‹ Itinéraire descriptif et historique de la Suisse, du Mont-Blanc, de la vallée de Chamonix et des vallées du PiémontChapitre 83 sur 865 · LXXXV · texte numérisé non relu

LXXXV

essoufflés, qu'ils font entendre une sorte de cri plaintif. Du reste, les forces se réparent, en pareil cas, aussi promptement et, en apparence, aussi complètement qu'elles ont été épuisées. La seule cessation du mouvement semble, dans le court espace de trois ou quatre minutes, les restaurer si parfaitement, qu'en se remettant en marche on ne ressent plus aucune fatigue. Les conditions de l'air que nous avons énumérées plus haut, et surtout la réverbération des neiges frappées par le soleil, sont aussi cause de la bouffissure et de la rougeur que Ton observe sur le visage et sur les* mains des personnes qui parcourent les régions les plus élevées des Alpes par un temps serein. À la suite de cette enflure, assez douloureuse, l'épiderme se détache et tombe.

Enfin on est exposé, dans les Alpes, à d'étranges illusions d'optique sur la distance des objets, que l'on croit toujours beaucoup plus rapprochés qu'ils ne le sont en effet : ce rapprochement apparent provient de la rareté de l'air, laquelle diminue considérablement la réfrangibilité des rayons. Le rapprochement de la chaîne de Alpes est quelquefois tellement sensible dans des endroits qui sont à 10 ou 15 lieues de distance, qu'il n'y a personne qui n'en soit frappé. Ce phénomène a communément lieu le matin et quelques heures après le lever du soleil. C'est un indice assuré que le vent est 'au sudouest, et que le temps va se mettre à la pluie.

3 VII. La vie des Alpes '.—Les pâturages, les chalets, les bergers, les fromages, les lutteurs, le Ranz des vaches. — Les cures de petit-lait.

Pris dans son sens étroit, le mot Alpe désigne les pâturages des montagnes que le bétail fréquente pendant l'été, et où les bergers, chargés de les garder et de les soigner, préparent le beurre, le fromage et le petit-lait. On dit encore dans ce sens alpage ou estivage. Cesalpes sontséparées soit par des palissades, soit par de petits murs, dans tous les endroits où des parois et des arêtes de rocher ne servent pas de limites naturelles.

«Ordinairement, dit Lutz, le produit d'une alpe se calcule d'après sa grandeur et sa bonté, et le nombre de vaches qu'elle peut contenir est fixé par des ordonnances. L'étendue de terrain nécessaire

1. Noos ne pouvons, faute d'espace, donner ici aucune description de la vie animale et de la vie végétale dans les Alpes. Cette lacune se trouve heureusement remplie pur l'intéressant et remarquable ouvrage qu'a publie en allemand M. Frédéric deTscbudi, et qui a éfe? traduit en français par le docteur Vouga, professeur d'histoire naturelle, iNeucbatel. Un magnifique vol. io-8, illustré de 24 gravures sur bois. Berne et Strasbourg.

INTRODUCTION

pour nourrir une vache dans un temps donné, se nomme stoss dans la Suisse orientale, rinderwtide ailleurs, paquier dans le canton de Fribourg ; ainsi on dit : cette alpe a cent stoss ou paquiers; dans d'autres contrées, on se contente de dire : on peut estiver (sayen) tant de vaches. La plupart des alpes sont divisées en staffel; — Ixger, dans le canton de Berne ; il y en a ordinairement trois, dont le plus élevé n'est pas occupé avant le mois d'août. Le foin que Ton recueille dans les endroits inaccessibles au bétail porte le nom de wildheu, et ceux qui font cette récolte dangereuse s'appellent tvildheuer.

« Les alpes sont ou communes ou particulières. Ceux qui ont part aux premières ne peuvent, dans la règle, y mener que la quantité de bétail qu'ils nourrissent pendant l'hiver. Dans les Rhodes intérieures, on appelle heerenyrœser les alpes qui appartiennent à tout le pays. La part de chaque propriétaire de bétail au produit d'une alpe se calcule de différentes manières : la plupart du temps, c'est en proportion du lait pesé ou mesuré que ses vaches fournissent à la masse commune.

« La valeur des alpes varie beaucoup ; les plus chères sont celles de l'Emmenthal, à cause de leur peu d'élévation et de la longueur du temps que le bétail peut y séjourner. Le produit d'une vache pendant les seize ou dix-huit semaines de YAlpfahrt, est, en moyenne, d'environ cinq à six mesures de lait (la mesure a cinq livres de dixsept onces) par jour. Sur chaque alpe, la vache la plus forte conserve la prééminence ; chaque nouvelle arrivante doit se mesurer avec les autres jusqu'à ce que sa place soit décidée. Dans quelques contrées, cette vache s'appelle la vache maltresse (heerkuh) ; elle marche la première du troupeau, la tête relevée ; elle porte la plus grosse cloche et on la trait la première.

a La maltresse vache (ajoute M. Tschudi) semble avoir le sentiment de sa haute position ; elle guide le troupeau au pâturage, le précède au chalet, devient triste, malade môme, si une rivale la relègue au second rang, et si on lui ôte les attributs sonores de sa dignité.

« Quelque dociles et obéissants que soient à l'ordinaire ces intelligents animaux, il arrive cependant que l'anarchie la plus complète désorganise le troupeau. C'est lorsqu'un orage violent et subit le surprend la nuit au milieu du pâturage. Aux premiers grondements du tonnerre, les vaches endormies se réveillent, se lèvent, et se dirigent en mugissant vers le chalet , comme pour y chercher asile et protection. Mais si un éclair éblouissant, suivi d'une détonation retentissante, les aveugle et les effraie, elles s'arrêtent, mugissent, et

LA VIE DES ALPES

la queue levée, se mettent à galoper dans la direction du vent. Les bergers les poursuivent à demi nus, chantant, les appelant de leurs noms, maugréant et invoquant la Vierge ; mais tout est inutile. Les vaches sont comme folles, ne voient ni n'entendent, et continuent leur course aventureuse. Enfin le jour se lève, Forage est passé, le troupeau est en partie rassemblé autour de la hutte, au milieu d'une mare de boue liquide et de grêlons amoncelés : mais deux ou trois des plus belles vaches manquent à l'appel et gisent brisées au fond des précipices.

« Heureusement Forage n'arrive pas toujours à Fimproviste : quand les bergers le voient se former au ciel, ils se hâtent de rassembler le troupeau, Fentourent, flattent, caressent, appellent de leurs noms les vaches, qui restent alors immobiles, tremblantes, le regard fixe et la tête baissée. Alors, l'ouragan peut se déchaîner, la grôle tomber dure et serrée, Féclair enflammer les champs de neige et la foudre retentir de monts en monts, pas une ne bouge ; la voix de l'homme qu'ils entendent près d'eux, semble tranquilliser ces excellents animaux.

t Chaque vache a son nom particulier. Outre les vaches laitières, on tient encore sur les alpes des génisses et des veaux, des chevaux, quelquefois des bœufs, des moutons et des chèvres sur celles qui sont les plus élevées et d'un accès difficile. Dans la plupart des chalets on trouve aussi des porcs.

a Le troupeau de vaches qui palt sur une alpe s'appelle séante ou sennthum, dans la Suisse allemande, et celui qui en a soin et qui fabrique le fromage, *e/i«, vacher, qu'il soit propriétaire ou fermier. Dans la plus grande partie de la Suisse, l'économie alpestre est exercée seulement par des hommes; dans l'Emmenthal, dans la partie occidentale de FOberland Bernois, dans les alpes limitrophes de Vaud, du bas Valais et dans l'Àppenzell, on trouve aussi sur les alpes les femmes et les familles des vachers. — Les chalets sont en général simplement construits en bois, et le toit de bardeaux est chargé de grosses pierres ; mais, sur les alpes les plus élevées, où le bois est rare, ce ne sont que des pierres entassées. Dans quelques endroits seulement, on trouve des hangars où le bétail se réfugie pendant le mauvais temps et où l'on trait les vaches. Quand plusieurs centaines de pièces de bétail sont réunies en une sennle, les chalets forment un hameau ou un village. Les magasins à fromages sont construits plus solidement et mieux fermés que les chalets. Dans les lieux où l'on fait du beurre, la laiterie doit avoir un courant d'air froid ou une source d'eau vive pour empêcher le lait de s'aigrir.

Page 1