‹ Itinéraire descriptif et historique des Pyrénées de l'océan à la Méditerranée [microform]Chapitre 156 sur 382 · ROUTE 41. DE PAU A SAINT-SAUVEUR · texte numérisé non relu

ROUTE 41. DE PAU A SAINT-SAUVEUR

château de construction moderne, appartenant à M. Dufau.

En parlant de l'ancien manoir, Froissard raconte une étrange histoire d'esprit frappeur :

« Le sire de Coarraze s'étoit disputé avec un de ses clercs qui partit en faisant des menaces.

1 Quand le chevalier y pensoit le moins, environ trois mois après, vinrent en son château de Coarraze, là où il se dormoit en son lit de lez de sa femme , messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu'ils trouvoient parmi ce chastel, en tel manière que il sembloit que ils dussent tout abattre; et bûchoient les coups si grands à l'huys de la chambre du seigneur , que la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot , car il ne vouloit pas montrer courage d'homme ébahi ; et aussi il était hardi assez pour attendre toutes aventures....

« Quand ce vint l'autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces tempèteurs mener plus grand noise que devant, et bûcher les coups moult grands à l'huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus lit, et ne put ni se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât :

a Qui est-ce là qui ainsi bûche en tt ma chambre à cette heure ? »

« Tantôt lui fut répondu : « Ce a suis-je, ce suis-je. » Le chevalier dit : a Qui t'envoye ici ? — Il m'y o envoyé le grand clerc de Casts- « loigne à qui tu fais grand tort , a car tu lui tols les droits de son a héritage. Si ne te lairay en paix, « tant que tu lui en auras fait bon * compte et qu'il soit content. » Dit

le chevalier : « Et comment t'ap- « pelle-ton, qui es si bon messa- « ger? — On m'appelle Orton. — a Orton, dit le chevaher, le ser- « vice d'un clerc ne te vaut rien, a il te fera trop de peine si tu veux aie croire; je te prie, laisse-le en c paix et me sers, et je t'en saurai t gré. »

o Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s'énamoura du chevalier et dit : « Le voulez-vous?

« — Oui, dit le sire de Coarraze:

o mais que tu ne fasses mal à pera sonne de céans, je me chevirai « bien à toi et nous serons bien «d'accord. — Nennil, dit Orton, « je n'ai nuUe puissance de faire a autre mal que de toi réveiller et a destourber ou autrui, quand on a devroit le mieux dormir. — Fais « ce que je dis, dit le chevalier, « nous serons bien d'accord , et 'X laisse ce méchant désespéré clerc, a II n'y a rien de bien en lui, fors a que peine pour toi, et si me sers, a — Et puis que lu le veux, » dit Orton, a et je le veuil. »

o Là s'énamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il lui hochoit .son oreiller, ou il hurtoit grands coups à l'huys ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui disoit : a Orton, laisse-moi dor- «mir, je t'en prie. — Non ferai, a disoit Orton , si t'aurai ainçois dit « des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grand paour que tous les cheveux lui dressoient et se muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier :

« Et quelles nouvelles me dirois- « tu et de quel pays viens- tu ?» Là disoit Orton : a Je viens d'Angle-

« terre , ou d'Allemagne , ou de Hona grie, ou d'un autre pays, et puis «je m'en partis hier, et telles a choses et telles y sont avenues.. . » Cependant le sire de Coarraze ne voulut plus se contenter d'entendre la voix de l'esprit et désira voir son visage. L'esprit lui dit de regarder le lendemain matin par la fenêtre, mais le sire de Coarraze « ne vit a rien chose que il put dire : Vecy a Orton. » Ce jour passe, la nuit vient. Quand le sire de Coarraze fut en son ht couché, Orton vint et commença à parler ainsi comme accoutumé avoit : a Va, va, » dit le sire de Coarraze, « tu n'es qu'un a bourdeur; tu te devois si bien a montrer à moi hier qui fut, et tu « n'en as rien fait. — Non ! dit -il, « si ai , m'aist Dieu ! — Non as. — a Et ne vîtes- vous pas, ce dit Orton , € quand vous saulsistes hors de tf votre lit , aucune chose ? — Oil , a dit-il, en séant sur mon lit, et « pensant après toi , je vis deux a longs fétus sur le pavement, qui a tournèrent ensemble et sejouoient.

a — Et ce étois-je, dit Orton, en « celle forme là m'étois-je mis. »

Dit le sire de Coarraze : « Il ne a me suffit pas; je te prie que tu te a mettes en autre forme , telle que je « te puisse voir et connoître. » Répondit Orton : « Vous ferez tant que « vous me perdrez et que je me « tannerai de vous, car vous me a requérez trop avant. » Dit le sire de Coarraze : « Non feras tu, ni a te tanneras point de moi; si je a t'avois vu une seule fois, je ne « te voudrois plus jamais voir. — « Or , dit Orton , vous me verrez tt demain , et prenez bien garde « que la première chose que vous « verrez, quand vous serez issu t hors de votre chambre, ce serai -

a je. — Il suffit, dit le sire de a Coarraze; or, t'en va meshuy, € je te donne congé , car je veuil a dormir. »

« Orton se partit. Quand ce nntà lendemain à heure de tierce, que le sire de Coarraze fut levé et appareillé , si comme à lui appartenoit , il issit hors de sa chambre et vint en unes galeries qui regardoient emmi la cour du chaste). 11 jette les yeux et la première chose que il vit, c'étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu, mais elle étoit tant maigre que par semblant on n'y veoit que les os et la pel ; et avoit un musel long et tout affamé. Le sire de Coarraze s'émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et commanda à ses gens : « Or tôt « mettez les chiens hors, je veuil t que cette truie soit pillée. » Les varlets saillirent avant, et défrômèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui s'appuyoit à une étaie.

On ne la vit oncques puis, car elle s'esvanouit, ni on ne sçut que elle devint. »

Au sortir du village de Coarraze , la route passe sur la rive g. du Gave où elle traverse

1 kil. (20 kil.) Igon, v. de 924 h.

Là, on pénètre enfin dans les montagnes qu'on avait vues s'éle\er graduellement en face de soi ; déjà des pentes escarpées se dressent des deux côtés de la route. Après avoir laissé à dr. une route de voitures qui se dirige vers Louvie et les Eaux-Chaudes (V. R. 31), on arrive à

4 kil. (24 kil. ) Lcstelle (hôt. de France , de la Poste) ; relais de poste ^

ITINÉRAIRE DES PYRENEES

T. de 1165 h. à l'extrémité supé-j rieure duquel s'élève le séminaire de Bétharram, dominé par le calvaire où un grand nombre de paysans se rendent en pèlerinage à certains jours de l'année. L'église, ou la chapelle de la Vierge, attenante au séminaire , ne se distingue nullement par son architecture. Cependant on remarque au-dessus du portail une Vierge assez, jolie dans le style du xvii' siècle et quatre évangélistes en marbre. L'intérieur de l'église , d'une grande richesse , est décoré sans goût ; les murailles sont entièrement tapissées de tableaux, de cariatides gigantesques et de grossiers ex-voto. La voûte représente le ciel dans lequel figurent la lune, le soleil et les planètes; des saints, des martyrs, des prophètes et des madones de toutes les grandeurs et de toutes les formes, complètent ce paradis du moyen âge. Le trésor renferme la robe et le voile de noces de Mme la comtesse de Chambord qui les a envoyés en ex-voto à la madone.

Quand on veut aller visiter l'éghse aux époques de pèlerinage, « il faut passer entre des rangées de boutiques remplies de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à travers un feu croisé d'offres, d'exhortations et de cris. »

« Le calvaire, à quelques pas de la cha|)elle, dit M. l'abbé Menjoulet, s'élève, par des routes sinueuses, au milieu d'un bois épais et solitaire, et se termine par une plate-forme d'où l'œil n'aperçoit plus, outre les trois croix de là Passion et le tombeau du Sauveur , que les cimes abruptes des montagnes environnantes. »

Selon quelques auteurs, Bétharram tire son nom de celui d'une

vallée voisine du Jourdain, inconnue «les géographes. Gaston IV, désirant perpétuer le souvenir de son expédition en terre sainte, et trouvant dans la colline d3 Bétharram une certaine ressemblance avec le Calvaire, y éleva des chapelles qui représentaient les principales scènes de la Passion, puis plaça trois croix au sommet. En 1793, ces chapelles furent abattues, mais depuis elles ont été relevées et ornées de bas- reliefs eu plâtre de M. Renoir. Quant à l'église ou chapelle de la sainte Vierge, elle fut incendiée en 1569, pendant les guerres de religion , rétablie en 1630 et ravagée en 1793.

On attribue encore une autre étymologie au nom de Bétharram. Une jeune fille tomba, dit-on, dans le Gave et allait périr, lorsqu'elle fit un vœu à la sainte Vierge; alors le courant poussa près d'elle un rameau qu'elle saisit et qui la ramena saine et sauve sur le rivage.

De là le nom de Beth ram (beau rameau).

A une distance de 3 kil. environ au S. de Bétharram s'ouvre une des plus magnifiques grottes des Pyrénées. Pour y arriver, on longe la rive g. du Gave jusqu'à 45 min.

de Bétharram, puis on pénètre à dr. dans la gorge du Riocaude^ et, après l'avoir traversée, on gravit un petit sentier qui mène à l'entrée de la grotte. Cette grotte renferme de magnifiques stalactites.

On dit qu'elle a près de 10 kil. de longueur (?).

Au sortir de Bétharram, la route , se recourbant brusquement, traverse le Gave sur un joli pont d'une seule arche qui s'appuie sur la roche nue et laisse pendre dans l'eau sa chevelure de lierre. On gravit alors

Page 1