ROUTE 49. LE CHAOS. DE GÈDRE A GAVARNIE
(lu fond dos vallées; il faut les voir de niveau, dominer ces vallées, ces cirques, ces amphithéAtres, et la source des lont;ues cascades ([ui on franchissent les degrés. Comme ces murailles s'élèvent du sein de ces obscures profondeurs! comme elles surmontent le confus amas des Pyrénées l quelles formes ! quelle couleur ! quel jour en éclaire le faite , et quelle distance ces clartés mettent entre elles et tout ce (jui rivalise avec elles ! C'est ainsi que les hauteurs extraordinaires se distin{;uent des hauteurs communes. Plus on s'élève et plus on est accablé de leur supériorité, et la comparaison de ce qui en approche de plus près est encore ce qui les rehausse davantage.
« Le spectateur est-il occupé de plus vastes pensées? s'agit-il de reconnaître l'ordonnance de la chaîne?
Voici l'observatoire du géologue, aussi longtemps que l'accès du Mont-Perdu lui demeurera fermé; les montagnes primordiales sont derrière lui, les secondaires sous ses yeux . la transition à ses pieds , les alignements de tous côtés. Il contemple le chaînon tertiaire dans toute son étendue , et il médite sur les révolutions de la terre, en promenant ses regards sur cet immense cimetière des habitants de l'ancien monde. Nulle part des dépouilles aussi vénérables n'ont un monument si auguste. Elevé dans la haute région où le temps passe sans jamais rajeunir, la neige l'entoure de sa ceinture funèbre. Partout la mort; elle est dans sa substance, elle est dans ses formes, elle repousse tout ce qui vit de sa redoutable enceinte. Comme elles menacent ces vallées, ces cimes démantelées qui ne leur envoient que des
orages, des ruines, des torrents, des lavanges !»
Du Piméné , on peut descendre li Gavarnie par la brèche d'Allanz (o.MGmèt.), ou à Héas par le vallon d'Kstaubé.
De Gèdre à Gavarnie.
Au del.\de Gèdre, le chemin, pierreux et rapide, s'élève sur la base du Cnumélie, dont on voit à peuie quohiues sapins coiu'onner les escarpements. Mais, <lu côté opposé, les pentes du Snussa, verdoyantes et peujdées, offrent un aspect plus agréable. Les petits filets d'eau qui les parcourent, tels que des fils d'argent . bondissent en cascades du haut d'un rocher et se résolvent en poussière <le vapeur avant d'atteindre le Gare qui mugit au fond de la
gorge.
Bientôt on entre dans le Chaos ou dans la reijrah, débris d'un contre-fort du Coumélie qui s'est écroidé en fragments énormes. • Là, ;iu bout d'un quart d'heure , dit M.Taine, les arbres disparaissent, puis les genévriers et les buis, enfin les mousses ; on ne voit plus le Gave , tous les bruits cessent. C'est la solitude morte et peuplée de débris.
Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont descendues de la cime jusqu'au fond. L'effroyable marée, haute et longue d'un quart de lieue, étale comme «les fiots ses myriades de pierres stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et leurs pointes ùpres blessent l'œil; elles se froissent et s'écrasent encore. Pas un buisson, pas un brin d'herbe; l'aride traînée grisAtre brûle sous un soleil de plomb; les débris dessé-
chés sont roussis d'une teinte morne, comme dans une fournaise, lue montagne ruinée est plus désolée (lue toutes les ruines humaines.
a Cent pas plus loin, l'aspect de la vallée devient formidable. Dos troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la i>ente. Ces croupes colossales reluisent d'une fauve couleur ferrugineuse; les plus énormes boivent au bas l'eau du tlouve. Ils semblent chauffer au soleil leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc , couchés dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes difformes sont icplovécs, leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs dos monstrueux s'app\iient les uns sur les autres. Lorsqu'on entre dans cette prodigieuse bande, l'hori/.on disparaît, les blocs montent 50 pie«ls en l'air; le chemin tortueux se glisse i>éniblement entre les masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains; ces croupes rouillées montent en étages iusqu'à la cime, et la noire armée suspendue semble prête ;\ fondre sur les insectes humains ({ui viennent troubler son s(»mmeil.
a La montagne autrefois, dans un accès <le fièvre, a secoué ses sommets comme une cathédrale qui s effondre. Quebjues pointes ont résisté, et leurs clochetons crénelés s alignent sur la crête; mais leurs assises sont disloquées, leurs tlancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées. Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d'eux la roche cassée manque tout A coup, par une plaie vive (pii saigne encore. »
Sur un des rochers on montre en-
core l'ompiointe dos pieds de BatinnL le cheval de Roland, qui, lancé du haut du Marboré, a bondi juscpie-lA d'un saut de 4 lieues.
Du Chaos jusqu'à Gavarnie, la vallée plus ouverte , mais resserrée entre des gorges iem])liesde ruines et des montagnes pelées , où le calcaire se montre souvent superposé au granit qui . du côté de l'O.
s'exhausse sensiblement , offre un aspect triste et monotone. Au débouchéde la haute vallée û'Ossoup à dr. , on découvre, par-dessus l'escarpement qui en défend l'entrée, les cimes brillantes du Vignemale, dont on franchit le glacier pour se rendre au lac de Gaube par la montagne (V. R. 44). Après avoir traversé le pont Baryuui, sous leciuel le Gave fait plusieurs jolies chutes, on ne tarde pas à atteindre
1 h 30 min. de(tè<lre, Oavarme (auberge, chez /?c7o.(. H y a aussi une auberge à l'entrée du cirque), village insignifiant de 358 h. , situé à 1109 met., qui doit sa réputation plus qu'européenne au cirque dont il porte le nom. Il était autrefois occupé par des Templiers qui y construisirent une église et un hôpital.
En 1307 , lors de la destruction de l'Ordre ,' ceux du Bigorre furent conduits et brûlés à Auch. Treize (l'entre eux, restés à leur hôpital de Sainte-Madeleine à Gavarnie, y furent massacrés, et les habitants montrent encore leurs treize crAnes poudreux rangés sur une poutre de
Comme tous les villages de la frontière française, Gavarnie est moitié français, moitié espagnol, oc Le nom sous lequel on le désigne aune signification complexe et s'applique également, dit M. Cuvillier Fleurv. au cirque qui termine la
ITINÉRAIRE DES PYRÉNÉES
vallée, à la cascade qui la couvre (le sa poussière (l'argent, et enfin au passage pratiqué au milieu des neiges de la montagne. » Il se tient à Gavarnie chaque année, le '22 juillet, une foire internationale où les habitants de la vallée de Broto et les montagnanls higourdans viennent échanger leurs produits.
Gavarnie est hors de la ligne des douanes : on doit donc, si Ton est ;\ cheval, prendre un aniuit à caution à Gèdre; sinon, l'ynimal pourrait être saisi.
De Gavarnie à Cautercts \w le col dOssoueCV. R. ^S).
De Gavarnie au Cirque.
1 h. do marrhe. On ]»eiU aller à clieval juMiuà la baraque «le la Ciiiiline, à Tenir»-e du rirque.
Laissant h dr. le chemin du port de Gavarnie , on se dirige en ligne droite vers l'immense amphithéâtre qui s'ouvre du côté du S. Pour arriver au cirque , il faut traverser successivement trois bassins échelonnés l'un au-dessus de l'autre, qui furent autrefois des lacs. Le dernier de ces bassins est un ovale régulier dont le sol, parfaitement nivelé par les eaux, est couvert d'une belle prairie nommée Prade de Saint- Jean. Le Gave silencieux y serpente en nombreux filets, et, du côté de l'E., les hautes montagnes boisées la dominent.
a Une butte gazonnée , festonnée vers sa base par des débris de rochers et quelques arbustes, masque l'ouverture du cirque, et, le fermant au N. , opposait autrefois une digue aux eaux des casca<les réunies en un grand lac , dont la nature du sol démontre la récente existence. On voit en effet, vers la dr. ,
la profonde coupure que les eaux de ce bassin supérieur se sont ouvertes elles-mêmes, ou à la suite de commotions terrestres, vers les régions plus basses. Une rampe étroite et difficile conduit en peu de temps au sommet de cette dernière barrière, d'où l'on découvre tout entière l'enceinte demi-circulaire ouverte ftu centre même du Marboré. »>
a II en est de Gavarnie , dit M.CuvillierFleury, comme de toutes les choses vraiment grandes et dont la grandeur n'est révélée que par l'étude, la réflexion, et souvent i même par la puissance du calcul....
Vu i\ distance , le cirque de Gavarnie ne laisse que l'idée la plus fausse et la plus imparfaite. Sa grandeur vous échappe. Vous pouvez vous croire à quelques pas d'un cirque bâti de main d'homme, et sur un plan donné par un architecte du département. Mais avancez : le cirque vous semblait tout près de vous; eh bien ! vous allez juger de sa grandeur par sa distance. Il ne vous fallait, disiez-vous, qu'un quart d'heure de marche du point de départ; voici une heure que vous marchez, et vous n'avez pas encore pénétré dans l'enceinte; vous montez, vous montez toujours, vous traversez les bassins de plusieurs grands lacs aujourd'hui taris; vous cheminez au milieu des roches aiguës, sous un soleil ardent, et, à chaque pas que vous faites, le but que vous touchiez du doigt au départ semble .s'éloigner davantage et fuir devant vous. Cette déception vous irrite. J'ai vu des voyageurs s'arrêter de fatigue et de dépit avant d'avoir franchi la limite qui les séparait encore de l'enceinte, et tourner le dos à la montagne perfide qui les avait appelés de si loin