‹ Itinéraire descriptif et historique des Pyrénées de l'Océan a la MéditerranéeChapitre 251 sur 384 · ASCENSION DE LA MALADETTA (DU PIC DE NETHOU · texte numérisé non relu

ASCENSION DE LA MALADETTA (DU PIC DE NETHOU

Aller et retour par la mémo route, 50 kil . Une 1/2 journée, une nuit et un jour. Course pénible, mais nullement dangereuse avec un bon guide et quand on ne commet pas d’imprudences. Elle a été faite en iB57, par Mme S. d’Angoulême et une jeune fille de Paris, Agée de 16 ans.

Cette course n’étant pas tarifée, on peut donc obtenir des guides à de meilleures conditions que celles qui vont être indiquées.

2 guides 4 15 fr. par jour, pendant

2 jours 60 fr.

3 chevaux à 5 fr. par jour 30

Nourriture pour les chevaux 3

Total 95 ou 100 fr.

En outre il faut emporter du vin, des cordes pour l’ascension, des provisions de boucbe, etc.

On suit la route de Venasque jusqu’à la fontaine de Pena-Blanca (18 kil. 1/2, 4 h. 30 m. ; V. page 467), d'où Von se dirige vers le plan des Étangs, petite plaine marécageuse parsemée de flaques d'eau, qui s’étend sous les escarpements boisés

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du Paderne (2652 mèt.) , l’une des montagnes du groupe des Monts Maudits. Une petite cabane, située à 1798 mèt. de hauteur, se montre au milieu des pâturages à l’extrémité orientale du plan des Etangs , (2600 mèt. du port de Venasque; près de 19 kil. de Luchon).

En suivant la gorge dans la direction du S. E., on arrive en 40 min.

à la cabane du plan des Aigoualuts, à une petite distance du Trou du Toro. Ce gouffre s’ouvre dans le rocher calcaire , au pied même de la Maladetta , à 2024 mèt. d’altitude. De trois côtés, ses parois sont perpendiculaires et fort élevées. Du côté du S. E. , par où s’introduit l’eau d’un torrent assez abondant, une pente douce permet de descendre au fond et de l’examiner à son aise. Le fond se compose de gravier fin et de fragments rocheux de peu de grosseur, à travers lesquels l’eau s’infiltre et disparaît avec rapidité. Jamais le gouffre ne déborde, même pendant les grandes fontes des neiges du printemps ou après les orages de l’été. Quelques pins pittoresquement jetés sur les rochers étendent leurs rameaux touffus au-dessus de la cavité et y entretiennent une demiobscurité mystérieuse.

Que devient l’eau engloutie dans ce gouffre? L’opinion commune des habitants du pays, en ceci parfaitement d’accord avec la science, veut qu’elle traverse par des canaux souterrains toute l’arête de montagnes qui s’élève du côté du N. et vienne reparaître sur l’autre versant de la chaîne, dans le Goueil de Joueou, à 4 kil. de distance. En effet, le volume d’eau qui sort à Artigue de Lin est sensiblement le même que celui que reçoit le gouffre du Toro; En outre , il croit et décroît eu même

temps et dans les mêmes proportions. Ainsi, on voit souvent grossir subitement la source d’Artigue de Lin , quoique le temps soit très-beau sur le versant septentrional des Pyrénées, et l’on conclut de ce signe qu’un orage a éclaté sur la Maladetta, sans que jamais ce présage ait été trompeur. Enfin , les hauteurs qui entourent le vallon d’Artigue de Lin se dépouillent entièrement de neige pendant l’été.

Alors l’eau qu’elles reçoivent des pluies ne serait plus suffisante pour alimenter une source aussi considérable, tandis que les glaces de la Maladetta ne cessent jamais d’entretenir, en fondant, de nombreux torrents. Dernièrement on a fait une expérience positive : on a jeté dans le gouffre une quantité considérable de sciure de bois, que des observateurs apostés ont bientôt vue ressortir par le Goueil de Joueou. Si quelque écroulement souterrain retenait les eaux du trou de Toro, elles déborderaient par-dessus le rebord à peine marqué du plan des Aigoualuts, et s’écouleraient parle plan des Etangs dans l’Essera; au lieq de descendre vers la Garonne, elles couleraient vers l’Êbre.

Pour monter de la cabane du plan des Etangs à la Rencluse, il ne faut que 30 min.

1 kil. (20 kil.) La Renoluse (Enclos) est un autre gouffre qui s’ouvre au milieu d’une vaste grotte dans laquelle s’installeraient sans peine 200 personnes. C’est dans cet abîme que se perdent les eaux de l’Essera, descendues des glaciers de la Maladetta, pour aller reparaître un peu en deçà de l’Hospice de Venasque, de même que les eaux du Nethou se perdent dans le trou de Toro pour sortir au Goueil de

Joueou. On passe ordinairement La nuit à la Rencluse.

Le lendemain matin, il faut se mettre en route de bonne heure afin d’arriver au pic de Nethou avant que les brumes ne se forment et n’enveloppent les sommets.

On Laisse à dr. le torrent de l’Essera qui, dans cette région sauvage, coule au milieu d’une petite prairie ombragée de bosquets de pins et parsemée de rhododendrons.

Au-dessus de soi , on aperçoit le glacier de la Maladetta, dont la partie inférieure se termine brusquement comme une muraille coupée à pic, et 30 min. après le départ, on traverse à 2 kil. de la Rencluse (22 kil.) l’arête de la Maladetta proprement dite, qui sépare le glacier de cette montagne du glacier de Nethou.

Celui-ci n'a pas moins de 1 1 kil. de longueur ; sa pente est de 36 centim.

par mètre, puis, à mesure qu’on s’élève, de 40 et même 48 centim.

Avant de s’engager sur la glace, toutes les personnes qui font ensemble l’ascension s’attachent par le milieu du corps à une même corde, en laissant entre elles un espace d’environ 10 mèt. En une heure on atteint le lac Couronné (24 kil. 1/2), glacé le plus souvent; puis 3/4 d’h. après, le Dôme, et enfin en 30 minutes, le Pont de Mahomet, arête aiguë qui se dresse entre deux précipices. Là on se débarrasse de la corde, et en 20 min. on est sur le sommet du Nethou (3404 mèt.), la plus haute cime des Pyrénées, l’antique Olympe du dieu Nethon.

Le sommet de ce pic est une plateforme d’une trentaine de mètres de longueur, sur 6 ou 8 mètres de largeur, entièrement couverte de fragments degranitdedivcrsesformeset de grosseurs très-variées. De tous

côtés, excepté de celui de la rampe par laquelle on arrive, s’ouvrent d’effroyables précipices : à l’O. , le glacier de Couronné développe jusqu’au lac son tapis éblouissant; au S., se creusent sous les pieds la gorge sauvage de Malibierne et ses profonds escaipements ; au N. et à l’E. , s’étend le glacier de Nethou, presque partout couvert de neige et ne montrant qu’en quelques endroits son dos bleuâtre et fendillé.

La partie supérieure de ce glacier est fort peu rapide; mais un peu plus bas il se recourbe en forme de dôme, et son inclinaison devient alors excessive. Quelques-unes des crevasses profondes dont il est sillonné n’ont pas moins de 8 à 10 mèt.

de largeur. Les plus considérables ont ordinairement une direction parallèle à celle de la crête de la montagne; les autres sont moins grandes, et méritent plutôt le nom de fissures.

Au premier coup d’œil, on ne voit qu’un vaste et informe chaos, au milieu duquel s'élancent les cimes les plus élevées des hautes montagnes de la chaîne : selon l’expression d’un voyageur, on ne croirait apercevoir qu’un immense troupeau de moutons. Mais bientôt on découvre un ordre admirable dans ce désordre apparent. On distingue le faîte de la chaîne centrale courant de TE. à l’O. toute déchiquetée et hérissée de mille pics. De cette crête se détachent de nombreux rameaux, pour former ces longues vallées transversales qui portent, d’un côté, à la Garonne , de l’autre, à l’Êbre, les eaux de leurs glaciers. A mesure qu’ils s’éloignent du centre des Pyrénées, les chaînons qui séparent ces vallées s’abaissent, et dans un immense lointain se développent

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les plaines de la Gascogne et de la Catalogne, où brillent, comme autant de rubans d’argent, les eaux des rivières qui arrosent et fertilisent ces belles provinces.

Après être descendu du pic , on s’attache de nouveau avec les cordes laissées au pont de Mahomet ; en 1 h., on atteint le bord du glacier, et en 3 h. 1/2, on est de retour à la Rencluse. Après une halte plus ou moins prolongée, on remonte à cheval, et 5 h. après, on rentre à Luchon.

MM. de Tchihatcheff et de Franqueville atteignirent les premiers le sommet du pic de Nethou, en 1842.

Ils employèrent 4 jours et 3 nuits .4 faire cette ascension, et ne parvinrent sur la cime que par le versant méridional du pic. Quelques jours après leur première ascension , ils remontèrent avec le célébré chimiste Auguste Laurent, et cette fois ils escaladèrent le glacier du Nethou par le versant septentrional.

Depuis cette époque , on choisit toujours cette voie comme plus courte et moins dangereuse. Avant 1842, plusieurs savants , entre autres , MM. de Charpentier et- Cordier, avaient déjà tenté l’ascension du pic, et ce fut dans l’une de ces tentatives, le 11 août 1824, que le guide Barreau tomba au fond d’une crevasse, où il périt, en conduisant deux ingénieurs des mines; il avait négligé de s’attacher par une corde à s»s compagnons.

On ne lira pas sans intérêt le récit de M. de Franqueville.

Ce fui le 18 juillet 18 M que nous quittâmes Bagnères de Luchon pour nous rendre & U Maladetta. Nous étions accompagnés de quatre guides : Pierre Sanio de Luz; il était venu avecM. Tcbihaicheff; Jean Algaro, Pierre Kedonnet

et Bernard Ursule, de Bagnères de Luchon. Ces deux derniers étaient chasseurs d’isards et regardés comme les plus intrépides montagnards du pays.

Nous emportâmes avec nous tout ce qui était nécessaire pour passer plusieurs jours dans la montagne, des vivres, des couvertures pour la nuit, des haches, des cordes pour franchir les passages les plus dangereux.

Nous gagnâmes le port de Venasque par le chemin si pittoresque, si varié, qui longe les bords de la Pique, et par le sentier étroit et rapide qui s’élève eu lacets le long de la montagne. Quand nous eûmes atteint le port, nous limes halte un instant pour décharger nos chevaux, que nous renvoyâmes attendre notre retour à l’hospice de Bagnères.

Considérée de cet endroit, la Mutadelta présente l’aspect le plus sauvage et en même temps le plus majesteux Des forêts de pins gigantesques, les uns encore debout, les autres brisés par les ouragans, renversés par les avalanches, occupent sa partie inférieure. Des rochers âpres et stériles, dénudés par les eaux, forment ensuite autour d'elle une ceinture noirâtre et aride.

Au-dessus, étincellent les glaciers sillonnés par de larges et profondes crevasses.

Une crête de rochers très-escarpés et fort accidentés forme le faite de là montagne. Cette crête lie ensemble les différents pics dont sa cime est hérissée. C’est ainsi qu’en commençant par i’E. on voit d’abord le pic de Pouys, auquel Beboul et Vidal assignent 3058 mèt. de hauteur absolue. Ce pic Re bifurque vers son sommet. Cette circonstance lui a valu de la part des habitants du pays le nom de pic Fourcnnade, pic fourchu. Viennenl ensuite le pic de Nethou et les deux pics de la Maladetta , dont le premier a 3354 mèt. de hauteur, et lo second 3312; d'après 1rs mesurements trigonométriques de M. Corabœuf Enfin se présentent le pic d’Albe et celui de Malibierne, dont la hauteur n’a point encore été déterminée jusqu’ici.

Nous commençâmes à descendre le versant méridional du port de Venasque.

11 se compose presque entièrement d’un

calcaire de transition à très-petits grains, très-friable, brillant d’un vif éclat aux rayons du soleil. La couleur de ce calcaire, d’un blanc légèrement grisâtre, a fait donner à cette pente le nom de Pena-Blanca.

Un sentier étroit et rapide, tracé sur les rocbes qu’a rendues glissantes le frottement répété des pieds des mules, conduit du port au fond de la vallée de P Entra. Là se trouve VHospice del'enasque, situé 708 mèt. plus bas que le port, c'est-à-dire à 170 S mèt. au-dessus du niveau de la mer.

Il est impossible de nen voir de plus sauvage et de plus sublime à la fois que la partie du val de l’Essera qui environne la Maladetta au N. et à l’O.

Après être restés quelque temps à l’Hospice pour nous reposer, nous nous mimes en route en remontant la vallée de l’Esse ra. Sa partie supérieure est beaucotio moins sauvage que celle qui s'étend depuis l’Hospice jusqu’à la ville de Venasque.

Sur le dernier de ces plateaux se trouventencore aujourd’hui plusieurs étangs.

On a donné à cet endroit le nom de Plan des Étangs. Il s’y trouve une cabane où se retirent pendant la nuit les pâtres qui gardent les troupeaux de ces prés. ■

Nous allâmes coucher à la Hencluse de la Maladetta, située à 28à mèt. audessus de la cabane du Plau des Etangs.

Nous commençâmes à gravir la Maladetla par une dépression qui s’ouvre dans son sein, précisément vis-à-vis du port de Venasque.

Nous marchâmes pendant près de trois heures au milieu des rochers polis, en remontant le vallon.

Après avoir gravi une dernière éminence, couverte de la plus belle pelouse de verdure, nous aperçûmes devant nous une jolie prairie. De tons côtés elle était environnée de rochers qui formaient autour d’elle une enceinte presque circulaire; un seul endroit était accessible vers l’E. ; ce fut par là que nous y pénétrâmes, et encore fûmes-nous obligés de descendre un talus de gazon très-rapide. Au milieu de l’enceinte coulait un torrent peu profond, mais que nous ne franchîmes qu’avec difficulté. Ce torrent

se perd sous terre, dans une caverne nommée gouffre de Tourinon, pour ne reparaître ensuite que dans le fond de la vallée de l’Essera.

Cette partie de la montagne est appelée par les chasseurs Hencluse de la Maladetta (Enclos de la Maladetta) ; sa hauteur, déterminée barométriquement par M. de Charpentier, est de 2083 mèt. au-dessus du niveau de la mer.

Un enfoncement pratiqué par la nature dans la paroi méridionale de la Rencluse, où le rocher surplombe le sol de à à 5 mèt., formait l’abri qjii devait nous garantir des injures de l’air. Nous y passâmes la nuit.

I e lendemain dès la pointe du jour, nous nousratmes en marche en conlournantla montagne par l’O. Après avoir traversé un épais fourré de rhododendrons , nous nous engageâmes dans une forêt de vieux pins, ravagée par les avalanches.

Quand nous eûmes laissé derrière nous les derniers arbres delà forêt, nous finies quelques pas sur une maigre pelouse , et toute apparence de végétation disparut à nos yeux. Nous venions d’entrer dans la région de l'éternelle stérilité. Pendant trois heures, nous marchâmes sur des fragments de rocs entraînés par les avalanches. Nous eûmes plusieurs fois à 'traverser de larges plaques de neige que toute la chaleur du soleil de l’été n’avait encore pu fondre. Quand nous fûmes arrivés vis-à-vis du pic d'Albe, nous nous dirigeâmes directement sur lui en gravissant une gorge étroite et escarpée. Nous passâmes au pied même du pic, et, franchissant une de ces arêtes de rochers qui s’étendent depuis le sommet de la Maladetta jusqu’à sa base, nous aperçûmes au-dessous de nous les eaux calmes et bleues du lac d'Albe, situé à 2212 mèt. au-dessus du niveau de la mer, et entouré de tous les côtés de blocs de rochers entassés confusément. Rien n'est plus pénible à traverser que ces masses de rochers.

Une arête composée de ces fragments de rochers sépare le lac d’Albe d’un autre lac beaucoup plus étendu, le lac de Gregonio. Il est incontestablement beaucoup plus élevé que celui d’Albe. Aussi est-il encore presque entièrement gelé,

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Nous longeâmes le lac de Gregonio usqu’au port de Malibieme. Du haut de cette petite échancrure, dont l’accès est assez difficile, les yeux plongent dans la gorge de Malibierne, qui s’ouvre dans les flancs de la Maladetla. Elle se dirige del’E. àl’O. C'est la plus considérable de toutes les vallées qui prennent naissance dans la Maladetla.

Enfin, nous sortîmes de la région des neiges pour entrer danB la zone oü la végétation commence à reparaître.

Nous gravîmes un mamelon assez escarpé, couvert d’un bosquet de pins, et, après avoir franchi un énorme amas de blocs granitiques éboulés du haut de la montagne, nous arrivâmes à une vaste pelouse qui forme la partie supérieure du vallon de Malibierne.

C’est ici que nous passâmes notre deuxième nuit, daus une misérable cabane de berger.

I.e jour venu , nous franchîmes le torren t à l'aide de plusieurs rochers qui se trouvaient dans son lit. Nous commençâmes ensuite à gravir la montagne par une pente assez rapide et entièrement recouverte de fragments de rochers brisés. Moins gros que ceux que nous avions eu à traverser la veille, ils n’en étaient que plus incommodes. Ils cédaient sous le pied, et, glissant qn arrière, ils nous entcaînaient quelquefois plus bas que l’endroit que nous venions de quitter. Celte partie de la route nous offYit néanmoins moins de difficultés réelles qu’elle ne coûta de fatigues.

Deux heures après avoir quitté le lieu oü nous avions passé la nuit, nous atteignîmes un plateau très-vaste, situé au-dessus de la limite des neiges éternelles. Le milieu de ce plateau est occupé par le lac Couronné, dont les eaux restent gelées une grande partie de l’année. Au moment oü nous mimes le pied sur ses rives, il commençait à dégeler, et de gros glaçons flottaient à sa surface. C'est à ce lac que prend naissance le torrent qui arrose ou plutôt dévaste le vallon de Malibierne, et va 6e réunir â l’Essera, un peu au-dessus de Venasque.

Nous attaquâmes hardiment le glacier. Rien ne fut plus facile que d’en

franchir la partie inférieure; mais, plus nous nous élevions, plus l’inclinaison devenait forte. La neige qui recouvrait le glacier, durcie pap le froid, plus vif à ces hauteurs que sur les bords du lac, était devenue extrêmement glissante. Il fallut avoir recours aux crampons.

Il ne nous fallut pas moins de deux heures pour parvenir au haut du glacier. Nulle part il n'était â découvert. Il s'y rencontre peu de crevasses ; nous n’en rencontrâmes qu'une seule qui méritât à proprement parler ce nom. Elle occupait le sommet du glacier et s’étendait précisément devant la brèche que nous avions choisie. Nous la passâmes sur un pont de neige.

Quelques minutes après, nous étions arrivés à une échancrure formée par un abaissement subit de la crête de la Maladetta. C’était là le nec plus ultra de tous ceux qui nous avaient précédés.

Cette arête est située, d’après M. de Charpentier, à une hauteur de3I71 mèt., et tl'après M. Cordier, de 3256 mèt. audessus du niveau de la mer. C'est cet endroit qui, dans les catalogues de hauteurs pyrénéennes, figure sous le nom d’arête accessible à l'O. du pic de Nethou.

Il est assez difficile de s’imaginer quelle cause a pu arrêter ces hardis explorateurs si près du but qu'ils étaient venus chercher avec tant de peine et au milieu de tant de périls. A partir de cet endroit, il n’y a plus d’obstacles sérieux à vaincre, plus de véritables dangers à courir, pourvu que l’on prenne les précautions dictées par la prudence.

Au moment oü nous nous présentâmes pour franchir la brèche, nous nous trouvâmes tout à coup environnés d’un nuage si épais, que nous pouvions à peine distinguer les objets à une dizaine de mètres de nous. Accumulées dans l’enceinte du lac Couronné par le vent du S., toutes ces vapeurs venaient déboucher par ce couloir étroit sur le versant septentrional de la Maladetla. Le vent s’y engouffrait avec une force terrible, entraînant avec lui des masses de brouillards. Les rafales étaient tellement violentes que, pour ne pas être précipités

dans un amas d’eau qui se trouvait de l'autre c&té de la crête, nous étions obligés de nous cramponner de toute notre force aux aspérités du roc. Ces coups de vent étaient séparés les uns des autres par des intervalles d’un calme profond.

Nous profitions de ces moments pour avancer ; puis, au moment où la tempête venait nous assaillir de nouveau, nous nous collions contre le rocher jusqu'à ce que le calme fût revenu.

Nous atteignîmes l’autre côté de l’aréte, et gagnâmes le pied d’un escarpement qui n’était autre chose que la luise même du pic de Nethou. Là régnait un calme parfait, et qui contrastait vivement avec le rugissement des rafales qui se faisaient entendre à quelques pas de nous. Nous avions à nos pieds un assez vaste enfoncement, pratiqué dans le glacier par l’action des vents chauds du sud.

Il était rempli d’eau entièrement liquide.

Au-dessus de cet amas d’eau s’élève, en talus rapide et couvert de neige, le glacier qui s’étend jusqu’au sommet du pic de Nethou. Entourés d’un épais brouillard , nous eûmes un moment d’indécision. Nos conducteurs étaient partagés d’opinion . Les guides inclinaien t à attaquer franchement le glacier. . Les chasseurs, au contraire, voulaient essayer de gravir 1s muraille de granit à laquelle nous étions adossés.

Il fut convenu que les guides et les chasseurs essayeraient d’abord de grimper le long des rochers, et que, si cette tentative ne réussissait pas, nous nous hasarderions alors sur le glacier. Nous devions rester où nous étions et attendre que les guides nous eussent fait connaître le résultat de leurs recherches.

Ils commencèrent donc à gravir le rocher, s’accrochant des pieds et des mains aux aspérités que présentait la surface exfoliée du granit. Bientôt ils disparurent à nos yeux, enveloppés par le brouillard . Au bout de quelques minutes nous les vtmes revenir, désespérant absolument de parvenir au sommet par cette voie.

Nous nous dirigeâmes donc vers le |

glacier, qui était notre dernière espérance. Nous primes toutes les précautions nécessaires pour nous engager sur ce glacier inconnu, et qui pouvait recéler de dangereuses crevasses. Nos préparatifs consistèrent tout simplement à nous attacher les uns aux autres avec une corde. Chacun de nous était séparé de celui qui le précédait par une distance d’environ 3mèt. De cette manière, si nous eussions rencontré quelque crevasse et que la neige eût cédé'sous les pieds de quelqu’un d’entre nous, il eût été retenu dans sa chute par ses compagnons et n’efit couru aucun péril.

Au surplus, cette mesure que nous avait suggérée l’expérience de nos guides se trouva inutile. La partie supérieure de ce glacier était très-saine.

Nous ne vîmes aucune crevasse. Peutêtre étaient-elles encore couvertes de neige. La pente du glacier était même si peu rapide que nous pûmes nous débarrasser de nos crampons, qui eussent inutilement entravé notre marche.

M. de Tchihalchefi fut atteint de nausées assez violentes pour être obligé de s’arrêter de temps en temps et de se coucher sur la neige. Quelques instants de repos suffirent pour le remettre entièrement et lui permettre de continuer sa route. Ni les guides ni moi ne resseuttmes rien de particulier.

Peu de temps nous suffit pour atteindre la partie supérieure du glacier, où le roc se montre à nu. Nous pensions avoir gagné le point culminant de la montagne, quand nous vîmes, à une quarantaine de pas de nous, se dresser une dernière aiguille, qui pouvait avoir 10 mèt. de hauteur. Nous trouvant sur la terre ferme, nous nous débarrassons de nos cordes, et nous nous élançons comme à l’envi ver» ce dernier rocher.

Sur le point d’y parvenir, nous nous arrêtons frappés de stupéfaction à l’aspect du passage qui nous reste à franchir peur y arriver. Nous sommes séparés du pic de Nethou par une arête extrêmement aiguë : à droite, s’ouvre sons nos pieds, un abîme au fond duquel se déroulent le glacier de Couronné et les eaux noirâtres de son lac ; à gauche.

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& une profondeur un peu moins grande, la partie orientale du glacier du Nelhou s’abaisse par une peu te des plus rapides. Pour comble de difficultés , le sommet de cette arête est encombré de fragments de granit désagrégés par la gelée ou disloqués par les coups de foudre, et trèsdangereux & cause de leur peu de stabilité. Ce pont de Mahomet est pourtant la seule voie qui s’offre à nous pour arriver au but après lequel nous courons depuis si longtemps.

Nous hésitâmes un moment, je l’avoue, avant de nous engager sur cet étroit passage; mais la vue de nos chasseurs, qui s’avançaient d’un pas aussi ferme que s’ils eussent été sur une grande route, nons engagea bientôt à les imiter. Pour nous frayer la marche, ils précipitaient dans l'ablme les quartiers de rocs peu solides. Ces fragments, frappant le rocher dans leur chute, semblaient l’ébranler jusque dans ses fondements ; ils bondissaient avec violence et, rejaillissant sur le glacier, ils allaient s’engloutir dans le lac avec la rapidité et le retentissement de la foudre. Tel était pourtant le sort réservé s celui d’entre nous dont nn vertige viendrait troubler la vue, ou dont le pied mal assuré glisserait sur le roc.

Heureusement aucun de ces accidents ne nous arriva. Nous avançâmes peu à peu, passant nos bras par-dessus l'arête, et nous soutenant avec notre bâton ferré. Nos pieds étaient posés sur les aspérités du rocher. Ainsi suspendus au-dessus d’un affreux précipice, nous n’avions qu’à baisser les yeux pour voir aii-desgous de nous les eaux du lac Couronné ; tandis que, si nous eussions laissé échapper notre bâton, il eût été se perdre dans les crevasses du glacier de Nethou. .

Ainsi à cheval, pour ainsi dire, sur le sommet de la montagne, nous ne mîmes que quelques secondes pour franchir ce dangereux passage. Enfin nous posâmes le pied sur lo pic jusque-là vierge du pas de l'homme. Nous pouvions goûter sans restriction le plaisir d’avoir réussi à conduire à une heureuse fin une expédition si souvent tentée, et toujours inutilement. »

ROUTB 72.

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