CUVILLIER-FLEURY
Journal des Débats, 8 juin 1858.
Vous croyez peut-être que pour voyager, il suffit do faire sa valise, de prendre un passe-port et d’aller ensuite où il plaît à Dieu, au nord.àu midi, sur la foi du coche ou de la vapeur?
Voyager ainsi, ce n’est pas voyager, c’est faire du chemin, voilà tout : c’est passer d’une auberge à une autre et d’un dîner mal servi à un dîner encore plus mal servi, sans savoir au juste ce qu’il faut visiter et au besoin admirer sur son passage. On est un ballot, on n’est pas un voyageur.
Pour mériter ce titre infiniment respectable à notre avis, il faut porter en soi ou avec soi non-seulement la topographie, mais encore l’histoire de la contrée que l’on compte parcourir, connaître d'avance le pays, ou avoir quelqu’un qui vous le fasse connaître et
vous conduise par la main en quelque sorte, comme Virgile conduisait le Dante, en tout bien tout honneur, à la cour de Satan. On ne visite bien que le pays qu’on a déjà visité ou qu’un autre a déjà visité à votre intention.
Un itinéraire est donc le complément forcé du voyageur, comme la boussole est la première condition du marin. Il fut un temps où l’on méprisait l'itinéraire ; c'était le temps de la fantaisie en littérature. En toute chose on disait: Je me suffis. Nous nous sommes tous mal trouvés de cette devise, et, pour avoir voulu battre l’Europe à l’aventure, nous avons vu ce que nous ne devions pas voir et perdu l’occasion de voir ce que nous ne verrons plus, hélas I du moins de longtemps.
Il faut avouer aussi que l’itinéraire depuis quelques années, depuis les longues caravanes de nations entières emportées à la file les unes des autres au liane des locomotives, a singulièrement grandi en science et en intérêt. Ce n’est plus comme autrefois l’œuvre sèche, écourtée, et souvent par trop naïve du premier venu; c’est presque toujours l’œuvre d’un homme d’esprit ou de talent qui a senti le premier ce qu’il veut l'aire sentir.
Or, entre tous ces précurseurs de nos admirations qui veulent bien aller préparer nos plaisirs sur toutes les routes de l’Europe, AI. Adolphe Joanne figure au premier rang par la prodigalité et l'exactitude des indications. On a dit de ses itinéraires qu’ils étaient les rois des itinéraires. Les rois ! On aurait pu choisir sans doute un meilleur mot ; mais, rois ou non, ils sont d’excellents itinéraires, voilà la vérité.
M. Adolphe Joanne a fait ses preuves et gagné ses grades sur le champ de bataille du journalisme, le premier champ de bataille, assurément, de la pensée. Il sait à peu près toutes les langues de l’Europe ; de plus, il aime à voyager, il sent, il comprend le beau dans l’art comme dans la nature. On peut le croire sur parole; on peut placer en lui toute confiance. Lorsqu’il vous dit d'aller quelque part, vous pouvez y aller les yeux fermés: vous rapporterez à coup sûr de votre promenade une joie de l’esprit.
Quand il veut dresser le catalogue de ce musée à ciel ouvert qu’on appelle un voyage, il commence par prendre la blouse et le bâton, par aller ici et puis là, et là encore, et dresser pas à pas chemin faisant la carte pittoresque de la contrée. C’est ainsi qu’il a déjà fait l'itinéraire de la Suisse, de l’Ecosse, de l’Angleterre, du Jura, sans épargner sa peine, sans regarder à sa fatigue, car il voyage surtout pour lui, il faut bien l’avouer, pour sa propre satisfaction, et s’il veut bien après cela écrire un itinéraire, c est uniquement par sympathie.
Cette année-ci, il a publié coup sur coup les itinéraires de Y Allemagne et des borde du Rhin, consciencieux volumes de 600 pages chacun, bourrés de cartes: de caries de chemins de fer, de cartes de ville, de cartes de province. Ce sont des bibliothèques pressées et passées dans un simple in-12 petit format. On dirait vraiment les montagnes de coton qui entrent montagnes sous la presse hydraulique et qui en sortent réduites à leur plus simple expression, à la hauteur de la main d'un enfant.
On n'analyse pas de pareils livres, on les achète, et pour rentrer dans son argent, on va du même pas à la gare du chemin de fer, on prend un billet pour la patrie de la métaphysique, on passe le Rhin beaucoup plus glorieusement que le duc do Longueville, à
pied sec, et on fait la conquête de l’Allemagne par les yeux, la seule conquête honorable à notre aVis. Si l’Allemagne était française, on n’aurait plus envie de la visiter. Pour voyager véritablement, il faut voyager à l’étranger; conservons donc l’étranger, ne fût-ce que pour conserver le voyage
Eugène PELLETAN.
Le Siècle, 11 septembre 1854.
L’hiver est fini, les journées s'allongent, la température s’adoucit : voici la saison des voyages. Or, personne, aujourd’hui, n’ignore la tondre sollicitude de M. Adolphe Jeanne pour les voyageurs. Il sait ce qu’il leur faut II ne connaît pas seulement leurs besoins d’aujourd’hui ; il prévoit ceux de demain, ceux que le climat, les mœurs, les habitudes de telle ou telle région donnée leur feront éprouver dans un mois, dans trois mois d’ici, besoins qu’ils n’auront alors aucun moyen de satisfaire, et auxquels il faut pourvoir en partant Grand voyageur lui-même, sa théorie — savante, complète, nous l’attestons — est le fruit d’une longue pratique. 11 met à votre disposition les trésors de son expérience. Il part avec vous. Il s’assied à côté de vous dans le vagon, ou icaggon, qui va vous emporter. Chemin faisant, il vous nomme tous les cours d’eau, ruisseaux ou fleuves, que vous traversez, toutes les localités que vous effleurez, tous les villages qui dorment dans la plaine, tous les châteaux qui couronnent les collines et décorent l’horizon. Il vous raconte leur histoire, les faits célèbres dont ils ont éié témoins, ou les souvenirs légendaires qui s’y rattachent. Il vous apprend les cultures, les industries, les intérêts divers de chaque contrée, quelles villes méritent qu’on les visite, et pourquoi, quels lieux il convient de négliger. Vous plaît-il de vous arrêter? Il s’arrête avec vous, il descend avec vous, il vous prend par la main, vous conduit tout droit au meilleur hôtel, vous informe d’avance du prix du logis, du service, de la nourriture, vous dit combien il vous faudra donner au cocher de place, au commission naire, au sacristain qui vous montrera la cathédrale, etc. Avec lui, vous ne pouvez pas être volé.
La réputation des itinéraires d’Adolphe Joanne est établie depuis longtemps, et leur supériorité n’est plus contestée. Rien n’est plus facile que de le démontrer. Supposez, par exemple, deux touristes récemment arrivés de Suisse ou d’Allemagne, l’un ayant eu sans cesse le Guide de Joanne à la main, l’autre ayant négligé, de prendre avec lui cet agréable et utile compagnon de voyage, vous pouvez tenir pour certain que, dans le même espace de temps, le premier aura vu beaucoup plus de choses que le second; qu’il les aura mieux vues, et qu’il aura dépensé beaucoup moins d’argent.
L 'Itinéraire de l'Orient, assez récemment publié, semble avoir été fait avec plus de conscience encore et plus de soin que tous les autres. On est effrayé de tout le travail qu’a dû coûter un pareil ouvrage, et de toute la science qu’il fallait avoir pour le mener il bien. Il embrasse Malte, la Grèce et son cortège d’iles, la Turquie d’Europe, avec la Moldavie, la Valaehieetle Monténégro, la partie occidentale de la Turquie d’Asie et la Turquie d’Afrique jusqu'à la régence de Tripoli. L’Anatolie, la Karamanie, la Syrie, la Palestine, l’Arabie septentrionale, la basse et la haute Égypte, y sont étu-
Digitizi
diées sous tous leurs aspects, décrites avec une exactitude minutieuse et un luxe de détails presque incroyable. M. A. Joanne ne revendique, à la vérité, qu’une part de cet immense labeur. Il a tracé le plan . lia indiqué la méthode. Il a exploré un monceau de volumes. Mais c’est M. Emile Isambert qui a fait le voyage, qui a vu de ses yeux, qui a observé, étudié sur place, et qui a décrit. L’association de deux hommes également instruits, également intelligents, également actifs, pouvait seule produire cette œuvre étonnante et vraiment encyclopédique. Tout s'y trouve : la géographie générale de chaque contrée, les particularités de chaque climat, les produits du sol et le parti qu'on en tire, c’est-à-dire le commerce et l'industrie, l’histoire ancienne et moderne, résumée, condensée avec autant de clarté que de précision, l’archéologie, l’ethnographie, l'organisation politique et administrative, les lois, la religion, les mœurs, les coutumes, les usages. — ou, du moins, tout ce qu'un voyageur en doit connaître parmi des populations barbares dont il n’offenserait pas les préjugés sans péril, — le rapport des mesures et des monnaies avec les mesures et les monnaies françaises, le régime alimentaire et les précautions hygiéniques convenables dans chaque pays selon la saison, la manière la plus commode et la plus sûre, soit de voyager, soit de se loger, tout ce qu’on peut désirer, enfin, et une foule d’autres choses qu’on n’aurait jamais songé à demander, parce qu’on n’en pouvait imaginer l’utilité par avance. L'une des plus commodes est assurément le vocabulaire grec, turc, arabe, qui précède la description détaillée de la Grèce, de la Turquie et des régions habitées par les races sémitiques.
Ce qui appelle surtout l'attention, c'est la partie ethnologique et la partie archéologique. Les caractères distinctifs des architectures cyclopéenne, pëlasgique, hellénique, byzantine, musulmane, égyptienne, y sont exposés avec une clarté lumineuse, et les monuments anciens ou modernes, debout ou en ruine, sont mis sous les yeux du lecteur par des descriptions d’une précision saisissante. Ce livre, on ne craint pas de l’affirmer, n’offre guère moins d’intérêt au lecteur sédentaire qu’au voyageur arrivant sur les lieux.
Rien n’a été négligé, d’ailleurs pour le rendre complet à tous les points de vue. Indépendamment d’une carte générale du bassin oiiental de la Méditerranée, on y trouve sept cartes partielles et seize plans grands ou petits, gravés avec une netteté et une finesse admirables, parmi lesquels un magnifique plan de Constantinople et du Bosphore mérite une mention spéciale. Ce chef-d’œuvre de l’art topographique a été dressé par M. H. Dufour et gravé par M. Blondeau.
Gustave HÉQUET.
La Presse, lundi 21 avril 1862.
M. Joanne est un piéton forcené; sept voyages consécutifs dans les Alpes suisses (1834—1840) l’ont mis à même de faire de véritables découvertes au sein du pays le plus sillonné de l'Europe. On pressent, dès le début, que son œuvre, après tant d'autres du même genre, est une œuvre nouvelle et bien à lui. En même temps qu’il résume tout ce qui a été dit sur chaque localité, soit par Eoel,
soit par Murray ou par Lutz et Meyer, il y ajoute des renseignements personnels : et, de pluR, littérateur par goût et par profession, il fait passer sous les yeux de son lecteur tout ce qui a été écrit de plus saillant à propos du site qu’il a sous les yeux. Tel paysage, sans intérêt par lui-même, en emprunte aux événements dont il a été le théâtre. La légende se dresse derrière les ruines sur lesquelles le voyageur jetait un regard indifférent ; s’il foule, sans y prendre garde, un champ historique, son guide le rappelle à la mémoire des héros sur la cendre desquels il passe. Tour à tour, et sans jamais excéder la mesure du petit volume où tant de précieux documents sont accumulés, Rousseau et Henry Zschokke, J. de Muller et madame Roland, de Saussure et Victor Hugo, de Sinner et Byron, Gœthe et Cooper, George Sand et Wyss, viennent en aide à l’ingénieux cicerone, qui va même jusqu’à accepter, moyennant contrôle, les impressions de M. Alexandre Dumas. Ce n’est donc pas un simple guide que le voyageur enferme dans son havre-sac, c’est toute une bibliothèque : l’histoire et la description du pays, le texte même de sa constitution politique, un recueil de ses traditions populaires, et avec cela l’itinéraire le plus complet, le plus exact qu’on ait encore fait.
Il faut avoir assisté à la longue élaboration de ce remarquable et consciencieux travail pour savoir combien de peines il a coûté : quelles recherches ! quelles révisions scrupuleuses ! Telle indication, renfermée dans une ligne et qui passe inaperçue du lecteur, est le résultat d’une journée de marche, d’une nuit passée dans quelque chalet ignoré. Mais ceci n’est rien, car, en pareille circonstance, le plaisir égale souvent la fatigue Ce qui ne se compense pas aussi aisément, ce sont les heures perdues, au retour, dans la poussière des bibliothèques, à vérifier des renseignements douteux, a rétablir une orthographe vicieuse, à poursuivre sur les belles cartes le général Dufour, tout en corrigeant les épreuves du livre, la plus légère faute qui pouvait s’y être glissée.
M. Joanne a fait tout cela. Il a soumis à ce travail de bénédictin une imagination jeune et vive, un talent que réclamaient des tâches moins arides. Le succès, un succès légitimement conquis, lui est donc bien dû. Son éditeur et lui ont rivalisé de soins, de patience, de zèle. Ils ont produit un livre comme il en parait peu; livre utile, vade-mecum indispensable à tous les heureux voyageurs qui parcourront désormais les mers de glace du Mont-Blanc et du Mont-Rose; les vertes vallées du Rhin, de la Kander, de la Murg et de l'Inn; et les sombres gorges, et les lacs étincelants, et les panoramas immenses de la Suisse.