l'amiabje, et par un honnête accord eo^M le vil vendeur de chair 'humaine et

A CONftTANfmOPLB.

le féroee acheteur : si le commerce ne produit point assez; en pleine paix même) on a recours aUx armes. Anapa') sitiié beaucoup plus haut sur la côte, place forteidont la prise vient de coûter aux Russes t^eaucoup de sang et d^efibrts , était , pour ainsi dire, la porte par eu les Turcs entraient dans le haut Caucase/ comme par Poti, Âghalziçhé et la plaine de SouxaiP) ils ont accès dans les parties inférieures;'Delà partâientdes légions de prêtres delà propagi^nde de CQnstânttnbple^ qui allaient entrer tenir c)a^ toutes les peèplades sauiages de cette iimnense chaîne de nrtontagnes des superstitions sen^i^-mahométanjps , et piûncipalen^nt la haine de tout gouvernement régulier et de tout nom chrétien. Npn-seuleme^t , iU s'étaient âablis chez les Tchit*chçùs, tout-rà-fait à l'est de la •chaîne; mais ils poussaient j(nême' l^urs incursions jusque cbessle^ Ndgaïs aux portes! .mênie d'Astracan. Nadir-Pacha gouverneur d'Ànapa pour le<s Turcs en 1818, né parmi ces Tartiires^dahs les envimns de Perekop, était, par suite dc) son influence sur ses ,ccwiîipa" triotes» le plus te^rihle ennemi que» {a Russie pût avpi>ii dans ces ço^jtrées ( * ). .

''(*)^àe'éîi^é<iftion dirigée contre Ânapa éïi 1811 par M. leducide .RioJaelieu/ ialors gouverneur d'Odesïfa,

158 ITIMÉRÀIRS J>E XIFLIS

Ce repaire de brigands et d'espions est ej^fin détruit. Après avoir montré une patience que l'on taxait peut -être de faiblesse, les Russes se sont décidés à mettre fin par une guerre ouverte, à des attaques secrètes de fous les jours. Surtout en ce qui concerne les possessions asiatiques, PEurope né peut que reconnaître la justice et la néce^ site môme des entreprises actuelles du jeune Gzar.

Désormais la prépondérance des peuplades cbrë«tiennes et amies de la Russie,' va l'emporter dans le Caucase sur celle des bordes musulmanes, qui se trouveront maintenant sans chefs et sans agitateurs. Les Abases , par exemple , peuples doux et paisibles j ennemis nés des Turcs dont le nom seul est une injure dans leur langue , domineront leurs voisins et les attireront même parmi eux. Leur goût pour le commerce les conduira les premiers dans les comptoirs russes dont ils seront pour ainsi dire les commis. Ils troqueront leurs peaux de bœufs , contre des mousselines , des toiles impii-mées, des fils d'argent; mais ce seront les Russes qui leur fourniront ces marchandises : elles seront de meilleure qualité, et surtout ils' ne risqueront point d'acheter la peste avec elles , et de l'emporter dans leurs montagnes. Cette maladie n^iiifectera certes plus l'air pur et vif du Caucase, quand elle ne pourra plus s'y propager de cette manière : les mœurs y sont trop simples, les

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hommes trc^ disséminés pour que cette gangrène des cités dissolues y puise éclore d'elle-même.

Vifs 9 reconnaissants et dévoués , les Âbases y au môjen de quelques ménagements s'attacheront à leurs bienfaiteurs. En cas de guerre, ils fouiniront i o^ooo hommes de troupes légères , dont 5ooo cavaliers et 5ooo fantassins Imbitués à se tenir en croupe, genre de service eicellent pour une guerre tantôt de plaines tantôt, de montagnes et de bois, comme celle que l'on doit faire dans toutes les contrées encore peu ctiltivées.

De même , à Pôti , les Russes viendraient faire eux-mêmes, plus à propos et particulièrement avec des nations civilisées , ce commerce de mais qui alors pourrait devenir aussi avantageux k la Géorgie qu'il lui est funeste aujourd'hui ; le Gouriel serarit bientôt purgé des malfaiteurs qni Pinfîestent. La frontière, bien assise à Batoum, plus éloignée et plus facilement gard^ , assurerait la tranquillité du midi ; comme la possession de toute la . côte supérieure par la Russie, assure déjà la tranquillité du nord.

Je n'attends maintenant qu'un mois pour voir accomplir ces plans , et réaliser ces prévisions qui pourtant datent dans mon esprit de loin. Car je^me livrais à des réflexions analogues à celles-ci , h soir même de mon arrivée à Poti , en me promenant sur le sable du rivage, près des tentes qiie nous avions dressées sous quelques arbres.

. Tout f autour de moi ^ m'invitait cependant k de plus douces rêveries. Le Phase, si rapide et si bruyant entre les rochers qui resserraient ses boixls à quelques werstes plus haut, et surtout à Cotais, se reposait maintenant , étendu sur un vaste lit de sabJe et d'ai'gile. Ses ondes, si légères , puis qu'elles flottent long-temps sur celles de lâmèr Noire avant de se confondre avec elles, balançaient d^uc^me^t les roseaux de ses bords limon^mx. Des yapeurs s'élevaient à la surface des eaux , et, la brise les. ponjssait sur le rivage. Ce sont ces inéme^ vfipeurs qui causent les ûèvres d'a^utomne, quand Les ea ux grossies au printemps, diminuent Jdt laissenjt çà et là des flaques croupissantes ; maiis. dati$ cette belle saison, ce n'était que la fraîcheur d'une ednJimpidQ, embaumée par les flçUrs d'une çspècç d'héliotrope l'EUéborihe desimarai/^ qui croit parmi les jonc^ $ur le bord des eaux : cette odeur, qui serait mortelle dans un appartement, parait d'une étonnante suavité quand eUe est, pour ainsi dire , délayée dans les airs. A la surface des eaiix je voyais glisser de petites lumières , comme celles que portent les bai:ques.des pêcheurs. En me penchant pour regarder (le plus près, je yi^ un^ innombrable quantité de petits papillons dont la queue, seule reposait sin* l'onde en se recourbant , et portant à son extrémité, qui se relevait,, une petite étincelle pareille à celle de nos vers luisants : le reste de leur corps. était sou -

tenu en l'air par quatre ailes qui me parurent bleuâtres. Je crois reconnaître Pqspèce de libellules dési-* gnées sous le nom d'Éphémères (*). Toute cette population s'agitait ayeq une vivacité incroyable; je les voyais arriver, se joindre, se séparer et tomber. Mille vies tout entières se passaient sons mes yeux, avec leurs trois grands actes : la naissance^ l'hymen et la mort. Ce sont sans doute là ces mêmes é|^émères qu'Aristote place sur les bords de l?Hypanis et dont l'existence fugitive a donné lieu à tant de charmantes fictions.

Avec le bourdonnement de ces insectes et celoi de quelques cousins, je n,'eutendais que le froisse-* mentdes ridesde l'onde, et l'haleinedu vent du soir se glissant parmi les roseaux. De temps en temps seulement, le cri d'un coq-faisan, s'élevait de l'ileà laquelle cet oiseau a donné ^n nom. En portant mes regards de ce côté, l'île d^s Faisans, formée et agrandie chaque année par le dépôt du limon du fleuve , à l'embouchure duquel elle est située , m'ap^ paraissait confusément à travers les vapeurs : je distinguais avec peine ses noirs bosquets de buis et de platanes, smtnontés de blancs peupliers. Plus loin ma vUe errait sur les flots de la mer Noire, calmes alors comme ceux du fleuve. La lune s'é-

(*) Voyez la note à la fin du chapitre*

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taitleyéeà deaiiyoilée) et y cômixie une lampe qu'environne un cristal dépoli , elle n'éclairait que Vaguement toute cette scène sans jour et sans omhres nnanjués.£tRioi\ jeyoyaiâr tout cela pr^quesans rien sentir : le caln^ 4e la jqature ne m'empêchait point d'être préoccupé des idée$ ^t dçs projets bruyants du .mondQ politique. ; )e ne conservai de cette soirée qu'unie impression à. moimême inconnue , et cette impressicm s'est révélée tout-à^coup, hien long- temps, après et hien loin du Phase. Une nuit, sur les côtes de la Hollande, j'ai retrouvé en entier etdalis tous ses détails le souvenir de cette situation physique, sans reprendre efi même temps ie cours des idées qui* * m'avaient eippêché de l'apprécier. Pjiénomène bizarre, que sans dc^ute quelques personnes quront également observé en elles-mêmes, mais dont je ne sache pas qu'aucun idéologue ait ret)du compte.

Si je parle ici des côtes de la Hollande, c'est qu'elles ressemblent sous beaucoup de rapports à celles de la mer Noire près de PoU. Les eaux, en se retirant tous les ans forment une grève pareille à celle qui borde nos rivages. D^ les bâtiments qui tirent plus de douze pieds d'eau n'entreraient plus dans le fleuve; et. l'île des Faûsanj^ eUe-n^^qie n'est qu'une alluvion comme il s'en forme à l'entrée de nos rivières. Par un temps calme et une soirée un peu brumeuse , quand les montagnes loin-

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taines ont disparu , un Zélandais transporté là toutà-^coop pourrait se croire encore chez hii.

liLa mer Noire, ce sœr-là si paisible, est loin néanmoins de conserver toujours la même tranqnil* lîté. Son repos doit être suspect aux navigateurs même par le temps le plus serein. Souvent se9 flots se soulèvent tout-à«*conp , comme sous une vaste trombe , et engloutissent un nàrire avant que l'équipage ait pu soupçonner Papproched'une tempête. Les anciens l'^rvaient nommée ^ par une respectaectse ironie, PotUim JBuxinzsâ ( i? bian; $<m<, bote ) hospitalier : les Turcs plus sincères lui ont donné les premiers le nom de JiM^a Degnitz que noas avons' traduit Car avant, que la Russie eât ouvert ses • j^orls de Tiirganrog et d'Odessa , les Turcs seuls naviguaient sur cette mer presque inconnue aux • étrangers , et l'indolence mulsulmahe les empêchait de se hasarder dans une saison périlleuse. Aujourd'hui la navigationde ces parages , si difficile même en été , devrait être interdite depuis ' iOdèbre jusqu'en mars, à des navigateurs trop]hardis buirop cupides. Ce sont souvent les négocianis enxHmémeSiqûi sacrifient équipage etvaisseaoy «Il fotçank le capitaine' à fliire voile trop tôt ovijtroptiBîni deiConistanfinoplie pour la Crimée. Les assurances se font à pure perte, et, selon moi, 5o pour cent ne suffiraient pas pour en couvrir les risques. L'entrée si étroite du Bosphore est toujours voilée

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dans la saison pluvieuse par un brouillard épais. Un mauvais fanal brille par intervalles; mais comment ne pas se jtromper à Taspejct des feu& aUu*més sur la c6te p^r les barbares qui cbercbent à y attirer les vaisseaux^, afin de s'approprier les débris échappés au naufrage! Les lames courtes dfi cette mer poussées par un vent du nted presque continuel, entraînent rapidement le naviœ; et une fois Tentirée du détroit manquée y eUes le portent irrésistiblen^^nt sur les écueils du. rivage. Tels sont les dangers que les assureurs ne calculent stns doute pas même encore à l'bêure qu'il est Mais moi , qui allais confier à la mer Noire autre diose et des objets bien plus précieu;i que. ma fortinie y je les eus tw^ sous lesyeuii; et j'en. frémis* au moment même oii , rentrant dans ma tente , je donnai l'adieu du soir à mes enfants. Le sort en était jelé :. il fallait partir (*). /

Le lendemaiïii donc, j'envoyai mon fils dès la pointe du jour che^ le gouverneur turc , Omar Ajja , pour lui annoncer que notre intention était de. nous rendre à Constantiuople et pour solliciter sa. pro*tectipn avec un passeport qui pût nous, servir. tout le long des côtes jusiqa'à Tr^bizondCi Ndus avions résolu de faire route par ioer.sur Une taïque, que

(^) Voyez la note 2 a la iiii du chapitre*

A CONSTAiniNOPLE. 165

nous avions arrêtée, et de descendre à terre, toutes les nuits, pour les passer sur le rivage. Comme nous avions eu la veille quelque différend avec un commis de la douane , et que j'avais vu l'excellent effet que produisent chez ces gens-là quelques piastres lâchées à propos, mon fils était muni d'un trèsjoli présent qu'il offrit à l'Âga. Grâce à cette précaution, pensâmes-^ous d'abord, et h l'assistance d'un interprète qui l'accompagnait, mon fils réussit pleinement dans sa mission. Il nous rapporta les offres de service d'Omar , avec l'assurance de sa protection' et les papiers dont nous avions besoin.

L'interprète dont je viens de parler était un Émérétien qui m'avait été recommandé par le général Komatofiskià Cotais, <^omme étant d'une bravoure et d'une fidélité à toute épreuve. Nous eûmes bientôt lieu de voir qu'il méritait ce titre. C'était un homme de bonne mine, âgé de trente ans environ : outre le russe il parlait la langue turque avec facilité. Je l'avais engagé pour nous suivre jusqu'à Constantir nople d'où il devait rapporter, pour son compte, des marchandises qu'il avait intention de revendre dans son pays. Je souhaite qu'il y soit revenu sain et sauf, comme nous nous trouvons dans le nôtre, et qu'il y ait prospéré.

En me rendant sur le lieu de l'embarquement, je fis une assez heureuse rencontre. Un Mingréh'en,

qui était venu à Poti avec un des longs canots de

léé ITmÉRAIRE DE TIFLIS

SOU pays chargé d'une espèce de maïs appelé Kokourouse ( bled d'Espagne ) , s'approcha de moi . ' sur le port et vint m'offrir une pierre qu'il voulait vendre. C'était une gemme hyacinthe de la plus grande beauté» Elle était dans sgq état naturel : la partie convexe avuit peut-être reçu un poli , et un bui*in grec des plus habiles y avait gravé un Mercure debout, son caducée à la main. Le travail de cette petite ligure me parut si précieux que malgré mon habitude de ces sortes de marchés, je ne pus cacher certain air d'empressé^ ment en demandant le prix de Pobjet. Mon di*oIe s'en aperçut et me demanda trois ducats. Je les donnai : l'objet en valait bien cent. Mais je considérai ceci comme une leçon : un antiquaire se pique essentiellement de finesse et d'impénétrabilité : et je connais tel de mes amis, antiquaire comme moi, qdi rirait bien à mes dépens, s'il apprenait ce trait d'imprudence autrement que par un sincère et public aveu de ma faute.

On s'étomiera peut-être que je parle ici de ducats de Hollande. On ne sait pas assez généralement que cette monnaie d'or' est la seule qui circule main-» tenant dans toutes les possessions russes au^*çLelà du Caucase. On les frappe au château de 3t.-Pierre et St- Pàul à Pétersbourg. Quant aux pièces d'cM* russes elles ont toutes disparu ; au point que , dans les eolleotions de monnaie que j'ai visitées, j'en ai vu plus qu'il ne

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m^en a passé entre les mains pendant tout le temps de mmi séjonr même en Russie.

Outre ma collection de pienes gravées y je travaillais depuis six ans à en rassembler une autre bien plus importante : j'avais recueilli aundelà de six cents médailles^ Pàrtbes^ Arsacides, Sassanides^ Cufiques^ des Kalifes^ et des anciens rois de Gé(H*gie. Â Souram y un rabin me vendit deux pièces Partbes l'ime^de Mnaskirès^ roi de PApoUooiatide et l'autre d'Àrtaban. Cette dernière est trèsnrare. Pendant mon séjour à Borne en 1820, je cédai ma collection à S« E. le duc de Blacas^ ambassadeur de France , près le St^iége , à condition toute-fois que la description en serait publiée et que l^ y ferait mention de cefaii qui Pavait rassemblée avec tapât de peine. Ikepuis lors, M. Rcinaud> savant orientaliste, s'occupe de ce travail.

Nous étions entrés dès la veille en marché pour le fret ou le nolis d'une caïquo ; mais, quafud on noas dt voir celle dont on nous avait parié, nous la trouvâmes tellement vieille, délabrée et faisant eau de toutes parts , (|ae nous ne pûmes nous résoudre à lui coniier notre existence. Nous étions là sur le port, bien embarrassés de nos bagages et de notre monde^ quand Omar Aga , ayant été informé de notre situa<tion , nous envoya un patron nommé Ibrahim Reys , lequel nous conduisit à Pinstant vers une calque toute neuve et passablement élégante. Il nous mon-*

168 ihméraire de teflis

Ira la place qu'il nous laisserait au milieu, tandis que ses quatre matelots se tiendraient vers la proue et qae lui-même serait au gouvernail. Il nous lit force promesses de dévouement, et Omar vint luimême fort à propos pour nous engager à nous y fier; fort à propos, dis- je , car la figure du patron ne me revenait guères. En présence d'Omar, le marché fut bientôt conclu et nous ifous embarquâmes immédiatement. Omar était* un homme que nous avions méconnu d'abord : entouré de plusieurs de ses amis, il nous vit nous placer; il regarda lui-même fort soigneusement si rien ne nous manquait, nous offrit des provisions que nous refusâmes, parce que nous étions déjà trop abondamment pourvus ; . et au moment où la voile se déploya , après nous avoir redommandés à Ibrahim , lui. a voir répété qu'il répondait de nous sur sa tête , il nous salua en s'inclinant. Les derniers mots qu'il prononça d'un ton tout attendri furent ceux-ci : Allah Smarladeh ! Que Dieu soit avec vous.

La cordialité de ce brave homme me toucha jusqu'aux larmes. Certes ce n'était point le petit présent du matin .qui agissait encore ; mais nous avons eu très-rsouvent occasion de rémarquer chez les Turcs, des sentiments dé bienveillance envers nous étrangers, que pous n'aurions peut-être point rencontrés en Europe. C'est un reste des vertus patriarcbales encore subsistant en Orient. On peut craindre ^ à

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l'heure qu'il est , de blesser beaucoup de partialités , eu disant du bien d'un Turc. Mais à tout risque, j'ai voulu rendre hommage au caractère' hospitalier du bon Aga de Poti.

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