‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 34 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ma Carte.— Fort Saint-Nicolas.-^ Batoum. ^Maison d'Omar Bey. — Expédition d*Aghalzike et projets sur Batoum. — Arkhliwék. — Omar Aga. — LesLazee. -~ Projet . d^enlévement. —Esclaves prisonniers et déserteurs. — Fort de Djidja-Kaléli. — Witze. — Harem de Mehemet bey .—• L'Athènes du Pont.

Nous étions à la fin de mai : les jours s'étaient écoulés rapidement depuis notre départ de Tiflis. Jusques là tout avait favorisé notre route : le temps s'était maintenu au beau, et, à cette heure peu avancée de la matinée , le ciel était d'une puteté et l'eau d'un calme remarquable : on se serait cru sur la Méditerranée. Un vent frais du nord-ouest nous poussait rapidement le long de la côte que nous avions à longer jusqu'à Trébizonde , c'est-à-dire dans un espace de 5o lieues. Placé près de la poupe , j 'avais sous les yeux quelques cartes , sur lesquelles je vérifiais toutes les positions , ainsi que je l'avais fait dès mon départ de Tiflis , à mesure qu'elles se présentaient devant moi. De temps en temps je consultais aussi le périple d'Ârrien , alin de trouver les noms anciens des villes et des rivières. Au moyen de toutes ces obs rvations, des informations que j'ai prises chez les habitants^ chaque fois que nous primes teiTC, des renseigne-

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ments qui me furent donnés par mes giiides et les différents patrons qpi nous conduisirent, et, en outre, avec les meilleurs matériaux déjà existants , j'ai Gomposé la carte que l'on trouvera à la fin de cet ouvrage. Les différentes échelles dont je l'accompagne mettront les lecteurs; à même de vérifier toutes les distances. J'ose me^ flatter qu'on en appréciera l'exactitude , nonobstant le peu d'étendue de l'échelle à laquelle j'ai été obUgé de réduire un aussi grand espace pour donner le coup-d'oéil de la côte en général. On remarquera que j'ai arrondi beaucoup de contours, effacé beaucoup de déchirements qui se trouvent indiqués dans les cartes ordinaires: C'est que, comme je m'en suis assuré par mainte et mainte expérience, dans les cartes des pays peu connus, ces menus détails ne sont faits que pour en imposer aux simples, ou, selon l'expression vulgaire, pour jeter de la poudre aux yeux des badauds.

Nous passâmes bientôt devant l'embouchure du TschkétiJsou, où nous aperçûmes les ruines du fort Saint*Nicolas. La vanité puérile d'un gouverneur de la Géorgie , Nicolas Fedoro^vitch Rtitchef , avait fait élever en i8i3, dans ce lieu malsain et nul comme position militaire, un misérable réduit auquel il avait voulu donner le nom de son patron. Chose mcroyable mais vraie , cette construction eut pour seul et unique but le plaisir que M. Rtitchef prit à s'en faire le parrain. Heureux encore si elle n'eût été

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qu'inutile ! Les fièvres Oqu'y causèret^t les exhalaisons des marais voisins y consumèrent plus de 3cxx) Riases.Nous reconnûmes de loin le cimetière, qui était très-vaste, à un nombre prodigieuxde petites croix qui s'élevaient çà et là sur le soi. Depuis 1817 la place était entièrement abandonnée : c'était encore quatre ans trop tard.

Vers trois heures de l'après-midi , nous jetâmes l'ancre devant Batoum, ayant fait environ treize lieues presque en droite ligne et sans louvoyer. La rade de cette ville est sûre et assez jw-ofonde pour que des frégates mente y puissent mouiller à une portée de fusil de la terre. Elle est située au fond d'une anse , au nord de l'embouchure du Batoumi ou Tchorok , lé Bathys des anciens, fleuve que j'ai déjà désigné comme formant de ce côté , la limite naturelle des possessions russes. Le port, le seul passable qui se trouve entre Ànapa et Trébizonde, offre une position importante 1 il est défendu à la fois, et par la pointe deiTÎère laquelle est l'embouchure du fleuve , et par une éminence isolée située au Nord-Est, entre

(*) Ces fièvres ont beaucoup d'analogie avec celles qui régnent en Zélande : le ventre du malade se tend et se gonfle; une hydropisie universelle suit cette dégénération locale, et ce dernier p^iode arrivé, la mort n'est pas loin»

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les montagnes et la mer. Au sommet de cette hauteur, qui a la forme d'un cône tronqué et dont la penle esttrès^rapîde, s'élève une fort belle habitation occupée par le commandant Turc.

OmarBey, c'est le nom de ce commandant , est simplement im délégué de la Porte à qui les caïques et autres petits bâtiments qui entrent en rade, paient tm droit de mouillage. La ville elle-même, n'est qu'un long bazar en bois, traversé par une large rue et qui n'est occupé que pendant le jour. Les habitants vivent éparpillés dans les environs, sur la pente des montagnes et parmi des bois épais, formés la plupart d'un buis qui parvient dans ces contrées à une croissance extraordinaire. Toutes les habitations sont si bien cachées , que €e pays , assez peuplé, a Pair d'un désert à toute autre heure que celle oii les affaires se font au bazar.

Après avoir examiné cette belle position , je voulus savoir quel parti les Turcs en avaient tiré, et si même ils avaient p^is les précautions nécessaires pour s'y mettre à l'abri d'un coup de maîn. Je nie fis conduire à terre et j'accompagnai Ibrahim Reys, mon patron, qui allait porter à Omar Bey le tribut d'usage. La demeure du Bey était spacieuse, il y avait maison, basse-cour et jardin enclos de murs: mais aucune disposition militaire ne sy faisait remarquer. Maintenant -donc que la guerre est rallumée en Asie, on prendrait possession de cette

place sans coup férir; et bientôt de la maison d'Omar, située à plus d'une portée de canon des montagnes, et à portée de fusil seulement du rivage, on ferait un fort redoutable , vqui protégerait cette nouvelle conquête. Il paraît qu'anciennement cette place a été fortifiée. Les Romains, et sans doute Mitlundate

avant eux , avaient à Satoum une station militaire ; du temps de l'empereur Adrien^ ce li^u, qui s'appelait Batbys , avait une garnison romaine : c'est du moins ce que semble indiquer Arrien, lequel ne fait mention dans son périple que des postes militaires qu'il a visités.

Ce n'est pas que je pense encore , comme je l'ai fait jadis, qu'un coup de main sur Batoum puisse se faire par terre. Ayant examiné les choses par moimême, et de près, je me suis assuré que la distance de Tiflis à Batoum , qui à vol d'oiseau ne serait que de soixante lieues, s'étend à plus de cent par suite des détours qu'il faut faire du côté d'Agbalkalaki. En outrie, à peine est-on à moitié chemin, que la route devient impraticable pour l'artillerie et les , chevaux. Plus on approche de Batoum , plus elle se rétrécit, au point de se perdre pour ainsi dire, à travçrs les rochers et les bois, en petits sentiers oiji deux hommes ne sauraient passer de front.

C'est donc seulement par mer que l'expédition dont je parle aurait pu réussir : je vais dire quand et comment.

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En 1810, une malheureuse tentative fut faite sur Agnalziké par le corps du général Tonnassoff. Outre la perte d'un grand nombre d'hommes , cet échec faillit nous coûter encore l'affection des Géorgiens , qui se crurent sacriiiés. Au lieu de la force ouverte qui échoua contre la ténacité muisulmane, nous aurions dû recourir au stratagème d'une double diversion; et nous en aurions retiré deux avantages à la fois.

Une petite expédition maritime composée de chaloupes canonnières, portant des troupes de débarquement et l'artillerie nécessaire pour garnir de suite des retranchements eût été préparée secrètement à Kaffa (Théodosie) , et dirigée sur 'Batoum; De son côté, l'armée de terre aurait marché ouvertement vers le même point. Les Lazes de la côte, réunis pour la défense d'Aghalziké, auraient été avertis à dessein. A la vue des dangers qui auraient semblé me nacerBatoum, port à la possession duquel ils attachent avec raison beaucoup plus d'importance qu'à celle de tout autre point, rien n'eût pu les retenir dans la forteresse. Aucun de leurs Beys et de leurs Agas n'aurait manqué d'aller avec les siens se poster dans les défilés au-dessus de Persat, afin de nous en disputer le passage. Mais tout-à-coup, profitant de cette heureuse diversion, nos troupes auraient manœuvré sur la gauche : elles se seraient présentées sous les murs d'Âghalziké, au moment où la gar-

nison aurait été occupée à [dus de dix lieues de ta : et la forteresse eut été ainsi emportée par l'Iarmée de terre an moment même où les troupes de débarquement , ayant prisBatoum de l'autre côté des montagnes , se seraient retranchées dans le char* teau d'Omar.

Ce que l'on a manqué de faire alors ^ le général P&skewitch pounait l'exécuter aujourd'hui ; car je pense ^u'il sera trop prudent pour s'avancer au-delàde Kars. Il doit songer à bien appuyer sa droite v«rs la mer, à s'emparer de tout le pays jusqu'aux frontières indiquées et à bien consolider toua ses établissements. Plus loin il trouverait de terribles obstacles dans la nature même du pays et dans tes habitants du Lazistan , avec lesquels mes lecteurs feront bientôt connaissance. Croire que les soldats de Paskewitcb puissent aller tout droit donner la main dans Censtantinople aux grenadier^ de l'armée impériale , c'est ajouter foi à la plus grande absurdité qui soit jamais sortie du cerveau de nos gazetiers : il n'est pas mauvais que de temps en temps on rappelle à quelquesuns de ces MM. que les routes de ce pays-là ne so»t pas toujours comme celle de Saint-Denis , et que les habitants n'ont pas le même caractère que les gens de Gonesse ou de Pantin.

Vers le soir nous levâmes l'ancre. Doublant la pointe qui forme la rade de fiatoum et derrière laquelle le Tschorok ou Batoumi se jette dans ta mer^

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nous fimesYoile par un beau clair de lune. La brise, moins forte que le vent qui avait soufflé tout le jour , était encore N.-O. Elle nous poussait doucement le long de la côte, où les objets nous paraissaient plus on moins distincts, plus ou moins voilés par les vapeurs, selon que cette côte s'enfonçait dans les terres ou qu'elle se rapprochait de notre barque qui allait en droite ligne. Cette espèce de fantasmagorie me donnait, pour rectifier les distances et rétablir sur ma carte des sinuosités mal placées, une facilité que je n'aurais point trouvée en plein jour.

Nous passâmes ainsi devant la redoute de Macra- Caléh et devant KJhoppi , à l'embouchure du fleuve Acampis, cité par Arrien dans son Périple.

Pfeu à peu, le vent nous devint moins favorable; il tourna enfin tout-à-fait à l'Ouest; et la mer étant fort grosse, à la pointe du jour, nous tirâmes notre- caïque à terre près du village et de la rivière d'Arkhaweh , l'w^rcAaèw des anciens, à lo lieues de Batoum.

Plusieurs habitants du pays, que l'on nomme Lazes , apercevant des Européens à bord de notre barque, eurent la curiosité de s'approcher. Quelques-^uns poussèrent même l'impudence jusqu'à monter dans la caïque où nous étions restés assis, quoiqu'elle fut sur le sable. Mon patron, Ibrahim Reys, sut les éloigner en s'y prenant avec douceur, et en leur faisant observer qu'il y avait des femmes

avec nous. Les musulmans en général ent le plus profond respect pour le nœud conjugal: ils témoignent toutes sortes d'égards à une femme^qui accompagne son mari. Comnie je l'ai déj dit , je suis bien persuadé cpi'en ce point, lesmœurs des peuples chez lesquels nous ayons voyagé nous ont été à tous une espèce de sauvegarde.

J'euis lieu d'apercevoir queies Lazes nous regardaient d'assez mauvais œil. Quoique nous eussions soin^ de ne pas prononcer un seul mot en langue russe, et que mes fils et moi, comme nos deux domestiques , nous fussions armés et habillés à la circassienne , ils s'obstinaient à nous prendre pour des Russes, et j'entendis plus d'une fois murmurer autour de moi les mots : Djaour Moshoff{ infidèle moscovite ). Pour les détourner de cette idée , mon (ils aîné qui parlait assez bien le turc , fut obligé de leur protester à différentes reprises, que nous étions, des militaires français, faits prisonniers en 1812, et que nous retournions dans notre pays. Lorsqu'ils voulaient bien admettre la réalité de ce fait , ils se mettaient aussitôt à nous questionner sur l'armée française et sur le sort de Napoléon, qu'ils appelaient toujours Bonaparte , nom sous lequel il s'est fait connaître aux Orientaux.

Nous eûmes les mêmes préjugés à détruire dans la visite que nous fîmes le lendemain à Omaiv Aga, commandant de ce bourg. C'était un parent

de ce Jordan Ouglou 9 si connu par sa haine pour la Russie 9 dont il ravageait les frontières durant le cours de chaque campagne. Lui-<même avait fait, contre les Russes, la guerre de 1810 et avait contrihué à leur échec d'Aghalzike, ce dont il ne pou-vait se lasser de se glorifier. Ce vieillard rusé et cupide, ne croyant point à nos protestations, voulait nous retenir et nous rançonner. Nous ne lui échappâmes qu'en assurant que nous étions attendus par le Pacha de Trébizonde. Le lendemain nous fûmes très-étonnés de recevoir de sa part un cadeau de truites salées. Connaissant l'usage turc, je compris ce que cela signifiait, et je lui envoyai en échange un fort beau poignard géorgien {Kinjal). Mais il ne trouva pas que ce fût un assez digne prix de sa haute protection , et comme il nous avait vus la veille dîner dans notre caïque ; il eut l'impudence de nous faire demander, pour sa femme, deux des cuillers d'argent dont nous nous servions. Les Lazes , dont le pays s'étend depuis le Gouriël jusqu'à Kerasoun*, forment un peuple nombreux, les habitations étant assez rapprochées sur toute la côte. Ils mènent une vie indépendante presque sauvage , et vivent des produits de leur chasse et de leur pêche. Un grand nombre d'entre-eux quittent le pays pour s'engager dans la marine turque et reviennent s'établir chez eux, après avoir mené plusieurs années une vie qui ne diffère pas beaucoup

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de celle des forbans. Cette circonstance influe sur le caractère de la nation, que je trouve rusé, vindicatif, enclin au vol et capable de tous les crimes qui Paccomf agnent. Je ne puis mieux peindre les Lazes qu'en les comparant aux Lesghis, lesquels, à mon avis, valent mieux encore, parce que du moins leur bravoure a un air.de franchise , qui manque aux Lazes. Ceux-ci seront courageux aussi; ils se feront tuer pour atteindre leur ennemi : mais seulement s'il leur est impossible de l'égorger par trahison et sans courir de risques. "

Tel est le peuple auquel les Russes auraient maintenant aflaire, s'ils faisaient un pas de plus en Asie. Le portrait que j'en trace n'est point flatté; mais ils ne m'ont point traité de manière à mériter mon indulgence. On en jugera par le récit de ce qui m'arriva encore à Arckawéh.

Le troisième jour après notre arrivée , je \is venir à moi uh homme que je connaissais déjà comme exerçant dans ce village le métier de barbier ( car les Lazes, de même que les Géorgiens dont ils parlent aussi le langage, ne laissent généralement croître que leurs moustaches ). Après s'être bien assuré que personne ne nous écoutait, ce brave homme m'apprit que quelques habitants avaient formé le dessein de m 'enlever mon plus jeune fils, en l'atti* rant à un mille du bourg sur les bords de la rivière , sous le prétexte de lui faire voir leur pêche. Pour

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échapper à ce danger il nous a suffi de retenir l'enfant près de nous ; mais je suis bien persuadé que si le projet n'eût point été éventé, rien sur la terre n'eût pu me faire rendre mon fils, pas même l'autorité du grand Seigneur qui est presque nulle dans ces contrées sauvages et indépendantes.

Je témoignai comme je le pus ma reconnaissance au sauveur de mon ûls, et, l'a jant retenu à causer avec moi, il me raconta qu'il était Russe et que les mauvais traitements d'un de ses officiers l'avaient contraint à déserter. Bien que renégat , il n'était point circoncis; dans la mosquée il priait encore le Christ. Il comptait se réfugier un jour dans le'^Gouriël , retourner à la vraie foi et faire baptiser une fille Laze qu'il avait épousée et qui voulait partager entièrement son sort. Celle-ci montra à ma femme , qui eut la curiosité d'entrer dans leur demeure , une image du Christ que^ son mari conservait. La vraie religion reçoit peut-être des hommages plus purs que celui du renégat et de cette ignorante catéchumène, mais elle n'en reçoit guères de plus touchants.

Les déserteurs russes, et même ceux qui par contrainte ou de bon gré ont abjuré leur religion, sont toujours prêts à donner de pareilles marques d'attacheixient aux Européens qu'ils rencontrent : preuve évidente du regret qu'ils ressentent d'avoir trahi leur patrie et leur Dieu. La plupart témoignent hau-

tement. leur repentir et n'ont d'autre désir que de trouver l'occasion, de s'évader.

On ne saurait s'imaginer combien ces sortes de gens sont nombreux dans toutes les provinces de l'empire turc. En cas de guerre, si la. Russie, veut bien tendre les bras à ces malheureux égarés, ils peuvent lui apporter un puissant renfort et des connaissances locales très prjécieuses. :,

Plusieurs soldats, et entre autres un chasseur du i5® régiment , qui avait été surpris et enlevé depuis la paix par trois Turcs de Poti, dans les bois entre le Phase et Kouleh, vinrent me trouver tour à tour dans la soirée et me prier d'intercéder pour eux à,Trébizonde ; je le promis. J'aurais voulu les emmener avec moi ; c'est surtout un service qae j'aurais voulu ren- . dre à l'homme qui m'avait conservé mon fils. Mais Ibrahim Reys me représenta que cet enlèvement ne pouyait rester secret; qu'on l'eu rendrait lui-même responsable, et que, comme il habitait près de là sur la côte, à Witze, on l'aurait bientôt arrêté et puni. Je ne pusjn'empêcher de céder aux raisons d'un homme qui nous paraissait attaché et qui nous prouva son zèle dans plusieurs circonstances critiques.

Nous trouvâmes, chez des femmes établies dans ce pays, des marques d'un sentiment religieux analogue à celui qui dominait tqus les déserteurs russes. Un groupe de jeunes personnes vint se présenter devant notre barque , sur laquelle nous avions élevé une

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tente, et Pune d'elles s'adressant à mon fils le pria avec instances de leur montrer sa mère, la femme franque qui Payait nourri de son lait. On les introduisit : elles portaient avec elles du miel, des fruits et d'autres petits cadeaux qu'elles offrirent à. ma femme avec une touchante cordialité. On eût dit une rencontre de famille. Parmi ces fruits se trouvaient des baies de laurier-rose. Il n'est point dangereux d'en manger dans ces contrées : nous en goûtâmes^ mais elles nous parurent fades, et de^ puis nous n'y touchâmes pas plus que si c'eût été réeUement un poison. Les visiteuses caressèrent beaucoup ma femme* et sa fille ; elles examinèrent avec beaucoup de curiosité toutes les pièces de leur habillement. La plus jeune et la plus jolie parais-* sait la plus epipressée : ayant aperçu ton t-à-coûp une croix que ma fille portait au cou, elle la saisit et la ptessa contre ses lèvres en sanglotant. Cette jeune fille avait été chrétienne ; c'était encore une victime des Turcs.

Le vent nous retenait toujours à Ârckawéh ce qui nous contrariait beaucoup. Je parcourus les environs avec Ibrahim. Nous allâmes visiter un château abandonné situé sur le haut d'une montagne, à trois cents pieds environ au-dessus du ci veau de la mer. Lès habitants du pays le nomment DJidJa kaîeà et disent qu'il appartenait aux tréhois, connus sous le nom de Ginoéz tout le long de la côté où ils

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avaient des établissemeots. Cette constructîoQ me parut remonter à des temps plus anciens. A la façade qui regarde l'ouest, au-dessus d'un portique, je vis une inscription presque complètement effacée par le temps 3 mais la forme de quelques lettres qui subsistent prouve suffisamment qu'elle était écrite en langue grecque. Dans une des salles^ dont la voûte était bien conservée, je vis un beau Pégaze, sculpté en relief, qui sans doufe avait dû faire partie d'un grand système d'ornements. Je crois pouvoir conclure et de cet emblème et de la langue de l'inscription que ce château était un de ceux dont les rois du Pont avaient bordé toute cette mer : les Romains le prirent sur les troupes de Mitbridate; les Génois s'y établirent après la décadence de l'empire, et enfin il tomba, en même temps que le reste du pays, entre les larges mains de Mahomet H.

Le quatrième jour seulement , vers le soir, le vent redevint favorable et nous nous bâtâmes de profiter du calme. Au moment où nous allions appareiller, nous vîmes arriver une caïque que l'on tira sur le rivage à côté de la nôtre, Une jeune fille vêtue à la géorgienne en descendit : elle était sous la garde d'un vieillard et de deux canonniers turcs de Poti. J'appris bientôt, par mon barbier renégat, que cette fille était une de celles qui venaient d'être enlevées à Persat, village situé à quelques werstes des frontières du Gouriël par l'expédition dont j'ai fait men-

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tion plus haut et à l'occasion de laquelle je m'étais chargé d'une mission auprès duPacba de Trébizonde. C'était précisément à celui-ci que cette jeune fille était destinée ; on la lui envoyait en préseul, sans doute pour étouffer toute poursuite : mais je me promis bien de n'en mettre que plus d'énergie dans mes réclamations et , sans les réflexions prudentes qu'Ibrahim m'avait déjà suggérées, j'aurais délivré cette malheureuse personne par la force des armes au moment même où nous fûmes rejoints en mer par la caïque qui, comme la nôtre, faisait voile pour Trébizonde.

Toute la nuit, le temps fut calme: à peine un léger souffle enflait la voile et rafraîchissait les airs; mais le vent se leva de l'Est avec le jour, et bientôt nous nous trouvâmes à Witze, bourg situé sur une rivière qui ne peut être que le Pyxites des anciens. Ce qui me confirme dans cette opinion c'est l'étymologie de ce nom ( *rdçif , buis ) , et l'abondance de cette espèce de bois que Ton trouve dans les environs : abondance extraordinaire, même dans un pays où cet arbre croît spontanément.

À l'entrée du village , nous aperçûmes un bel et vaste édifice : c'est là que notre bon Omar aga, commandant de Poti, avait son harem et sa maison de plaisance. Il nous avait engagés à nous y arrêter en passant. Là favorite de l'aga , apprenant notre arrivée et sachant que nous avions avec nous une

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dame, nous envoya des rafraîchissements et des provisions de toute espèce. Ma femme alla lui rendre une visite et se fit accompagner par mon fils , qui , étant encore imberbe , pouvait entrer dans le barem et lui servir d'interprète. Parmi les femmes qui s'y trouvaient rassemblées, il y en avait une d'une beauté remarquable, maisqui pourtant ne semblait point occuper le premier rang parmi ses compagnes. EUe était attaquée du scorbut, et comme les Orientaux sont très portés à nous attribuer des connaissances médicales d'un genre tout surnaturel, elle pria l'étrangère de la guérir, soit par l'application de quelque amulette , soit par le moyen de paroles efficaces. En se retirant, après avoir goûté quelques confitures et aivoir reçu toutes sortes de marques d'affection , ma femme promit à la malade de lui envoyer un remède qui vaudrait toutes les paroles et les amulettes possibles. De retour auprès de moi , elle mêla une bouteille d'eau pure et une bouteille d'eau-devie, y ajouta un grand verre d'absintjbe et envoya •les deux bouteilles de ce mélange à la belle esclave , en lui faisant dire de s'en rincer la bouche chaque jour. Sur des organes mahométans inaccoutumés aux liqueurs fortes, ce temède aura vigoureusement opéré. Nous ne devons pas supposer que le goût de la mixtion ait pu engager la malade à contrevenir à la loi du Prophète et à en avaler la moindre goutte. La situation de Witze est peut être la plus ro-

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mantique de toute la côte , et c'est à dessein que j'emploie ici le mot romantique, dans une acception que l'on n'a point coutume de lui donner. Peut-^tre quelqu'un me demandera-t-il si , dans ce paysage , une masse de rochers bien noirs projettent leur ombre sur les flots, pétillant plus loin aux rayons du soleil d'Orient; si des ruines antiques, riches en souvenirs, y sont à demi cachées par des arbustes et des fleurs récemment cultivées par la main insouciante de quelque villageois ; si le kiosque élégant du pacha s'élève au milieu des pauvres cabanes des pêcheurs du Lazistan? Non. Tout cela serait commun , classique , dans des lieux où de pareils contrastes se renouvellent à chaque instant. Ce qae Witze a de frappant, de bizarre, de romantique, pour répéter le mot : c'est la douce simplicité du paysage même, la monotone fraîcheur, la richesse uniforme des teintes, l'absence de tout accident, de toute opposition , la propreté d'un jardin hollandais, l'étendue des plaines de la Flandre, et la régularité d'une allée de Versailles. C'est comme un paradis , où le bien est si beau qu'il n'a pas besoin du contraste du mauvais principe pour paraître ce qu'il est. Enfin , devant ce charmant tableau , on se rappelle le mot de madame de Staël : Il ne faut pas desespérer de la peintui-e du. bonheur, comme effet pittoresque.

Comme je l'ai dit, Ibrahim Reys était de Witze, Il

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y prit les vivres nécessaires pour lui et ses quatre matelots. Par le camctère de ses babitants^cet endroit me parut contraster, comme par la nature du sol, avec le reste du Lazistan. La femme d'Ibrabim, qui vint nous offrir du lait, des œufs, des fruits et des gâteaux avait un air de douceur angéh'que. Ses gâ-teaux, faits de maïs et cbauds encore, nous parurent excellents. Nous étions en tout genre faciles à contenter.

Vers midi nous remimes à la voile, et, avant la nuit, nous fûmes près d'Atbineb ou d'Athènes, ce Car, dit Arrien, il y a aussi une Athènes sur le Pont Euxin; «Ue est appelée ainsi d'un temple de Minerve, bâti à la grecque. Il y a aussi là un château abandonné et un port. »

Les habitants de ce village sont des gens qui, lors de la conquête de Mahomet II , furent contraints d'embrasser l'Islamisme, et, chose remarquable, outre la langue turque qu'ils parlent avec les étrangers, ils ont conservé entre eux l'idiome de leurs pères. Ainsi quelques traces de k civilisation et de la littérature helléniques se retrouvent aussi dans l'Athènes du Pont,

On me fit voir l'emplacement où avait été le temple de Pallas. Je n'y trouvai qu'une masse de décombres. Quelques colonnes enterrées marquaient encore l'enceinte elliptique du péristyle : à en juger par les fragments il doitavoir été de l'ordre dorique.

A CONSTANTIXOPLE. Idi

Je vis aussi* les ruines du château qui n'ont rien de remarquable.

Avant d'arriver au village d'Athineh nous avions passé devant deux endroits qui méritent d'être cités. Scindona est si tué près du Zagatis des anciens. On y voit une ancienne forteresse mîthridatique possédée depuis par les Géoois.

Le fort de Laros est l'endroit oii Moustapba aga y qui s'était mis en insurrection contre le pacha de Trébizonde, tint si long-temps en i8i5. A la veille d'êtie pris, il parvint à s'échapper avec ses gens durant une nuit obscure : ses soldats se débandé* rent et rentrèrent chacun dans leurs foyers^ : luimême trouva un azile en Perse. Un dénouement aussi hem^ux d'une révolte sanglante est bien rare en Orient.

En nous approchant d'Athineh, nous vîmes de loin , à notre gauche et au fond de l'anse formée par . l'embouchure de la Mapavreh , un grand village qui porte le même nom que la rivière : usage constant sur toute cette côte et que sans doute on aura déjà re-* marqué. Près de là se trouve une source de pétrole semblable à celles de la mer Caspienne que j'ai décrites dans ma note sur l'histoire naturelle du Cau-

case. Celle-ci a cela de particulier néanmoins que le pétrole ou naphte s'écoule dans la mer et surnage en formant un courant distinct jusqu'à près d'une lieue de là. Il est étonnant que personne ne songe

à le recueillir pour le vendre à l'étranger ou Pemployer sur les lieux.

Après avoir doublé les écueils qui se trouvent audessus de Riséh , un courant nous empêcha de gagner le port d'Off, sur VOphis des anciens : nous ne pûmes voir cette petite ville d'où les premières familles de la Grèce , celles des Ipsilanti, des Morosi, etc. , tirent leur origine. Repoussés ti-ès-loin en mer ce ne fut que dans la nuit que le vent nous permit de nous rapprocher de la côte , et la matinée était peu avancée quand nous nous trouvâmes devant Trébizonde.

Nous avions parcouru en six jours une distance de près de 5o lieues à vol d'oiseau et cette distance avait été tout au plus doublée par les détours : ce qui fait par jour environ huit lieues. Le temps n'est peut être pas loin où des bate^iux à vapeur feront ce trajet en moins de vingt-quatre heures. Tout dépend de la Russie qui peut, avec la supériorité de l'industrie moderne et des moyens d'exécutiop gigantesques comme ceux des anciens , effacer tous les prodiges d'autrefois et ceux même de notre temps.

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CaaAPITRE X.

Trébizonde. — Le consul de France.-— Colline des Dix mille.

Déli bal. — Histoire de Trébizonde. — Inscription rectifiée.

Tombeau de Salomon. — Pachas de Trébizonde. — Audience. — Attaque de la ville par les Russes en 1807. — Mines. — Commerce. — r Départ. ' ' •

Le quatre juin , vers dix heures du matin, je débarquai dans le port de Trébizonde , non point au milieu de la corde de l'arc que forme la ville y là où Pempereur Adrien avait fait creuser un vaste et superbe port j mais dans une petite anse à l'extrémité septentrionale de cet arc,le seul point d'embarquement et de débarquement que les Turcs connaissent aujourd'hui 3 ils l'appellent Tchumléké. De ce côté l'on n'aperçoit presque rien de la ville, rien qui fasse présumer que l'on entre dans la capitale d'un empire autrefois puissant. Le palais du pacha se présente seul , en face d'un petit quai presque en ruines : il est naturel que ce personnage se soit logé ' à portée de diriger les .exactions qui se font en son nom et à son profit. ^

Ces circonstances jointes à l'empressement où j'étais de remplir la mission dont j'étais chargé , eurent. * un effet tel que je ne me rappelle pas avoir observé

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rjuoique ce soit quant à Taspect de la ville, vue du partiel même aux rues et aux places publiques que je tniyersai pour me rendre au consulat Heureusement que je trouvai plus tard le temps et l'occasion de réparer ma négligence et d'observer la ville par un coté non moins intéressant que celui qui m'avait échappé.

M. Dupré, consul de France et vice-gérant du consulat de Russie , nous reçut tous avec une extrême politesse et quand je lui eus exposé les griefs contre lesquels je venais réclamer au nom des chefs civils et militaires des provinces russes 9 il prit cette affairé aussi chaudement que moi-même, résolu défaire et de redoubler s'il le fallait les démarches les plus pressantes, quoique malheureusement il ne pât compter tout-à-fait sur le succès.

Nous nous rendîmes sur le champ à la demeure de KhosrefT Mehemet, alors Pacha de Trébizonde. On nous annonça : mais le rusé personnage était déjà prévenu, ou bien il soupçonna l'objet de notre démarche , car sous le prétexte d'une indisposition, il nous fit prier de remettre notre visite au lendemain.

Alors M. Dupré m'invita obligeamment à passer avec lui le reste de la journée : il me promit de me faire voir ce que la ville offrait de curieux, ajoutant modestement qu'il essaierait de me donner tous' les détails à l'intelligence desquels ses faibles connais-

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sauces lui pertnettaîent d'atteindre. Je vis bientAt qu'il n'avait point promis assez et qu'il écoutait trop un sentiment de modestie qui , j'en suis persuadé, était néanmoins bien sincère.

Depuis igans, cet homme vénérable remplissait à Trébizonde les fonctions de consul de toutes les puissances de l'Europe, oserai-je dire, aussi bien que celles de consul français. Sa constance, son affabilité ,.et sa générosité ayaientadouci des barbares. Depuis Poti jusqu'à G)nstantinople , tout connaissait M. Dupré par ses services et ses bienfaits. Le * respect et l'amour qu'on lui portait rejaillissait sur tous les chrétiens donton ci oyait trouver en lui le type et le modèle. En le voyant protéger les voyageurs, les attirer chez lui et les y accueillir comme des frères avec une hospitalité digne des temps antiques , les Turcs se persuadaient aisément que tous ses hôtes étaient réellement ses égaux en intelligence et en bontQ : aussi le chapeau ( c'est par cette partie du costume que les Turcs distinguent les Francs) étaitil respecté à Trébizonde non moins qu'à Constantinopie.

Si , durant un long séjour sur cette côte , M. Dupré n'avait laissé échapper aucune occasion de déployer l'excellence de son cœur, il n'avait point négligé davantage de multiplier ses connaissances et d'enrichir son esprit. Peu de personnes en Europe , j'ose le dire, ont connu comme lui les antiquités , la

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géographie, le commence et même l'état militaire du Lazistan. Je ferai ici vn aveu bien sincère : si M. Dupré avait entrepris ayant sa mort de publier un ouvrage sur ces contrées , jamais le mien n'eût paru. C?est sur-tout en parcourant Trébizonde avec lui que j'eus occasion d'admirer l'étendue de son érudition et la justesse de ses vues. Tout ce que l'on trouvera de remarquable dans ce chapitre doit lui être attribué sans réserve : j'y réclame seulement pour ma part les choses auiLquelles on pourrait trouver à redire, ou les omissions qu'on y pourrait remarquer.

Le consul me conduisit hors de la ville : nous nous enfonçâmes un peu dans les terres ausud-^st, et au bout de trois heures de marche nous nous arrêtâmes sur une colline qui dominait toute la côte. Du sommet de cette hauteur , les Dixr-inille , revenant de chez les Macroniens > après les avoir aidés à vaincre les habitants de Colchos, saluèrent avec de longues acclamations les flots de la mer IN^oire. Après avoir si long-temps erré à travers des pays inconnus ,' ils se consolèrent en voyant une étendue d'eau pareille à celle qui baignait les rivages de leur patrie : sans doute ils pensèrent que c'était la même mer ou que du moins elle devait communiquer avec les eaux du midi«

C'est de là aussi que l'empereur Adrien vint la contempler, et qu'^Arrien, daps sa tournée d'ins-

pection sur ces côtes, s'arrêta tout ému, en saluant les lieux sanctifiés par la présence de dix mille héros et depuis par celle du successeur et de l'émule de Trajan , tant vivaient avec force après cinq siècles les souvenirs de cette retraite plus héroïque qu'une victoire, de cette marche militaire de ii5o parazanges accomplie en quinze mois, à travers des peuples harbares de chacun desquels on n'achetait l'amitié qu'en livrant pour eux un combat. Nous éprouvâmes , M. Dupré et moi , que , 17 siècles plus tard, ce souvenir n'était pas encore sans puissance,

Ârrien vit là des autels érigés par les Barbares , mais grossiers, mal polis et couverts d'inscriptions incorrectes. Il les fit remplacer d'une manière convenable. La pose de la statue d'Adrien lui parut inspirée par une idée assez grande : elle étendait la main vers la met: mais elle était mal achevée et peu ressemblante. Arrien pria l'em'f>ereur de lui en envoyer une autre ; car, disait-il, ce lieu est tout-àfait propre à y consacrer des monuments pour l'éternité !* Il demanda également une statue de Mercure de 5 pieds , pour la placer dans le temple en pierre de taille qui existait déjà , et une statue de Philésius de quatre pieds pour la mettre auprès delà première j car, ajoute-t-il naïvement, celui qui sacrifiera à Mercure fera une chose agréable à son petit-fils, et celui qui sacrifiera au petit-fils doit

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se rendre agréable à sou aïeul. (*) Ces soins reliligieux ont quelque chose de touchant : mais que restait-il autoiu* de nous de ces monuments placés dans un lieu si propre à les consacrer pour Péternité ? quelques ruines informes.

Partout autour de nous, nous vîmes croître le Rhododendrum ponticum. M. Dupré m'assura qu'il avait vérifié par lui-même une propriété singulière de la fleur de cet arbrisseau. Les abeilles en tirent un miel , qui , mêlé aux sucs d'autres plantes, est une espèce de poison. Il fait éprouver à ceux qui en mangent et surtout aux étrangers un étourdi ssement plus ou moins pénible. Les- habitants du pays se gardent bien d'acheter du miel recueilli dans la saison où le Rhododendrum est en fleur ( printemps ) : ils appellent ce ' miel Déli half ( Déli y fou; Bal y miel). Ainsi nous fut attestée la véracité de Xénophon^qui dit, liv. IV: (dis y> trouvèrent dans ces environs beaucoup de ruches , » et tous les soldats qui mangèrent des gâteaux de » miel eurent le transport au cerveau, vomirent

(^) Les mythologues ne nous disent rien sur la naissance de ce Philésius, ni sur le rang et les fonctions qu'il occupait dans l'Olympe. Philésius^ Âchéen, fut élu comme un des chefs des dix-mille à la place de Ménon ^ après la bataille de Cunaxa. Peut-être est-il question ici de ce chef 9 déifié dans la suite.

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)> et ressentirent l'effet qu'aurait produit un pur- » gatif : aucun d'eux ne pouvait se tenir sur ses » jambes. Ceux qui n'en avaient que goûté avaient » Pair de gens plongés dans l'ivresse y ceux qui en » avaient pris davantage ressemblaient ^ les uns à » des furieux , les autres à des mourants. On voyait » plus de soldats étendus sur la terre que si Par- » mée eût perdu une bataille ^ et la même conster- » nation régnait dans tous les rangs. Le lendemain , » personne ne mourut. Le transport cessait à peu » près à la même beure où il avait pris la veille. » Le troisième ou le quatrième jour, les malades » se levèrent fatigués et rompus comme après l'effet » d'un violent remède. » Ce n'est point la première occasion que je saisis de justifier les anciens bisloriens que l'on accuse à tort d'imposture ou de préjugés : on ne saurait trop , selon moi y insister snr ce point j et rébabiliter leur bonneur.

En nous rapprocbant de la ville, nous Jious arrêtâmes une seconde fois sur une colline qui la domine entièrement , quoique un peu au-dessous du plateau Trapézoïdal) qui lui a fait donner par les Grecs le nom de Trapeziîs.

' Ce fut sans doute sur ce plateau que les Dix-mille célébrèrent des jeux et des combats gjrmniques , sous la présidence de Dracontius, exilé de Sparte dès son bas âge, parce qu'il avait tué en joliant un «nfant comme lui. Là ils immolèrent aux dieu^

les taureaux et les génisses que les habitants des environs leur avaient offerts en tribut , pour éviter leurs incursions et le pillage. Quant à ceux de Trébizonde même , les Grecs les traitèrent fort humainement, sans rien exiger d'eux.

Derrière nous^ sous ce même plateau, s'ouvrait une espèce de grotte. C'était l'entrée de l'église de Théos Sképasto, creusée dans le roc par ordre d'Alexis Comnène qui s'y fit eqlerrer. La ville, tous ses édifices, ses églises aux dômes grecs et construites en forme de croix à quatre bras égaux, ses murs, sai citadelle et ses deux ports étaient presque sous nos pieds ; nous apercevions très distinctement à fleur d'eau les débris du mole construit par Adrien* C'est là que nous repassâmes ensemble l'histoire de la cité célèbre sùrlaquelle planaient nos regards.

Trébizonde , l'une des plus importantes d'entre les villes de l'Asie mineure qui bordent la mer noire , a été considérée comme faisant partie de la Cappadoce , ou de la Colchide , ou du royaume de Pont, suivant les divisions politico-géographiques de diverses époques : c'est aujourd'hui le chef-lieu du Pachalic qui porte le même nom. Elle est située par les 4 1°- 2^ - 5" de latitude et les 4 1"" -i 6' 45" de longitude moyenne (*).

(*) Trébizonde a donné le jour à deux savants : Georges, dit Georges de Trébizonde, et le cardinal Bessarion.

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Cette ville était autrefois très grande et entourée d'une double enceinte de murailles. Elle doit, dit-on, sa fondation aux habitants de Sinope, colonie Milésienne, qui s'y établirent vers l'an du monde iygo. L'accueil qu'y reçurent les Dix-mille prouve assez que la population de cette ville était grecque de cœur comme d'origine. Une monnaie antique assez rare vient encore à l'appui de cette opinion. Elle porte d'un côté'la tête d'Apollon , et sur le revers une ancre fivec une proue de navire, et pour légende TPAiiEzoTNjmN. Trébizoudc tomba au pouvoir de Mithridate; mais, trahi son lils Fhamace, se trouvant dans l'impossibilité de défendre ses conquêtes, le Roi de Pont se ût donper la mort par Bituït, capitaine gaulois. Il était alors à Panticapée,près de Kertsch,port russe sur le détroit de Taman , qui joint la mer d'Azoff à la mer Noire. A cette nouvelle, Pompée partit de Sinope, et vint occuper Trébizonde.

Les Rois de Perse la possédèrent depuis ; mais; sous le règne de Septime Sévère , les Romains la prirent de nouveau après la défaite de Piscennius Niger.

Zozyrae rapporte que sous le règne de Valérien et de Gallien , les Scythes vinrent mettre le siège devant Trébizonde. Par la négligence do la garnison, qui était cependant très forte , les murs furent assaillis de nuit et emportés à l'escalade. Le

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caroage fdt affreux : les Scythes dépouillèrent les temples et les palais, les détruisirent on les incendièrent, et retournèrent dans leur pays chargés de bntin et eomienant nn grand nombre de captifs.

Sous le règne de Dioclétien et de Maximin , Licinius, qui commandait en Gappadoce , d^loya sm>tout dans cette ville sa cruauté à l'égard des chrétiens : il y (it périr un grand nombre de Néophytes.

A Vépoqae où Constantin le Grand monta sur le trâne de Bysance , A.nnibalien commandait en Cappadoce. Il se fit chrétien vers 3 12. Constantin, qui Paimait beaucoup , lui fit épouser sa fille Fbvie et le nomma Roi de Pont. Ânnibah'en fit bâtir la première égliSe à Trébizonde. C'est celle qui porte encore le nom de CbristoKephalos( Saint Saaire). Les Turcs en ont fait une mosquée.

Pendant le règne de Valentinien I*^"", les princes de, Trébizonde passèrent sous la domination des Perses et redevinrent payens. Cet état de choses dura jusqu'au règne de Justin I^^.

Vers la 4® année de celui-ci, Tan 622, Tzatius, prince de Trébizonde , après la mort de Zamonr son père, partit clandestinement pour Constantinople. Arrivé dans cette capitale , il embrassa la reb'gion chrétienne et se présentant à Justin, il le supplia de le couronner de sa main roi des Lazes , en le délivrant du vasselage de la Perse.

L'empereur jui donna en mariage Valérienne , nièce du patriarche Oninus, et le revêtit des ornements royaux. Tzatius revint à Trébizonde avec son épouse et chargé de magnifiques présents.

Cabadès, alors roi de Perse, irrité de cette défection^e déclara Pennemi des Grecs. Une guerre terrible s'alluma dans ces contrées ) mais le célèbre Bélisaii*e ayant été envoyé au secours des Lazes, bat* tit les troupes de Cabadès et les poursuivit justes en Perse. Là, il força ce prince à demander la paix et à se désister de tous les droits qp'il prétendait avoir sur le Lazistan.

Telle fut Porigine de cet empire de Trébizonde, si célèbre dans nos romans de chevalerie^ qai en font le théâtre de mille aventures fabuleuses.

Ce fut en vain qu'après la mort de Justin I^^, les Perses recommencèrent la guerre contre Tzatius; Justinien, étant monté sur le trône, leur dépécha de nouveau son Bélisaire qui les eut bientôt mis à la raison. Justinien , non content d'avoir sauvé Trébizonde du joug étranger, la lit réparer et embellir. Une inscription que l'on voit encore au dessus de la porte qui conduit de la ville à la citadelle rappelle la munificence de ce prince.

Touhiefort, plus savant naturaliste qu'habile antiquaire, donne, dans son Voyage du Lfcvant^ une traduction très fautive de cette inscription grecque. II a senti lui-même la nécessité de pallier les erreurs

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qu'il avait commises^car il dit : ((Les caractères en son t y> beaux et bien conservés; mais^ comme la pierre xr est incrustée dans la muraille et enfoncée de près y> d'un pied et demi, on ne isaurait lire la dernière » ligne à cause de Vombre. Voici ce que nous lûmes y> après en avoir ôté autant que nous pûmes les toiles » d'araignées, avec une perche autour de laquelle » nous avions attaché un mouchoir. » Or l'expression impropre à^owhre ^ n'est-elle pas employée ici à dessein? une saillie ne donne pas d'ombre sur une surface placée au dessus d'elle , à moins que la lumière ne vienne d'en bas. Cette saillie elle-même forme lé seul obstacle : elle n'est pas, comme dit le célèbre voyageur, d'un pied et demi, mais d'un demi pied tout au plus, et, si elle empêche de voiries trois dernières lignes seulement , elle n'empêche pas au moins de copier correctement le reste. Quant aux toiles d'araignées, plus d'un siècle après Toumefort , je n'en ai vu aucune trace. La pluie , qui de temps à autre lavait la surface de la pi erre, y entretenait la propreté, et je ne pense pas qu'il ait jamais pu en être autrement.

Pour réparer l'omission de mon savant prédécesseur, omission d'autant plus importante qu'elle com<prend la date de l'inscription , je montai au grenier d'un marchand de fruits arménien, établi en face .de la porte, et je soulevai seulement une large tuile du toit afin de ne pas être aperçu des Turcs. Les ca-

A CON8TANTINOPLB, 205

ractères encore parfaitement conservés rendirent ma besogne facile. Voici l'inscription en entier :

EN flNOMATl TOT ABïnOTOT HMnN IH20T XP12TOT KAl 0EOT HMAN ATTOKPATflP KAI2AP «AABI02 10T2TINIAN0X AAAMANIK02 FOeiKOX «PAFKIKOX TEPBIANIKOX ANTIKOÏ nAPeiKOÏ AAANIK02 0TANAAAIK02 A«PIIk02 ET2EBII2 ETTTXHÏ ENA0S02 NDUITHÏ TPOnAIOTXOX AEI2KBAXT02 ATrOT2T02 ANENE^EN EN «lAarEIMIA TA AIIM02IA KTIXMATA TH2 nOAEnX inOTAH KAI EniMEAEIA EIPU- NAIOT TOT 0EO*IAEOTATOT EniXKOnOT XP

«Mr.

«Au nom de notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ^ l'empereur César Flavius Justinien,l'AUemani<jue, le Gothique, le Francique, le Germanique, l'Autique, le Parthique, l'Alanique, le Vandalique, l'Africain, le pieux, l'heureux, le glorieux, le victorieux, le triomphateur, toujours vénérable, auguste, a restauré par sa munificence les édifices publics de la ville, par les soins etsous l'inspection d'Irénée très pieux évêque , l'an de J.-C. 543. »

Parmi les édifices érigés par Justinien, on remarque encore la belle église de Sainte-Sophie (dédiée à la Sagesse divine). Elle est située à l'ouest hors des murs. Une partie seulement de ce vaste édifice a été convertie en mosquée. On attribue également à Justinien la basilique dédiée à la Vierge , et située au milieu de la ville. On y remarque des restes assez bien conservés d'une mosaïque qui représente la mère

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deDien avec les douze apôtres. On yoît encore les restes d'un aqpiednc coDStrait par le prince pour amener dans la TÎUe les eaux des montagnes.

Sous le règne de Jean II (Comnène } dit Porphyn^enète , empereur de CcMistantinopie y Constantin Gabras s'érigea en tjran à Trébizonde. Le territoire de cette, ville fut alors continuellement sujet aux incursicms de s Perses ef des Barbares jusqu'au moment où Gonzade, trébizontain, ayant été élu roi des Lazes, vint se présenter à Chosroès, roi des Perses,et mettre ses états sous sa dépendance. A la mort de ce prince, Trébizonde fut érigée en ducbé, dépendant des empereurs de Constantinople, et Alexis G)mnène, surnommé depuis le Grand , prit possession de cette ville avec le titre de duc , Pan 1 2o4 , époque de la prise de GMistantinople par les Français 'et les Vénitiens sous Baudouin comte de Flandres.

Les habitants de Trébizonde racontent que cet Alexis y ayant un jour terrassé de ses propres mains un énorme dragon, youlut consacrer la mémoire de cet esjdoit et fit construire sur les lieux une fontaine, appeUée encore aujourd'hui la fontaine du dragon» Je la vis avec M. Dupré en retournant au consulat. Le robinet eu est de fonte et représente la tête de cet animal fabuleux.

Le règne d^Alexis fut de Zj ans. Jean son fils lui succéda et ne resta que sept années en possession de ce duché. Nicolas, frère de ce dernier, régna ensuite

1 a ans. Adrieu Gomnène £ils de Jean, prit à la mort de son oncle les renés du gouvernement et les garda 33 ans. Il ne se passa rien de particulier ni de re-marquable pendant la vie de ces princes.

Jean Gonmèoe, iils d'Adrien, succéda à son père. Michel VIII, Paléologue, empereur de Constantinopie, ayant quitté le rit grec pour embrasser celui de l'église latine , Jean Comnène saisit cette occasion pour se déclarer indépendant et prit le nom d'empereur. Michel Paléoldgue en lui laissant la domination de sa proyince , lui défendit de se décorer du titra d'empereur, titre qui n'appartenait qu'au maître de Byzance comme chef de tout l'empire. Tous ces ordres et ces représentations furent inutiles : Jean Comnène répondit qu'il avait reçu la couronne de son père et non de l'empereur de Constantinople.

Michel Paléologue craignant que Jean Comnène ne s'affermît dans son indépendance, voulut tenter une autre voie; il lui envoya des ambassadeurs pour lui offrir son alliance et la main de sa troisième fille. Jean refusa d'abord cette proposition, mais l'empevenvj persistant dans son dessein, lui envoya de nouveaux ambassadeurs pour l'inviter à venir à Constantinople conclure le mariage qu'il lui proposait. Jean ^e décida en&n à s'embarquer pour Byzance après avoir reçu des envoyés de Paléologue l'assurance qu'il n'avait rien à craindre. Il arriva heureusement suivi d'un nombreux cortège. Il fut reçu par

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l'empereur avec les témoignages de la plus sincère amitié et ayant épousé sa Hile Eudocie, en l'an 1 282, il revint à Trébizondeavec son épouse, comblé d'honneurs et de présents. Il y régna avec le titre d'empereur jusqu'à l'année I2g5, époque de son décès.

Après sa mort, Alexis Comnène , son ûls, lui succéda et régna 26 ans. Le pape Nicolas IV engagea cet empereur dans la guerre des Croisades.

Son ûls Bazile Comnène monta sur le trône après lui et régna i4 ans. Cet empereur épousa Eudocie, fille d'Andi-onic Pâléologue ( le vieux), qui fut depuis empereur de Constantinople. Il fit avec succès la guerre aux Perses et aux Turcs. .

M. Beauvais assure que cet empereur épousa Irène, fille de Jean V, Pâléologue ; en cela il n'est point d'accord avec Nicodème de Colcbide qui dit (c que Bazile Comnène épousa Eudocie, fille de l'empereur Andronic Pâléologue le vieux. » Je serais porté à croire ce dernier écrivain} puisque Bazile ije vivait plus, lorsque Jean V Pâléologue monta sur le trône, l'an i34i : d'ailleurs la suite de l'histoire fait voir que c'est Alexis Comnène qui épousa cette princesse Irène.

Après la mort de Bazile, son fils Alexis étant encore en bas âge, Michel Comnène , frère du premier, monta sur le trône et régna 4 ans. Le fils de Bazile et d'Eudocie, Alexis Comnène , était auprès d'Andronic Pâléologue (le vieux), empereur de Constan-

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tinople , lorsque son oncle Michel vint à décéder. Ayant appris que les Barbares avaient profité de cet événement pour venir ravager son royaume , il mit aussitôt à la voile de Constantinpple avec de nombreuses troupes. Il débarqua à Platana, rade à 3 lieues à l'ouest de Trébizonde , et se rendit de suite au monastère, situé sur le mont Semoula à 1 2 lieues de Trébizonde, où il fut couronné empereur par l'archevêque Théodose, Pan 1 34o , en présence de tous les primats de Trébizonde. Après son couronnement il entra dans cette ville où il disposa toutes choses pour marcher contre les Barbares. Il défit ses enneinis à la première bataille qu'il leur livra, mais cette première victoire ne suffisant pas à son ambition , il pénétra jusques dans la grande Arménie, battît complètement les Perses , qu'il força à lui demander la paix, et revint triomphant dans Trébizonde.

Il reçut à la suite de cette victoire le surnom de Grand , et toute la Natolie, une partie de la Géorgie et du pays des Abases, se rangèrent sous sa domination. Lorsqu'il eut rendu une parfaite tranquillité à toutes les parties de son empire, il épousa la princesse Irène , fille de Jean V, Paléologue , empereur de Constantinople , de laquelle il eut un fils nommé Manuel; après la mort de son épouse il se maria en secondes noces avec Théodose , fille du ix>i David V de Géorgie. Cette princesse lui donna deux fils, qu'il appela Andronic etBazile, et une fille qu'il nomma

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Anne. Celle-ci devint par la suite Pépouse de Jean Morosi grand trésorier de Pempereur.

Ce fut ce prince ( Alexis Comnène ) qui bâtit le couvent de religieuses appelé Théos Skepasto (c ou- . vert par Dieu) , sur une hauteur qui domine la ville; il y fit creuser l'église souterraine dont j'ai parlé plus haut. Ce prince fit construire encore d'autres édifices non moins importants et mourut après un règne de [ïO ans.

Son fils Manuel lui succéda et régna lo ans. II épousa Irène fille du grince des Abases. Il eut de ce mariage une fille qu'il appela Eudocie et qu'il donna à un des officiers d e sa cour, Constantin ZifiUis Upsilanti. Il ne se passa rien de remarquable sous son règne ni sous celui de son frère Andrônic qui fut après lui possesseur de la couronne pendant 1 2 ans.

Je remarquerai que les princes régnants de la Moldavie et de la Valachie sont descendants des Morosi et Upsilanti dont il est parlé ci-devant.

A la mortd'Andronic, Alexis IV Comnène , fils de Manuel, monta sur le trône et régna 2g ans. Il eut trois fils, Jean, Alexandre ( Iskander) et David 5 et deux fiJles Catherine et Marie. Geoi^e , roi de Servie, épousa la première, et la deuxième fut donnée en mariage à Jean VIII , Paléologue , empereur de Constantinople.

Du vivant d'Alexis, Alexandre ayant été désigné pour lui succéder, fut envoyé à Mit î lin ; le plus

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jeune prince, David, épousa Hélène fille de l'empereur Mathieu Cantaouzène ; et l'aîné, Jean, éppusa la fille d'Alexandre roi de Géorgie.

Impatient de se voir privé d'un sceptre que lui donnait sa naissance , le prince Jean forma le pix>jet de prévenir l'exécution des volontés de son père en le d étrônant lui-même. En conséquence il passa des côtes de la Géorgie à Kafia, ville de la Chersonnèse Tauride, où il rassembla des troupes à la tête des* quelles il mit son lieutenant Ganitis ou Janitis, Il fréta divers navires et vint débarqucit à Tripoli, ville située entre Kérésoun et Trébizonde , où il assit son camp.

L'empereur régnant, Alexis, à la nouvelle de cette invasion, lit marcher une armée considérable, et vint camper à peu de distance du corps de troupes de son fils. Deux officiers de ce dernier trouvèrent le moyen, soit en gagnant les gardes, soit en les surpre^ nant, de pénétrer au milieu de la nuit dans la tente de l'empereur^ Alexis et l'assassinèrent, quoiqu'ils n'eussent reçu que l'ordre de le saisir et de le conduire devant le prince. Jean, irrité de voir que ses émissaires avaient dépassé les ordres qu'il leur avait donné, en trempant leurs mains dans le sang de son frère , fit crever les yeux à l'un et couper les mains à l'autre, suivant l'usage barbare qui régnait alors dans tout l'empire grec.

Jean devenu possesseur du trône de Trébizonde

212 ITmÉRAIRE DE TIFLIS

^r la moii; d'Alexis, iit son entrée dans la ville ^ son premier soin fut de rendre les honneurs de la sépulture à son père avec toute la pompe due à son rang. Sous son règne le prince d'Amasie, Cliadir Bejr, ayant ramassé des forces considérables, fit une irruption dans les environs de Trébizondej environ mille habitants des villages circonvoisins tombèrent dans Pesclavage. Ce Turc vint ensuite faire le siège de la ville. La famine se faisait déjà sentir et les citoyens étaient prêts de se rendre , lorsque l'empereur Jeab capitula avec Chadir Bey et signa un traité , par lequel il s'obligeait à payer au sultan Mabommet, alors maître de Constantinople, une contribution annuelle de 2,000 sequins, à la condition que les prisonniers seraient remis en liberté et qu'on le laisserait jouir en paix de sa souveraineté. Jean ne survécut pas long-temps à cette catastrophe et à son déshonneur; il mourut l'an i456, après un règne de 20 ans.

David Comnène le dernier des trois frères, monta sur le trône au préjudice d'Alexis fils de Jean ; mais il ne jouit pas long > temps de la couronne usurpée.

En 1 46 1 le sultan Mahommet II , après s'être emparé de Sinope, vint bloquer Trébizondè , dont il se rendit maître après un siège de 32 jours. David Comnène demanda plusieurs fois, mais en vain, à capitu - 1er, il fallut céder au conquérant, et se rendre à discrétion. Mahommet le fit passer avec toute sa famille '

à Constantinople et de là à Metelin où ils furent tous massacrés par sou ordre peu de temps après. Ainsi finit PeÎBpire de Trébizonde après avoir duré 256 ans.

Je n'ai pu donner ici qu'une sorte de table chronologique d'une histoire trop peu connue; mais ceci au moins pomra suffire de guide aux personnes qui voudraient chercher dans les annales du Basr- Empire de quoi former un corps, là où je n'ai tracé qu'un squelette.

En retournant chez M. Dupré , où ma femme et mes enfants avaient été accueillis comme moi , et où la plus aimable contrainte nous força de passer tout le temps de notre séjour à Trébizonde, nous parcourûmes toutes ces rues dont jadis le pavé fut recouvert d'un tapis de pourpre, à la naissance de Constantin Porphyrogénète. En général, elles pré^ sentent aujourd'hui un aspect assez misérable. Nous visitâmes le cimetière de l'église de St.-Grégoire ; où nous vîmes la sépulture de Salomon , dernier roi d'Émérétie , dont j'ai déjà fait mention ( f^qyez page 71.). C'est une espèce de cage à quatre côtés: un grillage en fer à petits carreaux est soutenu par quatre colonnes d'une pierre blanchâtre , placées aux quatre angles; et le tout est recouvert d'un dôme. L'élévation de ce monument peut être d'environ i5 pieds, et sa base de lo. La partie infé-^ ri^ure, comprise entre les piédestaux des colonnes',

214 ITINÉRAIBE DE TIFLIS

est massive et renferme le cercueil. Le ^orps de SalomoD fut enterré pendant six semaines avant que ses parents et ses amis eussentreçude Constantinople la permission d'ériger un monument à sa mémoire. Elle fut cependant accordée sans difficulté. La fer* meté avec laquelle ce prince s'était opposé à l'occupation de ses états par la Russie était un titre de recommandation auprès des Turcs ', et bien des chrétiens même ^ tout en pensant qu'il s'est trompé , avoueront qUe sa conduite ne manque pas de grandeur*

Le lendemain de la promenade instructive durant laquelle j'avais déjà recueilli une partie de ces renseignements y nous envoyâmes rappeler au Pacha l'audience qu'il nous avait promise. Il nous fit dire qu'il nous attendait. En route ^ M. Bupré m'entre* tint du personnage que nous allions visiter.

Les grands officiers auxquels sont confiées lesdi-* verses branches de l'administration des Pachalicks de Trébizonde, d'Erzeroum et d'autres places d'égale importance , sont pour la plupart des personnages dont la famille est depuis long-temps établie dans ces contrées, et ils y possèdent à la fois de grands biens et beaucoup de considération. Le Pacha , homme envoyé par la Porte afin de diriger i'ensemble des affaires et de percevoir les revenus , doit avoir les plus grands égards pour ses subordonnés et en même temps les surveiller de trè^

près. Pârcevoir les impôts directement et sans passer par l'intermédiaire de gens qui considèrent leur place comme une sorte de propriété héréditaire, serait chose complètement impossible. Il faut donc que chaque partie du service soit aflfermée : une somme annuelle est remise au Pacha par ceux qui exploitent telle ou telle taxe : delà l'énormité des exactions dont le commerce est victime.

C'est un poste bien glissant que celui d'intermédiaire entre la Porte , jalouse de l'autorité même qu'elle délègue , et les agas , les beys , tous les hommes influents de la province y dont l'intérêt même est d'exciter des inquiétudes pour conserver leur pouvoir. Ce poste fut confié autrefois à Taïar Pa cha , homme habile et entreprenant. Gonmie il était fort attaché k l'infortuné Sélim , un Hatti-Sherif fut lancé contre lui , après le dénouement de l'événement de Gonstantinople. Cette espèce d'excommunication turque lit son effet accoutumé, et le proscrit allait se voir abandonné de tous les siens , lorsqu'un de ses officiers vint l'informer de la défection que préparait son armée, et de la fureur de la populace qui devait venir cette nuit même assaillir son palais et le livrer à Tchapan Ouglou que l'on avait envoyé contre lui. Il s'embarqua clandestinement vers le soir et arriva heureusetnoit à Ismaïl. Là, il essaya de i^nimer les partisans de Sélim : il eut des conférences avec eux sur le Da-^

216 rriKÉRAiius db tifus

nnbe , et si Mustapha Bajiactar y qui devait le secondety eut été comme loi on homme de comr et de tête ^ Pnsmpatem* serait redesoendo da trône pour j faire place an saltan légitime. Ses projets ayant échoué par la faiblesse de ceux qu'il y ayait associés , il se retira définitivement en Crimée.

A Taïar Pacha succéda Soliman, dont la conduite trbp peu réservée à l'égard des gens du pays , et le langage presque hautain envers la Porte parurent bientôt suspects. Khosreflf Mehemet, naguères Câpitan Pacha, fut envoyé pour enlever à Soliman son pouvoir et sa vie. On pouvait s'en fier à l'habileté de l'homme qui , dans la rade même de Smyme avait attiré à son bord le Musselim Mehemmet ESendi , et Pavait transporté à Metelin où il fut mis à mort. Khosreff ne put faire décapiter Soliman qui mourut avant son arrivée ; mais sachant maintenant que Khosrefi* n'a pas fini comme son prédécesseur 9 que même il occupe aujourd'hui pour la seconde fois le poste de Capitan Pacha et qu'il commande à Varna, je ne le crois pas tout à fait étranger à cette mort soudaine.

Tel était l'homme devant lequel nous allions plaider, non pas la cause de l'humanité, car il ne nous aurait point compris; mais au moins celle delà puissance Busse qu'il pouvait ne point hraver ouvertement. Le récit de M. Dupré ne m'avait point fait trop bien augurer du succès.

A CONSTANTJNOPLB. . 217

Nous arrivâmes vers le soir. Nous étions en grand costume avec nos interprètes et une suite nombreuse. On sait combien il est nécessaire en Orient de déployer autant de faste que les circonstances le permettent. Sous ce rappoit KhosrefT ne fut point en reste avec nous. Il nous reçut avec la plus grande pompe. Au milieu de la cour y éclairée par des torches mobiles , étaient rassemblés un grand nombre de musiciens exécutant ce que les Turcs appellent des airs : c'est-à-dire un cliquetis précipité de coups frappés sur des cordes de métal , accompagné des sifflements prolongés de deux outrais petites flûtes , le tout sans mesure aucune et sans apparence d'accord , c'est-à-dire toujours à Punisson ou à l'octave , sauf les cas oii la dissonnance devient complète^ C'est delà pourtant que notre musique, dite Turque, tire son origine.

On nous fit asseoir sur des sophas, dans un vaste salon éclairé par des candélabres d'argent. KhosrefT, qui s'assit comme nous , était un homme âgé d'environ 5a ans, gros et assez mal bâti, se tenant gauchement sur ses larges pieds qu'il posait tout-à-fait en dedans : sa figure avait un caractère de finesse et d'impassibilité réunies. On nous servit du café et bientôt la conversation s'entama. Après quelques mots d'introduction, je parlai d'abord en termes généraux des violations fréquentes du territoire russe : point de réponse. J'insistai en

précisant les faits, en racontant les détails de l'inyasion de Persat. — Khosreflf objecta froidement qu'il n*en était point ii^onné* — Je répliquai avec vivacité que je l'en informais, moi, au nom de l'empereur mon maître, et que j'exigeais une prompte réparation*-— L'empereur votre maître , me dit*-il , n'est pas bien informé. — Ces mots me piquèrent, et le sang me monta à la tête : je lui dis qu^à ma connaissance il avait reçu la veille chez lui une jeune fîUe de quinze ans enlevée à Persat; je lui rappelai sa conduite envers tes prisonniers russes;

j'allais tout & fait passer l6S bornes, enfin

Mais le Turc, toujours calme , ne répondait que par un : Je l'ignore ; Qui pourra le prouver ? toujours précédés d'une bouffée de tabac { il n'avait point quitté sa pipe ). Sa figure était comme de marbre : seulement je crus voir ses lèvres se contracter avec un léger mouvement ironique. Cela suffit pour calmer tout h coup cette impétuosité européenne qui se brisait contre la longanimité musulmane. J'échouai là par les mêmes raisons qui font si souvent échouer notre diplomatie dans dés circonstances semblables. Un Turc a toujours pris sa résolution d'avance et n'oppose à vos efforts pour l'en faire changer qu'une force d'inertie insurmontable. J'ai connti en Europe dès gens qui n'avaient pas d'autre tactique que celte -là, qui en un mot étaient Turcs dans les discussions , et ceux-là l'emportaient

A CONSTAMTINOPI4B. 219

toujours. Ici je vis que Khosreff avait pris son parti, et qae peut-être il avait ses ordres j que s'il voulait bien me donner des réponses évasives, c'était par un reste de politesse et d'hospitalité. Je m'arrêtai donc en me promettant bien de suivre cette affaire à Constantinople , ou du moins d'en remet* tre le soin à l'ambassadeur de S. M. I.

On apporta le sorbet, et il ne fut plus question entre KhosreflT et nous que de choses indifférentes. Avant de le quitter , je lui demandai la permission de visiter les mines célèbres de Guniéh-Kanéh situées dans les montagnes à dix -sept lieues de là yiUe. Il m^accorda ma demande et m'offrit même de m'envoyer un de ses gens pour m'accompagner.

Je pasisai encore quelques jours à Tnébizonde après cette entrevue , et j'en visitai soigneusement tous les monuments, sans trouver autre chose que des inseriptions à demi effacées et qu'il serait par conséquent inutile de donner ici : elles étaient toutes du temps d'Alexis Comnène. J'eus lieu de voir quel état de décadence affligeait cette grande ville depuis 2a conquête de Mahomet II. Quoique je ne pense pas maintenant que cela puisse s'accomplir dans cette campagne, on doit désirer néanmoins (pe Trébizonde tombe enfin entre les mains de quelque nation civilisée. On assure que le général Paskewitch a dés vues de ce côté. La chose ne me parait nullement probable, vu les difficultés du ten*ain, que j'ai déjà

220 itinë&âirr de tiflis

énumérées. Cependant, comme l'attention du public est toujours fixée sur ce point , comme d'ailleurs une surprise par mer ne serait pas tout-à-fait impraticable, je vais rapporter succinctement, d'après ce que M. Dupré m'en a dit lui-même, la tentative faite par les Russes en 1807.

Le 20 mai. 1807, l'escadre russe. sous les ordres du contre-amiral Potolki, qui montait le Bakmano, çt composée de deux vaisseaux à trois ponts , trois vaisseaux de 74, quatre frégates, trois bricks, trois brûlots, une bombarde, sept chaloupes canonnières et huit bâtiments de transport, parut en vue de Trébizonde. Les troupes de débarquement qu'elle portait, commandées par le général Govorof, consistaient en qooo hommes d'infanterie, 5po Cosaques . et 2600 hommes de cavalerie. Mais ceux-ci n'avaient que leurs selles et leurs harnais: on avait cru trouver des chevaux dans ce pays qui pourtant en manque presque tout -à -fait. Cette première faute peut s'attribuer à un M. Roul^aud de Marseille. Ce négociant, arrivé de Smyrne à Trébizonde avec une cargaison en commission, était parvenu à se faire nommer consul de Russie dans cette ville, où il était resté jusqu'à la déclaration de guerre. Au moyen de faux rapports , il avait fait considérer cette expédition comme facile autant qu'elle était commandée par les circonstances : c'est lui en un mot qui avait engagé à embarquer les cavaliei^ sans chevaux.

Seconde faute: les Turcs étaient prévenus. Toute la ville était en armes ^ et à chaque instant des renforts arrivaient des montagnes et des villages voi~ sins. Les Grecs, les Arméniens, les Juifs, étaient occupés nui t et jour à creuser un fossé profond tout le long du rivage. Un cordon de troupes s'établissait depuis Platana à l'ouest jusqu'à l'est de Trébizondc.

Les Russes vinrent mouiller dans la rade de Pla « tana oii ils s'amusèrent à canonner ce village et à couler bas un bâtiment turc qui y était à l'ancre. Ils essayèrent même de débarquer, mais, après un combat opiniâtre, ils furent repoussés avec une perte de plus de i5o hommes. Il est fort aisé de débarquer sous le feu des vaisseaux, mais comment faire un pas hors de la portée de ce feu , et comment s'établir sûr un. rivage presque nu? C'est à quoi personne n'avait songé.

Le général Go vorof dépêcha ensuite dans un petit canot un certain Emin Bey, officier de Taïar pacha, avec des lettres de ce visir pour différents seigneurs du pays. On se rappelle que Taïar s'était réfugié en Crimée (f^qyez page 2 1 6). Cet espion, accompagné d'un Grec Coufiote nommé Nicolo Spiropulo, se disant doniestique du contre-amiral, débarqua à Kawata à deux lieues est de Trébizonde. La barque que l'on découvrit abandonnée sur le rivage donna des soupçons ; on fit des recherches : deux jours après les deux émissaires furent pris et aussitôt exécutés.

222 ITlNfiRAIIlE DE TIFLI8

Le 23 mai seulement , après avoir donné aux Turcs le temps de faire leurs préparatifs de défense^ les Russes se décidèrent à envoyer en parlementaires deux officiers, accompagnés d'un interprète. Ils furent conduits, les yeux bandés selon l'usage, chez le gouverneur qu'ils sommèrent de livrer la place à S. M. I. Âchmet pacha les chargea d'aller dire à leur amiral qu'il était décidé à s'ensevelir sous les ruines de la ville, bien qiie, selon toute apparence, il ne dût pas en être réduit de sitôt h cette extrémité. Les c^liciers reportèrent cette réponse tant soit peu ironique. Voilà à quoi se passa la journée du 22.

Enfin le lendemain 23, dans la matinée , l'escadre fit un mouvement général, mit à la voile et vint défiler devant Trébizonde. Plusieurs bâtiments jetèrent l'ancre en face de la ville à peu de distance du rivage : deux vaisseaux et deux frégates allèrent mouiller dans le port de Tchumlcké (c'est l'endroit où nous jetâmes l'ancre en arrivant).

Pendant que la flotte ennemie défilait, toute la population de Trébizonde s'était rassemblée : femmes enfants, vieillards étaient assis tranquillement sur un tertre au bord de la mer et jouissaient de ce spectacle imposant comme s'ils eussent assisté à une fête. L'un des vaisseaux russes aurait pu ouvrir ses sabords et lancer une bordée à mitraille : c'est un danger auquel personne ne pensait. M. Dupré, té-* moin de ce qui se passait, me dit qu'il ne sut s'il

À CONSTAKTmOPLB. 223

devaitattribaer l'imperturbable tranquillité des Trébizontains à la croyance où ils étaient que des Européens ne tireraient point sur une population désarmée, on si elle leur était dictée par leur fatalisme religieux. Il les questionoa eux-mêmes à ce sujet et. ils ne purent lui rendre compte des motifs de leur impassibilité.

Cependant le gouverneur fit transporter deux pièces de canon sur la colline qui domine le port de Tchumleké , et l'on se mit à tirer sur les vaisseaux russes qui étaient ventis mouiller en cet endroit. Les Russes répondirent en jetant dans la ville plus de cinq cents boulets. Il parait que le pavillon français placé sur la maison du consul attira l'attention de l'ennemi : quatorze boulets y tombèrent et abattirent plusieurs pans de muraille. Du reste le dégât dans la ville fut peu considérable : un hotnme fut écrasé sous une fontaine qui s'écroula ; un autre eut la cuisse emportée en traversant une rue. Les seuls vaisseaux qui étaient à Tchumleké prirent part à l'action.

On était dans l'attente dé quelque attaque plus sérieuse. Mais tout-à-coup, une heure environ avant le coucher du soleil , toute l'escadre remit à la voile ; et le lendemain ai , on l'avait perdue de vue , sacif deux frégates qui disparurent dans la journée.

Voilà comment se termina une expédition qui doit avoir coûté beaucoup à la Russie, sans que l'on puisse démêler quel fruit on en prétendait

tirer, quel plan on avait conçupour la faire réussir.

Sans doute il n'était point impossible de s'emparer de la ville : il suffisait d'arriver à l'improviste, de débarquer sur le champ et d'attaquer sans sommation préalable. Mais je ne crois pas que l'on eût pu facilement garder cette place trop isolée, à moins d'en obtenir la cession par un traité. Aujourd'hui, une attaque par terre ne réussirait pas mieux que le plan de débarquement de 1 807, et les mêmes obstacles subsistent quant à la conservation de la conquête, en supposant qu'on l'accomplisse.

Après avoir passé quelques jours à recueillir tous ces renseignements , je songeai à profiter de la permission du Pacha en partant pour Guniéh Kanéh, oii se trouve une mine fort abondante d'argent et de plomb. Nous dînâmes au monastère nommé Timéon Prodomo (le précurseur, Saint- Jean ) , et le soir nous fûmes reçus à celui de Théotôkou ( Mère de Dieu ) , situé sur le mont Mêla, et bâti du temps de Théodose le grand.. Une image de la Vierge y attire tous les ans un grand nombre de pèlerins. Les moines de ces deux couvents appaiiiennent à l'ordre de St.-BaSile ; ils se montrèrent à notre égard bons et hospitaliers. La mine de Guniéh - Kanéh ne me parut pas répondre à sa réputation : les méthodes d'exploition sont vicieuses , les ouvriers paresseux et leurs maîtres ignorants. Encore quelques années et cette

niiîie sera tout-à-fait abandonnée , comme celle de cuivre i-ouge, qui existe à six lieues de Trébizonde. Cet abandon provient du peu de débouchés qu'offre le commerce de cette ville : il en résulte pourtant que l'on est obligé de faire venir d'Arkanéh dans le voisinage de Diarbekir^ le peu de cuivre que Pou emploie. Il est taxé par la Porte , aussi bien que celui de Tokat , k i5 piastres turque et 20 paras 9 le batman (c'est-à-dire à 12 fr. 5o les 1 5 livres).

L'aspect de la décadence de cette exploitation m'a fait songer aux moyens qu'une puissance européenne pourrait employer pour relever, à son profit, l'immense commerce que faisait autrefois Trébizonde. Établissons d'abord qu'il serait avantageux de correspondre directement avec cette place et par elle avec Erzeroum, qui n'en est éloignée que de six journées de- marche, et qui forme le point central du commerce de toute l'Asie. En effet , les caravanes qui arrivent à Smyme sont très coûteuses : elles sont quelquefois pillées ; puis , il faut toujours traiter par des intermédiaires Levantins, et par conséquent laisser prélever un gain considérable , avant que le négociant européen y trouve le sien. Une maison établie à Trébizonde et ayant un correspondant à Erzeroum, ferait venir d'un port du midi un chargement composé de la manière que je vais indiquer.

226 ITINERAIRE DE TIFUS

i'^ Draps vert foncé, noirs, écarlates ou lie de vin : ce sont les couleurs que Pon porte le plus.

2^ Toiles oitiinaires, et de 3® qualité, le linge n*étant point là un objet de luxe.

5^ Étoffes de soie à fleurs et ramages , hors de mode en France , depuis un demi-siècle : on en trouverait à bon marché dans les magasins , et les orientaux en font plus de cas que des dessins modernes.

4® Quincaillerie et mercerie j fil à coudre de toutes couleurs, aiguilles, épingles, dés à coudre, peignes d'écaillé et de corne , tabac en poudre, tabatières, chocolat, essences, quelques montres à cadran turc, etc.

5® Fusils et pistolets à l'imitation de ceux des Turcs, où même à piston \^ les Turcs à qui l'on en a offert en présent , et particulièrement Ibra him , en Morée , font le phis grand cas de ces ar> mes,), poudre de chasse i" qualité, briquets, couteaux, canifs , ciseaux , etc., etc.

Comme on ne pourrait compléter avec ces petits objets la charge du premier bâtiment, il se rendrait d^abord à Athènes, où^ parla voie d'un correspondant, on aurait fait préparer d'avance le nombre de caisses de savon nécessaire pour remplacer le lest que l'on y déposerait. Rendu à Trébizonde, ce savon aurait gagné loo pour %. C'est une opération sûre , mais peu connue jusqu'à ce jour.

À CON8TANT(NOPLE. 227

Avant de parler des produits que l'on pourrait rapporter, il est nécessaire de rappeler que le commerce en Asie ne se fait que par échange, ainsi l'on se tromperait si l'on calculait sur des rentrées en argent comptant , et même sur des pri& d'achat et de Tente toujours basés sur la Taleur des espèces. D'un autre côté te mode de trafic offre un grand avantage : il ne supporte pas de crédit. Cependant la première année demanderait toujours une avance ; car il aurait fallu prévenir les marchands du pays et traiter avec eux. On devrait s'arranger avec les propriétaires de barques lazes qui font un cabotage très actif tout le long de la côte , et rassembler par leur moyen les bois durs des montagnes, comme le buis, le beau noyer noir du Caucase, le platane rouge ( Tchinar- Agïi€uijé)y qui pourrait en quelque sorte remplacer le mahoni; etc, etc. Ces bois pomraient servir de lest aux bâtiments pour le retour et on devrait en tenir un approvisionnement toujours prêt.

On échangerait la cargaison conti-e le cuivre de Trébizonde , et bientôt contre l'argent et le plomb , qui reparaîtraient en abondance, car l'industrie et l'activité renaissent partout où arrivent des moyens de subsistance ou de jouissance nouveaux. Les soies crues, le coton, la garance, la noix de galle, l'opium, et toutes les productions delà Perse afflueraient

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successivement et deviendraient plus abondantes d'année en année.

Parcourons de suite les autres échelles de la mer noire qui pourront offrir aussi leurs produite. Ouniéh donnera son bel alun de roche. ( Chab^Kciia hissar). Bâfra son tabac à fumer , d'un jaune foncé, connu en Europe sous le nom de tabac turc. Il s'y vend à raison de 4 piastres turqiies le batman (3 fr. 20 c, les i5 livres). Marsevan apporterait à Sansoun ses peaux de lièvre, sonpolmb et son argent ; Amasie son opium et ses soies; Tokat son cuiVre en pains; Sinope pourrait renouveler son commerce de poissons, etc. Enfin on réunirait toutes les denrées et les produits des différents endroits , dont nous aurons encore à parler dans le cours de cet Itinéraire, et on y porterait ce qui doit y manquer , vu les besoins et les habitudes de la population. Je ne doute pas que ce projet bien exécuté ne pût faire la fortune de plusieurs particuliers, et contribuer même à la gloire.de toute une nation.

Ayant vu tout ce que Trébizonde et ses environs offraient de curieux, il fallait quitter cette ville et l'excellent M. Dupré, qui nous faisait différer notre départ de jour en jour. Enfin nous nous décidâmes à fréter une nouvelle caïque jusqu'à G)nstantinople. Je fis accord avec un patron nommé Mahommed Reys , dont la physionomie

seule me faisait regretter mon bon Ibrahim ; mais il n'y avait pas sur le port assez de faces d'honnêtes gens pour que cela valût la peine de choisir.

Trois prisonniers russes, enlevés par la garnison de Poti dans les bois de la Mingrélie s'étaient cachés chez le consul. Plus heureux que je n'avais été à Witze, je pus les prendre à mon bord en les habillant à l'Européenne, et en les faisant passer pour mes domestiques. Je n'eus pas lieu de me repentir d'avoir ces braves gens pour escorte.

Nous mîmes en mer. Je ne décrirai point les adieux que je ûs au consul : son affliction et la nôtre étaient au-dessus de tout ce que je pourrais dire. La mienne est encore grande en ce moment^ car depuis notre séparation , M. Dupré, que j'espérais revoir, est mort à Trébizonde même, en 1822, après la perte d'une fille chérie.

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