‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 35 sur 44 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Cap loros. — Kérésoan. — La cerise. — Lucullus. — Antiquités.

, Querelle. — Lazeliman. — Cotyora. — Les Lazes. — Nuit pe'-

DÎble. — Une Scène. — Ruines pontiques. — 15 Août chez les Grecs. — Ounicb. — Sansoun. — Chakals. — Hospitalité.

Nous passâmes bientôt devant Platana^ l'ancienne Hermonassa, nous dirigeant droit vers le cap loros. Ce noi», dérivé de Hiéron OroSj mont sacré, était donné à ce promontoire sans doute à cause de lavénération qu'ont pour lui les marins, à qui il sert de signal. Si le sommet de la montagne est couronné de nuages, ce serait en vain (pie l'on voudrait doubler le cap de près : les vents et les courants sont tels alors, que le navire est obligé de remonter jusqu'à la pointe de Crimée pour descendre en droite ligne vers le Bogaze (le Bosphore). Le cap de Kérempeh présente du reste la même singularité. Nous ne vîmes le loros qu'entièrement découvert et pur comme le ciel qu'il semblait toucher. Nous profitâmes de ce temps favorable pour naviguer toute la nuit. Nous doublâmes le cap , et » vers la pointe de jour , nous passâmes à côté de Tripoli, qui a conservé son ancien nom ( TpiirTToxnç ), bien que ce ne soit plus aujour-

d'hui une triple ville, mais un simple vilîage. Nous vîmes encore Zeflfréh ( Zephyria ). Ces deux endroits offrent chacun un port, oii des bâtiments de commerce peuvent relâcher au besoin.

Vers midi, après avoir pris au lai^e pour éviter les rochers de la côte, nous arrivâmes à Kérésoun , bâtie au pied d'une petite colline, sur le bord de la mer et entre deux côtes très-escarpées. Le château, dont il ne reste que des nunes, était à droite en entrant dans le port. Cette ville, qui portait autrefois le nom de Pharnacea , était mieux connue néanmoins sous celui de Cerasus. D'ailleurs Strabon et Ptolémée distinguent sous ces deux noms deux villes différentes. C'était une colonie des Sinopiens à qui elle payait tribut, comme le remarque Xénophon. Les Dix -mille s'y arrêtèrent pendant dix jours et y firent la revue de leurs forces : ils avaient perdu jusques là i4oo hommes. C'est de Cerasus que Lu-^ cuUus, qui y eut long-temps sa résidence en qualité de proconsul, envoya le cerisier en Europe. Voilà du moins ce qu'assurent Ammien Marcellin et S'. Jérôme. Cliose étonnante, 120 ans après, on trouve le cerisier transporté en Angleterre !

La cerise, quoique sauvage , a dans ce pays une sayem* toute particulière. Il en est dé même de tous les arbres fruitiers d'Europe qui croissent naturellement sur cette côte. On remarque surtout, outre la cerise de Cerasus, les poires de Trébizonde et les

poitimes de Sinope. Je pense que nos anoateurs d'hor ticulture pourraient faire venir de ce pays des semences et même des rejetons précieux. Le paradis terrestre , que l'on place en Arménie , semble s'être étendu de ce côté jusqu'à la mer.

Kérésoun a un petit port qui peut recevoir des bâtiments marchands d'une grandeur médiocre. Tout son commerce consiste eh exportation de noisettes, fruits, vins et surtout de tuyaux de pipe en bois de cerisier. Ces objets s'échangent contre ceux qui manquent au pays et que l'on y consomme immédiatement. La population de cette ville est d'ailleurs trop peu considérable pour entretenir aucune espèce de spéculation^ Les Grecs et les Turcs qui l'habitent paraissent asse2 bien s'entendre ; mais , comme on le voit sur toute la côte,l'Islamisme n'a été introduit que par le bâton, il n'a point pénétré dans les cœurs et je ne sais quelle contrainte seule en fait encore conserver les formes.

Cerasus, cé'èbre dans toute l'antiquité, fut le quartier général et le point de réunion de toutes les armées de Rome durant les guerres mithridatiques. On voit encore les restes d'une grande voie romaine qui conduisait dans l'intérieur de l'Asie y et même, prétend-on, jusques à Erzeroum en Arménie : elle a été construite par Lucullus. Elle serait préférable à celles qui partent de Trébizonde oa d'Ouniéh ; mais des hordes de Kurdes la rendraient

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peu sûre, et d'ailleurs elle est trop boisée aujour* d'hui pour être encore praticable. Dans le château, qui est très-vaste, subsiste encore un édiûce remarquable : il est tout en ruines; mais sa forme et la richesse de quelques ornements font voir que ce n'a pu être qu'un palais magnifique , sans doute celui de Lucullus. Peut -être me trouvais- }e, au moment où j'y songeais, dans la même salle d'Âpollou où cet illustre gastronome dépensait en un jdiner tant de mille sesterces ! J'avais quitté notre navire encore à jeun pour venir visiter les ruines, et cette réflesi(m ne put contribuer à diminuer mon appétit.

Je retournai abord, et nous n'allâmes jeter l'ancre que dans une -petite baie à l'est de Lazeliman. Là nous Hmes dresser nos tentes et allumer un grand feu, afin d'y prendre im repas et d'y passer la nuit. Les habitants de cet endroit qui s'assemblèrent autour de nous, avaient tous une physionomie peu faite pour inspirer la sécurité. Gomme ils nous gênaient dans nos dispositions, une querelle s'engagea bientôt entre un de ces Turcs et mon domestique Étaérétien. Celui-ci reprocha à son adversaire qu'il avait la barbe sale , ce qu'il fit sans doute eh termes moins décents encore; or, ce reproché est l'injure la plus sensible que l'on puisse faire à un musulman. Le Laze tira son poignard, et sans la supériorité de notre nombre et surtout de nos ar-

mes, la scène allait devenir sanglante. Une poignéie de Paras apaisa du reste le Turc qui se disait insulté. Nous passâmes toute la nuit sur le qui vive. Des châkals seuls vinrent roder par bandes autour de nous, et mon chien , dressé en Géorgie, ne se lassa poiitt de leur donner la chasse.

La lendemain, nous entrâmes dans> le petit golfe de Lazéliman (port des Lazes), formé parles caps Postipéi et Aio Vasili. Là doit avoir été l'ancienne Cotyora , ville qui, selon Xénophon , fut fondée , comme plusieurs de celles que nous avons vues sur cette côte , par une colonie d'habitants de Sinope. C'est là que les Dix-mille s'embarquèrent pour cette dernière ville. Etienne, Ptolomée et d'autres géographes la nomment Kwrip.r; Pline écrit Cotyo-rum, et Strabon, K^trif^ç. Le port parait avoir été disposé pour recevoir une vingtaine de galères. Il était jadis défendu par deux énormes tours placées de manière à rappeler la description du poète :

Hinc atque bine vastœ rupes, geminique minant uc In CQelum scopuli, quorum sab vertîce late JSqûora tuta sUent {*).

Elles sont en partie démolies aujourd'hui , et laissent apercevoir, à travers les crevasses de leurs murs^

{*} VlAG. ^9. LiB. I9 V. 16a*

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les marches énormes de leurs escaliei^. Ces degrés sont taiUés dans le roc et d'an travail tout cyclopéen. Probablement il existait là deux rochers que l'on a creusés ainsi et que l'on a couverts ensuite d'un revêtement de pierre. Parmi les rochers, au pied des tours, croissaient quelques plantes du lys arénaire ÇPancratium maritimurn)) ses fleurs blanches répandaient une odeur qui venait jusqu'à nous dans le port. Les ruines elles-*mémes étaient habi-^ tées par un grand nombre de lézards énormes, et d'un rouge verdâtre. Au sommet, des pigeons sauvages avaient établi leurs nids dans les tix>us des créneaux. Des vautours pareils à ceux du Caucaisç planaient au-dessus en les observant.

Sur une hauteur, près des bois qui s'élèvent jusqu'au sommet des montagnes de l'intérieur , je vis plusieurs morceaux d'architecture en marbre. Une colonne d'ordre corinthien assez bien conseï^ vée m'indiqua que dans cet endroit il y avait eu un temple magnifique , dû sans doute aux Romains , dont les arts voyageurs allaient semer de pareilles traces de leur civilisation même chez, les peuples les plus barbares.

En effet, ce petit port et ses environs étaient habités par les Heptacomètes or citoyens des sept bourgs. Strabon ef Xénophon les désignent sous le nom de Mosynoecij et Pomponius Mêla les appelle i^o^^i/ii. La plupart vivaient dispersés çàetlà.

comme des sauvages au sein des montagnes boisées que Pon nontmait autrefois Çydises (kt/Iïitc.-) D'après Strabon, ces peuples étaient les plus barbares de toutes ces contrées : ils ne se nourrissaient que de fruits sauvages, de glands et de gibier cru, et s'ils se procuraient quelques-unes des douceurs ou des richesses de la civilisation, c'était aux dépens des navires qui faisaient naufrage sur la côte, ou des voyageurs égarés qu'ils surprenaient dans les bois. Mitbridate ayant su les engager dans ses intérêts, ils empoisonnèrent, dit-on, trois cohortes de Pompée , en offrant aux soldats un breuvage composé avec le miel dangereux dont j'ai parlé plus haut (page ig8 ). Pendant la nuit, ils tombèrent sur les Romains , malades et appesantis , et ils les massacrèrent jusqu'au dernier.

Si nous étions restés à terre, nous n'aurions point été traités plus humainement; Les Turcs à qui nous avions eu affaire la veille seraient venus de ce côté de la pointe où ils nous savaient arrêtés : c'est du moins ce que nous fît entendre le patron de la caïque, qui le soir nous rappela tous à bord et malgré le vent alla jeter l'ancre aussi loin qu'il le put de ce rivage inhospitalier. Le jour, nous débarquions pour herboriser ('^): nous étions huit, à savoir: moi.

(*) C'est particulièrement dans ces environs |u8qu'au cap Bona, que j*ai recueilli les plantes rares dont se

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mes deux (ils aînés , les trois soldats de Trébizonde et deux domestiques; tous armés jusrju'aux dents et nous gardant bien de nous écarter les uns des autres. Nous yînîeâ peu d'habitants sur la côte :.Ie plus grand nombre des chaumières étant cachées dans les bois. Ceux qui nous apportèrent des œufs, du lait et des poulets, avaient l'air tout-*à-fait misérables.

A cet endroit de la côte , se trouvent dans la mousse des moules d'une grandeur extraordinaii^. Mon ûls et un des Turcs se jettèrent à la nage pour nous en procurer. Nous en laissâmes les écailles sur tin fragment des ruines de Cotyora ; pareils à ces pèlerins qui, si l'on en croit les philosophes anti- \iiluviens, ont laissé des coquilles jusques sur les sommets des Alpes comme marques de leur passage.

Après avoir été retenus deux jours à Lazeliman, par un vent tout -à- fait contraire, nous essayâmes de mettre à la voile vers le soir, et nous parvînmes enfin à doubler la pointe de Postipéi. Mais là il fut impossible de jeter l'ancre à cause des. rochers sur lesquels elle ne faisait que glisser. Nous fûmes donc

composait la collection offerte par moi, en 1820, à la société de botanique de Gaud. On en trouve le catalogue dans la note du chapitre VII, [fages i55 et suiv.

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contraints de gagner le large. Le vent dû Sud-Est redoublait de violence; la mer grossissait de plus en plus, et les vagues retombant dans notre petit navire nous y mouillaient jusqu'aux os. On sait que la caïque (*) est un bâtiment non ponté : nous étions donc exposés dans la nôtre à toutes les injures des éléments. Ce qui nous chagrinait encore plus, c'était de nous sentir entraîner hors de notre route par les flots qui nous ballottaient, sans pouvoir déployer les voiles, attendu la violence du vent. Au point du jour nous reconnûmes que nous avions été emportés à plusieurs milles en mer. Dans cette position désagréable , nous ne nous mimes point en peine de cacher notre mécontentement : nous allâmes jusqu'à témoigner au patron que nous attribuions tous ces désagréments à sa maladresse : en effet , s'il avait sa jeter l'ancre à propos , nous serions restés à l'abri derrière la pointe de Postipéi, où nous eussions passé la nuit, également garantis contre les Lazes et le vent du sud-est.

Ces légères insinuations nous attirèrent une scène dont le dénouement faillit nous être fatal. Je vais

{*) C'est à'dessein que dans tout le cours de cet ouvrage^ j'ai fait Caïque du féminin. Je crois cette manière d'écrire plus conforme à l'étymologie et à la désinence du mot.

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la raconter comme peignant mieux que toutes les réflexions possibles le caractère d'un grand nombre de Turcs des classes inférieures.

On se rappelle qu'à Trébizonde nous avions changé de caïque et de patron. Nous nous étions arrangés avec Mahommet Reys, qui nous avait été recommandé par M. Dupré. Jusques-là cet homme nous avait paru bon, quoique rude : il prenait intérêt à nous, nous prévenait des dangers, nous indiquait les moyens de nous y soustraire : du moins c'est ainsi qu'il avait paru se conduire avant Lazeliman.

Dès que la légère discussion dont je viens de parler se fût engcigée avec lui , nous vîmes se^ yeux se remplir d'un feu sombre, ses traits oitlinairement impassibles s'animer rapidement 3 puis enfin , tout hors de lui, il s'écria qu'Allah le punissait d'avoir pris ces Djaoura à son bord; que nous seuls attirions la tempête ! En parlant ainsi il s'agitait comme un frénétique sur son petit tillac. Puis il ajouta qu'il périrait s'il le fallait pour se donner le plaisir de nous noyer tous avec lui , et il prit à deux mains une des grosses rames de la barque. Ne devinant point son dessein , nous attendions assez tranquillement la fin de ce transport : mais nous vîmes le patron soulevant perpendiculairement sa rame, en frapper violemment le plancher de la caïque en invoquant à chaque coup Dieu et son pmphète. Je n'eus que

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le temps de m'élancer sur lui pour l'arrêter : un ou deux coups de plus auraient suffi pour nous faire couler tous à fond. De son coté ma femme épouvantée s'écriait ; Haman^ haman^ effendi! grâce, grâce, monsieur ! Mon fils , s'exprimant avec plus de faci litéj lui faisait mille promesses. Soit que tout cela l'eût calmé, soit que la fin d'un accès qui ressemblait à une fièvre ou à une attaque de nerfs fut arrivée , il ne me fit aucune résistance et se remit tranquillement au gouvernail.

Le vent était devenu moins fort. Il lit mettre une voile et nous nous rapprochâmes de la ten^e. Cependant le même feu brillait encore dans les yeux de Mahommet Reys : il avait de temps en temps des mouvements convulsifs et portait la main à son poignard en levant les yexa^ au ciel. Nous délibérâmes entre nous sur les moyens de nous garantir de ses fureurs. Mes Russes proposaient tout simplement de tomber sur le patron et ses quatre rameurs, de les jeter à la mer et de faire voile comme nous pourrions droit vers le Bosphore. Ma femme intervint et nous supplia les larmes aux yeux de prendre un parti plus humain : pendant ce temps Mahommet la regardait, et ses pleurs paraissaient le toucher, quoiqu'il ne se doutât pas qu'elle intercédait pour lui sauver la vie. Il fut enfin résolu que cinq d'entre nous seraient toujours placés sans affectation auprès des cinq Turcs , chacun les yeux fixés

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sur SOU homme : au premier symptôme d'un transport pareil à celui dont nous avions failli être victimes, on se donnerait mutuellement le signal et les mnsulmans recevraient la mort. Nous n'eûmes point occasion d'exécuter cette mesure de rigueur que nous dictait le soin de notre conservation.

Nous entrâmes enfin dans un petit port à coté du cap Bona , où grand nombixî de bâtiments turcs vont hiverner, tous les autres ports de cette côte méridionale étant peu sûrs dans la mauvaise saison quand, les vents du nord soufflent avec violence. En revanche , le. port de Bona est désert par les vents du sud-ouest.

Ce port existait du temps d'Arrien, qui l'appelle Boona$ les anciens avaient cixistruit, sur la pointe du cap, un temple dont on voit les ruines : elles sont considérables, mais tout- à -fait informes et elles semblent avoir été remuées plusieurs fois.

Le lendemain dans l'après midi nous doublâmes le cap appelé par les Turcs Jéssoun Bouràun. C'est celui qu'Arrien a reconnu sous le nom de promon^ toriwn Jasonis, bien qu'il eût dit auparavant dans son périple que l'ancre placée à l'embouchure du Phase était le seul souvenir qui restât dans ces contrées de l'expédition des Argonautes.

Ptolomée ( liv. V , chap. 6. ) notnme la mer qui

. baigne ce promontoire, Pont polémoniaquef de la

ville de PolémoTÛum, visitée par Arrien et dont on

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voit encore des ruines. Elles m'ont semblé, comme la plupart de celles de la côte , à parler en artiste ou en archéologue, extrêmement insignifiantes.

Je dois l'avouer , ce n'était jamais sans un secret dépit qu'après m'être donné la peine de gagner un point où je m'attendais à être dédommagé de mes fatigues , je n'y trouvais que des pierres couvertes de mousse et tellement déformées par les érosions de l'atmosphère qu'on les aurait crues long-temps roulées par les flots sur des rochers. Une grande différence existe sous ce rapport entre les ruines situées dans les diverses parties du monde ancien, et je crois pouvoir en assigner les causes.

Certaines portions de l'Empire, à commencer du nord de la Germanie jusqu'aux Alpes, furent envahies tout à coup par des Huns et des Francs : l'Afrique, la Sicile et l'Italie furent en proie aux Vandales. Ces peuples, encore dans la barbarie primitive, ne faisaient cas ni de l'or, ni de l'argent, ni des objets d'arts : il leur fallait des vivres, des boissons fortes , des femmes et du fer : le reste , ils le dédaignaient et l'ensevelissaient sôus des ruines^ quelquefois même ils se contentaient de dépeupler sans détruire, et jamais ils ne se donnaient la peine de rechercher les trésors que les habitants avaient enfouis à leur approche. Il y a à fouiller après ces gens-Jà.

Au contraire, toutes les colonies de la haute Asie

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tombèrent successivement sous le joug des conquérants Arabes. Les envahisseurs avaient déjà atteint ce second degré de barbarie qui connaît le prix des richesses et des beautés de l'art, assez bien du moins pour vouloir, dans sa brutale jalousie, anéantir ces marques de la civilisation ennemie. Par de pareils conquérants tout a dû être brûlé, renversé, dépouillé et dégradé en détail : Pavârice a dû ruiner encore ce qui était déjà ruines, dans l'espoir d'y trouver des trésors ; une statue antique aura paru quelque chose à ces barbares : c'était du bronze pour leurs armures et plus tard pour leurs canpns; une médaille d'or a pour eux sa valeur: c'est de l'orj un bas relief: c'est une pierre à bâtir.

Ceci ne s'applique cependant point trop rigoureusement à la Morée , aux îles et à la côte de l'Asie mineure, qui sont encore très riches : c'est qu'elles ont été défendues par les Vénitiens et d'autres puissances jusqu'à une troisième période de la barbarie mahométane, celle de l'apathie.

Outre ces raisons majeures, une autre cause a contribué pour sa part à la dégradation des édifices des bords du Pont : c'est l'inégalité du climat et l'âpreté des vents de mer.

Nous étions au i5 août (v, st.), et quoique cette date ne se rapporte point à la nôtre, c'est ce jour là néanmoins que l'église grecque célèbre la fête de l'Assomption. Tous les Grecs des environs et surtout

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d'Ouniéh étaient venus à Jessoun Bouroun célébrer l'office dans une église bâtie par Justinien sur les mines d'un ancien temple de Neptune, et dédiée à la Vierge. Nous descendîmes à terre ; et nous fômes très bien reçus par ces braves gens , surtout lorsqu'ils apprirent que nous venions de la Russie et que nous étions chrétiens comme eux. Nous n'ajoutâmes point que nous étions de l'église romaine, ce qui eût peut-être tout gâté. Le Papa était'un vieillard presque octogénaire, dont la longue barbe blanche et les traits encore calmes et purs nous inspirèrent dès l'abord un véritable respect. Depuis soixante et un ans, il célébrait la même fête au même lieu. Durant la cérémonie , il pria pour le f^éliii Alexandor^ le magnanime empereur de Russie ; il demanda au ciel à haute voix qu'il fît cesser l'esclavage des Grecs et de leur sainte église. Ces prières, plus hardies qu'un discours révolutionnaire, m'auraient étonné partout ailleurs sur la côte f qvl les Turcs sont en majorité et comprennent tous le grec ; mais là, il ne se trouve que des descendants des colonies helléniques. Ils y sont presque libres et professent hautement leur attachement à leur religion et aux principes européens. Ce sont encore des auxiliaires que la Russie pourra trouver à propos ; mais, il faut bien le dire, ces gens sont doux, faibles et énervés : une douzaine de Lazes suffit pour

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tion tenir toate ano' population et au besoin pour Pégorger sans défense.

Le respectable pontife de Jessoun Bouroun parlait très-bien le slave, qui est, comme l'on sait, Ja langue mère et en quelcpie façon encore la langue poétique des Russes. Nous nous mîmes à table avec lui et ses amis, après avoir fait apporter les provision^ et le vin de la caïque; car sa pauvreté ne lui eât point permis de nous offrir un festin. Sa conversation était douce : une nuance de superstition donnait une simplicité toute particulière à sa morale ou à ses connaissances bistoriques, et généralement celles^i ne remontaient guèresqu'à l'établissement du cbristianisme. Nous eûmes de la peine à quitter ce bon vieillard, dont nous reçûmes la bénédiction avec respect. Revenus à notre caïque, nous trouvâmes le patron d'assez mauvaise bumeur : nous Pavions fait attendre, ce II avait bien pensé, murmura-t-il, que nous serions restes long-temps à terre ; les Djaours se sont rencontrés ! » Tout ce qu'il y a de baine dans ces derniers mots nous força de faire une compùaraison qui ne fut pas à l'avantage des Turcs.

Le vent était frais et favorable , nous jetâmes bientôt l'ancre devant Ouniéb, située près de l'embouchure d'une petite rivière qui était l'OEnus des anciens. Puniéh possède de vastes chantiei*s où* l'on construit annuellement trois où quatre bons bâti-

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ments. Les environs de cette yilte produisant beaucoup de chanvre, on en fait des cordages : mais les voiles s'y fabriquent en toile de coton. A l'aide de ces différents produits de leur industrie les habitants paient leurs impôts en nature et fournissent des manœuvres à presque toute la marine turque. La ville est commandée par un Bey nommé Ibrahim. Je fus le voir avec un de mes fils. Il nous reçut bien et nous fit servir le café. Quoique déjà fort âgé, il conservait encore un nombreux harem, suivant l'usage des Turcs. Dès qu'il eut appris que îna femme était à bord, il lui fit offrir des rafraîchissements en l'invitant à venir voir ses favorites. EUe leur envoya en retour un morceau d'étoffe brodée dont les femmes turques se font des souliers y s'excusa sur une indisposition simulée et refusa ainsi une occasion de satisfaire sa curiosité ; occasion que la célèbre Lady Montagne n'eût sans doute point négh'gée.

Un levantin de Péra exerçait la médecine à Ouniéb ; il avait une suite de médailles rares des rois de Pont et des Parthes, plusieuis pierres gravées et un dieu Pan en bronze. Il ne voulut me céder sa collection qu'en échange d'une autre qui était en ma possession, à savoir ma petite pharmacie de voyage : et nous fûmes l'un et l'autre fort contents du marché.

Ck)mme nous étions au dernier jour du ramazan.

uotre patron nous laissa seuls et s'en alla sans doute demander pardon à Dieu de s'être chargé d'infidèles comme nous. Nous eûmes donc le temps de bien examiner la ville. Elle est entièrement à découvert, surtout du côté de la mer, et, en cas de guerre il faudrait la présence d'une flotte considérable pour la mettre à l'abri d'un coup de main. L'enlèvement de ses magasins et la destruction de se& chantiers feraient beaucoup de tort aux Turcs; mais il serait impossible de sy maintenir.

Le lendemain nous doublâmes le cap d'Ouniéh, couvert de ruines comme tous ceux de la côte. Dans la journée nous passâmes devant «les bouches du Tcherckenbéà , l'ancien Thermodonte, sur les bords duquel on croit qu'habitèrent jadis les Amazones (/^cy^^jz plus haut, Chap. II, page rg). La ville de Thémiscyre, nommée plus tard Héraclée, se trouvait à l'occident de ce fleuve. C'était jadis un excellent port : il en reste à peine des vestiges. Etant enfin entrés dans la baie où se jette l'Ekil- Irmak, l'Iris des anciens, nous y passâmes la nuit par un temps calme vis-à-vis les ruines de l'ancienne Ancône. Le vent de terre qui souffla vers la pointe du jour nous mena bientôt à Sansoun, ancienne colonie des Athéniens et connue dans l'antiquité sous le nom àJAmysus,

Nous dressâmes nos deux petites tentes , hors de Sansoun, sous des oliviers et dans une situation

agréable. A notre droite était ua fort beau jardin, appartenant au cadi de la ville ; à gauche nous avions la mer, dont les âots, sans être tout-à-fait calmes, n'avaient plus du moins qu'un balancement régu- ' lier. Mon fîls aîné alla d'abord porter la lettre de recommandation que le pacha de Trébizonde nous avait donnée pour le Mousselim^ (Commandant). Dans l'aprfes midi, celui-ci vint nous faire mie visite, accompagné d'un mollah et de plusieurs officiers de sa suite. C'était un homme d'une belle taille^ ses traits étaient réguliers et un air très-afiable en tempérait l'austérité. Il était né parmi les Abazes, comme le pacha à la faveur duquel il devait sans doute son avancement. Après m'avoir salué en disant: Quoché guelduneffendi^&oytz le bienvenu, monsieur), il nous pria d'attendre en cet endroit jusqu'au lendemain, afin qu'il nous fît préparer une maison turque, dont les habitants se déplaceraient tout exprès et que , nous pourrions regarder comme la nôtre. Nous passâmes donc cette nuit sous nos tentes après avoir allumé près de là . un grand bmsier que nous entretenions en y jetant des branches d'olivier. Nous y fîmes rôtir pour notre soopui" un mouton que le mousselim nous envoya tout prêt à être mis à la broche. Nous fàmes tourmentés jusqu'au jour par un grand nombre de chakals. Il semble que la nature prévoyante ait placé cet animal eu Asie pour y remplacer le corbeau qui

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y est fort rare. Il s'en trouve une grande iquantité jusqu'en Géoi^ie, au pied même des monts Caucase : de l'autre côté de la chaîne on n'en voit plus un seul. La voracité de ces animaux empêche souvent les maladies contagieuses de se déclarer dans ces pays où elles sont malgré cela si fréquentes. Un cadavre abandonné suffirait pour développer les germes toujours vivants de ces funestes fléaux; mais des bandes de chakals , dont chacun fait ce que ne feraient point dix oiseaux de proie y ont bientôt enlevé jusqu'aux dernières traces àes chairs, quelque corrompues qu'elles soient. Une vache morte avait été abandonnée près de Sànsoun ; le lendemain nous n'en trouvâmes que le squelette, nettoyé avec une précision qui ferait honneur au plus habile prépa* rateur d'ostéologie.

J'allai visiter à mon tour le mousselira. Monlils s'était plaint à lui de la conduite du patron, ce que peut-être je n'aurais pas fait moi-même, craignant

de lui attirer un trop rude châtiment. Il fit venir Màhommed Reys en sa présence. Celui ci commença par baiser le bas de la robe du mousselim , puis s'étant reculé, il écouta religieusement les reproches et les menaces dont l'accablait son chef: ensuite il vint me demander pardon^

La maison que le mousselin nous donna était fort propre et fort commode. On avait poussé l'attention jusqu'à en parfumer les appartements avec

de l'essence de roses. On y aTait déposé des provisions: un sac de riz, trois moutons, des légumes, des épiceries et des melons d'eau d'un goût exquis. Ces fruits , que l'on nomme arbouses j croissent sur les bords de l'Ekil Irmak ; et la qualité propre à ce canton est si recherchée que l'on en fait des demandes même de Constantinople. On nous fournit en outre d'excellent vin blanc et rouge. Si j'entre dans ces détails, c'est seulement pour montrer jusqu'où va l'hospitalité turque et quelles idées fausses on a dans presque toute l'Europe , sur les moeurs d'un peuple dont quelques hommes ne rougissent pas de demander Textermination.

Le fort, bâti sur le bord de la mer est vieux et en mauvais état. Sa garnison est faible ; son artillerie entièrement démontée. Les canons, tous de gros calibre , en fer et en bronze , étaient entassés sous la porte. Il est étonnant que les Turcs ne veillent point plus soigneusement à la sûreté de leurs places fortes. Mais ceci encore tient au caractère national: le Turc ne croit à la guerre que quand il a vu l'ennemi. Alors il sait à quoi s'en tenir et il le prouve.

La rade de Sansoun est peu sûre, et ne met à l'abri d'aucun coup de vent; l'eau y est mauvaise, et, durant certains mois de l'année, il y règne des fièvres très-malignes : elle n'a qu'un çaravanseraï en pierre et 4oo maisons toutes habitées par des Turcs ;

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car cette ville commence à peine à se rétablir des ravages qu'y ût il y a quelques années Tchapan Ouglou rebelle à la Porte. Malgré tout cela le commerce est encore assez actif à Sansoun. C'est que là se trouve une des Échelles les plus importantes après Trébizonde. Sansoun est le centre d'un petit district d'où proviennent en grande abondance les marchandises dont on trafique sur toutes les côtes du Pont. Le projet que j'ai exposé dans le chapitre précédent rendrait ^ç^ point encore plus important Afin de voir par moi-même jusqu'où s'étendent les ressources que l'on pourrait y trouver, je résolus de parcourir le canton, en m'arrétant à tous les lieux intéressants soit par les productions du sol , soit par l'industrie des habitants et les objets qu'ils peuvent consommer. Les renseignements que je parvins à recueillir durant cette petite tournée ne sont pas les moins précieux et les moins ignorés jusqu'ici que l'on rencontrera dans mon ouvrage.

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