ROUTE 41. DE PAU A SAINT-SAUVEUR
« terre , ou d’Allemagne , ou de Hou- .
« grie, ou d’un autre pays, et puis « je m’en partis hier, et telles
* choses et telles y sont avenues... »
Cependant le sire de Coarraze ne
voulut plus se contenter d’entendre la voix de l’esprit et désira voir son visage. L’esprit lui dit de regarder le lendemain matin par la fenêtre , mais le sire de Coarraze « ne vit « rien chose que il put dire : Vecy « Orton. » Ce jour passe, la nuit vient. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et commença à parler ainsi comme accoutumé avoit : « Va, va, » dit le sire de Coarraze , « tu n’es qu’un « bourdeur; tu te devois si bien « montrer à moi hier qui fut, et tu « n’en as rien fait. — Non ! dit-il, « si ai , m’aist Dieu ! — Non as. — o Et ne vîtes- vous pas, ce dit Orton, « quand vous saulsistes hors de « votre lit , aucune chose? — Oil, «dit-il, en séant sur mon lit, et « pensant après toi , je vis deux « longs fétus sur le pavement , qui « tournèrent ensemble et sejouoient.
« — Et ce étois-je, dit Orton, en « celle forme là m’étois-je mis. > Dit le sire de Coarraze : « 11 ne « me suffit pas; je te prie que tu te « mettes en autre forme, telle que je « te puisse voir et connoître. » Répondit Orton : « Vous ferez tant que « vous me perdrez et que je me
* tannerai de vous, car vous me « requérez trop avant. » Dit le sire de Coarraze : « Non feras tu, ni « te tanneras point de moi : si je «t’a vois vu une seule fois, je ne « te voudrois plus jamais voir. — « Or , dit Orton , vous me verrez « demain , et prenez bien garde « que la première chose que vous « verrez, quand vous serez issu « hors de votre chambre, ce serai-
« je. — Il suffit , dit le sire de «Coarraze; or, t’en va meshuy,
» je te donne congé , car je veuil « dormir. »
« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme àlui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en unes galeries qui regardoient emmi la cour du chastel. 11 jette les' yeux et la première chose que il vit, c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oneques avoit vu, mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et la pel ; et avoit un musel long et tout affamé. Le sire de Coarraze s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et commanda à ses geus : « Or tôt « mettez les chiens hors, je veuil « que cette truie soit pillée. » Les varlets saillirent avant, et défrêmèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui s’appuyoit à une étaie.
On ne la vit oneques puis, car elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint. »•
Au sortir du village de Coarraze, la route passe sur la rive g. du Gave où elle traverse
1 kil. (20 kil.) Igon. v. de 024 h.
Là, on pénètre enfin dans les mon- * tagnes qu’on avait vues s'élever graduellement en face de soi ; déjà des pentes escarpées se dressent des deux côtés de la route. Après avoir laissé à dr. une route de Toitures qui se dirige vers Louvie et les Eaux-Chaudes (V. R. 31), on arrive à
4 kil. (24 kil.) X>e*telle (hôt. de France , de la Poste) ; relais de poste ,
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
t. de 1165 h. à l’extrémité supé-j rieure duquel s’élève le séminaire de Bétharram, dominé par le calvaire où un grand nombre de paysans se rendent en pèlerinage à certains jours de l’année. L’église, ou la chapelle de la Vierge , attenante au séminaire , ne se distingue nullement par son architecture. Cependant on remarque au-dessus du portail une Vierge assez jolie dans le style du xvij* siècle et quatre évangélistes en marbre. L’intérieur de l’église, d’une grande richesse, est décoré Bans goût ; les murailles sont entièrement tapissées de tableaux, de cariatides gigantesques et de grossiers ex-voto. La voûte représente le ciel dans lequel figurent la lune, le soleil et les planètes; des saints, des martyrs, des prophètes et des madones de toutes les grandeurs et de toutes les formes, complètent ce paradis du moyen âge. Le trésor renferme la robe et le voile de noces de Mme la comtesse de Chambord qui les a envoyés en ex-voto à la madone.
Quand on veut aller visiter l’église aux époques de pèlerinage,
« il faut passer entre des rangées de boutiques remplies de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. »
« Le calvaire, à quelques pas de la chapelle, dit M. l’abbé Menjoulet, "s’élève, par des routes sinueuses, au milieu d’un bois épais et solitaire, et se termine par une plate-forme d’où l’œil n’aperçoit plus, outre les trois croix de la Passion et le tombeau du Sauveur, que les cimes abruptes des montagnes environnantes. »
Selon quelques auteurs, Bétharram tire son nom de celui d’une
vallée voisine du Jourdain, inconnue des géographes. Gaston IV, désirant perpétuer le souvenir de son expédition en terre sainte, et trouvant dans la colline de Bétharrarq une certaine ressemblance avec le Calvaire, y éleva des chapelles qui représentaient les principales scènes de la Passion, puis plaça trois croix au sommet. En 1793, ces chapelles furent abattues, mais depuis elles ont été relevées et ornées de bas-reliefs en plâtre de M. Renoir. Quant à l’église ou chapelle de la sainte Vierge, elle fut incendiée en 1569, pendant les guerres de religion , rétablie en 1630 et ravagée en 1793.
On attribue encore une autre étymologie au nom de Bétharram.
Une jeune fille tomba, dit-on, dans le Gave et allait périr, lorsqu’elle fit un vœu à la sainte Vierge; alors le courant poussa près d’elle un rameau qu’elle saisit et qui la ramena saine et sauve sur le rivage- De là le nom de Beth ram (beau rameau).
A une distance de 3 kil. environ au S. de Bétharram s’ouvre une des plus magnifiques grottes des Pyrée nées. Pour y arriver, on longe la rive g. du Gave jusqu’à 45 min.
de Bétharram, puis on pénètre à dr. dans la gorge du Riocaude, et, après l’avoir traversée , on gravit un petit sentier qui mène à l’entrée de la grotte. Cette grotte renferme de magnifiques stalactites.
On dit qu’elle a près de 10 kil. de longueur (?). »
Au sortir de Bétharram , la route , se recourbant brusquement, traverse le Gave sur un joli pont d’une seule arche qui s’appuie sur la roche nue et laisse pendre dans l’eau sa chevelure de lierre. On gravit alors
ROUTE 4i. BÉTHARRAM. — ' SAÎNT-PÉ.
de belles collines boisées dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la rivière. Dans les grandes forêts qui dominent ces hauteurs il existe encore des sangliers.
Peu de temps après être sorti du dép. des Basses -Pyrénées pour entrer dans celui des Hautes-Pyrénées, on arrive &
6 kil. (30 kil.) Salnt-Pé, V. de 2714 h. , resserrée, sur la rive dr. du Gave, entre des collines couvertes de bruyères au N. et des montagnes assez élevées qui se dressent immédiatement de l’autre côté de la rivière. Elle s’appelait anciennement Geyres; mais, en 1032 , Sanche Guillaume, duc de Gascogne, désirant consacrer par un monument son éclatante victoire sur les pirates normands, y fonda un monastère de Bénédictins auquel il donna le nom de Saint-Pé (Saint-Pierre), qui peu à peu devint celui de la ville.
Outre les privilèges qu’il accorda aux moines, le duc les enrichit de meubles précieux dont Marca nous fait l’énumération. Entre autres,
« il leur fit don de ses armes de guerre très-artistement travaillées en or, avec son bouclier et sa lance; et d’une maison dans Salies (V.
B. 19) avec la poêle à faire du sel; et lit la délivrance de toutes ces choses avec sa ceinture d’argent qu’il mit sur l’autel. » Pendant les guerres de religion , Montgommery brûla l’église de ce monastère.
Les trois absides du chevet, le fond du bas côté du S. ortié à l’intérieur et à l’extérieur de trois grandes arcatures à chaque travée, la tourelle d’escalier de l’angle 8. O. , sont les seuls débris de cette basilique , qui était sans contredit l’une des plus belles du Béarn.
«Une reste du cloître , dit M. Cénae-
Moncaut, que quatre doubles corbeilles avec leurs colonnettes; mais ces fragments suffisent encore pour nous apprendre que les galeries primitives, détruites par quelque accident ignoré , avaient été reconstruites au xv* siècle par un sculpteur dégagé des entraves de l’art symbolique du moyen âge; dans ses bas-reliefs, les saints ont perdu leur limbe, et l’enfant Jésus est accompagné par deux petits quadrupèdes lilliputiens qui ressemblent plutôt à des joujoux qu’au bœuf et à l’âne respectables des anciennes sculptures symboliques.
«Le bas-relief le plus remarqué est celui qui représente l’apparition de l’ange aux bergers. Sur le haut de la montagne, deux bergers plus rapprochés de l’ange ont déjà reçu la bonne nouvelle et réveillent un de leurs camarades; mais celui-ci montre peu d’empressement et semble répondre le verset du noêl patois :
Lee hem droumi,
Noun bengues troubla la cerbello, l.echem droumi !
Tiro d’abans a loun eami ;
Ney pas besouin de sentinello Ni de que hé de ta noubello Lechem droumi.
Laisse-moi dormir !
Ne viens pas nie troubler la cervelle;
Laisse-moi dormir.
Tire de l’avant dans ton chemin ;
Je n’ai pas besoin de sentinelle,
Je n’ai que faire de ta nouvelle.
Laisse-moi dormir!
Saint-Pé possède un collège florissant ; elle est en outre renommée pour son industrie. Ses martinets, sa clouterie, ses fabriques de peignes de buis et de mouchoirs occupent un grand nombre d’ouvriers.
Les fers qu’on y travaille viennent
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
de la vallée d’Asson, au N. du col de Tortes (V. R. 31).
« Sur les hauteurs qui dominent la ville, dit M. Laboulinière , on fait tous les ans la chasse des ramiers en septembre et en octobre. Cette chasse consiste à dresser de distance en distance, sur les versants d’une gorge, des trépieds composés de trois longs arbres. On construit sur ces trépieds, à la hauteur d’une vingtaine de toises, des cabanes de | verdure où se cachent les chasseurs. Des hommes, placés en avant et à l’entrée de la gorge , y font entrer les oiseaux qu’ils effrayent en poussant des cris et portant des drapeaux blancs; alors les chasseurs les reçoivent, se les renvoient de l’un à l’autre, en lançant des raquettes que les ramiers prennent pour des oiseaux de proie, et les rabattent par centaines dans les filets. Ceux-ci sont connus dans le pays sous le nom de pantières. »
Ce genre de chasse est également pratiqué dans le départ, de l’Ariége.
Sur un tertre qui domine la route à g. s’élève la petite chapelle de Saint-Marc , où l’on dit la messe le jour de la fête de ce saint.
Au delà de Saint-Pé, la route remonte toujours sur la rive dr. la vallée étroite et pittoresque du Gave dans la direction de l’O. à l’E. A 20 min. , un pont conduit au ham.
d’Arreonillit, situé sur la rive g.
près de là forêt de chênes qui appartient à la ville de Lourdes et qui a pris le nom de sa propriétaire.
4 kil. (34 1c.il.) Peyrouse, v. de SU h. On longe ensuite le pied de la montagne dont le sommet porte le beau lac de Lourdes; on passe devant la vaste propriété de M. Dauzat-Dembarrère et on débouche dans la petite plaine de
G kil. (40 kil.) Xiourdes (hôt. de France, Lafjite, du Nord, de la Poste), chef-lieu de canton, siège du tribunal de 1" instance de l’arr.
d’Argelez, V. de 4221 h., située sur la rive dr. du Gave, au point de jonction de quatre vallées qui se dirigent vers les quatre points cardinaux. Du côté de l’O. elle est dominée par un rocher gris et escarpé sur lequel se dresse un ancien château fort.
On montre encore à Lourdes des restes de murs qui passent pour avoir été construits par les Romains, En tout cas il est certain que le château existait déjà du temps de Charlemagne ; on l’appelait alors Mirambel (belle vue). Les chroniqueurs de l’époque rapportent que le prince saçrasin Mira occupait cette forteresse à l’époque où les Franks vinrent l’attaquer. Les assiégés, menacés par la disette, allaient bientôt se rendre, quand un aigle apparut soudain sur la tour la plus élevée de la citadelle et y laissa tomber un grand poisson vivant. Emerveillé de ce prodige qu’il prit pour un avertissement du ciel , Mira envoya le butin de l’aigle à Charlemagne et lui fit dire qu’il n’était pas entièrement dépourvu de vivres puisqu’il prenait de tels poissons dans son vivier. Charlemagne ne savait que penser et que faire , lorsque l’évêque du Puy, homme fécond en ressources à ce qu’il parait, persuada au prince sarrasin que Notre-Dame était l’auteur de ce prodige , et lui conseilla de mettre le château sous le patronage de la Vierge. En effet Mira consentit à capituler et donna en témoignage de reconnaissance une poignée de foin à l’évêque. Ensuite il se rendit au Puy, suivi de ses cheva-