‹ Itinéraire de Tiflis à Constantinople;Chapitre 38 sur 44 · ANTONINI · texte numérisé non relu

ANTONINI

PII. F. G. LE (*j.

Plus loin encoref était incrustée une belle frise de marbre, dont la sculpture représentait des guirlandes soutenues par des têtes de bouc beaucoup plus grandes que nature* Au*4essous de ces ornements, on lisait en caractères romains de trois pouces et demi , GERMANICO. SARMATICO. P. M. TRIB. POT. et à côté y sur un autre morceau qui pouvait avoir appartenu au même ensemble, XXX. IMP. Y. III. COS. Au-dessus de ces fragments des fastes du grand empire se trouvait une inscription arabe écrite en style fort potnpeus: et en Pl^onneur de Mahomet IL Ce rapprochement en dit plus que tontes les réflexions.

Pour s'emparer de Sinope , Mahomet II n'eut

(*) Si l'on explique les dernières lettres par filio ^ Cœsari , imperatori ^ erectum; le sens de Tinscription sera. Au divin Àntonin (Marc-Âarèle), fils du divin Antoninle pieux. César, empereur ; ou en supposant que C. I. ii^mûe Colonia Julla^ nom. quelquefois donné à Sinope , on expliquera Ë i^arrJEreœit.

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d'autre effort à faire qu'une manifestation bien prononcée de sa volonté. Le seigneur de Sinope, sous la suzeraineté de l'empereur de Trébizonde , était Isfendiar, surnommé Ismaïl Beg. Il envoya son (ils Hassan, complimenter Mahomet qui se trouvait à Angora. Le commandeur des Croyants reçut trèsbien le jeune homme ; mais il lui ordonna de dire à son père que Sinope lui plaisait beaucoup; qu'Isfendiar n'avait qu'à la lui céder en échange du pachalic de Philippopolis , auquel il le nommait; que sinon il serait bientôt à ses portes. Ismaïl Beg, jugeant la résistance impossible, céda de bonne grâce : quatre cents canons garnissaient pourtant ses remparts, et les Génois s'étaient offerts à défendre la place. Isfendiar et son fils, de souverains presque indépendants, devinrent de simples gouverneurs de province.

Nous venons de suivre dans l'histoire , Sinopè , colonie d'abord, puis formant des colonies elle-même , bientôt capitale; ensuite redevenant colonie des Romains, et enfin conquête des Barbares! Il nous est peut-être réservé de voir, de notre temps même, cette antique cité renaître à de nouveaux destins.

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CaSAPITRE XIV.

Départ. — Harem de SoUman Pacha. — Superstitions. — Cap Kérempéh. — Tempête. — Amulette turque. — Amastra. — Histoire. — Monument triomphal. — Cailles. — Trépas funeste. — Héraclée du Pont. — Médailles. — Achérusia. — Histoire. — Mœurs conjugales.

Je conclus à Sinope un nouvel arrangement avec le patron du brick qui m'avait transporté de Sansoun jusques-Ià. Nous fîmes accord à raison de six cents piastres pour moi et ma famille jusqu'à Constantinople. Il me pressa de partir, parce que plusieurs des étudiants, nos compagnons de voyage , avaient hâte d'arriver à la capitale avant le départ de la caravane pour la Mecque. Nos préparatifs étant terminés, nous nous rendîmes le surlendemain à bord; mais le. vent contraire nous retint encore plusieurs jours à Akliman. Un brick venait d'y ai*river de Trébizonde , conduisant à Constantinople le harem du malheureux Soliman Pacha mort avant l'arrivée de Koshrefr( F oyez Chap. X, page 216). Ces belles esclaves descendaient ordinairement à terre dès le matin et passaient une partie de la journée dans une grande tente auprès du hawéh ( café ). Ma femme fut invitée à les aller voir , et

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c'est par elle que je sus quelques détails sur leur compte. L'une d'elles avait un enfant encore au berceau : c'était la plus belle et la plus touchante. Une Géorgienne d'une extrême jeunesse, déjà toute formée , quoique n'ayant guères plus de onze ans , intéressait par la naïveté de ses regrets. Plusieurs de ces dames n'étaient point seulement en proie à de vifis chagrins ; mais elles souffraient encore du mal de mer ; elles avaient navigué par un fort mauvais temps. Ma femme les soulagea en leur faisant respirer quelques essences. Mais à peine commençaient-elles à se calmer qu'un des passagers de notre bord , s'arrétant par hasard près de la tente , entonna à pleine voix une chanson populaire , composée jadis en l'honneur de Soliman 'leur époux. Aussitôt la scène recommença : ce fut une explosion de gémissements et de larmes qui vraiment n'avaient rien d'affecté. Ma femme ne put s'empêcher de pleurer avec elles. En effet le sort de ces jeunes personnes était vraiment déplorable. Privées de leur époux par une épouvantable catastrojihe , et confisquées au profit de l'ennemi qui l'avait vaincu , elles allaient être sans doute distribuées , par forme de gratification , aux partisans du grand visir : quelques-unes peut-être allaient passer dans ses bras tout sanglants. Il faut avouer que les Turcs, si scrupuleux sur d'autres points , n'ont aucun égard aux convenances en ce qui regarde le sexe faible : ils

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ne sont eu cela que barbarement conséquents; car' on sait qu'ils ne lui accordent point d'ame.

Le soir, en revenant à bord, je trouvai mon patron gesticulant sur le tillac et paraissant adresser une sorte de conjui:ation à la lune, dont le premier quartier venait précisément de parsutre. C'est encore là une des superstitions familières à cette nation :

Ciirinina vcl cœlo postant d^dacere lunam, (*),

disaient les anciens ; et les Musulmans sont encore les anciens pour tout ce qu'il y a de vaities croyances et de fausses idées en physique. Au reste cette pratique superstitieuse est peut-être la millième que j'ai eu occasion d'observer. Je les ai vus souvent, inquiétés en mer par la seule apparition de quelques mouettes ou d'autres oiseaux de rivage. Ils leur jetaient de morceaux de pain , et si les oiseaux les avalaient, ils s'en réjouissaient beaucoup : car, disaient-ils, c'est un signe qu'ils n'ont point été envoyés par les Génies pour dévorer nos cadavres après le naufrage.

' Enfin, le temps nous permit départir. Poussés par un vent d'e«t très*favorable , nous laissâmes bien loin derrière nous le promontoire de Sinope , et devant nous s'éleva peu à peu îe çap de Kéreropéh , le Garambis des anciens.

(*) Virg. Ëçlog. VIII , V. 69.

A CON8TANTIKOPLE. 289

Malheureusemetit, nous vîmes le sommet de la montagne se couvrir, à mesure que nous avancions, de petits nuages pommelés , pareils à une blanche toison, ou, si l'on veut me pardonner une comparaison triviale, à une perruque élégamment frisée et poudrée. Cet indice, absolument pareil à celui que donne la montagne de la Table au cap de Bonne -Espérance , n'était que ti'op certain. Le patron et son second pâlirent ; et nous vîmes derrière nous deux bâtiments qui carguaient déjà leurs voiles. Le vent changea tout-à-coup , et en un clin d'œil la tempête tioire et bruyante éclata sur nos têtes. Les autres vaisseaux rétrogradèrent vers la baie de Koumdjougaz; et ce fut en vain que nous essayâmes de lutter plus long^-temps : il fallut imiter les fuyards. Le lendemain matin nous étions tous réunis dans la baie.

Les tempêtes en été sont aussi courtes que terribles. Le même jour nous remîmes à la voile et nous réussîmes cette fois à doubler le cap avant un nouvel orage : il éclata ïiéânmoins derrière nous, en nous forçant de gagner un abri. Le patron n'osa point aller droit à Âmastra qui se présentait devant nous; car l'entrée de ce port est étroite, et dangereuse quand le temps n'est point assez cîalme pour la prendre bien juste. Nous revirâmes donc, et nous allâmes jeter l'ancre , sut Pavis d'un matelot né dans le pays , devant un village turc nommé Tekeupunu^

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à quelques milles au nord-est d^ÂmastFa. Ce village était l'ancien port de Kytoron.

Le lendemain, survint un calme plat. Nous n'eûmes rien de mieux à faire que de descendre à terre pour nous désennuyer. Notre fille cadette , âgée de six ans y se trouvait indisposée , par suite des gros temps qui nous avaient ballottés; et l'air da la côte pouvait lui faire du bien. Nous la promenions en la tenant par la main. Un dervicliey sorte de religieux mendiant que les Arabes appellent j^ibir, s'approcha de nous : voyant que notre enfant était malade, il tira une amulette de sa poche et nous dit qu'il allait la guérir. Ajrant pris pour maxime de ne jamais choquer les mœurs des peuples parmi lesquels je me suis trouvé , et voyant que nous étions observés par des Turcs , je le laissai faire. Il nous demanda le nom de l'enfant et celui de sa mère, et les écrivit sur un morceau de papier : il attacha ce papier à l'amulette, qui était une espèce de pelote de soie, et suspendit le tout au col de notre fille en nous promettant que les effets de ce remède seraient prompts. Nous récompensâmes convenablement ce pauvre liomme, et en m'éloignant je ne pus m'empécher de songer à la coutume turque qui avait engagé le derviche à demander le nom de ma femme plutôt que le mien. Dans tout ce qui a rapport à la religion, les Turcs, citent le nom de leur mère après le leur. En Russie c'est tout l'opposé : on ne fait men-

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tioQ i[ue du nom du père y après celui de son fils ou de sa fille. Les Turcs font à' ce sujet une plaisanterie qui serait fort commune et de fort mauvais goût en Europe et que je trouve passable, pour une plaisanterie turque.

Je vis, à quelque distance du rivage , un tombeau antique assez élégamment sculpté; mais sans aucune inscription qui pût m'indiquera quel hôte ce dernier palais avait été destiné. La mosquée en face de cette rade avait été bâtie avec des ruines antiques. A côté de la porte , des colonnes d'ordre corinthien étaient à demi incrustées dans le mur, assez régulièrement pour former une espèce de portail. Ces débris avaient été sans doute enlevés à quelque temple des dieux grecs pour parer celui d'Allah.

Après la nuit, une petite brise s'éleva; je priai le patron d'en profiter pour lever Pancre et entrer dans le port d'Amastra \ car je commençais à me fatiguer de tous ces retards : nous étions déjà au i«' septembre. Le patron non moins pressé que moi, m'obéit.

Âmastro ou Amastra, ou en arabe Amasrah^ 1'^mastris des anciens , est située dans la province de Bec Sangel , à l'embouchure d'une petite rivière nommée Dohd).

La reine Amas tri s, femme de Lysimachus , capitaine d'Alexandre et souverain d'une partie de la . Thrace , fonda cette ville environ 290 ans avant J. C

292 mNÉRATRE DE TIFLIS

Elle Toulut s'en faire une retraite après que son mari eut épousé à Sardes une autre femme nommée Arsinoë, fille de Ptolomée Lagus. Arrien considère Amastra comme une yille grecque , parce que sa fondatrice , quoique persane , était reine d'Héraclée ( du Pont ) et que c'étaient pour la plupart des familles grecques qui avaient peuplé la tiouvelle cité.

Après la mort d'Amastris, qui fut cousue dans un sac de cuir , et jetée à la mer par ses propres frères, dans le port même de sa ville , Amastra passa sous la domination d'Hercule VII, tyran d'Héraclée , qui ne la conserva point longtemps. Ayant été prise sans coup férir, par Triarius, lieutenant de Cotta , elle resta long - temps éSoùs la domination romaine. Elle appartint depuis aui Comnènes, et fit partie de l'empire de Trébizonde. Les Génois en étaient maîtres et en avaient fait le chef-lieu de leurs possessions dans la mer Noire : quand, en i46i , Mahomet II s'en approcha à la tête de son invincible armée, ils s'empressèrent de lui en ouvrir les portes. Ce conquérant fit transporter par la suite une grande partie des iiabitants à Gonstantinople qu'il voulait repeupler.

C'est bien à tort que les citoyens d'Amastra prétendirent autrefois qu'Homère était né dans leurs murs, parmi les^ mille et une prétentions de ce genre, celle-là parait la moins fondée de toutes. On ne connaît d'homme célèbre né dans cette ville que

A. GON8TANTINOPLE. 293

Saint Hyacinthe, qui subit le martyre au 4« siècle.

Les Romains frappèrent quelques médailles à Amastra. Un Turc m'en vendit une que je crois assez rare : elle était à l'effigie d'Antonin le pieux 3 le revers représentait un Neptune tenant d'une main un trident et s'appuyant de l'autre sur la queue d'un dauphin.

Mais un monument que je crois curieux à l'égal de tous ceux qui éclaircissent un point quelconque d'histoire , c'est celui que j'observai près d'une hauteur à la droite du port. Sur un piédestal de marbre est sculpté d'un côté l'emblème d'une Victoire y représentée par un guerrier à cheval foulant un ennemi renversé : de l'autre côté l'on ' voit des faisceaux de lances , des drapeaux et des couronnes murales avec cette inscription en grec et en latin ,

rrE*ANoi nTPrnToi

COEONAE MVRALES

Les Romains n'eurent cependant point , que l'on sache, d'occasion de remporter des couronnes murales à Amastra. Serait-ce qu'au moment où Triarius, lieutenant de Cotta (*), vint se présenter devant cette

Ç^) Lucius Âurunculeius Cotta servit depuis, sous Jules César^ contre les Belges, et fut tué dans le paya de Liège, par. les patriotes , que commandait Ambiorîx, l'an 54 avant J. C.

ii)

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place, tout «tait déjà prêt poiïr l'assaut et même pour le triomphe. Mais les habitants se décidèrent à ouvrir les portes. Cependant les Romains, s'étant bien disposés à triompher , triomphèrent tout de même sans avoir combattu, et l'on ne laissa point d'ériger le monument déjà sculpté d'avance par quelque habile ciseau : monument d'une viclK>ire que l'on fivaiteu grande envie de remporter!... Tout cela serait bien possible , et ce ne serait pas la pre* mihtt fois que les Romains nous auraient transanis à leur manière des bulletins aussi véridiques que ceux de nos grandes armées modernes.

il parait que le port d'Âmastra (ut jadis magnifique. Il était défendu par une citadelle à laquelle on avait donné le nom de Sésame. Dés escaliers de marbre conduisaient de la ville jusqu'aux deux ports, situés des deux côtés de l'Isthme et au milieu desquels était le château. Les vestiges que l'on reconnaît encore prouvent qu'il n'y a rien d'exagéré dans cette description.

Quoi qu'il en soit, Âmastra n'est plus aujourd'hui qu'un misérable village, habité par quelques familles turques dont toute l'industrie consiste à travailler au tour différents ustensiles en bois et des jouets d'enfants qu'elles envoient à G)nstantinople. Voilà tout le commerce que fait aujourd'hui la métropole des Génois !

Nous remimes à la voile , à la pointe du jour.

A CON5TAKTINOFUS.

Plusieurs cailles, arrivant de la haute mer^ viorent tomber sur notre bâtiment, et j'observai que 4'autrès , après s'être reposées quelques iustant^ sur l'eau , reprirent leur essor v^rs la terre. Il parmt qu'en septembre, ces oiseaux , par un instinct iudé^nissable, quittent la Crimée et les côtes septentrionales 4e la mer NoÎTe poar se réfugier en Asie. Le vent et les orages en font souvent périr un grand nonobre pendant le trajet. On m'assura qu'au printemps on leur voj^it £5iire le même voyage en sens contraire et retourner Ters le noid. Des savants très*estimables pessent cependant que ces oiseaux de passage suivent un circuit beaucoup plus long. Il ne serait point étonnant que quelques espèces fissent le tour du globe^ peut-être en renouvelant eu cbemin leur génération. Ce que je sais, c'est qu'eu él4, les cailles abondent tellement en Russie qu'on les prend en quantité avec de simples fîlete,. et qu'on ies sale en les plaçant par iits dans de gi;ands pots , pour les maoger i^ver.

Une fonde de petits oiseaux^ tels qm dos pinçons, des taiâns,.des &uvettes sumnjtla même route que les cailles. Quelques - uns viennent se pefccher sur les ukSâs des Taisscaux 'pom se reposer et quelquefois pour j passer ia nuit. .Nous avisQAS k bord un superbe d»t de Chypres. Cette race e^ originaire des Ues asiatiques ^ et ies Croisés , en fieve^ nafnt de la Palestine, l'ont apportée en Europe. Le

nôtre était magnifique, et l'excellence de son caractère répondait à la beauté de ses formes et de sa robe. ' Il était doux, caressant, adroit, suivant tous nos pas comme l'eût fait un petit chien : bref il n'avait qu'un défaut, une passion dominante^ et cette passion le perdit! Soit qu'il fût entraîné par le goût de la chasse, naturel à son espèce ; soit que par pur amour de la science il voulût se livrer à des études et à des dissections ornithologiques : chaque soir il ne manquait point de faire le guet sur le pont et d'attendre les petits oiseaux qui venaient nous rendre visite. Il se tenait toute la nuit auprès de la boussole , et beaucoup de pauvres fauvettes voyageuses, éblouies par la lumière de la lampe que l'on y entretient , venaient tomber entre les griffes du matou. Un beau soir hélas! (il faisait clair de lune)» en grimpant le long des manœuvres pour atteindre sa proie, notre pauvre chat fut abandonné tout-à*coup par son adresse et sa présence d'esprit ordinaires : il perdit l'équilibre , et tomba dans la mer, où il se noya^ la rapidité de notre course nous empêcha de lui porter secours. Nous n'entendîmes que des miaulements déjà lointains , et le souvenir de cet appel plaintif fut tout ce qui nous resta de notre pauvre compagnon. Les matelots le regrettèrent beaucoup : le chat est l'ami des musulmans ; ils disent que Mahomet chérissait cet animal , et c'est le seul à qui ils permettent de cohabiter avec eux.

A CONSTANTINOPLB. 297

' Le vent nous poussa trop loin de terre et le temps était trop brumeux, pour qu'il nous fut aisé de reconnaître le littoral que nous longions. Je pense que nous ne fumes pas Ipng-temps sans passer à la hauteur du Parthénian qui séparait anciennement la Paphlagonie de la Bithynie (*). Xénopbon cite comme les plus belliqueux de l'Asie les peuples qui habitent les rives de ce fleure.

Le lendemain, vers la pointe du jour, une brise nous rapprocha de terre ; nous passâmes non loin de L'embouchure du Phalios où était Psylla, ancien port marchand.

Dans l'après midi, nous jetâmes l'ancre à Héraclée, ville grecque d'origine, colonie des Mégarietis (**). Les Turcs la nomment aujourdfhui Élegri et non Éregri comme écrit Toumefort. Ptolémée la désigne sous la dénomination de iroilov Hp«jixii« , l'Héraclée du Pont. Les médailles romaines de cette ville portent au revers hpakaeiak enhonto, Héraclée dans le Pont. On m'en vendit une de bronze.

(*) «i La Thrace asiatique^ autrement nommée la Bithynie, s'étend depuis Tembouchure . du Pont Euxin, jusqu'à Héraclée , et c'est tout ce que peut faire eu un long jour une galère qui va à force de rames. » dit Xénophon, Lîb. YI, c. 4* Or, cette distance est de 4^ lieues.

(*'*') Strabon dit au contraire que c'était une colonie des Milésiens ; mais il se trompe évidemment.

29Ô rriNÊlLAIRB db tiflis

fort bien conservée , portant l'efligie de l'empereur Gordien et au revers les mots que je viens de citer.

Pline assure qu'Héraclée est située sur le- fleuve Lyéus: il eut miem fait de dire qu'elle en est sen-lement voisine. Ârrien évalué la distance de la ville à la rivière à vingt stades ( 2 milles et 1/2 ). Les campagnes arrosées par le Lycns étaient célèbres par leur fertilité et les plantes médicinales qu^elles produisaient : c'est ce qui explique les emblèmes de deux médailles que les Héracléens firent frapper. On voit sur l'une, des épis de bled et des cornes d'abondance; sur l'autre^ Esculape appuyé sur son bâton entouré d'un setpent.

Près d'Héradée se trcmve la presqu'île d'Achérusia oii débarqua Xénophon, et par où il rapporte, d'après Diodore de Sicile,- qu'Hercule ramena Cerbère de la demeure de Pluton* Les anciens y montraient en effet une caverne par laquelle, disaient-ils, on pouvait arriver aux enfers , après être descendu à une profondeur de deux stades et demi (deux cent cinquante pas). Personne aujourd'lmi ne saurait in~ diquer cette entrée du Tartare : les secrets. de l'autre monde , bien plus profondériient cachés, ne se laissent plus pénétrer par les yeux des vivants.

L'enceinte d'Héradée fut immense autrefois. Des débris et des pierres énormes, dans les fentes desquelles croissent de superbes figuiers, en tracent

X GONSTAI9TINOFLE. 299

encore lé contour. La ville actuelle, défendue de distance en distance par des tours, est beaucoup plus petite : elle date du Bas-Empire. On y trouve beaucoup de beaux fragments dWchitçcture dont quel^ ques-T-uns portent des inscriptions; mais tout cela est mutilé, défiguré, et les caractères sont illisibles. Une porte seule, celle qui conduit vers l'intérieur des terres , o0re un reste intact et eucore debout.

D'après la beauté des marbres dont elle est revêtue et la richesse de son architecture , qui cependant est déjà entachée de quelque mauvais goût , on peut juger de ce qu'était l'ancienne ville tout entière. ' Le port, fort mauvais aujourd'hui et où l'on ne construit qu'une petite frégate turque , était jadis immense ^ régulier et tout environné de splendides etgigantesques constructions servant d'ateliers et de magasins de la marine. Les flottes que la République en faisait sortir allaient partout décider la victoire en faveur de ses alliés. Après la mort de Ljsimachus elle envoya au secours de Ptolémée , une escadre avec laquelle ce prince vainquit Antigonus. A en croire Memnon , ( cité dans Photius ) un des vaisseaux, nommé le Lion^ décoré avec tout le luxe imaginable , était d'une grandeur si énorme qu'il contenait plus de trois mille hommes, tant matelots que combattants. Mais c'est bien ici le cas d'appliquer l'observation naïve d'un homme qui voyageait dans le Levant vers le milieu du 17® siècle

300 ITINÉRAIHE J>E TIFLIS

(Duloir) , a Croyez-moi, disait-il, les anciens nous ont bien vanté leurs coquilles ! y>

En 278 ayant J. G. , deux chefs gaulois, séparés avec leur horde du gros de Parmée qui envahissait la Grèce, s'étaient jetés dans la Thrace : de là, les richesses de PAsie les avaient attirés de l'autre côté du détroit ; ils avaient passé en Bithynic sur deux grands vaisseaux et deux bâtiments de transport dont ils s'étaient saisis. Ils rendirent d^abord de grands services aux villes grecques indépendantes telles qu'Héraclée , en les défendant contre Ântiochus de Syrie ,* mais plus tard , Nicomède s'étant brouillé avec les Héracléotes, les Gaulois s'emparèrent de cette ville par surprise et l'abandonnèrent au roi, en lui remettant même les citoyens qu'ils comptaient comme esclaves. Nous rencontrons jusques dans l'histoire de ces contrées lointaines, tantôt comme défenseurs du bon droit, tantôt comme oppresseurs , ces Gaulois, les ancêtres d'une partie d'entre nous, et nous vérifions encore la justesse ce dd mot profond du premier prosateur vivant: ce Nos pères se sont trouvés partout où il s'est remué quelque chose de grand. » (Chateaubriant,)

Plus tard les Héracléotes firent une ligue avec les Mithiidate , rois de Pont, et il parait qu'à l'aide de cette alliance et d'une secrète intelligence d'un autre côté avec le sénat de Rome, ils conservèrent leur indépendance jusqu^au moment où les Romain^

A C0N8TANTINaPI.E. 301

devinrent tout-à-fiiit maîtres en Asie. Quand le Grand Mithridate eut succombé , Cotta fat envoyé par LucuIIus pour s'emparer d'Héraclée. Il la prit par une indigne trahison et y fit un butin immense : il trouva sur la principale place publique une statue d'Hercule dont tous les attributs étaient d'or massif. Non content de s'être enrichi au-delà de toute imagination , le Romain , je devrais dire le barbare, réduisit en cendres la ville qu'il avait pillée. A la vérité, le sénat adressa de vifs reproches à Cptta sur la cruauté de cette conduite. Il renvoya dans Héraclée les malheureux citoyens que' le vainqueur avait menés à Rome pour être traînés à son triomphe , triomphe qui heureusenient ne fut point décrété : mais que pouvaient faire ces pauvres Asiatiques renvoyés pour7o«ir de leurs biens ^ ( expressions du sénatus consulte ) parmi les ruines famantes de leurs demeures. Combien de maux ne durent point décimer et décimer encore cette population errante!... Je ne sais comment quelques personnes peuvent lire l'histoire de cette époque sans répéter comme le disait alors tout l'univers opprimé : Haine ! haine aux Romains ! mais pour moi «je le dis ici nettement : Honneur ! honneur au bravé Gaulois qui dans les plaines Taxandriennes fit tomber sous ses coups le monstre dévastateur d'HéracIée !

Les soins de Britagoras qui vint succéder à Cotta ,

302 ITINERAIRE DE TIFUS

les bontés de Jules César qui fit rendre à.Héradée tous ses prinléges , l'arrivée même des colons ro-* mains qui furent répartis y selon Stiabon, entre la ville et les campagnes voisines , tout cela ne put réparer tant de désastres. Le coup était porté : Héraclée ne se releva plus. .

Sous l'empire des Grecs qui la nommèrent Penderachi , sous la domination génoise et depuis la , conquête de Mahommet II , elle n'a fait que décliner d'année en année. La France n'y a plus de Consul , aucune nation d'Europe n'y entretient de relations , et le port , quoique assez sâr quand les vents d'ouest ne souBBlent point, ne sert plus qu'à construire de temps en temps une mauvais^ frégate , et à charger quelques méckantes barques qui vont porter à Constantinople des planches pour la construction des maisons.

La population n'est plus que de 69O00 âmes dont les deux tiers sont des Turcs. L'aspect des rues est extrêmement misérable. En les parcourant , il m'arriva une aventure dont le récit donnera un échantillon de certaine partie des mœurs turques et de la manière dont la justice s'administre dans ce pays.

En traversant une ruelle fort étroite, j'entendis dans une maison un homme crier à gorge déployée , comme si on l'eût assassiné. Mon guide m'apprit que c'était un Turc que le Cadi , dont la demeure

A OONSTAKTINOVLB.

était Ihy faisait bâtonner pour le punir d'un vice dont sa femme Parait accusé et au sujet duquel le juge l'avait plusieurs fois admonesté. En pareil cas voici comment la plaignante procède dans sa demande en justice. Elle se présente à l'audience du Gadi :là, après s'être inclinée silencieusement, la main droite sur la poitrine , elle ôte ses pantoufles et les place à terre devant le juge , les talons tournés vers lui, pm's elle se retire en remettant à un scribe le nom de son mari. Celui-ci est appelé et le juge hii dit :/< Tu vois quelle plainte est portée contre toi ? Prends-moi ces pantoufles et porte-lesmoi de suite à ta femme : en cas de récidive, tu sais ce qui t'est promis : va-t-en ! »

Mon but , en visitant tous les quartiers de cette triste viUe , était de découvrir la maison qu'avait autrefois occupée feu mon ami , M. Allier de Hauterocbe , dernier Vice - Consul de France à ÉIcgri , où il s'était fait placer , plutôt pour se livrer à son goût pour la numismatique et les antiquités , que dans tout autre but étranger à la science. Étant en correspondance avec moi relativement à quelques médailles , il m'avait recommandé dans une de ses dernières lettres en date de Paris d'aller faire une visite à son ancien domicile pour lui en rendre compte à mon retour. Je m'acquittai religieusement de ce soin et je fus bientôt h même de décrire tout jusqu'à la- dernière brique et au dernier clou,

et dé bien détailler Pétat de conservation oii se trouvait chaque objet C'était un aliment que sans doute mon ami voulait donner à ses souvenirs. M. Allier de Hauteroche est mort il y a six mois: j'ai voulu consacrer, en rappelant ici cette particularité y quelques lignes à la mémoire d'un homme c[ui a rendu de grands services à la science nu^ mismatique , comme on peut le voir par plusieurs dissertations fort savanées qu'il a publiées , et par la menbon qu'en fait Mionnet dans son ouvrage.

 propos d'antiquités , les personnes qui s'occupent de mes coUectioiis seront peut-être bien aises d'apprendre que c'est à Héraclée que j'achetai cette belle gemme sur laquelle est gravé un lion du plus beau fini , et quelques médailles des rois du Pont , parfaitement conservées.

Le vent ayant été bon toute la nuit y nous partîmes avant le jour. et en cinglant droit vers le Bosphore nous nous éloignâmes de la côte que nous aurions eu encore à visiter sur une longueur d'environ quarante lieues : mais la saison , notre impatience , la fin de nos provisions, tout nous pressait d'arriver. Nous passâmes devant Pancien Kalpas dont Xénophon vante les sources fraîches et les forêts verdoyantes. Nous ne nous arrêtâmes point devant l'embouchure du fleuve Artaxas, où vers l'an 762 de J. C, l'empereur Constantin Copronyme établit une colonie de Slaves dont les destinées ultérieures sont restées

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