‹ Itinéraire descriptif et historique de la Suisse, du Mont-Blanc, de la vallée de Chamonix et des vallées du PiémontChapitre 82 sur 865 · L'ILLUMINATION DES ALPES · texte numérisé non relu

L'ILLUMINATION DES ALPES

guiiJe- Verte , à 4081 mèt. de hauteur absolue. C'est alors que le Mont-Blanc, qui reste seul éclairé lorsque tout le reste de la surface delà terre est plonge dans l'ombre, paraît briller de la plus vive lumière d'un rouge orangé, et, tans certaines circonstances, d'un rouge de feu comme un charbon ardent. On croit voir alors un corps étranger à la terre. 1 min. plus tard, le Dôme du Goûter, qui en fait partie, est obscurci ; et enfin, env. 29 m. après que le soleil s'est couché pour la plaine, il se couche pour le sommet du Mont- Blanc, placé à 481 1 mèt. de hauteur absolue, et éloigné de nous de 15 1.

« A dater du moment où l'ombre a recouvert les cimes neigées, en commençant par le Buet, un changement frappant s'est opéré dans l'aspect de chacune de ces cimes, à mesure qu'elle s'obscurcissait. Ces couleurs si brillantes et si chaudes, cet effet si harmonieux d'éclairement et de coloration qui confondait les neiges et les rochers dans une même teinte aurore dont ils ne présentaient que de simples nuances, tout s'est évanoui pour faire à un aspect que Ton peut nommer vraiment cadavéreux ; car rien n'approche plus du contraste entre la vie et la mort sur la figure humaine, que ce passage de la lumière du jour à l'ombre de la nuit sur ces hautes montagnes de neiges. Alors le* neiges sont devenues d'un blanc terne et livide, les bandes et les pointes de rochers qui les traversent ou qui en sortent ont pris des teintes grises ou bleuâtres, contrastant durement avec le blanc mat des neiges. Tout effet a cessé, tout relief a disparu ; plus de contraste d'ombre et de clair, plus de contours arrondis ; la montagne s'est aplatie et parait comme un mur vertical. Le ton général de la couleur est devenu aussi froid et aussi rude qu'il était chaud et vif auparavant.

« Cest ce passage si rapide à deux états si différents qui rend depuis longtemps le coucher du soleil sur l'immense masse neigée du Mont-Blanc an spectacle si intéressant, non-seulement pour les étrangers, mais même pour ceux qui, nés au pied de cette montagne, et qu'une longue habitude paraîtrait avoir dû accoutumer à cette vue, ne se lassent cependant pas de l'admirer. Mais un troisième état de lumière va succéder, qui ajoute encore à l'intérêt de cette contemplation.

« La partie du ciel voisine de ces monts, et sur laquelle ils se projettent, que nous avons déjà observée avec une teinte rougeàtre, a pris, depuis la décoloration et l'obscurcissement des montagnes, un éclat toujours plus vif et une couleur toujours plus rouge. Si on continue à l'observer attentivement, on verra, une ou deux minutes après que la lumière a disparu du haut du Mont-Blanc, paraître dans la partie inférieure de ce ciel rouge une bande horizontale obscure, bleue, d'abord très-étroite, mais qui augmente rapidement de hauteur et parait comme chasser en h-»ut les vapeurs rouges dont elle prend la place. Cette bande, c'est l'ombre qui recouvre les régions les plus élevées de l'atmosphère des contrées situées au loin derrière le Mont-Blanc. C'étaient des régions très-élevées de l'air, paraissant d'autant plus basses au-dessus de l'horizon qu'elles étaient plus éloignées de nous, qui nous réfléchissaient d'abord une couleur rouge ; lorsque l'ombre les a gagnées, elle se sont obscurcies, et n'ont plus paru que comme une bande horizontale sombre, et de la couleur bleue ordinaire du ciel vers l'horizon. Des régions également élevées, mais plus rapprochées de nous, ont comme hérité de la couleur rouge que lis premières réfléchissaient auparavant ; ainsi 'a lumière ou vapeur rouge a paru monter en s'élevant sur l'horizon. Mais

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INTRODUCTION

bientôt la bande horizontale obscure, ou l'ombre, a aussi atteint ces dernières; cette bande a encore gagné en hauteur, et les vapeurs rouges se sont élevées encore.

« Lorsque la bande horizontale bleue a acquis une élévation dont je n'ai pu encore déterminer précisément la hauteur angulaire, mais, lorsqu'elle a considérablement dépassé le sommet du Mont-Blanc, soit lorsqu'il s'est écoulé en moyenne 5 min. depuis l'obscurcissement de ce sommet, ou 33 min. et demie après que le soleil s'est couché pour la plaine, alors on voit les neiges du Mont-Blanc et des autres montagnes neigées se colorer de nouveau, recouvrer en quelque sorte la vie, les montagnes reprendre du relief, un ton chaud, une couleur jaune plus ou moins orangée, quoique bieri plus faible qu'avant le coucher du soleil; on voit les contrastes entre les rochers et les neiges disparaître; les premiers prendre une couleur plus chaude et plus jaune, et s'harmoniser de nouveau avec les neiges. Peu à peu, ce même effet se produit sur des montagnes plus rapprochées, à mesure que la zone de vapeurs rouges s'élève, et qu'avec elle s'élève aussi, en s' élargissant, la bande horizontale obscure sur laquelle elle repose. Alors il ne reste plus dans les montagnes de la lisière des Alpes, le Môle, les Voirons, etc., que les bois et les prairies qui conservent encore la teinte froide, grise ou bleuâtre, qui auparavant se répandait sur tout, excepté sur les neiges, et jusqu'à la nuit close toutes les montagnes ont repris et conservent, quoique en très-faible, les mêmes proportions de couleur, de teintes d'ombres et de clairs, le même effet général qu'elles avaient avant leur décoloration et leur obscurcissement.

o Les vapeurs rouges continuent toujours à s'élever à l'est, jusqu'à env. 42 min. après le coucher du soleil pour la plaine; alors, dans les circonstances ordinaires, elles disparaissent entièrement dans cette région du ciel, la bande obscure, ou l'ombre, occupant à cette époque toute la région orientale jusque vers le zénith. Les phénomènes crépusculaires ordinaires sont donc terminés pour cette partie, et vont commencer pour la partie occidentale du ciel. »

Outre cette illumination, que la science n'a pas encore expliquée d'une manière complètement suffisante, les Alpes ollrent plusieurs phénomènes physiques ou atmosphériques qu'il est important de signaler.

La légèreté et la grande rareté de l'air dans les Alpes,ainsi que l'énergie avec laquelle il accélère l'évaporation, occasionnent à de certaines hauteurs des phénomènes physiologiques très-remarquables tels que la diminution notable ou la perte de l'appétit, le dégoût pour les aliments, les nausées, la somnolence, l'anhélation, la céphalalgie, la défaillance, etc. ; quelques-uns de ces accidents obligent même divers individus à rebrousser promptement chemin, dès qu'ils ont atteint 3000 mèt. ; les mulets, à 3400 met. environ, sont tollement

t. V. notamment le Mémoire présenté à l'Académie des sciences par M. A. Le Pileur.

LA VIE DES ALPES

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